‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 116 sur 133 · Ministère des Finances · texte numérisé non relu

Ministère des Finances

3. Allusion à quelques agens de change dont on avait annoncé le suicide pour opérations malheureuses, et qui reparaissaient lorsque leurs affaires étaient arrangées. Il n'est que trop vrai cependant que plusieurs agens de change, victimes de spéculateurs éhontés, ont payé de leur fortune et de leur vie leur trop aveugle confiance.

Notre état financier a fondé son crédit.

Sans doute il est dans l'homme une soif de connaître

Le résultat douteux de quelque chance à naître,

C'est un instinct qui pousse à tenter l'avenir,

Un besoin de hasard qu'on ne peut définir ;

Dès que le corps languit, dès que l'esprit s'émousse,

D'une fièvre factice il leur faut la secousse;

De tout temps par l'ennui les peuples obsédés

Ont connu l'aiguillon des cartes et des dés ;

Chez l'homme ou chez l'enfant cette fureur abonde,

Mais s'il existe un jeu flasque, nauséabonde,

Depuis les dominos, les dames, les échecs.

Jusqu'à l'antique oiseau renouvelé des Grecs,

C'est cet absurde jeu qu'à la Bourse on vénère,

Jeu triste, où l'on poursuit un or imaginaire,

Oii le ponte, noyé dans un froid corridor.

Dans son heure de gain ne touche jamais d'or.

Prosaïques joueurs, à face toujours blême.

Rien ne séduit en vous ! et vous n'avez pas même.

Devant ces escaliers par l'agio battus.

Ces vices des joueurs, beaux comme des vertus :

Votre jeu, c'est le jeu des âmes égoïstes.

Puis lisez nos docteurs, lisez nos moralistes.

Ils n'ont, dans leurs écrits, pas assez de tisons

Pour embraser le jeu parqué dans des maisons ;

Ils se fondent en pleurs sur le trente et quarante,

Mais ils ont un œil sec pour le jeu de la rente ;

Ils ne flétrissent pas ce pompeux Charenton

Où le billet de mille est à peine un jeton.

Où l'on pipe les dés, où la nouvelle fausse

Nous fait sauter la coupe au moment d'une hausse.

Où l'ingénu joueur connaît à ses dépens

Que là chaque croupier lui dresse un guet-apens.

Allez, vous faites bien : flétrissure complète

A l'étourdi qui perd deux francs à la roulette î

Anathème à celui qui, dans son jeune élan,

Se cave de cent sous aux tables de brelan !

Qu'il soit partout honni ! qu'un signe bien notoire

Marque au front ce joueur, Caïn aléatoire ! ^

Mais honneur éternel au ponte de bon ton,

Qui, dans le grand tripot, arrive en phaéton ; '

Qui, sur les fonds publics aux chances inégales,

En face du soleil bâtit ses martingales;

Qui, chaque jour, immole à ses dieux infernaux

Les biens du fonds dotal et les paraphernaux ;

Qui vend sa conscience au profit de sa caisse.

Aujourd'hui pour la hausse et demain pour la baisse.

Et s'échauffe suivant l'apparence du gain.

Le matin pour Guizot et le soir pour Mauguin !

Voilà l'homme d'honneur qu'on estime et qu'on fête !

Voilà donc la morale ainsi qu'on nous l'a faite !

Pauvre morale! un jour peut-être nous verrons,

Aux quatre socles nus qui bordent les perrons,

La sainte banqueroute érigée en statue;

Aux grands forfaits publics le siècle s'habitue.

1. Ceci a traita ces joueurs dont nous parlions plus haut, qui spéculent sans avoir un sou, qui palpent les bénéfices, s'il y en a, et laissent les pertes à la charge de leur agent de change.

2. Aux heures de la bourse, la place de ce palais est encombrée d'équipages élégans.

On traque aux boulevarts la roulette en plein air, Et le flegme des lois sauvegarde Kesner! ^

1. Sur les boulevarts extérieurs surtout, quelques misérables établissent, les dimanches et les lundis, une espèce de roulette grossièrement imitée sur un rond de bois, et attrapent ainsi les économies des pauvres ouvriers. La police a fait si bonne chasse à cette nouvelle banque, qu'elle ne se montre plus que bien rarement.

