‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 106 sur 133 · APOLOGIE DU CENTRE · texte numérisé non relu

APOLOGIE DU CENTRE

Contre tous les budgets des ministres prodigues; Le bonheur du pays est le seul de leurs vœux ; Ils laissent dans l'oubli leurs fils et leurs neveux; Nouveaux Cincinnatus, leur foyer domestique Se pare avec orgueil d'une table rustique; Appelant sur leurs biens la charge de l'impôt, Ils veulent que le pauvre ait une poule au pot. Leur farouche vertu se peint sur leur visage ; Ils portent dans leur cœur la maxime du sage ; Croix, richesse, ruban, place, honneurs, dignité, Devant ces Salomons tout n'est que vanité. Non, tu n'as jamais vu quelque tribun du Centre, Son placet à la main, se glissant sur le ventre. Au chevet du Pouvoir avant que l'aube ait lui, Demander un brevet pour son fils ou pour lui ; Nul d'eux, quand un ministre apparaît dans la lice. Ne vient le saluer d'un regard de complice; Il ne solde jamais, à l'heure du scrutin. Par le vote du soir les faveurs du matin. Le Centre est répulsif aux impures caresses. Les Tarquins du pouvoir trouvent là des Lucrèces, Et des froides vertus buvant le nénuphar. Il laisse sa tunique aux mains de Putiphar.

Assez ! sur cette feuille il faut passer l'éponge ; Mon vers, soixante fois, a rimé le mensonge, A la pâle ironie il faut, en finissant. Une péroraison rouge comme du sang :

Quoi ! depuis quinze mois, goules du ministère. Vous buvez la sueur au front du prolétaire 1

Phrynés de la tribune, aux gestes agaçans, Vous tirez par l'habit les ministres passans; Toutes les charges d'or pleuvent sur vos épaules ; Vous vous installez chefs dans tous les monopoles ; Emplois de publicains ou charges de parquet, Tout ce que la faveur hache dans son baquet, Vous mangez tout : et puis si quelque voix hardie Soulève contre vous la France abâtardie j Si quelque fort tribun, de la foule connu, Des orteils aux cheveux vous déshabille à nu ; Soudain on vous entend, lascives courtisanes. Chanter votre pudeur sur le ton de Suzannes, Et le tribun du peuple, ahuri de clameurs, Est contraint de s'asseoir par respect pour les mœurs. Qu'il se taise : eh bien ! moi, rien ne me fera taire; Je ne reconnais pas le ton parlementaire ; Absurde bouclier, il ne peut garantir Ceux que je veux clouer aux cibles de mon tir : Dans Paris policé, moi je reste barbare ; Dût le Centre indigné me traduire à sa barre, Dût-il, pour arrêter mon vers perpétuel. Avec tous ses héros m' appeler en duel. Et là, devant témoins, matamore intrépide. Bourrer ses pistolets avec la Philippide , Je m'en ris; sans chercher un timide détour. Sur leurs turpes secrets je veux porter le jour. Et quand même Persil, guichetier du Parnasse, Traînerait au cachot ma courageuse audace, Au milieu de la nuit, comme un ardent tison, Mon phosphorique vers luirait dans la prison.

C'était un citoyen aux manières ouvertes, Ayant un œil serein sous des lunettes vertes ; Il lisait les journaux à l'heure du courrier ; Et tous les soirs, au cercle, en jouant cœur ou pique, Il suspendait le whist avec sa philippique Contre le système Périer.

Il avait de beaux plans dont il donnait copie ; C'était, de sou aveu, quelque belle utopie, Pièce de désespoir pour tous nos écrivains ; Baume qui guérirait les blessures des villes. En nous sauvant la guerre et la liste civiles, Et l'impôt direct sur les vins.

Il disait : En prenant mon heureux antidote Notre pays sera comme une table d'hôte Où l'on ne verra plus, après de longs repas. Quand les repus du centre ont quitté leurs serviettes, Les affamés venir pour récolter les miettes Que souvent ils ne trouvent pas.

Les crédules bourgeois que ce langage tente.

Les rentiers du jury, les hommes à patente

L' écoutaient, en disant : Que ce langage est beau !

Voilà bien les discours que prononce un digne homme !

tSe NÉMÉSIS.

Si pour son député notre ville le nomme, Il fera pâlir Mirabeau.

Il fut nommé : bientôt de sa ville natale Il ne fit qu'un seul bond jusqu'à la capitale, S' installant en garni dans le quartier du Bac; On le vit à la Chambre, assis au côté gauche. Muet, ou ne parlant qu'à son mouchoir de poche Constellé de grains de tabac.

