AUX EXPIATEURS DU 21 JANVIER
Oui, les sages l'ont dit, même lorsqu'il le faut L'homme n'a pas le droit de dresser lechafaud ; Le sang coule toujours par droit illégitime, Le bourreau fait un crime en punissant un crime ; Le vrai juge est en haut : malheur à qui peut voir Une tête qui tombe au sanglant abattoir ! Pourtant ainsi le veut notre horrible Digeste ; La justice a gardé son homicide geste ; C'est une atroce loi; les publiques clameurs L'effaceront du code ainsi que de nos mœurs. Hommes de deuil ! voilà ce que vous devez dire, En nous citant toujours un auguste martyre; Qu'elles tombent du tronc des sujets ou des rois, Les têtes, à nos yeux, n'ont que le même poids. Mort sur un échafaud, nous plaignons Louis-Seize :
1. Depuis la révolution de juillet, la cérémonie expiatoire du 21 janvier a été abolie par une loi. On a même effacé jusqu'au dernier veslige du monument qui , à la Madeleine, devait rappeler la sanglante catastrophe.
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Si sa mort féconda la liberté française,
Nous devons déplorer qu'il ait fallu du sang
Pour cimenter d'abord un empire naissant;
Mais tout est consommé... Quarante ans d'intermède
A ce malheur public doivent être un remède ;
Quiconque exige encor des regrets et des pleurs
Veut préparer la France à de nouveaux malheurs.
Du deuil î du deuil encore ! orateurs hypocrites, C'est vous qui le votez par des phrases écrites, Par de fades discours écrits après le bal Sur l'orchestre mondain d'un bruyant carnaval ! Du deuil ! mais votre cœur est un massif de pierre, Vous n'avez point de pleurs sous la sèche paupière ; La douleur qui nous tue et brûle notre peau. Pour vous, c'est l'habit noir et le crêpe au chapeau. Du deuil! et quels sont ceux dont la sainte tendresse Vient encor nous montrer l'échafaud qui se dresse ; Qui, jetant à Louis un larmoyant coup d'œil, Veulent voter pour nous l'éternité du deuil? Ecoutez ! Quand tomba la France féodale. Ils n'emportèrent pas le sol à leur sandale ; Fuyant avec orgueil ceux qu'ils avaient trahis, Ils ne donnèrent rien aux regrets du pays ; On les vit, promenant leur gaîté ridicule. Des bords de la Neva jusqu'au détroit d'Hercule ; Ils allèrent à Worms, à Coblentz, à Turin, Chansonner de bons mots le peuple souverain ; Leur rage s'exhalait en ces pointes légères; Déboutés recruteurs des troupes étrangères,
Comme des vivandiers, attachés à leurs pas,
Ils chargeaient leurs fusils et ne les tiraient pas.
Alors, sans trop songer à leur roi légitime,
Sans arroser de pleurs la royale victime ,
Oubliant du pays l'insurmontable seuil ,
Chaque nuit, dans l'orgie, ils s'enivraient de deuil;
L'ignoble lansquenet engouffrait leurs pistoles.
Les rois du pharaon étaient seuls leurs idoles,
La débauche, le jeu, les amoureux cartels.
Consolaient ces soutiens du trône et des autels.
Quel frisson de plaisir vivifia leur âme
Quand Janvier leur apprit le régicide drame.
Quand ils eurent connu l'avis officiel ,
Que le prêtre avait dit au roi : « Montez au ciel ! » '
Car ils eurent dès lors, comme un gage de haine,
La fosse que pour lui creusa la Madeleine ;
Ils se justifiaient de sacrilèges vœux
En tirant du cercueil la tête sans cheveux ;
Ils montraient à leurs fils cet éternel trophée ;
Pour nourrir la vengeance en leurs seins étouffée,
A chaque anniversaire ils faisaient ressortir
Le sang liquéfié du monarque martyr.
Puis, quand des rois du Nord l'éphémère victoire
Rouvrit à ces intrus notre saint territoire ;
1. Dans toutes les relations de l'exécution de Louis XVI, on lit que l'abbé Edgcworth, qui donnait au roi les dernières consolations, dit à la victime, lorsqu'elle mit le pied sur l'échafaud : Fils de saint Louis, montes au ciel! Mais on sait aujourd'hui que ces mots, sublimes de simplicité, n'ont jamais été prononcés par le vénérable prêtre. C'est une phrase faite après coup, comme on a fait dire au comte d'Artois : Il n'y a qu'un Français de plus ; et au général Cambronne : La garde meurt et ne se rend vas. ■>,,.-- I • '. . '• . . ■• . ; •
AUX EXPIATEURS DU 21 JANVIER. iH
Quand le fourgon d'exil, si longtemps cahoté,
Ramena dans Paris l'infecte royauté,
Ils vinrent, au sortir de leurs chaises de poste,
Sur la place publique où fuma l'holocauste.
Pour fouiller dans la cendre et, sur un froid tison,
D'un haineux souvenir soufQer l'exhalaison.
On contraignit le peuple à pleurer ses victoires :
La France se couvrit d'autels expiatoires;
D'ignobles baladins, recrutés au hasard,
Entonnaient tous les ans la messe de Mozart;
Chaque temple chrétien, de l'orgue au sanctuaire.
Enveloppait ses murs du linceul mortuaire ;
La chaire résonnait de lamentables cris,
Et le prêtre, tonnant sur nos vieillards proscrits,
Lisait à haute voix, pour instruire l'enfance,
Le testament d'oubli qui rappelait l'offense.
Eh ! qui pleurait alors? est-ce vous, courtisans.
Radieux d'embonpoint, aux fronts chauds et luisans?
A qui ferez-vous croire, impudens égoïstes.
