‹ NémésisChapitre 3 sur 33 · LOUIS BERTRAND · texte numérisé non relu

LOUIS BERTRAND

FBOFOS DE OEBOLE, A PARIS

Quand Ludovic Courtin, — le i< beau Courtin » comme on l'appelait en 1880, a Courtin le Teint » ou « Tin-Teint » tout court, comme on l'appelle aujourd'hui, à cause de ses savantes préparations capillaires, — annonça au cercle de la rue Royale le départ pour l'Italie de son fils unique, le capitaine, revenu depuis une semaine d'une expédition de deux années en Mauritanie, ce fut, autour du père ainsi délaissé, un concert de sympathies et de lamentations. Courtin avait débité la nouvelle en s'asseyant, comme d'habitude, sur le coup de six heures du soir, à sa table de bridge, dans le coin à droite, au fond du salon en' retour sur la place de la Concorde. Tandis qu'il allongeait, avec lenteur et prudence, ses jambes rhumati-

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santés, et Qa,la4t ^^na Iç f^u^e^ son ^hine raidie, ses trois çain«r|bd^ 4e piirtie dejEDenraient apitojéSf sans toucher aux cartes :

— « Oui, » insistait-il, « Hugues a pris le rapide de Rome, hier, à deux heures de Paprès-midi, et il m'a prévenu le matin ! H sait que je suis seul au monde... pas bien poitant... » — H t^endit sa main, déformée par les douleurs, en faisant craquer ses jointures. — « Je me faisais une joie de passer avec lui cette fin de printer/.ps, si jolie à Paris, et de fêter s^ croi:s d'honnçur, aux courses, au théâtre, un peu partout... » — On était au mois de juin 1914, et ni le viveur sexagénaire ni ses compagnons de club ne sentaient peser sur leurs oisivetés amusées et comblées la menace de la catastrophe si voisine ! —«-a Et après Paris, » continua-^t^il, f c'était Deauville. J'ai loué là-bas une villa, rien qu'à cause de lui. O'est bien la peine, eonvenez^eii, d'avoir tant gâté cet enfant, de l'avoir toujours traité en jeune ami, en frère cadet, de ne jamais l'avoir embêté de morale. D est vrai qu'il i^^ea avait pas besoin... Je vous demanclo un peu si toute cette affaire a le sens commun : un gaillard qui pouvait vivre ici, dans notre monde, largement, gaiement, librement, avee la fortune que lui a laissée sa pauvre m^ ! Ça commence par piocher au coUège, tant que ça peut. Ça prépa re Saint-Cyr pour s'y crever de travail, comme

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on m»llieii|)^QX qpi u'aurut que m^ sold^ pour vivre et qui dcdt faire oarrièra. Ça eu sor(«, pour entrer daui rinfanterie coloniale et filer eu Afrique tout de suite» qpaod ça pouTait ohoisir la cavalerie, gariMPQfmer pr^ de Paw eonime les camarades... VU aTM des pl^raice» mais des phrases, à dormir debo9ti î II fallait Tenteiidrei quand il s'exaltait sur la < Mystique» du m^i^x* qiilitaire.., Mais ouil n in'a tenu de ces dlsçpurs, pas plue tard que jeiidi denuer« avec UQ de ses camarades qu'il m'avait amené à dîneir, le petit**fils de Benan„ croires-vous ? f ]|^ez cocardier taz^t que yous voudrez, nous le sommes tonSi » leur ai-je répondu, « mais sans donner dans cea godans... • Ah ! les drôles de garçons que nouç ayone faits là !... Et ce que ces pédanteries les rendent secs ! « Et son vieux papa? n lui ai-je dit, quand il m'a annoncé ce nouveau départ* « On n'a donc pas euvie de faire « un peu la fête avec lui? » C'était gentil, pas vrai ? n n'a rien r^ndu. i

