‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 34 sur 133 · Chef de bureau à la direction dos Domaines · texte numérisé non relu

Chef de bureau à la direction dos Domaines

« Ce journal poétiqiiOj étrange phénomène,

« Paraît par livraisons, une fois par semaine ;

« Le prix d'abonnement est, pour les douze mois,

« Quarante francs; pour six, vingtfrancs; dix francs pour trois:

« On vend au prix d'un franc chacun des exemplaires,

« Ayez soin d'affranchir les plis épistolaires

« Pour sauver tout retard; on s'abonne au bureau

« Dont l'adresse est au bas de chaque numéro. »

Ah! je respire enfin ! plus de soin qui m'oppresse !

Je suis libre du fisc, cauchemar de la pressa;

Sans crainte de mollir sous d'ignobles soucis,

Je solderai ma dette à des termes précis,

Et l'on verra toujours dans son allure franche

Scintiller Némésis à l'aube du dimanche.

Ils voulaient m' arrêter! quand, au bruit des bravos, A peine je prélude à mes rudes travaux ! Nemésis a flétri des noms impopulaires ; Elle a tiré leur honte à vingt mille exemplaires ; Ses arrêts de vengeance ou ses rires moqueurs Ont trouvé des échos dans tous les nobles cœurs ; Eh bien ! jusqu'à ce jour, ma satire morose N'a couché le pouvoir que sur un lit de rose; Laissez faire, attendez : sur un feu dévorant Je prépare à leur corps le gril de saint Laurent, Pour que la France en deuil, par eux assassinée. S'enivre des parfums de leur chair calcinée. Ils auraient trouvé bon de dormir leur sommeil , De digérer en paix sur les bancs du Conseil ; D'avoir d'un long ruban la poitrine moirée;

D'étaler leur famille à Fauguste soirée;

D'accueillir la cliente aux heures du matin ,

De froisser, à pleins bras, sa robe de satin;

Et, dans un air serein, bienheureuses pagodes,

Hunier pompeusement notre encens et nos odes.

Aveugles! voilà donc ce qu'ils s'étaient promis!

Eux qui voyant tomber nos tyrans leurs amis,

Pour saisir le pouvoir, par des ruses subtiles.

Ont marché sur le ventre ainsi que des reptiles,

Et rétifs au combat , au butin toujours prêts ,

Ne firent jamais rien , avant, pendant, après;

Et nous qui, dans quinze ans, sous trente ministères, ; 7

Avons brûlé le sang qui bat dans nos artères ;

Nous qui pourrons un jour conter à nos neveux

Quel souci politique a blanchi nos cheveux ;

Et nous qui , les premiers , dans la grande décade,

Avons posé le pied sur une barricade ;

Qui laissant aux Dupins l'abri de leurs volets,

Avons suivi trois jours le chemin des boulets ;

Qui depuis , les bras teints d'une sanglante argile,

Apôtres et martyrs du nouvel évangile.

Devant ce peuple fort qui sent sa puberté,

Proclamons son hymen avec la liberté ;

Nous serions des hochets! des instrumens qu'on brise^

Quand au noir ouragan a succédé la brise !

Des Parias honteux, sans patrie et sans toit.

Qu'on repousse du pied et qu'on montre du doigt 1

Nous voilà devenus un objet dérisoire !

Pareils à nos pavés, piédestaux de victoire.

Sur qui, depuis le jour où fut lavé le sang,

Marche la courtisane et crache le passant ! ! !

Et devant tant d'affronts il faudrait, pour leur plaire,

Etouffer dans nos seins le ferment de colère !

Et moi, je mollirais dans un lâche sommeil,

Moi, l'enfant du Midi , créé par le soleil !

Redoutant pour mon front la foudre que j'attire.

Je fondrais en glaçons mon ardente satire !

J'irais, comme Boileau, dans un jardin d'Auteuil

Chanter quelque Lutrin assis dans un fauteuil ,

Ou ressaisir le fouet qui flagella Yillèle !

Villèle, dites-vous? étrange parallèle!

Villèle par les siens ne fut jamais haï ;

Il faisait son métier et n'avait point trahi.

Ah! vous avez donc cru, par une molle entrave.

Opposer une écluse à mon torrent de lave î

Vous m'avez envoyé Despréaux et Viton ;

Et moi, les foudroyant d'un regard d'Alecton ,

Pareil à Marins devant l'esclave Cimbre,

D'entre les mains du fisc, j'ai fait tomber le timbre :

Moi, je vous timbrerai, prenant vos fronts pour but.

Mais comme le boulet qui timbra l'Institut. ^

Je veux coller sur vous, dans l'accès de mon ire,

La chemise de feu qu'inventa Déjanire ;

Dresser dans vos hôtels mes bûchers albigeois ;

Retrouver le secret perdu des feux grégeois;

Vos grossiers attentats, vos mesquins ridicules ,

Je veux les placarder en lettres majuscules.

Rien ne ralentira ma haine ; grâce au ciel

1. Nos lecteurs de la province ignorent sans doute (|u'iin l)oulet du 28 juillet a imprimé un creux rond et blanc sur la façade de rinstilut.

J'ai pour l'entretenir un réservoir de iiel !

Dût cette feuille atteindre un âge séculaire,

Je n'épuiserai pas mon trésor de colère.

Allez, ne croyez point que ces dieux du pouvoir

De ma jeune ferveur ne puissent s'émouvoir;

A l'heure du défi quand ma vengeance gronde,

Ces petits Goliaths tremblent devant ma fronde.

Qu'au fond de leurs hôtels, dissimulés acteurs.

Ils accueillent mes vers par des rires menteurs;

Qu'ils se disent trop grands pour les coups d'un poète !

Leur teint cachera mal la blessure secrète :

Ils auront dans le sein mon formidable écho ;

Je serai, pour leurs nuits, le spectre de Banco;

Mes doigts tenailleront leur sommeil ; d'un seul geste

Je glacerai leur chair sur le lit de l'inceste,

Et j'irai, m'asseyant à de larges festins,

De l'arsenic du vers brûler leurs intestins.

n Juin 483i,

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