Grave comme un tribun de notre république. Parfois il regardait avec un œil oblique Ce Centre où s'endormaient tant d'hommes accroupis ; Quel déchirant tableau pour son cœur patriote ! En longs trépignements le talon de sa botte Fanait les roses du tapis.

Lorsque Girod de l'Ain, qui si mal les préside. Disait : Ceux qui voudront refuser le subside Se lèveront debout; le tribun impoli, Foudroyant du regard le ministre vorace, Bondissait tout d'un bloc sur le banc de sa place Comme une bombe à Tivoli,

Quand il était assis, c'était Caton en buste ; Le peuple s'appuyait sur ce torse robuste ; De tous les rangs du cintre on aimait à le voir. Qui donc a ramolli ce marbre de Carare, Quel acide a dissous cette perle si rare Dans la patère du Pouvoir ?

Peut-être avez-vous vu dans le cirque hippodrome Martin, l'imitateur de l'Androclès de Rome, Entre ses deux lions s'avancer triomphant; Son œil fascinateur domptait les bêtes fauves. Il entrait, sans pâlir, dans leurs sombres alcôves. Comme dans un berceau d'enfant.

Aujourd'hui nous avons la clef de ces mystères ; Il se glissait, la nuit, au chevet des panthères. Sous le linceul du tigre il étendait sa main ; Il trompait leur instinct dans la nocturne scène. Et l'animal sans force à ce jongleur obscène Obéissait le lendemain.

Voilà par quels moyens l'Onan du ministère Enerve de sa main l'homme le plus austère. Du tribun le plus chaste assouplit la vertu ; Il vient à lui, les mains pleines de dons infâmes : Que veux-tu? lui dit-il; j'ai de l'or, j'ai des femmes, Des croix, des honneurs, que veux-tu?

Eh ! qui résisterait à ces dons magnifiques ! Hélas! les députés sont des gens prolifiques. Ils ont des fils nombreux, tous visant aux emplois, Tous rêvant jour et nuit un avenir prospère. Tous par chaque courrier lui disant : 0 mon père. Placez-nous en faisant des lois î

Et le bon père, ému par ces chaudes missives. Dépose sur son banc les armes offensives,

Se rapproche du Centre et renonce au combat. Oh ! pour faire au budget une constante guerre, Il faudrait n'avoir point de parens sur la terre Et vivre dans le célibat;

Ou bien, pour résister à ce coupable leurre, Il faut aller le soir où va Dupont de l'Eure, Près de lui retremper sa vertu de tribun ; Là, veille encor pour nous une pure phalange ; Cénacle politique où personne ne mange Au budget des deux-cent-vingt-un.

25 Décembre 4834,

AUX égoïstes

Fiant aures tu intendentex inœ vocem deprecationis meœ.

(Psalm. )

Comme les deux Gracchus, ces énergiques frères, Je ne viens point ici prêcher les lois agraires, Ni, dans les longs versets d'un mystique sermon. Convertir l'homme riche aux lois de Saint-Simon. Le temps viendra peut-être oii, du grand héritage. L'équitable raison refondra le partage ; Les lois proclameront, après de longs retards, Que le sol maternel n'a point d'enfans bâtards, Et la première Charte octroyée à la terre Sur les points inégaux passera son équerre. Mais pour nos enfans seuls, sous un Code nouveau. Ce siècle d'or promis prépare son niveau ; Laissons mûrir des temps la sagesse profonde ; Si les vieux pilotis qui soutiennent le monde

Étaient changés d'un coup par une brusque main,

Ce monde crevassé s'écroulerait demain;

Aujourd'hui, cependant, que sa base chancelle,

11 faut qu'on se prépare à l'œuvre universelle,

Oue l'égoïsme froid, si longtemps imploré.

Prête au vieil édifice un étançon doré.

Méditez bien ceci, riches! l'heure est venue

De donner une veste à la pauvreté nue,

A la faim, un pain noir ; à ce prix seulement

Gardez votre manteau, mangez le pur froment.

Hommes qui jouissez devant l'homme qui souffre ,

Pour sauver le vaisseau que demande le gouffre,

Hâtez-vous de jeter à ce flot mugissant

Votre lest superflu, dans la cale gisant;

De ce que vous donna le caprice céleste

Démembrez un lambeau, vous sauverez le reste ;

Faites comme les rois : tant qu'ils peuvent l'avoir,

Dans leurs rétives mains ils gardent le pouvoir ; , y^ ^j

Cramponnés jusqu'au bout sur un gothique trône, * '

D'une Charte moderne ils refusent l'aumône ;

Puis, quand ils sont forcés dans leur dernier rempart ,

De leurs droits absolus ils cèdent une part ;

Contraint de diviser une puissance intacte, , j

En face du péril ils souscrivent le pacte.

