MÉDIT|ATION POLITIQUE
Ouvrons ce bulletin. — 16 août. — De Varsovie! Que nous révèle-t-il ? ou sa mort ou sa vie ? Quel est ce nouveau deuil que ma terreur pressent ? Le timbre est noir; la lettre a passé dans le sang; J*ai lu. — Frémissons tous au fond de nos entrailles ! Ce sang n'a pas coulé dans de saintes batailles ; C'est le sang du poignard que les cachots étroits, La nuit , ont vu couler sur leurs tristes parois, il a donc pu frapper des coups illégitimes, Ce grand peuple ! il s'est fait juge de ses victimes ; *
1. Je proteste d'avance contre toutes les perfides insinuations qu'on pourrait tirer de ces vers, au moyen de citations isolées et tronquées; je proteste encore contre cette tactique si vieille, si absurde, et pourtant encore en vogue dans les journaux légitimistes et ministénels.
2. D'horribles scènes signalèrent les journées des 15 et 16 août 1831 , à Varsovie. Le club patriotique, aigri depuis longtemps contre le gouvernement, et mécontent de -ce que le général Jankowski n'avait pas été condamné à mort, eut enfln recours à des actes de violence. Ce club se fwrta sur le château où les sept prisonniers d'État qu'on y trouva furent massacrés. Leurs oorps furent jetés par-dessus les toits et acci'ochés à des lan-
Oh ! ce sang sur ma chair fait courir les frissons '
Détournons nos regards du crime, gémissons,
Et s'il est vrai ce bruit que la haine propage,
D'une si belle histoire arrachons cette page.
Maintenant libre à vous d'éterniser vos cris ;
Au ban des nations appelez ces proscrits;
Allons î nommez le Peuple un tigre aux mille têtes ;
Exhumez contre lui vos vieilles épithètes ;
Dites qu'il est rebelle à tout juste pouvoir,
Qu'il a l'instinct du sang. — Je ne veux pas savoir
De quel nom exécré votre haine le nomme;
Voulez-vous définir le Peuple? — C'est un homme.
Cet homme défendait Varsovie aux abois;
Le tonnerre du Czar éclatait dans ses bois; ' ' '
Le choléra dans l'air, la famine à sa porte.
Au dedans, au dehors, toute espérante morte;
Un horizon de deuil tombait autour de lui ,
L'inévitable jour du désastre avait lui ;
Agent mystérieux de la diplomatie,
La trahison vendait son sang à la Russie ;
Il fatiguait la France et le ciel de clameurs.
Et le ciel et la France avaient répondu : Meurs !
Alors, tout pantelant d'une fièvre subite.
Roulant un œil de feu dans sa sanglante orbite.
Cet homme au désespoir, oubliant sa raison,
ternes. — De là on se rendit dans les maisons habitées par des individus récemment acquittés du chef de trahison, et dans les prisons, où Ton égorgea et pendit plusieurs prisonniers. Trente-cinq personnes perdirent la vie dans cette première nuit. Le lendemain les massacres continuèrent, et le calme ne se rétablit qu'après l'arrestation du président et de dix membres du club. A
Pour se guérir du mal a mangé du poison,
Et broyant sous ses pieds des espérances vaines,
D'une main délirante il s'est ouvert les veines.
Oui , le sang a coulé ; la paille des cachots
L'a bu, fumant encor sous les cadavres chauds;
Mêlant l'assassinat à l'insulte grossière,
La vengeance a traîné ces corps sur la poussière ;
Le peuple justicier, aux implacables mains,
A voulu reviser les jugemens humains ;
Aux tribunes du club sur les barreaux groupées,
Une main a jeté quelques têtes coupées;
C'est horrible ! ! ! Fermons les yeux pour ne plus voir;
Eloignons-nous, le pied glisse dans l'abattoir ;
Un frisson glacial erre dans chaque membre :
La nouvelle à Paris en vint le deux septembre !
Oh ! voilà bien l'histoire ! elle n'invente pas ; Dans les sentiers connus elle marche au compas ; Telle est la loi : le temps, comme tout nous l'indique, Donne aux crimes humains un cours périodique ; Nous avons nos forfaits, chaque peuple a les siens. Eh! que connaissons-nous encor des temps anciens? Quelques pages vers nous à peine sont venues ; Les vieux siècles sont pleins de landes inconnues; Si nous pouvions savoir tout ce qu'avant Cyrus En caractères d'or gardait le papyrus ; Tant d'histoires sans nom en Orient semées, Ces antiques trésors des saints rois Ptolémées; Toutes les vérités que l'esclave thébain
Jeta devant Omar à la flamme du bain ; ' Avec moins de terreur nous lirions nos annales, Car toutes les cités ont eu leurs saturnales ; Dans tout livre de peuple un sanglant numéro Signale un noir feuillet écrit par le bourreau.
Sans doute il est aisé, quand rien ne vous agite, Quand un calme bonheur règne dans votre gîte, Quand l'oisiveté d'or, mère des doux ennuis, Ne vous laisse penser qu'aux voluptés des nuits, Et qu'au Forum muet aucun cri de discorde De l'arc des factions ne fait vibrer la corde ; Sans doute il est aisé sur un moelleux fauteuil De juger hardiment les époques de deuil; De flétrir sans pitié ces sublimes courages Qui naquirent pour vivre au milieu des orages ; Ces hommes inspirés, seuls juges de leur temps, * Qui croyaient leur mémoire absoute après cent ans. En offrant chaque jour, sur la Grève indignée, Comme un acte de foi leur tête résignée. Ou qui souvent mouraient, lisant dans l'avenir L'arrêt immérité qui devait les punir.
Ainsi, du noir passé respectant la barrière. Jamais nous ne jetons nos regards en arrière ; Nous nous plaisons à voir, sous un prisme qui ment Les choses d'autrefois par les yeux du moment ; Il faut un grand effort de lucide pensée
1. 11 est inutile de rappeler qu'Omar brûla la bibliothèque d'Alexandrie, qui contenait tant de manuscrits précieux sur la haute antiquité.