Quanta Kesner, on se rappelle sans doute qu'il se sauva, en 1831, emportant une somme de plusieurs millions au trésor, dont il était caissier. Kesner était encore une victime du jeu de la Bourse. Il vient de mourir en Angleterre, où il s'était réfugié.

i2 Février 1832.

Une nuit, l' Homme-Dieu qu'ici tu représentes,

Après une agonie et des douleurs cuisantes,

Se leva sur la pierre, inondé de sueurs :

Le jardin se teignait de rougeâtres lueurs,

Layoix de l'assassin, le fer du satellite,

Lui révélaient de loin l'émeute israélite ;

Elle venait, cherchant dans son dernier chemin,

Le Juste qui devait mourir le lendemain.

Que fit le Christ? ilhut soin calice d'absinthe;

Et pourtant il avait, sous la colline sainte,

Des disciples zélés dont l'iinmense concours

Le suivait au désert, vivant de ses discours;

Eh bien! sous l'olivier quand l'heure triste sonne,

Au secours de sa vie il n'appelle personne,

D'une agape de paix il baise son bourreau.

Dit à Pierre : « Remets le glaive en son fourreau. »

La suprême parole à sa bouche échappée

Maudit l'homme de sang qui se sert de l'épée,

Et, bon pasteur des Juifs et des Pharisiens, Pour épargner leurs jours il va donner les siens.

Ces scènes de douleur, ces paroles touchantes, Tous les ans une fois, Saint-Pierre, tu les chantes Un vendredi de mars, devant l'autel Sixtin ; * Mais, par malheur pour toi, leur texte est en latin : C'est un poème heureux fait sur une agonie, Un opéra fécond en effets d'harmonie, Qu'en féminins accords tes eunuques décens Portent vers la coupole avec des flots d'encens. Ah ! si tu connaissais, pontife de l'Eglise, Cet Evangile saint qu'il faut que chacun lise; Ce livre que traça, sous l'œil même de Dieu, La main de Jean, de Luc, de Marc et de Mathieu ; Si tu méditais bien ces quatre Tite-Lives Dans leur simple récit du jardin des Olives, Résigné sans murmure aux maux que tu subis, Tu donnerais ton sang pour sauver tes brebis, Tu dirais à ton dieu, d'une bouche chrétienne : « Que votre volonté soit faite et non la mienne ! » Mais, hélas! aujourd'hui l'Evangile est pour toi Comme une Charte pure entre les mains d'un roi; Évangile ! si l'homme a pu te méconnaître. C'est toujours dans la ville où le ciel le fit naître! Qu'est devenu ce temps où l'humble Marcellin'^

1. Les prières du Vendredi-Saint se font à Rome à la chapelle Sixlino, où se trouve le beau tableau de Michel-Ange représentant le Jugement dernier.

2. C'est sous le pontificat de Marcellin qu'éclata la cruelle persécution de Dioclétien, qui inonda la terre de sang et qui fit tant de martyrs.

Attachait à son front la tiare de lin ; Oii, pour manteau papal, revêtant le suaire, Il tenait sou concile au fond d'un ossuaire"? Le pontife, étranger aux profanes débats. Ne prenait que la mort dans les biens d'ici-bas ; ' C'était là le beau temps du premier Évangile ; Les prêtres étaient d'or et les vases d'argile, L'Eglise avait un roi, mais il fermait les yeux Au royaume terrestre et les ouvrait aux cieux.

Aujourd'hui , voyez Rome où la Foi s'est tuée, La sœur de Babylone à tous prostituée ; Où l'obscure débauche ouvrant ses arsenaux, Pour ses dignes amans choisit des cardinaux; Voyez ce Vatican, bazar de simonie.

Conservatoire impur de mondaine harmonie, ^ Profane muséum où chaque piédestal Expose pour statue un péché capital ; Ce palais du pêcheur et sa riche coupole. Où l'orgueil clérical fonda sa métropole; Partout flotte et s'épand, sur cette autre Sion, Les fétides parfums de la corruption.

Au milieu des vapeurs de cet empire immonde, Tu te révèles, toi, dieu terrestre du monde; Ton despotisme plat, par qui tout se détruit, Est un glaive de plomb : il égorge sans bruit.

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