‹ NémésisChapitre 15 sur 33 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

mots d'elle, des actions insigniflantes, mais toutes délicates. Dans sa voix attendrie, passait la ferveur du culte qu'il lui avait voué, si ardent, si pur, si naïf. — et si mérité, ces récits en témoignaient. Elle avait su être, pour le chimérique et gauche savant, la parfaite amie, la protectrice, reconnaissante à l'homme supérieur, mais inhabile à la vie, de se prêter à sa sollicitude.

Le train roulait. Les abîmes des Apennins s'ouvraient, sous la voie, avec leurs ruisseaux sinueux et tordus dans les cassures de la montagne, leurs rochers gris, leurs sombres forêts sauvages. Hugues écoutait, et le mystère de cette destinée, auquel il s'était tant meurtri depuis deux ans, sans rien comprendre, s'éclairait pour lui. Il apercevait les deux femmes qu'avait été cette femme, — celle dont il avait souffert, et, dans leur dernière explication, jusqu'à l'horreur, — l'autre, celle qu'il avait aimée, dont il avait, dans cette étrange dernière journée, rêvé un moment de faire sa femme. Celle-là, c'était bien celle que les confidences de son compagnon lui montraient. C'était la vraie. Il aurait voulu que oe train ne s'arrêtât jamais, qu'ib fussent ainsi toujours, le eandide savant et lui, à ressusciter la chère morte, et, quand, par instants, le Père s'arrêtait de ses confi. denoes» l'envie le prenait de lui orier : « Ah ! parlez ! parlez-moi d'elloi prouvez-moi que j'ai raison

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de sentir, de penser que son crime ne lui ressemblait pas, qu'il n'a pas été fait par elle !... » Hélas ! Le jeune homme le savait trop bien :

elle Pavait commis, ce crime, en le méditant, en le voulant. Il lui ressemblait aussi. Mon Dieu ! Comme il enviait son compagnon de n'avoir d'elle que des regrets uniquement mêlés de douceur!

Ils étaient arrivés de la sorte à Milan, où ils devaient changer de train. Telle était leur absorption dans leur commune mélancolie, qu'allant et venant sur le trottoir de cette gare, ils n'avaient pas eu la curiosité d'acheter le moindre journal. Ils n'avaient pas remarqué davantage qu'autour d'eux les gens dans la foule, — c'était un dimanche, exactement le 28 juin 1914, — se parlaient tous avec vivacité, comme il arrive quand éclate le coup de foudre d'une tragique nouvelle. Aussi, demeurèrent-ils frappés de saisissement, malgré l'intensité de leur chagrin personnel, à se heurter contre Eric de Richter, qu'ils croyaient parti pour les lacs, et qui leur dit :

— a Quel autre affreux malheur ! Il y a vraiment trop de Bellagamba en Europe... Comment?. Vous ne savez pas ? L'archiduc héritier d'Autriche et sa femme ont été assassinés aujourd'hui, à Serajevo, par un étudiant serbe. » — Et, leur tendant une feuille : — « Je vous laisse ça. Vous

Urp?i |p.fc^ détg^ils. Jfi i^'fti que le temps de> prer^dre 1q tr^in ppuF Yéronp. Je ?pntre pîi AJleiu^g»e pa,f Je Pfei^pp^... Je gi|i$ feeureu^ç, me^8Îeup^, d'îijYQir pu cettp ppcaisiQn 48 Yom. ^^jliieç encore

Jl ay^'it 4é|?tché. ce d^rme» mofe avec une îuflpxJo;^ si sHiguUère quq mêm^ te Père Degmargeret§ }a pppi^rqua. Il le dit à Hugues Gourtin, Ipfsqfle mstalîés, 48 nPUve^u 4^iig iei|r wagon, et 8p^l.s engqrg p^ç fifeSfftoe, ife se mirent à eommentpr Ig^ téîpgB»)me9 du jou^na^l qp© rOratorieu ay^ît Ip§ tP^t ^^^^i m tes tf^fduîsftwt.

