‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 83 sur 133 · VENDREDI SOIR · texte numérisé non relu

VENDREDI SOIR

Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux ; Le courage à nos cœurs ne vient que par saccades ; Ne parlons plus de gloire et de nos barricades ; Que le teint de la honte embrase notre front; Vous voulez voir venir les Russes : ils viendront ! ! !

25 Septembre 1831.

Venit summa dies et ineluclabile tempus !

Les rois prennent le deuil quand les monarques meurent,

Tel est l'usage antique entre ces grands voisins ;

Ils honorent ainsi , sans que leurs yeux les pleurent ,

Des hommes inconnus qu'ils nomment leurs cousins.

Simulacre obligé des tristesses humaines I

Us règlent leur douleur par mois ou par semaines;

Leur chagrin d'étiquette a des termes subits ;

Us prolongent gaîment ces lamentables rôles

Jusqu'à ce qu'un valet leur dise ces paroles :

Sire, ne pleurez plus, voilà d'autres habits.

Et nous, qu'a contristés une peine si forte,

Quand notre sœur aimée est pendue à la croix,

Quel deuil porterons-nous quand la Pologne est morte ?

Faut-il suivre aujourd'hui l'étiquette des rois?

Quelle nuance attend notre sombre toilette?

Faut-il qu'elle soit noire, ou blanche, ou violette? '

Quel symbolique fard teindra notre douleur?

i. Couleurs adoptées par l'étiiiueUe pour le deuil des cours.

VARSOVIE. • sn

Le rouge, mes amis : c'est le deuil militgiire ; Rouge comme le sang qui jaillit d'une artère ; Varsovie en mourant avait cette couleur.

Une douleur royale effleure l'épiderme,

Jamais chagrin de Cour n'a blanchi des cheveux ;

Mais la douleur d'un peuple est saignante et sans terme;

Un père au lit de mort la lègue à ses neveux :

C'est le deuil qui nous suit en pointes corrosives,

L'entretien des travaux et des heures oisives,

Le spectre qui s'éveille avec nous le matin.

Qui fait tomber des pleurs dans nos coupes rougies,

D'un verdâtre reflet couronne les bougies.

Et met un catafalque au milieu d'un festin.

Non, le sang veut du sang ! pleurer, c'est une honte ! Le deuil même n'est plus qu'un appareil menteur; Ce qu'il nous faut, à nous, c'est la vengeance prompte, C'est un drame de guerre où chacun soit acteur. Eh! qu'importe l'hiver, temporiseurs timides? Avons-nous toujours eu le ciel des Pyramides? C'est en hiver que l'aigle étouffa les Strélitz ; La glace est notre pont sur la Meuse et la Sambre ; Austerlitz rayonna sur nous le deux décembre. Le printemps ressuscite au soleil d' Austerlitz !

Voilà le cri du peuple ! il éclate, circule Comme un dernier écho parti de la Vistule, Et pour se faire entendre aux oreilles des sourds

L'émeute polonaise est dans nos carrefours.

0 noble Varsovie ! ô sœur assassinée !

Ceux qui t'avaient d'avance à périr destinée,

Que font-ils aujourd'hui? pleurant4e grand malheur,

Parmi le deuil public ont-ils traîné le leur?

Les pieds nus, l'oeil éteint, les têtes abattues.

Les a-t-on vus passer sur le pont des statues?

Avez-vous entendu leurs cris de repentir?

Ont-ils pleuré trois jours sur le peuple martyr?

De l'assassin Tartare impassible complice,

Périer s'est- il couvert de cendre et de cilice?

Justice est-elle faite? et le froid Moniteur

A-t-il mis sur leurs noms le sceau réprobateur ?

Non ; rien n'a secoué leur coupable inertie ;

Frappez sur le caillou de la diplomatie ,

Il n'en jaillira point d'étincelles de feu ;

Là tout est calculé jusqu'au poids d'un cheveu ;

Pour qu'un cabinet pleure il faut un protocole ;

Bien plus! comme un régent d'une mutine école,

Plus hardi que jamais, Périer, le lendemain,

Vint siéger au sénat la férule à la main ;

L'orgueil, prêt à quitter l'hôtel des Capucines,

A poussé plus avant ses profondes racines :

Ils sont venus tous deux sans pleurs pour nos héros,

Sans haine pour le Czar, sans fiel pour les bourreaux;

Et quand d'un peuple entier la tombe est assouvie.

Ils ont dit froidement : L'ordre est a Varsovie ! '

1 . On n'a pas oublié ces paroles : Vordrc règne à Varsovie, prououcées à la ti'ihimc par M. le ministre des afiaires clraugères dans un nionienl où le îiiuig des Polonais coulait à flols sous les baionneUes russes.

Us l'ont dit ! et les murs du saint temple des lois

N'ont point sué le sang à travers leurs parois ;

Et les claqueurs payés, par qui tout se décide,

Ont tous battu des mains à ce grand homicide ;

Et les dieux du budget, demain reconnaissans,

Acquitteront en or tout ce fétide encens '.

