aJJ NÉMÉSIS.rUHMâ'J
Nul cri ne trouble encor vos sereines demeures, Et tant que le péril n'est pas dans vos salons, Vous ajournez l'aumône à des termes plus longs. Quand le journal du soir, par un triste message, Refoule dans vos cœurs tout le sang du visage; Quand par le désespoir le pauvre suscité Ensanglante le sol d'une grande cité, Alors, développant vos bourgeoises tactiques. Vous cherchez à ce mal des causes politiques. Vous voyez tour à tour dans votre optique étroit Le club républicain et l'école de droit; Nul doute, dites-vous, que le mal ne provienne De l'enfant d'Holyrood ou de l'Homme de Vienne; Vous accusez le maire et le préfet du lieu. Le parti radical ou le juste-milieu !
Oui, le juste-milieu, ce Typhon doctrinaire, Est bien des maux présens la cause originaire, Et si de nos beaux jours le dernier avait lui, Je pourrais hardiment n'en accuser que lui; Mais un forfait plus noir fait siffler mes couleuvres : La misère publique est fille de ses œuvres; La misère! voilà le formidable agent ■ ^--^"-^ Qui change en révoltés tout un peuple indigent ; Ainsi de nos malheurs le grand secret s'exphque; Les chances de l'Empire ou de la République, Les rêves du moment ne font pas le danger; L'énigme a quatre mots ; Le Peuple veut manger !
i" Janvier i832.
L'ESPAGNE ET TORRIJOS
, A FERDINAND Vil.
Comme ces citoyens qui, saspendus au gibet par ordre du proconsul de Sicile , tournaient, en mourant, leurs regards accusateurs vers cette Rome puissante qui les délaissait.
• (J.-J. RODSSEAC.)' .
Voilà ce roi chrétien que sa mère appelait- ^ijiyiî'j;: eoa j-l Ferdinand cœur de tigre et tête de mulet; Bercé par les deux mers qui bordent sa presqu'île, Dans ses assassinats le Bourbon dort tranquille; C'est le type incarné de l'absolu pouvoir, Le bras inquisiteur qu'un moine fait hiouvoir; **
Esclave et souverain de toutes les misères, ■
Il porte autour du cou la chaîne des rosaires, ^^
Et d'un clergé despote orgueilleux mannequin, Il pare le gibet du cordon franciscain.
0 terre généreuse oii tant de soleil brille,
Qui donc a fait tomber tes deux tours de Castille?
Quelle main musela tes deux nobles lions? '
Quel souffle dans la mer plongea tes galions ?
De tes siècles éteints souvenir illusoire !
Feuillet pâle et flétri d'une héroïque histoire !
Oii sont tes chevaliers, tes Maures, tes tournois?
Qu'est devenu ce temps où le marin génois ^
Jetait à son retour quelque Espagne nouvelle,
Comme un joyau de femme, aux genoux d'Isabelle?
Rien, plus rien, tout est mort; un silence de plomb
Pèse sur le pays du Cid et de Colomb ;
A peine si l'on voit, sur un sol si vivace.
Quelque vieil aqueduc que le lichen crevasse.
Et ces biens naturels qu'on ne peut lui ravir.
Ses îles de rosiers sur le Guadalquivir,
Ses frais ruisseaux courant le long des rocs arides,
Ses verts jardins oii croît l'arbre des Hespérides,
Ses buissons étoiles de jasmins espagnols,
Et ses acacias aimés des rossignols. V»fh io;
Triste peuple, cadavre empoisonné d'ulcères, La vermine du cloître a rongé ses viscères ; L'étranger qui le voit sur la terre gisant, D'un pied injurieux le repousse en passant ; Sous le fardeau du deuil son ame s'est brisée. Il est aux yeux du monde un acteur de risée ; Comme un pauvre honteux qui reste sur le seuil. Aux congrès de l'Europe il n'a point de fauteuil :