— «Il n'y a pins de famille, • proféra Grucé, l'aigrefin septuagénaire, qui, apr^ avoir vécu de brocantage véreux et de boscardise, tourne au traditionnaliste et au doctrinaire. « Et sana famille, pas de société. •

— n lot Cwrse élu Flambeau^ i interjeta le prince de La Tour Enguerrand, qu'une liaison pardlongée a^sec Camille ]7ayier, l'étenielle jeune-

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première de la Comédie-Française, induit en littérature, a Et vous prétendiez que cette pièce n'était pas vécue, Courtin ! Vou9 vous rappelez ? »

— « Si vous aviez accompagné Hugues à son train, » dit Maxime de Portille, le quatrième joueur de bridge, « vous auriez sans doute constaté que sa a Mystique », pour le moment, est quelque petite femme qui a le caprice de se payer un bel officier en Italie. » Et il fredonna : a Connais-tu le pays?... Je me suis laissé dire qu'il y a encore des jeunes personnes de ce numéro... »

— a Ah ! que je le voudrais ! » soupira comiquement Ludovic. « Quoique !... Aller s'aimer en Italie, dans des chambres d'hôtel, quand on a un appartement à Paris, comme le sien ! C'est moi qui le lui ai installé. Je vous prie de croire que la chambre à coucher et le cabinet de toilette sont de première. C'est aussi bien que chez moi... Hélas t non. H n'y a pas de petites dames dans l'aifaire. Vous ne devinerez jamais le motif qu'il m'a donné de ce voyage. Non. Jamais. Jamais...

Ëcoutez : il m'a dit qu'il allait étudier sur place la bataille de Cannes. »

— Celle-là, par exemple !/.. » fit Portille.

— c Parfaitement, » continua le père abandonné, avec la petite vanité de produire un effet sur des auditeurs plus jeunes : La Tour Enguerrand et Portille portaient encore des pantalons

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oourts quand il était déjà la « fleur des pois », pour parler comme nos grand'mamans. « Il m'a raconté que les Allemands font de cette bataille la bataille-tjrpe. Il paraît qu'un certain général Slissen, Strieffen, Simssen, a pondu un bouquin là-dessus (1). Hugues en a commencé la critique en Mauritanie... Mais avez- vous idée de cela? Il veut finir ce travail sur place, pour une revue militaire. a Ça ne presse pas, » lui ai-je objecté. Cette fois, il m'a répondu : a Ça presse toujours d'apprendre n aux Français à faire la guerre. »

— c n en est encore là ! » s'esclaSa La Tour d'Enguerrand.dLa guerre? Mais c'est fini, démodé. Qui croit encore à la guerre? d

— m Lui, » répondit Courtin, et il esquissa un geste comme d'excuse, < et son ami de l'autre jour, je me rappelle le nom à présent : Ernest Psiohari. Ils sont ainsi dans l'armée un certain nombre d'échauffés... »

— d Et ailleurs que dans l'armée, hélas ! » interrompît Crucé, « vous verrez qu'ils ne nous laisseront seulement pas crever tranquilles. »

— (f Vous en avez de bonnes, vous, Crucé !... » dît joyeusement Portille. « Mais comment voiilez-

(1) Allusion à l'ouvrage du Generaloberst Graf Schlieffen : Cannae (1913) remarquablement commenté chez nous par le commandant Daille : Essai sur la Doctrine stratégique allemande, avec préface du général Ruffey (1914).

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voua qu'il y ait one gderre en 1914, vojronât... D^abord, les peaplee ne marcheraient pas. Le docialisme n^a qae cela de confortable, mais il l^a. Jamais le prolétaire allemand ne tirera sur le prolétaire français. Ki vice versa... J£t la Banquet Vous croyez cette gaffe possible, vous, que les Bourses de Paris, de Londres, de Betlin, de Vienne, de ttome, qui n^ed font qù^Une, rem&tquei, permettent cet uiu verse! chambard de toutes les valeurs 1... Et puis, il y aliMi engins modernes. Dès la première bataille, tout le monde séi'ait tué... Allons, redevenons sérieux, et attaquons notre paitie. Je suis avec vous, moû cher Courtin. Nous gagnerons. Ça vous consolera de vos chagrins. »