Qu'à point nommé ce jour savait vous rendre tristes,
Et que du Luxembourg au vieux quartier du Bac,
Chaque hôtel pour gémir consultait l'almanach?
Eh bien ! puisque les pleurs sont pour vous nécessaires,
Inventez pour vous seuls d'autres anniversaires;
Votre palais des Pairs, au faubourg Saint-Germain,
Sait comment on célèbre un sacrifice humain ;
N'avez-vous pas vos lois et vos cours prévô taies?
Cherchez des noms, fouillez vos archives fatales,
Un seul peut vous laisser cent ans de repentir :
Le sang de Ney vaut bien celui du roi-martyr.
Expier! nous, le peuple! ô parole d'impie! Le peuple est innocent, que veut-on qu'il expie? C'est aux rois d'expier, avec leurs courtisans, Le sang du peuple à flots versé treize cents ans ; Expier! quand ces rois nous ont ouvert les veines Des murs de La Rochelle aux villes des Cévennes ; Quand d'un peuple égorgé le grand spectre endormi Se réveille au seul nom de Saint-Barthélémy, Grande chasse royale oii sur la chair humaine Le monarque tira pendant une semaine ; Quand chaque âge de roi ne présente à mes yeux Qu'un rougeâtre océan formé par nos aïeux ; Expier! quand encor la dynastie absente, En ouvrant sous nos pieds une tombe récente, A laissé dans trois jours plus de calamités Que n'ont fait en trois ans les sanglans comités.
Nobles Pairs ! pesez bien ces dernières paroles : Le peuple n'est pas fait pour ces indignes rôles; Il a pleuré quinze ans pour ses rois; aujourd'hui Il est juste, il est temps qu'il pleure un peu sur lui; Hélas! il n'a que trop de douleurs légitimes! Si les rois à leur tour dénombraient leurs victimes, Si pour chaque supplice on votait un jour saint , Il faudrait en voter trois cent soixante-cinq.
Quand il donnait le branle à ses ailes fatales, Il flairait dans son vol les grandes capitales, Sur le chemin de l'air il ne s'égarait pas; C'était là qu'il trouvait des tables bien servies, Des hospices peuplés et des milliers de vies A dévorer dans un repas.
Pareil au voyageur à jeun, dont la faim crie, Qui d'un rapide pas entre à l'hôtellerie, Saisit les mets offerts et les mange à deux mains, L'affamé Choléra, dans sa longue tournée, Signalait, en tombant, sa première journée Par un amas de corps humains.
Car le monstre est vorace, un long jeûne l'irrite; Mais puis, rassasié, devenu sybarite.
Après les premiers jours, son appétit plus lent Ne touchait avec choix qu'aux malades d'élite; 11 laissait dans Praga le turpe israélite Pour le catholique opulent.
C'est ainsi qu'il a fait dans son pèlerinage, Jadis, quand il passait l'Océan à la nage, Qu'il sautait à pieds joints l'Atlas ou le Liban ; Comme un leste écuyer, dans le Cercle-Olympique, Abandonnant la selle et le cheval qu'il pique, Franchit une aune de ruban.
Combien il est changé ! le monstre est au régime, Le géant ne vit plus qu'avec un pain d'azyme; Les nerfs sont détendus sur ses bras étouffans ; Les théâtres railleurs l'ont mis en vaudevilles; Et quand d'un pied boiteux il entre dans les villes. Il est sifflé par les enfans.
Oh ! sous notre soleil comme tout dégénère ! Le Choléra s'est fait un monstre débonnaire, 11 ne ronge aujourd'hui qu'un squelette en dînant! Qui sait ! nous chanterons un jour l'âme si bonne Du vieux duc de Modène et du roi de Lisbonne, Et la douceur de Ferdinand.
Nous avons recueilli la nouvelle précoce Du Choléra, venu des montagnes d'Ecosse, Dans Londre épouvanté tombant comme l'éclair ; Eh bien ! par quels grands coups signalant sa venue, A-t-il laissé tomber son poison de la nue, A-t-il mis son poignard dans l'air?
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Lisez les bulletins de sa douce campagne : On croirait lire ceux du Dauphin en Espagne ;
Un mort en quatre jours , six malades en dix ! Dans Holy-Rood, le monstre entrant en Angleterre, A pris ses nouveaux plans et ses leçons de guerre Auprès du héros de Cadix.
Oh ! non ! c'est qu'il ne faut contre cette endémie Nul remède inventé par une académie, Sur lequel la science ait un mois disserté ; Au lieu des opiats pleins de vertus secrètes, Il faut pour écarter le monstre de nos têtes L'éhxir de la liberté !
Oh ! non! c'est qu'en touchant le sol d'un peuple Hbre, Son large pied trébuche et perd son équilibre ; Un air pur tue en lui l'air pestilentiel : Il recule d'effroi devant les patriotes, Devant ceux qui jamais n'ont souffert de despotes Sur la terre ni dans le ciel.
4 Mars 4 832.
Voulez-Tous savoir jusqu'à quels excès peuvent conduire les passions, mettez-les dans le cœur d'un puissant.
Da potse quantum volunt.
S£nèqoe.
A l'éternel poteau de la haine publique
J'ai cloué de ma main ton cousin catholique ; '
Némésis évoqua l'avenir menaçant
Devant ce roi dévot qui digère le sang ;
Et puisque vous régnez, par un digne partage,
Lui sur la source, et toi sur les bouches du Tage,
Je viens te rendre aussi l'hommage qui t'est dû,
Et de mon vers, sur toi, verser le plomb fondu.
Miguel de Portugal et Ferdinand d'Espagne ! On chercherait en vain vos égaux dans un bagne ; Un forçat subirait , comme un insigne affront , A.U lieu du bonnet vert votre couronne au front;