A M. CASIMIR PÉRIER
Ses pieds noircis de boue et par le sang lavés,
Comme deux socs de fer labourant les pavés :
Sur le trône fangeux où fumait l'hécatombe,
Sa grande voix tonnait comme un mortier de bombe ;
Sublime d'impudeur, reine du peuple-roi,
Elle te reconnut , et te dit : Viens à moi !
Alors, comme Saûl aux pieds de la sibylle,
Tu sentis défaillir ta poitrine débile ;
Ton oreille tinta ; dans sa rouge vapeur
Le fantôme évoqué te foudroya de peur.
Ainsi ne trembla pas devant la femme forte
(Pour elle, à deux battans, il fit ouvrir sa porte)
Ton opulent rival dont les splendides toits
Reflétaient leurs rayons sur le quartier d'Artois;
Son portique toscan, sa cour, ses galeries.
Au peuple des trois-jours servaient d'hôtelleries ;
Laffitte ! dès qu'il vit la liberté debout,
Pour embrasser la vierge il abandonna tout :
Tout, ses nombreux cliens, et sa fille adorée,
Et son parc sur le fleuve, et sa maison dorée;
A l'appel du canon, il fut homme, il prouva
Que son sang répondait au sang de Moskowa ; *
Du dévouement civique il consacra l'exemple;
Lui-même il démolit les cèdres de son temple,
Ses lames d'or, ses murs, ses fastueux lambris,
Et sur la barricade il jeta ces débris :
Fortune de vingt ans en trois jours disparue,
1. M. Laffitte a marié sa fille au prince de la Moskowa, fils aîné de rillustre et infortuné maréchal Ney.
Il n'en reste qu'un nom sur l'angle d'une rue ! ! ! ^
Toi , tu ne perdis rien ; à travers tant de maux,
Ton arbre domestique a gardé ses rameaux ;
Le soleil des trois-jours n'a pas brûlé ta tête ;
Toi , tu n'as pas jeté ton lest à la tempête ;
Ton aire est abondante et tes greniers sont pleins ;
On dit de toi : Cet homme est riche ; je te plains !
Et toi-même, aujourd'hui, dans ton poste sublime,
Du regret corrosif tu sens la sourde lime ;
Richesse, honneurs, rubans, que ne donnerais-tu
Pour avoir de trois jours prolongé ta vertu,
Et comme ton rival , dans la grande tourmente,
Epuisé tes trésors pour doter ton amante?
Au sommet du pouvoir, tu le sens, il ne faut
Que des citoyens purs qu'a manques l'échafaud;
Tu subis aujourd'hui ta faute originelle :
Car tu vois accourir, à l'abri de ton aile.
Tous ceux qui , spéculant sur un double pardon ,
Du parti terrassé méditaient l'abandon,
Et qui , dans le combat , brillant par leur absence,
Ont commis avec toi le crime d'innocence.
Ils assiègent ta cour, ces comphces honteux ; Ils dévorent ta vie en sa fleur ; ce sont eux
1. La rue d'Artois, où demeurait le généreux banquier, a pris le nom de rue Lafiitte. On sait qu'il y a peu de temps, M. Laffitte s'est trouvé dans la nécessité de mettre en vente l'hôtel qu'il y possède. C'était tout ce qui lui restait de son ancienne opulence. Par un sentiment de délicatesse, bien rare de nos jours , il ne se trouva personne qui voulût pousser l'hôtel jusqu'à sa mise à prix , et M. Laffitte dut le garder. Mais il n'est plus assez riche pour en faire sa demeure, et il en a loué une partie à M. Masson de Puits-Neuf, qui vient d'y transporter , p(>ur l'hiver, son orchestre-monstre des Champs-Elysées.
A M. CASIMIR PÉRIER. iH
Qui , près de toi , pareils aux infernaux génies,
Soufflent dans tes linceuls le feu des insomnies.
Qui , te fermant les yeux, t'ont conduit par la main
Sur la montagne à pic oii cesse tout chemin.
Là-bas, pas un rameau, pas une faible tige
Pour arrêter ta chute au moment du vertige :-
L'œil constamment penché sur cet abîme noir.
Tu frémis et tu tords tes mains de désespoir.
Ainsi te voilà donc suspendu sur deux gouffres !
Je te plains, je suis homme et je sens que tu souffres;
Eh ! comment ton regard pourrait-il soutenir
L'optique transparent d'un sinistre avenir?
Ecoute : Mazarin, au bord du précipice.
Des bizarres tarots consultait l'aruspice;
Au ministre étendu sur un coussin de mort
Une femme expliquait les énigmes du sort ;
Et lui, crédule enfant du pays des augures.
Suivait sur les cartons les errantes figures :
Eh bien ! tu vas ouïr une voix et des mots ^ ;
Qui suspendront ton souffle et gèleront tes os;
Ecoute Némésis, la sibylle à l'œil fauve.
Qui trouble les mourans au fond de leur alcôve :
« Toi qui, des coups du peuple incrédule témoin,
« Oses dire à son flot : Tu n'iras pas plus loin;
« Et vous tous, qui voulez, par un horrible pacte,
« Arrêter dans les airs l'eau de la cataracte;
« Ecoutez, chefs du peuple : onze mois de délais
« N'ont pu porter nos voix au fond de vos palais ;
« Dans les iniquités de vos œuvres humaines,
« Vous avez dévoré cinquante-une semaines,
« La dernière s'approche, elle est toute pour nous :
« Nous sommes fatigués de prier à genoux ;
« En parlant de trop bas notre voix s'est perdue;
« Levons-nous ! de plus près qu'elle soit entendue !
« Dans ce mois triomphal malheur aux hommes sourds !
« Le sang du Louvre crie, et voici les trois jours î ! ! »