Et charmés d'obtenir un règne de sursis,

Sur le bord du fauteuil ils demeurent assis.

Soyez prudens comme eux ; sur un écueil placée,

La royauté de l'or est aussi menacée;

La faim, que si longtemps l'égoïsme exila.

Vous présente aujourd'hui sa Charte, signez-la :

Laissez-lui ramasser les miettes des centimes : >

A ce prix, tous vos biens vous seront légitimes;

Vous garderez encor vos chevaux, vos laquais,

Vos châteaux dans les bois, vos hôtels sur les quais.

Vos tapis d'Aubusson, vos couches paresseuses,

Vos loges d'Opéra que lorgnent les danseuses ;

A vous l'or et l'argent, aux pauvres les deniers;

Grâce pour la fourmi qui hante vos greniers !

Même en jetant l'aumône à cette plèbe vile,

Vous n'épuiserez pas votre liste civile. iiïiôïs ,

Hâtez-vous ; l'horizon est sombre et menaçant :

Ne soyez pas trop fiers d'un triomphe récent;

Sans doute, dans Lyon, que la terreur comprime,

Le geste de la faim est puni comme un crime ;

Dans le Nord, dans l'Ouest, * ou sur tout autre point ,

Le désespoir vaincu meurt en serrant le poing ;

Longtemps à vos canons je promets la victoire ;

Mais ne vous targuez pas d'un succès transitoire ,

Ecoutez aujourd'hui mon prophétique vers,

Ceci n'est point un songe, et mes yeux sont ouverts :

En vain la loi triomphe, en vain le sang ruisselle,

Rien ne comprimera l'émeute universelle;

D'un bout du monde à l'autre elle étend ses chaînons ;

Ceux-ci n'invoquent pas de politiques noms ;

Pour des soins plus pressans ils dressent leur supplique ;

Que leur font l'Empereur, le roi, la république,

L'Orphelin de l'Ecosse ou Napoléon-Deux?

Que leur font les partis? ils n'attendent rien d'eux :

1. Allusion à la révolte des ouvriers des mines d'Anzin et à celle des Vcndéfns.

Us ont faim, et voilà le complot qui les pousse. Explorons les cités, toutes ont leur Croix-Rousse ; ' Des affamés partout, voilà le genre humain, Us sont mille contre un et nous tendent la main.

Point d'espoir!... rien n'émeut la stupide opulence,

Même devant la mort elle reste en balance ;

Un atome d'argent peut encor les sauver;

Non, pour garder le tout ils veulent tout braver.

La peur de l'avenir à peine les effleure.

Eh ! comment espérer une époque meilleure ?

De sordides calculs sur le cinq et le trois

S'alignent nuit et jour dans leurs cerveaux étroits;

La vertu charitable, au concours condamnée.

Escroque à Monthyon son prix de chaque année;

L'autel de la pitié laisse éteindre son feu.

Et n'a pour desservant que l'homme au manteau bleu;

On spécule partout sur le sale décime,

\2 auri sacra famés est leur seule maxime.

C'est peu que le marchand, de ses doigts amaigris,

Caresse de vieux sous hideux de vert-de-gris ;

Qu'au poids de sa balance où la fraude lésine.

1. La Croix-Rousse est un faubourg de Lyon habité presque exclusivement par les ouvriers. C'est là que toutes les émeutes qui ont ensanglanté la seconde ville du royaume ont pris naissance.

2. L'homme au petit manteau bleu, si connu dans Paris, se nomme Champion. C'est un ancien bijoutier du Palais-Royal, retiré avec une vingtaine de mille livres de rente qu'il a gagnées dans son commerce , et dont il emploie une grande partie au soulagement des malheureux. Cha(iuc hiver, M. Champion va lui-même tous les matins, sur la place du Chàtelet, servir aux pauvres et aux ouvriers sans ouvrage une soupe ncuriissante, préparée par ses soins; et cela indépendamment des secours de toute sorte qu'il remet à domicile.

Il taxe d'un impôt la mansarde voisine ;

Mais quoi ! le riche, l'homme idole des salons,

Celui dont les laquais sont zébrés de galons,

Celui qui peut, comptant acheter à l'enchère

Un hôtel près la Bourse, avec porte cochère,

Un beau parc dans les bois de Meudon ou de Sceaux,

Va pincer les liards aux fentes des ruisseaux ;

Sous ses ongles crochus que l'avarice exerce

Tout, jusqu'aux brins de paille, est objet de commerce,

Et derrière la haie, en silence tapi ,

Dans la moisson du pauvre il va glaner l'épi.

