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Simonie, vente des choses saintes

2 Octobre 1831.

Du jour où ISémésis fonda sa nouvelle ère,

Six mois n'ont point tari son trésor de colère ;

Née avec le printemps sous la lune d'avril ,

Elle doit suivre encor son sillon de péril ,

Pareille à ce vaisseau sorti du carénage

Qui, l'hiver révolu, se replonge à la nage,

Trompe tous les écueils, et jusqu'au bout de l'an

Conserve la vigueur de son premier élan .

Protecteurs de mes chants, grâces vous soient rendues !

Vous avez versé l'huile à mes veilles ardues ;

A chacun de mes bonds dans la lice où je cours,

Vos battemens de mains m'ont servi de secours;

En face d'un pouvoir dont la voix m'injurie

Vous avez salué l'équitable furie,

Et béni , chaque fois, l'hippogriffe sans frein

Qui de mes vers promis vous porte le refrain.

Eh bien ! en vérité je vous le dis encore : Ma grande mission à peine vient d'éclore, Je n'ai levé qu'un coin de l'immense rideau;

Du sentier où je marche avec mon lourd fardeau Il n'est point temps encor que mon pied se retire : Procureur général de l'ardente satire, J'ai là, dans mes dossiers, de hideux prévenus Qui, sur les bancs publics, seront bientôt connus; Bien que six mille vers aient vengé tant de crimes. Pour des forfaits nouveaux j'inventerai des rimes, Et si des mots français j'épuise le butin. Je ressusciterai l'hexamètre latin; Malheur aux ennemis que ma constance blesse l Ils croyaient que, vaincu par l'humaine faiblesse, Dans un accès de rage, à mordre trop ardent , Sur l'acier du pouvoir j'allais rompre ma dent; Qu'aveuglément saisi d'une fièvre soudaine, Ouvrant à plein canal mon écluse de haine, J'épuisais dans un jour mon œuvre d'avenir; Rassurez-vous, ma course est bien loin de finir : Je me sens dans le foie et je garde à ma plume Tout ce que l'Océan renferme de bitume. D'autres ont dit encor : Pour tous ces numéros Comment trouvera-t-il un texte et des héros? Sans que jamais son pas fléchisse ou se modère, Atteindra-t-il toujours le but hebdomadaire? Le poétique feu, si souvent indécis, Viendra-t-il sans retard à des termes précis? Oh ! calmez un souci que l'amitié présage : Des poètes passés je ne suis point l'usage ; Je n'invoque jamais le fantasque Apollon ; On ne voit point de lyre aux murs de mon salon ; Mais à défaut de Muse à ma voix accourue.

Quand je veux m'iuspirer, je descends à la rue :

Là, que le ciel soit pur ou qu'il soit orageux,

Je fais jaillir des vers de nos pav^s fangeux ;

J'abandonne aux faiseurs des champêtres idylles

Les coteaux, les vallons, les fleuves semés d'îles;

Mon Hélicon à moi, c'est le forum glissant,

C'est le trottoir usé sous le pied du passant.

C'est le sénat du peuple où l'ignorance opine,

Où le nom de budget ennoblit la rapine ;

C'est l'enclos des Chartreux où des Pairs moribonds

Vivent d'un dernier souffle émané des Bourbons;

C'est l'hôtel où Périer, pâle devant son ombre,

Solde, pour le garder, les Suisses de Delombre; '

C'est le temple où Thémis a sali son bandeau ;

La Bourse où vient régner la faillite en landeau ;

C'est tout Paris, enfin, océan de murmures,

Où le peuple entre et sort par vingt mille embouchures :

Voilà mon Hélicon, mon immense butin ;

Là, ma faim poétique a toujours son festin ;

Quand on a pour glaner un si vaste domaine,

On peut faire sa gerbe une fois par semaine.

