‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 43 sur 133 · A M. CASIMIR PÉRIER · texte numérisé non relu

A M. CASIMIR PÉRIER

Ses pieds noircis de boue et par le sang lavés,

Comme deux socs de fer labourant les pavés :

Sur le trône fangeux où fumait l'hécatombe,

Sa grande voix tonnait comme un mortier de bombe ;

Sublime d'impudeur, reine du peuple-roi,

Elle te reconnut , et te dit : Viens à moi !

Alors, comme Saûl aux pieds de la sibylle,

Tu sentis défaillir ta poitrine débile ;

Ton oreille tinta ; dans sa rouge vapeur

Le fantôme évoqué te foudroya de peur.

Ainsi ne trembla pas devant la femme forte

(Pour elle, à deux battans, il fit ouvrir sa porte)

Ton opulent rival dont les splendides toits

Reflétaient leurs rayons sur le quartier d'Artois;

Son portique toscan, sa cour, ses galeries.

Au peuple des trois-jours servaient d'hôtelleries ;

Laffitte ! dès qu'il vit la liberté debout,

Pour embrasser la vierge il abandonna tout :

Tout, ses nombreux cliens, et sa fille adorée,

Et son parc sur le fleuve, et sa maison dorée;

A l'appel du canon, il fut homme, il prouva

Que son sang répondait au sang de Moskowa ; *

Du dévouement civique il consacra l'exemple;

Lui-même il démolit les cèdres de son temple,

Ses lames d'or, ses murs, ses fastueux lambris,

Et sur la barricade il jeta ces débris :

Fortune de vingt ans en trois jours disparue,

1. M. Laffitte a marié sa fille au prince de la Moskowa, fils aîné de rillustre et infortuné maréchal Ney.

Il n'en reste qu'un nom sur l'angle d'une rue ! ! ! ^

Toi , tu ne perdis rien ; à travers tant de maux,

Ton arbre domestique a gardé ses rameaux ;

Le soleil des trois-jours n'a pas brûlé ta tête ;

Toi , tu n'as pas jeté ton lest à la tempête ;

Ton aire est abondante et tes greniers sont pleins ;

On dit de toi : Cet homme est riche ; je te plains !

Et toi-même, aujourd'hui, dans ton poste sublime,

Du regret corrosif tu sens la sourde lime ;

Richesse, honneurs, rubans, que ne donnerais-tu

Pour avoir de trois jours prolongé ta vertu,

Et comme ton rival , dans la grande tourmente,

Epuisé tes trésors pour doter ton amante?

Au sommet du pouvoir, tu le sens, il ne faut

Que des citoyens purs qu'a manques l'échafaud;

Tu subis aujourd'hui ta faute originelle :

Car tu vois accourir, à l'abri de ton aile.

Tous ceux qui , spéculant sur un double pardon ,

Du parti terrassé méditaient l'abandon,

Et qui , dans le combat , brillant par leur absence,

Ont commis avec toi le crime d'innocence.

Ils assiègent ta cour, ces comphces honteux ; Ils dévorent ta vie en sa fleur ; ce sont eux

1. La rue d'Artois, où demeurait le généreux banquier, a pris le nom de rue Lafiitte. On sait qu'il y a peu de temps, M. Laffitte s'est trouvé dans la nécessité de mettre en vente l'hôtel qu'il y possède. C'était tout ce qui lui restait de son ancienne opulence. Par un sentiment de délicatesse, bien rare de nos jours , il ne se trouva personne qui voulût pousser l'hôtel jusqu'à sa mise à prix , et M. Laffitte dut le garder. Mais il n'est plus assez riche pour en faire sa demeure, et il en a loué une partie à M. Masson de Puits-Neuf, qui vient d'y transporter , p(>ur l'hiver, son orchestre-monstre des Champs-Elysées.

A M. CASIMIR PÉRIER. iH

Qui , près de toi , pareils aux infernaux génies,

Soufflent dans tes linceuls le feu des insomnies.

Qui , te fermant les yeux, t'ont conduit par la main

Sur la montagne à pic oii cesse tout chemin.

Là-bas, pas un rameau, pas une faible tige

Pour arrêter ta chute au moment du vertige :-

L'œil constamment penché sur cet abîme noir.

Tu frémis et tu tords tes mains de désespoir.

Ainsi te voilà donc suspendu sur deux gouffres !

Je te plains, je suis homme et je sens que tu souffres;

Eh ! comment ton regard pourrait-il soutenir

L'optique transparent d'un sinistre avenir?

Ecoute : Mazarin, au bord du précipice.

Des bizarres tarots consultait l'aruspice;

Au ministre étendu sur un coussin de mort

Une femme expliquait les énigmes du sort ;

Et lui, crédule enfant du pays des augures.

Suivait sur les cartons les errantes figures :

Eh bien ! tu vas ouïr une voix et des mots ^ ;

Qui suspendront ton souffle et gèleront tes os;

Ecoute Némésis, la sibylle à l'œil fauve.

Qui trouble les mourans au fond de leur alcôve :

« Toi qui, des coups du peuple incrédule témoin,

« Oses dire à son flot : Tu n'iras pas plus loin;

« Et vous tous, qui voulez, par un horrible pacte,

« Arrêter dans les airs l'eau de la cataracte;

« Ecoutez, chefs du peuple : onze mois de délais

« N'ont pu porter nos voix au fond de vos palais ;

« Dans les iniquités de vos œuvres humaines,

« Vous avez dévoré cinquante-une semaines,

« La dernière s'approche, elle est toute pour nous :

« Nous sommes fatigués de prier à genoux ;

« En parlant de trop bas notre voix s'est perdue;

« Levons-nous ! de plus près qu'elle soit entendue !

« Dans ce mois triomphal malheur aux hommes sourds !

« Le sang du Louvre crie, et voici les trois jours î ! ! »

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