Ah ! si la baïonnette à leur voix accourue

N'eût imposé silence aux conseils de la rue ; '

Si les longs roulemens des obstinés tambours

N'eussent couvert la voix qui parlait aux faubourgs;

Si Périer, pour s'ouvrir de périlleuses traces,

N'eût fait autour de lui galoper les cuirasses,

Et devant le sénat, à la place des gonds,

N'eût sous le péristyle incrusté deux dragons;

Sans doute, mitigeant sa crise de colère.

Il eût mieux respecté la douleur populaire,

Et sans justifier un honteux abandon.

Son orgueil eût peut-être imploré le pardon.

Certes ! quand la tribune érigée en prétoire

Cita le ministère à l'interrogatoire,

Elle nous présageait de plus nobles efforts :

Que n'a-t-elle écouté le jury du dehors ?

Le crime était flagrant et les preuves précises,

11 fallait le juger à ces grandes assises ;

1. Le lendemain du jour où la reddilion de Varsovie fut coimue à Paris , un gi-oupe nombreux attendit la voiture du président du conseil au sortir de la chambre, et interpella le ministre d'un ton menaçant. Casimir Périer fit face à l'orage : il lit arrêter sa voiture, descendit, et demanda d'une voix haute et ferme ce qu'on voulait de lui, disant qu'il était prêta répondre à tout. Il est vrai que, pour plus de sûreté et prévoyant ce qui devait arriver, il s'était fait escorter d'un piquet de cavalerie. On le laissa remonter dans sa voiture et continuer sa roule.

Le fort de Ham est vaste, et pour les trahisons

Il peut encore ouvrir de nouvelles prisons.

Mais non, grâce aux douceurs du Ion parlementaire.

Le procureur du peuple a fini par se taire,

Et les deux Scipions sortis tout radieux,

Montant à leur voiture ont rendu grâce aux dieux.

Ainsi , de tout destin notre France maîtresse

N'a donc pu secourir une sœur en détresse !

Varsovie était loin : un compas à la main,

Les froids calculateurs ont toisé le chemin.

Car pour se faire entendre à leur charité morte,

11 faut que le malheur pleure assis à leur porte.

Ah ! depuis neuf longs mois que nos frères proscrits

Fatiguent l'univers de lamentables cris,

S'ils eussent étalé leur misère profonde

A quelque peuple assis aux limites du monde,

A ces hommes cuivrés des lointains archipels

Qui répondent toujours aux belliqueux appels.

Et qui sur leurs bras nus gravent par des entailles

Les services rendus sur les champs de batailles ;

Ces peuples généreux n'auraient pas calculé

Si la voix de douleur part d'un sol reculé,

Ni compris qu'au-delà de telle latitude

L'homme civilisé s'absout d'ingratitude;

Mais saisis tout à coup d'une électrique élan.

Des îles du Cancer aux flots de Magellan,

Ils auraient réveillé tout le peuple insulaire ;

Et de là, l'œil tendu vers l'étoile polaire,

Troublant la vaste mer de chants do mort joyeux,

Emportant dans leui^ mains les os de leurs aïeux,

Ils auraient eu le temps, avant son agonie,

D'arriver par Tilsilt dans la Lithuanie,

Et contre l'aigle noir que l'été fatigua

Le peuple océanique eût défendu Praga.

Et nous, nous leurs voisins^ nous qui, sous le grand règne.

Avons de notre sang rougi la même enseigne,

Quand tous ces naufragés, les yeux vers nos climats.

Hissaient leur pavillon à la pointe des mâts.

Qu'ont fait nos citoyens pour leurs compagnons d'armes?

Ils se sont cotisés pour verser quelques larmes ;

Puis, sur leur front chagrin resserrant le bandeau.

Ils ont laissé la vague engloutir le radeau.

Mais que sert de nourrir de poignantes pensées? Ce désastre a pris rang dans les choses passées, Varsovie a vécu ! ses murs sont démolis, Et les peuples du Nord ont leur Nécropolis. Qui sait? peut-être à l'heure où le chagrin me navre, Le Grand-Duc donne un bal dans la cité-cadavre; La fête est ravissante aux lueurs des flambeaux; 1 De longs tapis de Perse ont caché les tombeaux >

Les fleurs et les parfums sont semés sur la fosse : Les voilà tous rangés autour du chef molosse. Tous ces feld-maréchaux, tous leurs aides de camps, Soldatesque difforme échappée aux Balkans ; Aux grincemens aigus des grossières cithares, Ils dansent ; voyez-vous leurs petits yeux tartares ? Ne se donnent-ils pas les grâces de Paris, Avec ces fronts kalmoucks platement équarris,

m NÉMÉSIS. --

Ces faces de mandrille aux saillantes narines

Et ces gésiers hideux qui gonflent leurs poitrines?

Sentez-vous autour d'eux cette odeur de bétail?

0 de nos douces mœurs grotesque épouvantait !

