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On a prodigué les paratonnerres sur le toit delà Bourse

Car sur lui JSémésis tire à brûle-pourpoint.

A l'aspect de ce temple aux formes poétiques,

Avec ses escaliers et ses quatre portiques,

On croit à tout moment voir entrer au saint lieu

Quelque prêtre qui porte un holocauste à Dieu ;

Le bon provincial, étranger néophyte,

Arrivé le matin par Gaillard et Laffitte,

Demande avec candeur, en le montrant du doigt ,

Quelle divinité réside sous ce toit :

Hélas ! l'agioteur a, sous ses colonnades.

Commencé, dès midi, ses lentes promenades ;

Il est là, chaque jour, même quand la saison

De son dôme glacé comprime l'horizon ;

Serré dans son manteau, les lèvres sur l'agrafe.

Il épie avec soin le voisin télégraphe,

Il accuse vingt fois, d'un regard soucieux.

Le brouillard qui retient la hausse dans les cieux.

Et qui suspend le cours de ses rentes prospères

En clouant la vigie aux tours des Petits-Pères. *

Sur un chemin de neige, au milieu de janvier,

Voyez l'agioteur : pareil au loup-cervier.

Il semble calculer, dans ses courses errantes.

L'heure de déterrer le cadavre des rentes :

Les honteux coulissiers, les frauduleux marrons,

Craignant l'abord du temple, errent aux environs;

On les distingue tous à leur mine sournoise,

Embusqués sous l'auvent de la Porte Chinoise,

1. Télégraphe placé sur l'église des Petits-Pères, à deux cents pas de la Bourse.

Au café Gobillard, au Magasin de Thés

Qui coupe brusquement l'angle des Nouveautés. "

Mais le temple est ouvert; tout ce peuple reptile

Se croise en serpentant sous le haut péristyle ;

Béni soit l'architecte au mémorable nom

Qui pour les Grecs français bâtit ce Parthénon !

0 qu'il est digne d'eux ! L'homme qui le fréquente

Aime à faire un report sur les feuilles d'acanthe ;

Il faut que l'usurier trouve sur son chemin

Une colonne grecque avec le fût romain ;

Le pudique agio s'installe dans des niches,

Ou se plaît à courir sur le fil des corniches,

Et sur les piédestaux, de son bras caressant ,

Le tiers consolidé serre le trois pour cent.

Dans ce frais Parthénon oii la raison s'énerve.

Au lieu du saint autel de la sage Minerve, ^

S'élève un rond balustre oii de noirs écriteaux

Du crédit de l'État enregistrent le taux; ^

Là, le banal huissier, d'une voix de sybille.

Dit les cahotemens de la rente mobile ;

Il révèle aux mortels si de meilleurs destins

Sont promis par les dieux aux fonds napolitains ;

Aux pasteurs de la Bourse il apprend sous quels astres

1. La Porte Chinoise, le Café Gobillard, le Magasin de Thés et le Théâtre des Nouveautés , sont en face de la Bourse. ( Note pour la province. )

2. On sait que le Parthénon , dont notre Bourse rappelle l'architecture , était consacré à Minerve.

3. Au milieu de la salle de la Bourse est une espèce d'estrade, entourée d'une grille ronde : c'est là que se tiennent les ageus de change; là, aussi, le crieur des fonds affiche les variations du cours pendant toute la durée de la séance.

On sème les lingots, on recueille les piastres ; Dans quel pressant besoin, dans quels extrêmes cas On peut en bons royaux convertir les ducats : Chaque fois que son cri, comme un oracle intime, Fait décliner la rente ou l'accroît d'un centime. Le pavé noir et blanc, symétrique échiquier, Résonne, sillonné, sous l'orteil du banquier ; Un bruit confus de voix sort des nefs latérales ; Les villes de commerce, aux couronnes murales, Vienne, Saint-Pétersbourg, Londres, Turin, Milan, S'agitent de frayeur à l'aspect d'un bilan ; ^ Aux loges du plafond l'œil du croupier admire L'élégant agio paré d'un cachemire, ^ Qui, des fades boudoirs fuyant le madrigal. Rêve le trois pour cent sur le lit conjugal. Ces banquiers féminins de scandaleuse histoire Fondent dans leur ménage un jeu contradictoire ; Car, tandis que la baisse écrase leurs maris, En faveur de la hausse elles font des paris. De celles qui sont là courant à la fortune, Que j'en pourrais citer! surtout il en est une Qui, d'un nouveau parterre enviant les succès,

1 . Les noms de toutes les grandes villes de commerce sont inscrits sur les murs de la grande nef de la Bourse.