L'éternel frottement de tant d'hommes pervers

Fait jaillir de mon front l'étincelle du vers ;

Ces acteurs ont beau beau fuir dans le chaos du drame,

1. Delombre, capitaine des gardes-Périer ; il a été nommé à la suite de cette comédie jouée sur la place Vendôme entre M. Périer et des factieux si timides et si polis. Ce secret de prétendu péril est aujourd'hui connu de tout le monde; il fallait une garde à M. Périer, et il a eu recours à une de ces vieilles ruses de dictateurs poltrons qui s'improvisent des dangers imaginaires pour se garantir contre les dangers réels qui peuvent survenir. Cette tactique à la Pisistrate révèle chez M. Périer une grande pauvreté d'imagination.

D'un regard de Melmoth je transperce leur âme; Chaque lieu, chaque objet que mon œil peut saisir, Enfonce dans mes chairs le dard du déplaisir. Là voyez-vous passer cette ignoble noblesse, Qu'à l'aide d'un ruban le Pouvoir tient en lesse ? Les nouveaux chevaliei-s qu'a flétris cet alîront Portent sur leurs habits la rougeur de leur front; Ils passent, à pleins bords, dans la rue étonnée; Par la main de d'Argout leur croix fut profanée; 11 a jeté l'honneur comme l'orge aux pourceaux, Dans l'égout de l'intrigue il l'a vidée à seaux : ' Puis, dans ce tourbillon de rouges boutonnières, Sous les chars cahotés dans les noires ornières, A travers cet essaim d'intrigans corrompus, De stupides valets, joyeux, dorés, repus, Regardez l'homme pur, architecte d'un trône. Qui vit depuis un an du bouillon de l'aumône. Et qui voilant sa croix, pâle, me tend la main, A moi dont l'avenir n'a pas de lendemain. Voilà mes Apollons ! vous qui daignez me lire. Croyez-moi ; ce sont là les cordes de ma lyre : Mon luth est ce long cri par la foule excité. Qui vibre incessamment dans la grande cité. Avec les élémens de ce chaos immonde, C'est peu d'une satire, on peut bâtir un monde. Et sous le choc fiévreux que partout je reçois. Je transforme en trépied la borne oij je m'asseois.

1. Sans doute il y a quelques honorables exceptions dans ces quatre mille nominations de chevaliers que le ministère a faites dans un an ; mais pour quelques noms dignement décorés, comme par hasard, que de noms inconnus on flétris!

Qui donc ébranlera mon solide Parnasse?

Le Pouvoir? je me ris de sa faible menace :

Le temps, grâces au ciel, n'est pas encor venu

Oii sur un hémistiche on marche sabre nu.

Périer peut au Cadran grossir sa voix tonnante ;

Mais dans nos journaux purs l'émeute est permanente.

Non celle qui se tait devant un alguazil ,

Celle que perce à jour la pointe d'un fusil ,

Celle qui va cherchant si son heure est sonnée;

Mais l'émeute d'esprit, l'émeute raisonnée.

Celle que le bon sens calcule de sang-froid,

Et qui, toujours assise aux limites du droit,

Sans qu'une main trop vive en son chemin la pousse,

Au bonheur qu'elle implore arrive sans secousse.

Son espoir d'avenir ne sera pas trompeur,

C'est l'émeute légale, et j'y reste sans peur.

Aussi, pour ébrécher mon glaive poétique.

Ils ont craint le duel d'un procès politique;

Persil n'est pas venu, par un cartel loyal.

Sur mon fer roturier croiser son fer royal ;

Mes félons ennemis m'ont désigné pour lice

L'insidieux terrain de l'ignoble police;

Ils ont enchevêtré mes rapides élans

De trappes, de réseaux, de glu, de nœuds-coulans ;

Les chats-huans du fisc, à l'heure où je m'inspire.

Ont empreint sur mon front leurs ongles de vampire ;

Eh bien ! j'ai tout bravé : qu'ils reviennent demain

Me demander la bourse et barrer mon chemin.

Toujours sûr d'arriver au terme de ma course.

Je sauverai mes vers en leur jetant ma bourse.