Ceux que fit le destin pour être les Mécènes rV

Des sciences, des arts et des lyriques scènes; (I

Ceux qui sur l'industrie aux paresseux ressorts Af.

Devraient faire tomber l'huile de leurs trésors, .^

Trouvent l'art d'échapper à la taxe commune; i-j -luaq Jïïi

On voit tel député, libéral de tribune.

Qui pour sauver six francs, qu'un poète paîra.

Change un billet de Chambre en billet d'Opéra :

Aux théâtres royaux, sur la rampe qui brille.

Voyez ces publicains parés de leur famille, '/

Environnés d'amis qui, rangés sur deux rangs.

Pour garantir leurs yeux font tourner les écrans; .({

Eh bien ! le régisseur, pour eux et pour leur suite,

Réserve chaque soir cette loge gratuite.

Et du contrôle ouvert affrontant le commis.

Dans le tronc de l'hospice ils n'ont jamais rien mis.

Oh ! qui pourrait compter tous les tours de harpie

Joués sous le manteau de la philanthropie !

Quel cri d'étonnement si je livrais tout nus

tm .îï.M.'i?RNÉMÉsisxuaj.!ârM

Nos avares titrés à Molière inconnus! ■ iôqnn i Ils pullulent surtout dans notre aréopage* Je n'en évoquerai qu'un seul sur cette page : Au prix des cinq cents francs par la loi dévolus, Traiteur hebdomadaire, il fête nos élus : Un jour, une Didon que ce tribun farouche Introduisait parfois dans sa morale couche. Aux portes du sénat, d'un geste menaçant. Réclama pour salaire un billet de cinq cent ; L'orateur féminin ne voulait en démordre ; Que faire? ne pouvant la rappeler à l'ordre. Ni calmer par la voix l'exigeante Didon, Dans le fond d'un couloir il lui glissa le don. Mais l'avare a toujours une ressource prête : Le budget supporta la dépense secrète.

Et pour récupérer ce cadeau clandestin, La semaine suivante expira sans festin. "^

Et ces honteux' trafics, cette basse infamie. On ose les parer du nom d'économie !

Ah ! depuis trois mille ans, un cahier à la main. De stupides rhéteurs prêchent le genre humain ; Ils frappent chaque jour d'un éclat de colère Les prodigues enfans, les Cléon, les Valère, Ceux qui, d'un père avare oubliant les leçons. Dans les sillons publics rejettent leurs moissons;

1. Nous n'avons pas pu nous procurer de détails sur la très-piquante anecdote citée ici par M. Barthélémy. Cependant , les cinq cents francs par la loi déxwlus doivent faire penser qu'il s'agit du président de la Gbambre qui a, comme l'on sait, des frais de table payés par le budget. Le président d'alors était M. Girod de rAln.'-'-"*»"^-* -

Tous les dissipateurs qui, sortant du notaire,

Vont secouant partout le sac du légataire ;

Le grand crime l oh ! plutôt, faisons de sages vœux

Que le monde soit plein de fils et de neveux, •.*

Glorieux héritiers, qui, de leurs mains prodigues,

Des fleuves paternels ouvrent toutes les digues ;

Pour leur riche semence un sillon est partout,

L'or même que leurs mains jettent dans un égout,

L'or qu'on donne aux Phrynés, l'or que le dé hasarde, /

Pour sauver l'indigent remonte à la mansarde. ^

Les fléaux de l'Etat, cancers des indigens,

Ce sont ceux que le monde appelle honnêtes gens,

Ceux dont la main se ferme aux généreux services, i '>'i

Qui n'ont point de vertus et pas même des vices, ' ' ^

Qui montrent en public un visage ingénu,

Qui soldent leurs billets quand le terme est venu : '^^

Ils ont soumis leur vie au joug mathématique ;

La probité du Code est chez eux en pratique ;

Un pauvre va mourir devant leur porte, eh bien !

Qu'il meure, disent-ils, nous ne lui devons rien.

Vous ne lui devez rien, il est vrai, c'est justice : "^ ^^

Qu'au coin de votre seuil sa plainte retentisse ;

Sans doute, pour avoir sa part de votre pain, ^

Il n'a pas un billet signé de votre main : ^

Mais prenez garde, il est une lettre de change

Que tire l'homme à jeun sur l'homme heureux qui mange,

Elle est au point d'échoir, escomptez-la; l'huissier

Qui doit la présenter a le geste grossier.

Mais non, vous attendrez jusqu'aux dernières heures;

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