LE POETE ET L'ÉMEUTE
Et l'obstiné tambour, ce tocsin ambulant,
Dans les quartiers lointains s'enfonce en grommelant.
Voilà donc quels soucis dévorent nos semaines !
Quelle cause a produit ces tristes phénomènes ?
Aux veilles de gaîté quelle invisible main
Prépare dans la nuit le deuil du lendemain?
Quel mage, quel devin, quel prophète biblique
Expliquera ce mot? Est-ce la République,
Ou le pâle jeune homme, impérial tison,
Qui des cercles d'Autriche a brisé la prison?
Eh! qu'avons-nous besoin de subtils interprètes?
Que sert de recourir à des causes secrètes?
La cause est sous nos yeux ; cette émeute sans fin,
Ce vivace géant , qui le nourrit? la faim.
La faim ! c'est le fléau méconnu par nos sages j
Voyez, sa main de plomb sillonne ces visages ;
Quand l'atelier se ferme et que, dans les faubourgs.
L'artisan n'obtient plus son pain de tous les jours,
Alors, les bras pendans, l'œil creux, la barbe inculte»
Il vient pour travailler au chantier du tumulte.
Et pourtant voilà ceux que l'infâme journal
Nous montre tout flétris des fers de l'arsenal;
Des forçats libérés, que la honte accompagne,
Qui tous portent aux pieds les stigmates du bagne.
Taisez-vous, dépouillez ces faux airs de grandeur,
Hommes de calomnie et de lâche impudeur :
Ce peuple incriminé par vos plumes vénales.
De ses trois jours de règne explorez les annales ;
Vous étiez dans sa main comme des passereaux;
i06 NÉMÉSIS.
11 pouvait vous broyer, vous, vos fils, vos bureaux ; Eh bien ! tous ces forçats altérés de pillage Ont-ils de vos comptoirs effleuré le grillage ? Aujourd'hui, grâce enfin à l'ordre revenu, C'est vous, pillards publics, qui les mettez à nu. Et voilà ceux pourtant que votre orgueil blasphème ! Des forçats libérés, dites- vous ? et quand même ! Quand la grande cité nourrirait dans son sein Tous ceux qu'après leur temps renvoya l'argousin ; Auriez-vous donc le droit d'interroger leur vie, Vous que le ministère à ses pontons convie? Savez- vous qu'à Paris il est plus d'un salon Où l'air est plus infect qu'au bagne de Toulon? Chez vous, plus bassement l'iniquité se vautre : Eux, ils ont fait leur temps, et vous faites le vôtre.
Pour moi qui ne frémis de toucher et de voir Que les hommes ferrés au bagne du Pouvoir, Toujours, quand une voix, s' élevant de la foule, Viendra me révéler qu'un sang généreux coule ; Dans ses heures de gloire ou de calamités, Quand le peuple au forum tiendra ses comités. Toujours je nagerai dans la foule mouvante Pour buriner au vol son histoire vivante ; Toujours, quand sous mes yeux l'orage né du sol Montera vers la nue en brûlant parasol , Pour peindre le volcan, bravant le sort de Pline, J'accourrai du vallon sur la haute colline. Et dans le choc public aventurant mon nom. Je verrai de mes yeux si je suis libre ou non.
3 Juillet 1831.