Et puis, je me complais aux débats orageux,

Ils sont à mes ennuis aussi doux que des jeux;

Loin de moi la paix triste et les douceurs du gîte î

Je dors sur le rameau que la tempête agite ;

Il faut pour faire joie au poète rêvant

L'orchestre de la foudre et les orgues du vent;

Brisé depuis longtemps par la fortune adverse,

Ma vie est un hamac où le malheur me berce,

Et maintenant venez avec votre courroux

M'effrayer par le son des clefs et des verrous.

Tout est prison pour moi dans Paris; que m' importe

D'entrer par un guichet ou bien par une porte ;

D'avoir à ma fenêtre un châssis de vitraux

Ou le gril vertical des lugubres barreaux?

Depuis qu'à Némcsis ma vie est condamnée,

Je me suis écroué, moi , pour toute l'année ;

Et l'air inspirateur de la rue et du bruit

Que je vais un instant humer avant la nuit.

Je le retrouverai dans l'enceinte élargie '

Où bourdonne l'ennui de Sainte-Pélagie.

Bien plus, en respirant cet air ferrugineux,

Au satirique fouet j'ajouterai des nœuds ;

Sur les reins des méchans j'aime qu'il retentisse;

Je ne pardonne pas à l'humaine injustice :

On dit que dans vingt jours les magistrats d'appel

Vont de nouveau sur moi promener le scalpel ;

D'être absous aujourd'hui quel écrivain se flatte?

En sortant de Caïphe on tombe chez Pilate ;

I. Le bâtiment neuf, aujourd'hui affecté aux délits politiques.

232 némé;sis.

Mais, quel que soit l'arrêt , ma plume est sans émoi ;

Fussent-ils vingt, rangés en cercle autour de moi,

Si dans le tribunal leur main me crucifie,

Je leur promets à tous une biographie ;

Puis, vienne la prison ! à l'heure d'en sortir

Ils verront si mon vers chante le repentir, ,

S'ils ont pu m' écraser sous le poids d'une amende,

Si j'ai besoin de l'or que la loi me demande,

S'ils peuvent, torturant le Digeste pénal,

Soumettre Nétnésis k l'impôt d'mi journal.

Dédaignant de ces nains la risible sentence.

Elle raffermira sa vivaçe existence.

Et malgré le Pouvoir qui torture mes vers,

Je renaîtrai vingt fois sous vingt titres divers.

Quand j'aurc),i desséché mon encre satirique.

Je teindrai mon vélin d'acide sulfurique,

Et si Némésis cède à des coups oppresseurs,

Je donnerai sa place aux infernales Sœurs,

C'est leur métier; et puis, quand dans leurs hautes-œuvres

Elles auront usé la peau de leurs couleuvres,

Je mettrai dans leurs mains, du sein de ma prison,

Des faisceaux de boas tout gonflés de poison.

Après, quand ils croiront avoir clos ma paupière.

Etouffé Némésis sous un dôme de pierre,

Quand ils croiront aussi couronner leurs exploits

En émoussant mes dards sous le ciseau des lois,

Oh ! je leur garde alors un hymne de clôture

Qui n'aura pas de nom dans la littérature.

Un éclat volcanique, un Vésuve inédit ,

Qui lancera sa If^ve à plus d'un front nii^udil ! ! !

L'exotique aloès, mystérieuse plante, '

Traîne dans nos jardins une jeunesse lente ;

Le despote des fleurs sous un bloc de cristal ,

Etouffe en souriant le noble végétal ,

Et croit, sans soupçonner un foudroyant prodige,

Avoir flétri l'élan de l'épineuse tige ;

L'arbre subit , vingt ans, cet odieux affront :

Tout à coup, à minuit, il redresse son front,

Et, d'un choc imprévu pulvérisant le verre.

Il grandit de vingt pieds dans un coup de tonnerre.

1. Au rapport d'Aristote, Théophraste, Ctésias, on assure que l'aloès, après UD certain nombre d'années d'un accroissement insensible, grandit subitement de douze à quinze pieds, et que ce phénomène est accompagné d'une forte détonation.

9 Octobre 1831.

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