— (i Comme ]^. 4e ftjcht^r ^ pris nu ton solennel PPÎÎF PQU^ 4iFe a4teH» et qpmm© Sieg yeu? t)rillaient ! Peut-être parce qu'il ^l'^-yait p^ ses lunettes î a

— a Nqu, fUPn P^fç? » répondit ïlugues, « mais parce qu'il se y^ud pqmpte que cet assassinat, c'est sftps 4p^te Ift gu^PP- Voilà oe que signifiait son amicalement. Quant à l'éclat de son regard, c'est uu p^mgfiriuaîiist^, 4^ P^Vi? q^i> chaque ^mf^P^ <jU%n4 restent J'§,u|iiyei?s^ire d.e Sedan, boiyept ; a 4^ /otfr — /?W Tqg. 9 M h Jour pour eu3f sers» pelui pi* ilf^ euvabîrput de nouveau te Francp. Cptte foip, j'^spèipp qu'ils tjpouverout à (jiij porter. »

-Tjcjia gu^rfo? »§'écria te PPFP Desmargefets. a Qui yous f^it pepsef?..; $

— V' Qno l'^utric^p prendra ce prétexte d'atta-

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quer la Serbie ? Toute sa politique de ces dernières années. Derrière la Serbie, elle trouvera la Russie, qui trouvera l'Allemagne derrière TAutriche.

Nous sommes les alliés de la Russie. Concluez. »

— « Faudra-t-il donc qu'avant de mourir j'aie revu cette horrible chose!... » gémit le prêtre. «J'ai fait la campagne de 1870, en qualité d'aumônier. J'avais votre âge alors. Je garde encore dans les oreilles le gémissement des blessés, devant les yeux leurs faces d'agonie... Et tout ce sang, et tous ces morts!... J'espère que vous vous trompez, et que cet attentat n'aura d'autre suite que la condamnation du coupable... Quoique...» — Il s'arrêta. Ses yeux ne regardaient plus que ses idées, comme c'était son habitude dans ses accès d'exaltation. — « Quoique, là encore, » répéta-t-il, a je ne puisse secouer la vision de la Némésis. »

— «Parce que nous vivons dans une civilisation d'abus?... »

— « Oui, et il semble bien que ce soit là une loi de l'histoire : toute civilisation comblée aboutit à des catastrophes. Et nous sommes vraiment à une époque trop comblée. Matériellement, il y a trop de bien-être, trop de luxe, trop d'avidité et de possibilité de jouir. Moralement, il y a trop d'orgueil, une divinisation de l'homme partout, dans la vie privée et dans la vie publique, un abus constant d'activité, d'émotion, de pensée. Pascal

a dit oela aussi. Vous sayess comme je le cite volontiers. Ëooutez : a Tout ce qui est au monde « est concupiscence de la chair, ou concupiscence « des yeux, ou orgueil de la vie : libido seniiendif « libido sciendif libido dominandi. Malheureuse la « terre de malédiction que ces trois fleuves de feu ce embrasent plutôt qu'ils n'arrosent !... » Quelle phrase ! Méditez-la et regardez l'Europe. Voyez s'ils ne débordent pas de tous les côtés, ces fleuves de feu. Allez plus au fond. Suivez le rayon de lumière, projetée par la foi. Pour les anciens, l'abus, c'était simplement rO'^pK;, dont la racine est ÛTrèp, qui veut dire : au-dessus. C'était l'excès, uniquement, le manquement à la grande loi de mesure. Pour nous, l'abus, c'est le péché. Pensez aux innombrables péchés qui se commettent à chaque heure, à chaque minute, dans cette société trop heureuse : péchés de sensualité, péchés d'avarice, péchés de dureté. Bien souvent, en AUemagne, lorsque je causais avec des professeurs de ce pays, je suis demeuré étonné de la monstrueuse superbe, de l'efiEroyable appétit d'empire deviné, à travers eux, chez leurs compatriotes. Et chez nous, quelle ruée de toutes les classes vers l'argent, le plaisir, la révolte! Quand les peuples en sont là, — et nous en sommes là, — les raisons de craindre surabondent. Némésis va frapper, ou plutôt, — car je vous l'ai dit, — ces

mythe» ne aont que 1^ Ymm voUée et dégradée d^ h vérité Feïig4©iia^, mn p§;S Némto, mftW Di^V»

et m mt/mru »

Jl §Ut UQ ^ilpnçi». ÇpîSj QQ»m^ lutH^t eoBtr©

ujie yéfl«3çio» trop 4oulQuiw^e ;

