PROPHÉTIE POLITIQUE
Incipit lamentatio.
LtMETII.
(Semaine-Saiale. )
Voici des chants nouveaux pour la douleur publique Elles vont commencer sur le mode biblique, Ces hymnes de terreur, ces lamentations Qui portent tant de deuil aux grandes nations î La reine des cités, de tant de gloire veuve, Avait pleuré quinze ans sous les saules du fleuve ; Du froid septentrion les rois étaient venus, Ils avaient de leurs fers mutilé ses bras nus : Sur leurs lourds chariots partis du Borysthène Ils nous avaient porté leur idole lointaine. Et le peuple attendait, douloureux et soumis, Ces jours qu'après quinze ans le ciel avait promis. Alors Dieu se souvint de son peuple en détresse, 11 fit tomber la pluie aux jours de sécheresse ;
1^' 11 raffermit nos pieds sur les pavés glissans ; 11 mit la flèche et l'arc dans la main des puissans; A la tour de David on prit pour les batailles Les boucliers des forts qui pendaient aux murailles ; Une grande clameur dans les airs résonna, La trompe de Ségor d'elle-même sonna ; Nous vîmes leurs chevaux broyés par la colère,
, L'idole s'écrasa comme un épi sur l'aire, Et pour nous préserver des ténébreux conseils, Dieu lui-même nous fit un jour de trois soleils. Et nous ne buvions plus dans la coupe d'absinthe ! Nos soirs étaient sereins, notre joie était sainte, Un air suave et pur, venu du firmament , Environnait nos corps ainsi qu'un vêtement.
Oh ! quelle indigne main si tôt nous fit descendre Du pinacle du temple au foyer de la cendre? Qui nous a fait ce deuil à nous tous qui pleurons? Quel souffle a desséché les roses de Sârons? Comment ont disparu tant de récens miracles ? Voyez les dieux d' Achab au sein des tabernacles 1 Les antiques tribus qu'un même doigt guida Pour suivre les Gentils ont déserté Juda ; Le saint temple est désert, l'encens du Moabite Fume sur les hauts lieux que le Veau d*or habite. A peine de nos jours quelques rares élus Lisent les livres saints que leurs pères ont lus ; Dans ce peuple idolâtre, une tribu fidèle A conservé son culte, et Dieu se souvient d'elle; Elle n'a pas tourné ses regards ni sa main
Vers les rayons de miel qui bordent le chemin,
Et ne s'est pas assise au banc aléatoire
Où l'on jouait aux dés les places du prétoire.
Oh! si cette tribu, seule parmi ses sœurs
Qui puisse pour la loi nourrir des défenseurs,
Cette tribu des forts, dont l'ardente paupière
Veillait incessamment sur les tables de pierre,
Ne va pas relever sur le champ ennemi
Notre arche d'alliance inclinée à demi ;
N'efface pas des fronts leurs profanes symboles;
Ne vient pas abolir le culte des idoles;
Ne reprend pas pour elle et sa postérité
Le sceptre pastoral qu'elle a tant mérité ;
Alors viendra ce temps où tout meurt, où tout passe ;
Dieu d'un peuple maudit détournera sa face ;
Entendez bien alors ce que vos yeux verront :
Le plomb de la douleur courbera chaque front .
Car jamais si grand deuil n'aura courbé les têtes
Dans les livres écrits par le doigt des prophètes ;
Jours maudits ! en passant sur le même chemin
Nephtali jettera la pierre à Benjamin,
Et les maigres épis des sillons funéraires
Ne voudront pas mûrir avec le sang des frères;
L'arche s'écroulera devant le Séraphin ;
Les villes sécheront de douleur et de faim;
Les prodiges viendront : en sortant de la nue
La lune montrera l'autre face inconnue;
Notre oreille entendra l'épouvantable bruit
Que fait notre planète en tournant dans la nuit;
Dans ce chaos, au sein de ces horribles scènes,
Viendront aux carrefours hurler les chiens obscènes ;
La sueur coulera des images d'airain,
Et l'on verra l'éclair jaillir d'un ciel serein ;
La fange ternira les sources cristallines,
Et cette grande voix qui descend des collines
Dira cette parole : Anathème aux vivans !
Puis les rois accourront des quatre points des vents :
Ceux qui jettent les poils du tigre sur l'épaule.
Ceux qui baignent leurs pieds dans l'océan du pôle.
Ceux qui dorment assis sous l'ombre du couchant;
Ils étendront leurs bras comme un fléau tranchant.
Renfermez vos moissons ! car les soldats sur elles
Vont passer dans leur vol comme des sauterelles ;
Les voyez-vous venir, Sennachéribs nouveaux,
Avec leur grand fracas d'hommes et de chevaux,
De sonores carquois, de chariots de guerre.
Nivelant tous les fronts sous leur sanglante équerre,
Et broyant chaque ville où leur camp vient s'asseoir.
Comme la grappe mûre envoyée au pressoir?
La bataille viendra dans cette grande plaine
Que franchit en un jour le coursier hors d'haleine ;
Là, sur ce dernier sol des suprêmes défis,
Gelboë pleurera Saûl et ses deux fils.
Et , les bras élevés aux créneaux des murailles.
Les femmes maudiront le fruit de leurs entrailles.
C'est alors que viendront les désastreux momens;
Jamais jour n'aura vu plus d'épouvantemens :
Ceux qui sucent le lait à sa source jumelle
Presseront un cadavre en guise de mamelle ;
Les hommes affamés, avec d'impures eaux,
Pétriront pour leur pain la farine des os ; Le vieillard maudira son existence lente ; Les tours s'écrouleront dans la cité dolente ; Elles s'écrouleront à la voix du canon Dans un fleuve tari qui n'aura plus de nom. Quittons les champs aimés, l'arbre heureux du rivage, Suivons la caravane au pays d'esclavage, Allons tous au foyer du Scythe ou du Germain, Nous vivrons sous leur ciel qu'on touche avec la main. Le sol natal n'a rien pour notre bouche avide ; Que nous ont-ils laissé ? le royaume du vide.
Ces choses s'inscriront sur l'éternel feuillet
Avant que le soleil nous ramène un Juillet ! ! !
Voilà des chants nouveaux pour la douleur publique :
Elles ont commencé sur le mode biblique ,
Ces hymnes de terreur, ces lamentations
Qui portent tant de deuil aux grandes nations.