1. On sait que deux lions figurent les armes d'Espagne. %. Christophe Colomb.
L'ESPAGNE ET TORRIJOS. 313
Espagne abâtardie! à peine si l'on daigne ?.fp uid'b'mo[ii/ Par pitié t' abaisser au rang de la Sardaigne; il mn iak^ Le moindre petit duc aligné sur le Rhin Ne se troquerait pas contre ton souverain; ; ,.'h;> Dans l'océan de l'Inde autrefois à la gêne, ' • - Ta flotte n'est qu'un brick mouillé sous Carthagène, Et les banquiers hébreux, par ton clergé maudits, ^ I/o»0 Ne te prêteraient pas quatre maravédis. '■ ^■'Jfi ao? huafà Qu'un hardi citoyen, rêvant un nouvel âge, b «->! 1 ion(» Parle d'une voix libre aux enfans de Pelage, | /ain or ' ' Au nœud de la potence il expire étouffé- ; ^n ,>^»* ui .! Le culte politique a ses auto-da-fé; ■■i :^ic'? ?'."^ «fu«ï>;r.i!- • Là, jamais le bourreau n'accorde aucune trêve; : ^BuoVl L'Espagne est pour l'Europe une place de Grève 'i 2iio?1 Où sur les premiers rangs, muets, nous contemplons iÀ) Un gibet éternel aux sanglans échelons. ^xnùl
Chose horrible 1 on dirait que depuis neuf années^ p ?"fj>^ Comme sur des gradins, assise aux Pyrénées, jTiwjg fcuoyl L'Europe, par plaisir, contemple avec effroi ibai<« aol il La liberté qui meurt sous les griffes d'un roi. îiiuioy Jr?' ' Et nous, pour admirer ce long martyrologe, r')
Nous nous sommes placés dans la première loge, 'VI
Comme si l'on jouait quelque drame innocent ')H
Où l'acteur égorgé n'épanche point de sang. i'^;"'
Si la France, autrefois de l'Espagne complice, Put rester immobile aux bancs de cette hce, •>< ^
Du jour où pour fermer le cratère voisin Le Bourbon de Paris secourut son cousin, *
1. Allusion à la campagne d'Espagne en 1823, sous le règne de Louis XVIIL
3i4 f^^>Mf'f'NÉMÉSIS.
Aujourd'hui que nos cœurs sentent battre leurs libres Pour nos frères en deuil qui veulent être libres, Que, par un pacte saint, les peuples sont unis. Quelle honte pour nous de laisser impunis, De la mer catalane au rivage atlantique. Tant de forfaits commis par un roi fanatique ! Quoi! l'Autriche lointaine, à l'aide d'un Frimont, Etend son bras puissant jusque dans le Piémont ! Quoi ! les deux Cours du Nord dictent leurs lois altières Même aux peuples assis aux bords de nos frontières ; Et nous, nous peuple fier qui, sous le grand drapeau. Chassons les rois mauvais comme un lâche troupeau j Nous, avec nos soldats et nos agiles flottes. Nous ne pouvons sauver nos frères patriotes. Qui, sous d'autres Verres, en riiourant sur la croix. Tournent leurs yeux vers nous et maudissent les rois ; Nous qui pouvons si bien leur tendre une main forte. Nous souffrons qu'on les pende au seuil de notre porte, Et les pieds convulsifs de ceux qui vont mourir Sont comme les marteaux qui nous disent d'ouvrir ! Ce n'était point assez que, dans ces tristes fêtes, L'Espagne eût abattu tant d'héroïques têtes, Eût versé la ciguë à tant d'hommes vaillans. Eût étranglé Riégo, le Ney des Castillans, Et peuplé de Ceuta les fétides galères De ce qui lui restait de Cortès populaires ; Aujourd'hui le spectacle est encor plus hideux ; On ne les traîne plus à la mort deux à deux. L'abattoir est plus ample et l'œuvre plus fréquente : Le royal Minotaure eu exige cinquante.
L'ESPAGNE ET TORRIJOS.
Hommes libres ! fuyez ce rivage, ce port
Où l'hospitalité s'achète par la mort,
Oii la vertu n'a plus de bras qui la soutienne ;
L'Espagne esl aujourd'hui la Tauride chrétienne,
Refuge désastreux oii tous les naufragés
Aux autels de Thoas succombent égorgés.