^ (( J'y qFûis, p çepFit-U, » à- Q^i^t^ Hmtkp 4iwe av^j3 tout mon êt?«^. PpuftP'nt il y ^ 4esi çiiOgea qui r^e déconçert^pt. J§ n§ me f^P'îS P«« à- l'Wée, dAA9

cpoiçp pp^sibl^, 4^ taiit (J'innoç^ftts fifftppéa. I# sacrificiel de l'éUte, quejle énigme, W^is qweU^ é^igpuB aus^i que 4es paqrts çpwmP e^llfi 4e Qptre cl^^Fpi£|ri)t§ duqh£#s^, elkf dopt le bpnh^iur n'ét9.it qvCnw bienf^isi9lnç^!.., p II s'^rfêt^ ^m© mwte,

puis, la vpii; tr^i^bl^nt§ 4'én>ptipn : ^ Je p§uç bieft ypus li^ dijp^ ^uJQWfd'bui : }%Ym M^ TO vm^, J'ai eu l^ftt de sypapathfe ppijj vpua, tpwt de suit^ 1 Vpufl lui plai§i0z, j'aYftis cru te deviner, Alor^ ysÀ pensé : 0i elle TéppusÉilt ppurtoi^t? EPp e§t » s^ute! Bltes0irq.it si beureuf^! liui ftus^, Je lu'étftis ^ru, l)émi^9.iit vqU§ mAii^e, (iaps te petit? QfeftP§ll^ <te VidYeiite, p^ j6 diçftis ip» m^ss^, EJte y vm%i1? te dinm^he, quoiqu'elte «'eut pas be^^uc§up d9 foi, Je vous voyais te r^mp»^^, Ç»

m'av^t eâusô wi)^ teUe jofe, qu^ud vpu^i ç-yez fait le sigjae 4^ te QTOÎjç, ^y/^o uipi, pour te ^W^kU^ ! . • • Et puis patfcfi fe«u^ôTJ4^ fpudfpyée PQean^ uiip §pupabtef'. Qy[f^¥)4 î? rencontrfî c^a pbjection^,

É^itdéÛB 293

pour lûttôt ôontre elles, 11 faut ^ue je me fépète ce qtié diôait toUîouîfs le ISftinfc cardinal Newman : mille difficultés ne doivent pas faire tih douté!...*

Sur (5ôttè païole, ptoûoncée d'un accent si pî^ofoûd, îîngiieS lô Vit qui Soudain ôq fëjétàlt eh aîrfièré et se teutôiiçatt dàus Bon ôbin dé \<^agôtt, tout pïèô de là fènètrë, poUt Uè tlèti t>efdïe du resté du Jcut. De la poché mtéfîéUi*e de sa eôUtaîié, il extrayait son éuôtme portefeuille. Ses VîéJîleô maihs de ramasëéUt de docUnaetits eh tetirètèht Un papieî^ ôoîgneUSehieht plié, tl prit ëhgutte, dans âa Ëàcochô de vojrage, uh ahtîqué petit volume à teiîui^ bfUne, toute veimiculèë. Lohgtempâ il le feuilleta, et ses yeux, demeurée pourtaht excellehts et vierges de ÎUhettes, clignaient sur les caîfactéî*eSj imptimés trop menu. Eûâh, il poussa Uh éoupit de satisfaction, toUilla dé nouveau dahs sa poché, et, muni d*un fetylôgraphè noir, qui h^avait i*îeh de commuh aveô le fàstueUk bijou étalé dans l'hôtel de âietihe par ^abominable Bellagamba, il gtifîohha une hôte, tîh soUflfe flottait sur sou vieux visage, si ttîste depuis la mort de sa bienfaitrice, et il disait â son compagnoh :

— ft Je croîs que je tîehs Une petit© trouvaille qUî n'est pas sans Ihtéfêt. Çà, ^ — Il mohtMit le papier, — « c'est la copie de rînserîptîon de la

statue dédiée par Sylla. Ça, » — il montrait le volume, — « c'est mon Tite-Iive. Vous vous rappelez ce génitif en l'air, par lequel l'inscription débute : LtacU Gomdii SvUœ? D'habitude, ces génitifs-là indiquent la possession. Tantôt c'est le nom de la divinité dont l'objet offert devient la propriété, tantôt celui de l'homme à qui l'on dédie la statue. Ici le nom au génitif est celui du donateur. D'instinct, j'avais sous-entendu tahida. Mais f avais vaguement dans la mémoire un texte de Tite-Live. Je l'ai déniché. Tenez : livre quarante, chapitre cinquante-deux. Il s'agit de Sempronius Gracchus. L'inscription rapportée par Tite- Live commence par un génitif en l'air, aussi, comme le nôtre : T. Sempronii Oracchi consvlia^ et deux lignes avant : « tabula cum indice hoc « posita est... Cette tablette a été placée avec cette « marque. » Tabtda y est. Lisez. Lisez. Précisément le mot que je supposais!... » — Puis, remettant le papier dans le portefeuille et le livre dans la sacoche, il en retira un autre volume, moderne celui-là et plus grand : — « C'est la thèse de mon vieux professeur et ami, Edouard Tournier, sur Némésis, dont je vous ai tant parlé. Je vais profiter de la demi-heure que j'ai encore avant la nuit pour en reprendre quelques passages et pratiquer ainsi mon humble métier d'érudit... Tout suivant le partage ! Voyez, c'est l'épigraphe.