— «Un père ne cje consolé pas desavoii^ que son iils ne l'aime plus, i dit Ludovic, et il ôommença de donner les cartes avec ses doigts nôueUlL, où luisaient des bagues dont l'entrée et la sortie devaient lui être un martyre. L'élégance a de ces Btoïcismes. Il y avait un comique intense dans cette déclaration de sensibilité mckîonnue sur les lèvres de cet incorrigible viveur, dont ses partenaires savaient toub le cynique currictUum vxiœ : sa femme épousée pour sa dot, si durement traitée qu'elle en était morte de chagrin, très jeune, — oe fils, dont il déplorait l'iuditférence, remisé À Jentayi chez ibd Jésuites, dè^ ia huitième année,

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— et le pèHd ptofitant de la tutelle pom refaire sa fortune, en spéculant ateo eelle de l'orphelin. Intéressé jusqu'à l'a variée, Courtin était célèbre dans le Paris où l'on s'amusCi pour sa ladrerie vis-à-vis des demoiselles et de ses oopainë. C'était le type de l^homme dont l'argot du boulevard dit qu'il ne renvoie jamais l'ascenseur. Aussi Crucé, La Tôur d'Snguerrand et PortiUe ne purent retenir un sourite^. quand un cinqui^e p^sbnnage, Baymond Casai, qui avait écouté ces propos»

debout près de la table de bridge, et sans s'y mêler, fit écho à cette plainte paternelle, par cette réponse d'une douce ironie :

— a Ce bon Ludovic ! Il ne lui reste plud qu'à devenir solidement égoïste. %

Et, cette épigramme décochée, cet autre ta Flëur des Pois » de I8â0 quitta la plaCè, tandis que sa victime accusait le coup en ô^en vengeant, -^ mais de loin.

— « Pauvre Raymond! » dit-Il à mi-voix...

« Comme il a changé ! Et nous qui l'avons connu si joli homme !... Son cancer ne l^empéche pas de soigner sa réclame. Il va causer avec cette petite canaille de Baveuse... Vous save%, c'est lui Smo^ king, dans le ***. » — îl nomma un journal, fameux par le ton agressif de ses mondanités, et insistant ! — « Mais oui, c'est Saveuse, nous en sommes absolument certains, tl a de qui tenir

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d'ailleurs. Si j'avais autant de cent mille francs de rente que son père m'a tapé de fois ! . . . Hé bien ! J'aimais mieux ça. C'était plus propre... »

— « Casai devait pourtant être blasé, » dit Portille, « de lire dans les Echos : Dernier mot du plus spirituel de nos clubmen, Raymond C***. »

— a D'autant plus que le mot est régulièrement d'un coco ! » insinua La Tour d'Enguerrand.

— « Voyons, messieurs, » dit Crucé, dans l'œil duquel l'examen de son jeu avait allumé une petite flamme. — Il n'y a pas de petits profits. — « Commençons-nous?... Je dis pique. »

Et les quatre manieurs de carton rentrèrent dans le silence des combinaisons réfléchies, tandis que le « beau Casai » abordait en effet Gaston de Saveuse, mais avec une tout autre idée que le bas calcul de vanité dont l'accusait Ludovic Courtin. Oui, le «beau Casai», car il l'était toujours, malgré ses soixante-cinq ans et le masque de bistre que mettait sur ses grands traits le terrible mal qui devait l'emporter, après des mois d'une déchéance, osons le mot, héroïquement supportée. Pour un de ces comblés de la vie, tels que lui, à qui une jolie tournure, une parenté de choix, deux cent mille livres de rente, assurés dès la jexmesse, ont fait, depuis qu'ils respirent, une atmosphère de volupté continue et d'exquis raffinement, quelle épreuve :

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