2. La galerie qui conduit au Tribunal de Commerce et qui a vue sur la salle de la Bourse , comme la galerie d'un théâtre a vue sur le parterre , était, il y a peu de temps encore, encombrée chaque jour d'un essaim de femmes qui venaient spéculer sur les chances de la rente. Le président actuel du Tribunal de Commerce, M. Ganneron, a rendu tout récemment une ordonnance qui interdit aux femmes l'entrée de la Bourse. Depuis lors, les joueuses stationnent sur les marches du péristyle , du côté de la rue Notre-Dame-des-Victoires; et là, des commis d'agens de change viennent incessamment les tenir au courant des fluctuations de la rente.

Change ce temple grec en Théâtre-Français : ' Elle vient exposer aux rentes incertaines Son fastueux hôtel de la nouvelle Athènes, Son pavillon d'été peint de vives couleurs, L'éblouissant écrin si connu des voleurs ; ^ Sous les piliers du nord que sa pelisse frôle, Elle semble d'avance étudier un rôle ; Elle prête l'oreille aux clameurs du dedans, Puis, tout à coup elle entre avec les yeux ardens; Elle veut de l'attente abréger le supplice, Et l'on voit que le ciel la fit pour la coulisse.

0 chaos! dans ce gouffre oîi préside le sort,

A flots tumultueux la foule rentre et sort ;

Les effrénés joueurs débordent pêle-mêle

Par le large escalier, par la porte jumelle,

Par tous les soupiraux ouverts aux quatre vents :

L'œil est halluciné par tant d'hommes mouvans.

Et que diriez-vous donc si notre capitale

Dans cet Erèbe impur parquait tous ses Tantale,

Tous ceux qui, tourmentés d'un démon clandestin,

Par leur agent de change assiègent le destin?

En vain sous de faux noms leur prudence s'abrite.

Un seul coup fait crouler leur fortune hypocrite ;

t. Mademoiselle Mars. Cette célèbre comédienne spécule ouverlement sur les fonds publics, et était une des habituées les plus assidues de la galerie dont nous parlons plus haut.

2. Il y a quelques années , les diamans de mademoiselle Mars , évalués à une somme de près de cent mille francs, lui furent volés par sa femme de chambre. Cette femme et son mari, qui était complice du vol, s'étaient réfugiés à Genève; mais on ordonna leur extradition, et les diamans furent retrouvés intacts.

Aujourd'hui sur le char, demain ils sont dessous, C'est la chance commune, eh bien ! je les absous. Mais de quel nom flétrir, de quel cachet de honte, Celui qui, dans le poste où la faveur le monte. D'un secret politique, en ses mains retenu, Trafique pour son compte avant qu'il soit connu ? ' Sur le pouls de l'Etat qu'à toute heure il consulte, Il règle les succès de sa rapine occulte. Et transportant la Bourse au palais Mont-Thabor, ^ Aux périls du budget fait jouer le trésor ; Puis, quand le jour arrive oii le poids de la rente Entraîne et laisse à nu sa ruine flagrante; Quand, perdant à la fin ses frauduleux appuis, Le hideux déficit se montre au fond du puits , Il écrit un billet d'un ton de Jérémie, Il dit qu'il ne veut pas survivre à l'infamie, Et, conservant toujours la fraîcheur de son teint, Il court s'asphyxier sur du charbon éteint. ^

Voilà quel sol brûlant , quel infernal domaine Hante, les yeux bandés, la frénésie humaine 1 On frémit en songeant que dans ce lieu maudit

1. Quelques-uns des ministres qui ont eu le télégraphe dans leurs attributions ne se sont pas gênés, dit-on, pour garder pendant quelques heures une nouvelle qui devait influer puissamment sur les fonds, et s'en servir pour spéculer eux-mêmes à coup sûr, au risque de tous les inconvéniens qui pouvaient naître de leur légèreté.

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