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Pour désarmer Némésis, il faut adopter sa devise : notre partage à chacun de nous, — je prends ce mot dans son sens ancien, celui de Racine dans Mithridate :

Le Pont est son partage et Colchos est le mien^

notre partage donc, c'est notre métier. Quand nous sou&ons, enfonçons-nous dans ce métier, de toute notre force, et nous aurons un peu de paix, parce que nous serons dans notre loi. Encore la concordance : Tord suivant le partage. Ëclairez cette maxime avec la foi : c'est le Fiat voluntas tua de notre Pater... »

Et, joignant l'exemple à la leçon, le Père Desmargerets s'abîma dans sa lecture. Hugues Courtin le regardait prendre ses notes. Venant, depuis ce matin, de mesurer l'étendue de la blessure ouverte dans le cœur du vieillard, il ne pensa pas à sourire d'un geste et d'un discours qu'un autre eût taxé de manie. Tout au contraire, il admira le courage moral que supposait cette si humble, cette si modeste occupation d'humaniste. Mais, lui aussi, n'avait-il pas un métier, et dans ce métier un soulagement pour sa blessure à lui, plus

douloureuse certes, et plus saignante, puisqu'il n'avait pas les illusions du prêtre sur la morte ? Raison de plus pour essayer de lutter contre le

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dêséspbil*, a^àUtâht îiù*il ilë S'ttèisôàîi pà& âêUlëmetli; aë sa vie personnelle, inaîs, M Ift gilëtt-è êblàtalt, dé sôh rôle dâhé là ^jalftiè âufitèttiô 6ù se jouerait tout Pavenir de la patrie. El (J^ë la guerre dût éclater, l'officier n'en doutait pas. Trop de éigiieS à^ktil-cdùreiirâ TàiindfiLÇalënt. t^irëhànt exemple sur son compagnon, il se contraignit à se û^nt^t leâ dêtiiilS dé sa iâehë jpfëfèsJ^iëiiflèllë, danë le; tragique dcéuii*ëilt;é: BUè Ètàtt tëtlCë traitée. En imaginatibii) il toj^it à b^tte iHitititë : le brahle-bas de le. nibbilisâtién^ 6dii fiéphrb é^réb sëë hommes, ses bhefs iihmédiàts^ les gëiiêfôtix qu'il boniiaiiàsaitj leur dâmctèrëi létii' talterit; Il ëë représentait l'ennemi, la formidable îblfcie allemande, la iruée dont là; méthode lui lirait été révélée par soh étude 6Ur l'duvi'agé du géiiê!^ de Schlieffén tîDilfeaeré à la batâlll^î de Càtitiëëj — ce prétextbj bien abahdohîié, de mn tbyagé eh Italie ! L'immeiisité dé l'évéhéihëîit ddftt il -prévoyait ainsi l'approche lUl faisait tiiaintëMiit appai^aître bomme trèâ petitis à côté 1& tfàgéSiè privée où il rfehait d'êtns témdlû et ftiôtettf ; Sî te prêlte avait dit tral^ tes dfeiiît ddtttfetrdph'es pottàient cependant avec elleft uh Mêihé ebdëign^metit. Mais Hugues n'était pds un phild&oilhè. Il était un soldat et uh ahiouréUi; L'ftHidili^ni avait perdu la fehime <|u'ii ftiintiit^ dâ^]§ dè^ éiroonstancefl à regretter d'y sUi'Vivîl& ^i-ftiéUàid et

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qu'un hasard extraordinaire l'eût préservé, lui, à trois reprises, dans cette tragique journée. Mais était-ce le hasard? N'avait-ii pas été réservé pour la tâche à laquelle il se préparait depuis tant d'années? Devant le soldat allait se dresser le suprême devoir, et le jeune homme sentit que le salut pour lui était là, uniquement : trouver dans sa douleur une énergie de plus afin d'accomplir mieux ce devoir.

Paris, octobre 1917-janvier 1918.

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