‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 103 sur 133 · MM. Baude et Bricqueville · texte numérisé non relu

MM. Baude et Bricqueville

Quand l'arrêt de l'exil tombe sur une race

Qui ne laisse au départ qu'une sanglante trace.

Et qui, reparaissant au sol qu'elle a quitté,

Le souillerait encor de son iniquité.

Ne crois pas cependant, dans ton lointain asile,

Que la peur ait dicté cette loi qui t'exile,

Que l'ombre d'un enfant trouble notre avenir...

Si tu sortais du cercle où l'on veut te bannir.

Avant de mettre un pied sur notre capitale,

Tu serais dévoré par la terre natale.

Songe bien qu'Holyrood qui te sert de palais

Fut habité longtemps par les Bourbons anglais,

Les Stuarts ; et ceux-là, pour combattre à la Boyne,

N'étaient pas des héros comme ton oncle Antoine,

Ou comme ton aïeul qui, tournant l'aviron,

Au moment du péril déserta Quiberon. '

Ils avaient, pour saisir leur couronne usurpée.

Des lords, des chefs de clans, vaillans hommes d'épée ;

Eux-mêmes, les premiers dans le sanglant chemin,

Combattaient à cheval et tuaient de leur main ;

Eh bien! leur dynastie est à jamais éteinte.

Et toi, toujours suivi d'hommes à pâle teinte,

1. On sait que le comte d'Artois, après avoir fait mine de vouloir se mettre à la tête des royalistes de la Bretagne et du Poitou, abandonna tout à coup son projet et mit à la voile pour Portsmouth. Cette défection porta un coup mortel aux royalistes, et indigna Charette au point de lui faire écrire cette lellre à Louis XVIII :

« SiBE,

« La lâcheté de votre frère a tout perdu. Il ne pouvait paraître à la côte « que pour tout perdre ou tout sauver. Son retour en Angleterre a décidé « de notre sort; sous peu, il ne me restera plus qu'à périr inutilement « pour votre service. »

Qui' depuis quarante ans, en petits comités,

Suivent le corbillard des Légitimités,

Croirais-tu que le sort quelque jour te destine

A revoir les témoins de ta joie enfantine,

Le parc, le pont chinois, l'allée au sable fin.

Et le Trocadéro tout rempli du Dauphin?

Non, pauvre Astyanax, rien ne pourra te rendre

Ton hochet d'Ilion et ton petit Scamandre ;

Prends donc un cœur viril pour des ennuis si longs ;

Daigne croire surtout que si nous t'exilons.

C'est qu'en te proscrivant de notre territoire,

Nous voulons éviter le deuil d'une victoire ;

Qu'un triomphe certain, s'il nous avait coûté

Le sang de l'un de nous, serait trop acheté ;

C'est que, si tu touchais la rive qui t' écarte.

Deux pays relégués aux marges de la carte,

L'Ouest et le Midi, foyers de déraison,

Partisans routiniers de ta vieille maison,

De l'autel et du trône exhumant la chimère,

Nous feraient rebâtir l'échafaud victimaire,

Et qu'il faudrait encor voter, en gémissant,

Pour guérir leur folie une douche de sang.

Voilà de quels malheurs la France maternelle

Sauve tous les partis abrités sous son aile ;

Voilà quels jours de deuil, quel sinistre avenir

Sa sévère prudence a voulu prévenir.

Tes ennemis sont ceux dont le zèle t'assiège;

Agens provocateurs, ils te dressent un piège;

T' abusant d'un espoir dont leur songe est tout plein,

Eux seuls votent ici la mort de l'orphelin.

De ces faux conseillers que ton cœur se mélie; Ouvre le rudiment de la philosophie, Jeune prince! ce livre, ou profane ou chrétien, T'apprendra l'avenir qui doit être le tien. Oui, la philosophie est l'auguste patrone Qui prête son égide aux exilés du trône. Ferme leur plaie aiguë, et leur rend plus légers Le toit du voyageur et les cieux étrangers. A peine aux doux festins de Meudon et de Sèvres Dans la coupe royale as-tu mouillé tes lèvres ; Le bandeau paternel a couru sur ton front : Ces vagues souvenirs bientôt s'effaceront; C'est le rêve d'un jour; ta jeunesse envieuse Ne regrettera point la ville pluvieuse.

Le château de l'ennui, le parc de tes aïeux. Fantastique tableau qui glissa sous les yeux. Cesse de désirer cette aube rayonnante Que pleure chaque soir ta noble gouvernante ; Laisse tes titres vains, ton duché de Bordeaux, La couronne, le sceptre, éblouissans fardeaux; Que ferais-tu d'un trône où l'on dort par secousse? Vas à Naples, c'est là que l'existence est douce ; Ville des jours dorés, des lumineuses nuits, Où les Césars de Rome oubhaieut leurs ennuis : Là, dans son beau palais que le soleil colore. Ton oncle te réserve un pavillon de Flore Que n'environne pas un Carrousel fangeux. Comme la sombre tour qui vit tes premiers jeux; Palais de marbre blanc; pour le bâtir si rare. Les rois Napolitains ont épuisé Carare ;

11 semble s'adosser, dans un mol abandon, Au Pausilippe vert, bien plus beau que Meudon ; Là tu verras courir jusqu'au cap de Misène Le fleuve d'Ischia plus large que la Seine; Tu verras tout vivant l'embaumé Portici Qu'un décor d'Opéra te donnait mort ici, * Et pour feu d'artifice, aux veilles de ta fête, Ton sujet le Vésuve allumera sa tête.

Va, prends l'indemnité que t'offre le destin; Jeune encor, prends racine au sol napolitain ; Renonce à la cité qui voulut être libre. Où ton nom dans les cœurs n'émeut pas une fibre; Car ne t'abuse pas sur ces faux cris d'amour Que de menteurs amis t'adressent chaque jour ; Ah ! nous comprenons bien leurs plaintes assidues, Ils gémissent en chœur sur leurs places perdues. Et ton nom, invoqué dans ces piteux refrains, Ne sert qu'à mieux couvrir d'égoïstes chagrins. Quelle gloire, d'ailleurs, de ton berceau surgie, Arrondit sur ton front un cercle de magie? Tu ne peux emprunter dans les fastes récens Aucun nom protecteur aux rois dont tu descends. Les peuples aujourd'hui, dans leur vague caprice. N'aiment pas un enfant d'un amour de nourrice, Ils n'idolâtrent plus un fétiche au berceau. Qu'il s'appelle Bourbon ou Bragance ou Nassau, Qu'à l'urne baptismale il ait eu pour marraine

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