Cinquante sont venus, dans une heure fatale,
Respirer un instant l'atmosphère natale,
Le traître Gibraltar les avait fait partir;
Ils avaient avec eux Torrijos le martyr,
Ame de vieux soldat à la guerre endurcie
Et neuf ans retrempée aux cachots de Murcie ;
Un de ces vaillans Cid que Castille et Léon
Suscitèrent cinq ans contre Napoléon,
Et qui de leur sang noble épuisé sur leur route
N'avaient pour l'échafaud réservé qu'une goutte.
Eh bien ! ils sont tous morts, sans ployer les genoux,
Morts en nous appelant, morts à deux pas de nous;
Pour cortège ils ont eu la populace vile.
Qu'un moine fait sortir des égouts d'une ville ;
Comme pour assister aux courses des taureaux.
Elle inondait l'arène où venaient les bourreaux;
Le clergé radieux préparait le calice
Pour recueillir le sang attendu dans la lice ;
Avant leur jugement le supplice était prêt ;
L'Hérode catholique avait dicté l'arrêt.
Et seule, avec ce front que l'esclave révère,
La liberté mourut sur ce dernier Calvaire.
Et quel est donc le dieu, le Baal espagnol,
3jlft î>nTî NÉMÉSIS. ).-'J9?!M
Pour qui fume ce sang répandu sur le sol ^"^•'♦^î'^ î'ïtTî ■ Quel est l'homme assez fort pour que dans ses domaines On recrute pour lui des victimes humaines? '^ibv i,{ ■'■.■> Eh bien ! connaissez donc le monarque puissant Qui reçoit en tribut l'holocauste de sang. >'> ■•^^^'■'-■^i-
C'est un Bourbon qui suit ses aïeux à la trace, l3i;:îi> xv^ Imbécile héritier d' une stupide race, '*' ^i^" ' ' • ■ ' *
Un roi capuchonné qui, dans une oraison, fit uy 'i- Mêle un verset d'église avec la pendaison; .dis) y.: Comme Charles son père, en hurlant, il dévore Les bœufs amoncelés qui palpitent encore; ^ 11 hume à plein gosier, dans ses ennuis profonds, '
Ces parfums de caserne imprimés aux plafonds ; Signe de son instinct, il a sous un front chauve ^
Le cerveau déprimé, comme une bête fauve; «w iwp 1-' Sa grossière ignorance a toujours méprisé ir --:[ tn9Îji7i>yi Ce qui charme partout l'homme civilisé, - ••' ■"'■■^ '"^ Les lettres, les beaux-arts, dont l'utile commerce Égayait les tyrans de Sicile et de Perse. t &>iô)'}oo -ij/u'i Devant un livre ouvert son œil s'appesantit; ma ao'i'l^ Il ne suit qu'un instinct, qu'un brutal appétit; q oiHfn-H' Dans son lit conjugal, tombeau de ses épouses, > • '
1. Les Bourbons sont des rois mangeurs. On sait quelle énorme consommation de viandes faisait en Angleterre Louis-le-Désiré. Charles IV a surpassé par sa voracité tous les rois de sa race. Nous l'avons vu à Marseille et nous avons même assisté à ses repas : au moment où l'on apportait sur sa table les filets de bœuf saignant, il s'agitait avec convulsion sur son fauteuil et poussait des rugissemens rauques comme ceux du tigre. Son fils Ferdinand n'a pas dégénéré : il conserve encore ce royal appétit.
2. Ferdinand VII fut marié quatre fois : d'abord à Marie-Antoinette- Thérèse, fille de Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles ; puis à Isabelle-Marie- Françoise, fille de Jean VI, roi de Portugal; ensuite à Marie-Joseph- Amélie, fille du premier mariage de Maximilien-Marie, frère d'Antoine,
L'ESPAGNE ET TORRIJOS. 347
Il se plaît à broyer les belles Andalouses^ï -finr h Et pâle, le matin, dans son royal salon. Il vante aux hidalgos ses vertus d'étalon. Roi fangeux, que le ciel pétrit dans sa colère 1 Voilà pourtant celui que l'Europe tolère î Dans les jours solennels, courbé sur son chemin, L'ambassadeur français va lui baiser la main ; ' Fi ! ! ! par son envoyé, quand cet affront la touche, La France avec horreur doit essuyer sa bouche. La main de l'égorgeur! la main de Ferdinand! Il n'est rien de plus vil dans tout le continent 1
Oh ! des peuples souffrans la justice est tardive : Elle a le pied boiteux, mais enfin elle arrive ; Le peuple est patient, car il est éternel ; Nos pleurs ont trop coulé sur le sang fraternel ; Il ne faut plus juger ce roi par contumace, La France contre lui doit se lever en masse ; Cette fois nous avons le droit d'intervenir ; Oui, quand un criminel si grand est à punir, Quand son nom fait bouillir la haine universelle, Il faut le réclamer au sol qui le recèle; Si cet infâme roi, fuyant de son palais. Court chercher un asile au Gibraltar anglais. Il faudra, par pudeur, qu'on nous le restitue; Car le vrai droit des gens demande qu'on le tue;
roi de Saxe; et enfin à Marie-Christine, tille de feu François, roi des Deux-Siciles, maintenant régente et gouvernante du royaume pendant la minorité d'Isabelle II, sa fille.
