M. Thomas, ex-avocat, préfet des Bouches-du-Rhône
Aussi pour te cacher l'ulcère qui l'atteint, Quand tu lui rends visite, on lui farde le teint.
Oh ! si tu veux un jour sur le Rhône ou l'Isère Prendre en flagrant délit la publique misère, Et loyal médecin d'un peuple languissant, Dans un corps appauvri régénérer le sang, Voyage comme nous : vieux soldat de Jemmapes, Coupe subitement tes royales étapes ; Romps le fil conducteur que tient ta cécité ; Laisse dans l'horizon la bruyante cité Où, depuis quatre jours, l'œil fixé sur l'horloge, Le mensonge en frac noir médite ton éloge ; Revêts des habits d'homme, et dirige tes pas Vers la cité paisible où l'on ne t'attend pas; Et là, sous les remparts aux fraîches avenues, Où passeront pour toi des faces inconnues, Sous les grossiers treillis où discute parfois Le bon sens accoudé sur des tables de bois, Ton oreille entendrait, en phrases peu fleuries. L'austère vérité muette aux Tuileries.
Viens, calife moderne, au caravansérail Où boit la populace en veste de travail; Là, nos graves journaux, populaire chronique, Sont traduits chaque soir en langage cynique ; Là tous ces favoris dont le pas familier De ton palais bourgeois ébranle l'escalier. Nocturnes tisserands de frauduleux systèmes, Comparaissent chargés de rauques anathèmes ! Ce peuple les dénonce; il sait que le Pouvoir
De la sueur du pauvre a fait son abreuvoir ;
Qu'ils procèdent entre eux, dans le conseil aulique,
Au pillage réglé de la caisse publique ;
Que dans tous leurs hôtels, réceptacles impurs,
La sourde iniquité filtre à travers les murs ;
Il a gardé les noms de ces hideux convives
Qui de nos saints martyrs ont mangé les chairs vives,
Et, depuis, sont venus dans ton palais ducal
Avec un masque humain sur leur font de chacal ;
Il sait que de Franchet la meute reparue ^
Flaire la liberté qui vague dans la rue ;
Que sur le tabouret où fume le réchaud
Les soldats des trois-jours sont marqués d'un fer chaud ;
Que de tout zèle pur les flammes sont éteintes,
Depuis que la faveur, jouant des choses saintes.
Promenée en public dans un char suborneur.
Sur des seins avilis éclabousse l'honneur.^
Et puis, si l'estafette a semé sur leur route
Ces bulletins de mort que toute oreille écoute ;
Si les cris fraternels d'un peuple agonisant
Nous somment de payer une dette de sang;^
Si le pape, abjurant sa puissance mondaine,
Vend ses chères brebis au boucher de Modène ;
Si le long des deux mers, l'exécuteur des rois,
1. M. Franchet l'ut longtemps directeur de la police générale sous la Restauration. C'était un des plus fervens apôtres du jésuitisme en rolx» courte.
2. Allusion aux croix d'honneur, dont on a <ait une si large curée depuis (luatre ans.
3. Allusion aux Polonais, nos anciens et braves alliés, qui réclamaient ;i grands cris Tintervention protectrice de la France.
Metternich a planté la potence et la croix ; Si l'Italie entière, oii tout cri noble expire, Livre un foie immortel au vautour de l'Empire ; A ces bruits désastreux , tout un peuple debout Offre à ses alliés son jeune sang qui bout; Rien ne comprime plus son énergique plainte : Ses regards attachés sur la frontière sainte, Il demande à son roi si l'hymne marseillais. Qu'il entonna lui-même au balcon du palais, N'est plus qu'un souvenir, une vieille ballade Que chante une nourrice à son enfant malade ; Il déchire en lambeaux, dans un transport guerrier, La chemise de force oii l'enferme Périér.
Ose donc une fois, oubliant l'étiquette,
De ton peuple unanime entendre la requête.
Vain espoir ! comme un songe il est passé le temps
Où ta grille de fer s'ouvrait à deux battans.
Quand, noblement rebelle à l'orgueil de ta race,
Tu passais en famille au bord de ta terrasse.
La franchise aujourd'hui parle à des cœurs glacés;
Dès qu'elle ouvre la bouche, on lui répond : Assez !
Pourtant ils méritaient une courte audience.
Ces généreux Lorrains, si purs de conscience, ^
Qui, bravant de leur roi le sévère coup d'oeil.
De la France à genoux portaient le cri de deuil;
1. Lors du voyage de Louis-Philippe en Lorraine, la garde nationale de Metz adressa au roi d'énergiques observations. Le roi prit fort mal la démarche de ces braves citoyens, et leur dit qu'il était venu pour recevoir (les hommages et non pas des leçons.
Un ordre impérieux, dicté par la doctrine, A refoulé leur voix au fond de leur poitrine. Et d'un regard sévère expulsé l'orateur Comme un huissier brutal chasse un solliciteur. Certes, ce n'étaient point des valets d'antichambre Ces hommes qui, debout sur la Meuse et la Sambre, Veillent, en déployant le vieux drapeau lorrain, Sur la virginité de nos villes du Rhin.
Si donc la vérité, proscrite par tes gardes,
Entre le peuple et toi trouve des hallebardes ; ^
Si ton orgueil , peu fait à nos rudes façons,
Demande des respects et non pas des leçons, ^
Que sert de parcourir, pour trouver le mensonge,
Cette ornière de fleurs qu'un ministre prolonge?
Rentre dans ton Paris; déjà sur l'horizon
D'un sol brûlé de feu flotte l'exhalaison ;
Le vingt Juin va briller; le soleil de justice i' '
Marque à la liberté son terrible solstice ;
Ton ministre, effrayé de se voir si puissant,
N'ose toucher du doigt un peuple incandescent :
Et ce peuple, fuyant le toit qui le réclame,
Erre , semble chercher le plan de quelque drame ;
Une grave pensée entretient ses ennuis :
Sous la chaleur du jour, dans le calme des nuits,
On dirait , à le voir abaissant ses paupières,
Qu'il médite des mots imprimés sur les pierres ;
1. Allusion ai/ mot de Charles X, qui , lors de son avènement au trône, dit aux gardes qui empêchaient le peuple d'approcher de sa personne ; « Laissez, laissez; entre mon peuple et moi plus de hallebardes! »