‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 73 sur 133 · Les hommes de notre révolution · texte numérisé non relu

Les hommes de notre révolution

Pour se créer acteur d'une époque passée,

Pour se faire vivant quand on ne vivait pas,

Et pour juger alors à leur juste compas

Des orageux acteurs d'un siècle qu'on ignore,

Comme si, sous nos pieds, le sol tremblait encort;. '

Moi , l'esprit tout saisi par l'exemple donné,

Du bulletin du jour je suis moins étonné :

Oui, quand un peuple en deuil touche à son agonie,

Des révolutions le sinistre génie.

Adoptant pour appuis le meurtre et l'échafaud,

Prononce avec horreur le terrible : Il le faut !

Puis du glaive des lois il arme la vengeance,

A des poignards rouilles donne l'intelligence;

11 brouille dans la nuit de son chaos épais

Les principes du bien, si beaux en temps de paix;

11 sait que, faisant trêve à leurs droits légitimes.

Les peuples quelquefois se sauvent par des crimes :

Si l'heure sonne, alors apparaissent debout

Ces types monstrueux et les mêmes partout,

Ces hommes effrayans, contempteurs du salaire.

Qui servent, pour du sang, leur maître populaire.

Et marchent l'infamie écrite sur le dos ;

Ces orages vivans formés de chair et d'os

Qui, purifiant l'air, laissent voir dans l'espace

Le rayon qui console et le malheur qui passe.

Ce génie inconnu qui trace leurs chemins,

I. Il est évident pour tout le inonde, excepté pour la malveillance intéressée, que ces éloges ne s'adressent pas aux septembriseurs, mais aux jeunes et héroïques Conventionnels qui donnaient leur vie eu garantie de leur conviction fiolitique.

Désigne ces fléaux avec des noms humains,

Tels que ceux des Maillard et de Billaud-Varenne :

Cherchez-en aujourd'hui sur la publique arène;

Il est bien loin ce temps oii le peuple en courroux,

Effrayant magistrat , vint lever les écrous,

Et forçant des cachots la ténébreuse issue.

Mit sur son tribunal le sabre et la massue.

Eh bien ! si le destin, même après quarante ans,

Nous ramenait encor les périls de ce temps ;

Si des princes ligués les milices lointaines

Venaient pendre leur tente aux sapins des Ardennes ;

S'ils arrivaient, ces rois que retient vers le Nord

Le puissant choléra sur ses ailes de mort ;

Si, portant avec elle Holyrood et la peste,

La Prusse, de nouveau, lançait un manifeste;

^i le vieux royalisme, habile en trahisons.

Jusqu'au sein de l'armée infiltrait ses poisons ;

Si la Provence en feu, par la croix secondée,

Tendait sa main carliste à la chaude Vendée ;

Si Paris affamé ne trouvait plus son pain ;

Si , pour dernière horreur, les juges de Dupin,

Déroulant des complots l'interminable liste,

Renvoyaient innocent le crime royaliste :

Alors viendrait cette heure où l'homme se résout

A ce grand désespoir qu'on appelle un Seize Août;

Le génie inconnu qui régit nos tempêtes

Irait frapper du pied à des portes secrètes,

Et les mêmes acteurs reparaîtraient ici ,

La massue à la main, en criant : Nous voici !

Eh quoi ! ministres vains dont le bras nous gouverne,

Vous tremblez au seul nom d'un Septembre moderne ;

Jusqu'à l'ongle des pieds vous sentez des frissons!

Ah ! plutôt méditez sur ces grandes leçons !

Allez, ne chargeons pas du poids de la colère

Ces manœuvres obscurs, écume populaire;

La fange de la rue est sans pensée ; il faut

Arriver jusqu'à l'âme et remonter plus haut.

Tous ces nains du Pouvoir aux formes rachitiques,

Ces hommes de calculs, ergoteurs politiques,

Ces sophistes du jour, ces froids temporiseurs.

Voilà les assassins et les septembriseurs.

Si notre France en deuil , généreuse patrone,

Au tronc de Varsovie eût jeté quelque aumône ;

Si les Machiavels qui règlent nos destins

Eussent porté l'espoir à nos frères lointains ;

Non, l'aigle polonais, qu'un seul coup peut abattre,

Jamais n'aurait terni son plumage d'albâtre ;

Jamais, dans les prisons, d'effroyables excès

N'eussent adjoint un frère au Septembre français.

C'est le juste-milieu qui, dans sa faible Chambre,

A greffé le seize août sur notre deux septembre ;

Cet holocauste impur, aux impurs nous l'offrons;

Que tout le sang versé retombe sur leurs fronts.

Oui, si jamais sur nous l'aube écarlate brille.

Si la terreur revient, elle sera leur fille.

Du poète qui parle entendez tous la voix ;

Je vous l'ai déjà dit une première fois : '

1. Cette opinion a déjà été exprimée dans la satire : Aux Électeurs du juste-milieu; c'est cette satire qui a soulevé contre Némésis tant de récriminations et de calomnies.

Sur la cendre du sol mes pieds sentent la braise ; Vous avez fait un pacte avec quatre-vingt-treize. Que me fait ce reproche exhumé des vieux temps, De répéter sans fin mes oracles constans? Qu'importe que vingt fois Némésis récidive? Jonas se répétait quand il prêchait Ninive. Je veux, puisque le ciel vous accorde un sursis. Parler de pénitence à vos cœurs endurcis ; Vous dire mille fois, de ma voix de prophète : Si la terreur revient, c'est vous qui l'aurez faite; Et qu'éternellement, au creux de votre sein, Le bourdon de mes vers gronde comme un tocsin !

18 Septembre 4831.

mosaïque némésienne

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