Gentillesses d'ours blanc, walses d'hippopotames !

Ils agitent le sabre et demandent des femmes;

Des femmes ! il leur faut celles d'un noble sang;

Ils meurtrissent leurs chairs d'un contact flétrissant;

Puis, quand ils sont repus des blondes Scandinaves,

Il les poussent du pied aux mains de leurs esclaves,

Et l'estomac brûlé de lubrique alcool ,

Les sauvages Baskirs hurlent un chant mogol.

Hélas ! ce n'est pas tout : à ce jeu sacrilège

La triste Varsovie a fourni son cortège ;

Traîtres dont l'infamie a gangrené le cœur,

Ils sont venus lécher la botte du vainqueur.

Ces hommes du milieu dont la bouche impunie

Au peuple polonais prêchait l'ignominie ;

Ils sont enfin sortis de leurs caveaux profonds

Tous les Dupins du Nord, tous les lâches bouffons;

A l'exécrable bal où le Czar les invite

Ils viennent égayer le hibou moscovite,

Et du sang fraternel fumant sous ces lambris

Au prince impérial ils demandent le prix.

Et cependant , la nuit de cette horrible fête, Sans guide, sans abri pour reposer leur tête, D'héroïques soldats exilés de leurs toits, S'enfoncent au hasard dans le désert des bois. Varsovie a brisé sa couronne murale.

Ce n'est plus aujourd'hui qu'une ombre sépulcrale, Un spectre qui conduit sur des steppes sans fin Des soldats décimés par la guerre ou la faim

Oh ! si nos bras n'ont pu sauver leur sainte ville,

Allons tous au-devant des modernes dix-mille !

Que du moins nos vaisseaux, tutélaires abris,

Partent pour recevoir d'héroïques débris.

Les vaincus de Praga courent vers la Baltique ;

Comme les compagnons de Xénophon antique,

Sans doute ils trouveront leur chagrin moins amer

Quand d'un long cri de joie ils salueront la mer. '

L'aigle de Frédéric, fermant son bec rapace,

Laissera le champ libre au grand malheur qui passe,

Et s'il le réclamait sur la rive du port,

Nous irions à Berlin prendre son passe-port;

C'est un chemin connu, Berlin est le domaine

Que la France a pour but quand elle se promène.

L'Angleterre, vaisseau de cent mille canons,

Elle qui pleure aussi sur de sublimes noms.

Avec sa voix d'airain qui porte l'épouvante.

Dirait : « Laissez passer la relique vivante,

« Place aux soldats du ciel ! Autriche, je le veux !

« Et malheur à qui touche un seul de leurs cheveux! »

La sainte colonie arrivant sur nos côtes

Retrouverait partout des cœurs compatriotes ;

Au foyer de la France elle viendrait s'asseoir,

1. Xénophon raconte que, dans rîmmortelle retraite, ses dix mille poussèrent un long cri de joie en apercevant la mer.

Elle aurait une coupe à nos tables du soir,

Et chez notre bon peuple où tant de vertu brille,

Chacun d'un nouveau fils accroîtrait sa famille;

Et puis, pour adoucir leur noble adversité,

Sur le fleuve voisin une jeune cité,

S'improvisant aux yeux de la France ravie,

Adopterait ce nom : Nouvelle Varsovie.

Heureux imitateur, l'art qui sait tout saisir,

Qui partout sous sa main sait créer un plaisir.

De mensonges bâtis bordant le cours du fleuve,

Tromperait leur exil dans une Praga neuve :

Ils re verraient encor les champs par eux semés.

Et la jaune Vistule et ses jardins aimés.

De tout ce qui fut grand ces heureuses copies

Ne s'écrouleraient plus sous le fer des impies.

Car on verrait debout sur les remparts chéris

Le lancier de Pologne et l'enfant de Paris.

Pour jeter son obole à ce grand édifice

Quel cœur reculerait devant un sacrifice?

Qui ne porterait point , par l'exemple excité.

Son atome de sable au mur ressuscité ? .

Et si l'or nous manquait pour finir l'œuvre sainte,

Pour couronner Praga de sa quadruple enceinte,

11 faudrait étaler dans un nouveau bazar

Le linge ensanglanté des victimes du Czar,

Et vendre au monde entier, sur nos places publiques,

Des martyrs polonais les augustes reliques.

Là, pour se disputer ces restes d'une sœur.

Tout l'univers connu serait enchérisseur,

Tout homme qui pleura sa dolente agonie Sans doute applaudirait l'heureuse simonie, ' Et nos femmes en deuil, brûlant d'un zèle égal, Vendraient à ce bazar leur anneau conjugal.

0 rêve de bonheur, qui fonderait une ère ! Hélas! nous bâtissons la ville imaginaire, Nous tentons d'échauffer l'égoïsme des Cours; Vain espoir ! pour sentir ces chaleureux discours, Pour féconder le plan que JSémésis projette, Il faut le cœur d'un homme et l'âme d'un poète!

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