1. La cérémonie du baise-main est toujours en honneur à rEscurial; il n'y aurait pas de grande solennité de Cour sans baite-main.
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Car il faut voir la fin d'un règne de forfaits; Les peuples de l'Espagne, une fois satisfaits, Epouvantant les rois d'un juste régicide, Suspendront son cadavre aux colonnes d'Alcide.
C'est une obligation pour moi de tenir mes Souscripteurs au courant des tracasseries sourdes ou patentes que l'autorité suscite à Némésis ; j'espère que ce ne sera pas une des moindres preuves de mon zèle à remplir mes obligations que cette lutte prosaïque soutenue depuis neuf mois et qui se renouvelle tous les jours , quoique je ne fasse éclater mes plaintes qu'à de longs intervalles pour ne pas fatiguer mes lecteurs de détails purement personnels. La tactique suivie contre Némésis a été tout opposée à celle dont on s'est servi contre les journaux patriotes : M. Persil a fait usage envers moi d'un raffinement particulier de persécution; il a voulu me tuer sans esclandre, à petit bruit ; il a pensé qu'une succession continuelle d'exploits, de procès-verbaux, d'amendes de timbre devait nécessairement étouffer dans sa source un travail poétique et assidu, qui exige une grande sérénité d'esprit. C'était adroitement combiné ; mais M. Persil a le tempérament trop faible pour lutter avec moi : je soutiendrais dix procès par jour contre lui, sans que ma publication hebdomadaire en fût retardée d'une minute. M. Persil est l'excitant qu'il me faut ; il peut continuer ses tracasseries sourdes si cela l'amuse. Je tiens seulement à prévenir mes souscripteurs que je ne passe pas un seul jour sans recevoir un procès-verbal, une assignation, une balayure de parquet, sans payer une amende. Je lis les exploits, je paie mes amendes, je fais mes plaidoyers et mes mémoires, et Némésis parait et paraîtra toujours.
En bonne justice, l'affaire du cautionnement de Némésis aurait dû être terminée après la décision de la Cour royale; non : M. Persil en a appelé en Cassation, ce qui est incroyable d'acharnement I M. le procureur général Dupin , qui peut quelquefois errer, à mon avis , dans les choses purement politiques, mais qui, dans les questions judiciaires, conserve une supériorité incomparable de tact et de bon sens, M. Dupin a conclu pour le rejet du pourvoi. Certes, l'opinion de M. Dupin devait être décisive, et je ne crois pas qu'au Palais il y ait un jurisconsulte plus habile, plus profond que lui, surtout lorsqu'il s'agit de ces causes où il faut faire un arrêt plutôt avec la raison naturelle qu'avec la loi. Eh bien ! la Cour n'a pas fait droit aux conclusions de M. Dupin : mais Némésis a eu encore de nombreux et de tenaces défenseurs, même au sein de la Cour suprême; la
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décision n'a pas été emportée d'assaut, il a fallu quatre heures pour l'établir. C'est mainteuant à la Cour royale de Rouen à réformer ou à confirmer l'arrêt de la Cour royale de Paris. Némésis fera donc le voyage de la Normandie et plaidera sa cause dans la terre classique des procès. Toutefois, M. Persil est prévenu que, malgré ce dérangement de Pâmasse, la Satire hebdomadaire paraîtra toujours le dimanche à Paris , à sept heures précises du matin, comme toujours.
Al
8 Janvier 1832.