DU PROPHÈTE DE NÉMÉSIS
J'annonce à nos hommes d'État, qui riront de mes prophéties, que M. de Villèle riait beaucoup aussi de celle que je fis en 1826, non pas eu style d'Apocalypse, mais en termes si clairs et si formels qu'un réquisitoire faillit tomber sur le poète comme la pierre de Titus. La voici, elle termine la Villéliade :
Mais bientôt, aux regards de ce nouveau ministre, La nuit vint révéler un avenir sinistre; Des signes cclatans au iront des cieux écrif.^ Ho res paies vainqueurs troublèrent les esprits.
Et la France espéra : l'immortelle déesse Qui prête son épée aux martyrs de la Grèce. Sur le fronton aigu du sénat plébéien Parut en agitant son casque phrygien ; Panthéon ! la crois d'or s'éclipsa sur ton dôme : Sous les marbres sacrés de la place Vendôme La terre tressaillit, et l'oiseau souverain S'agita radieux sur sa base d'airain.
Trois mois avant les ordonnances du 25 juillet , je terminais ainsi ma satire prophétique intitulée 1830 :
On dit que du conseil où la nuit les rassemble
D'épouvantables bruits vers nous ont circulé,
(Jue les vagues échos de leurs murs ont parlé
D'édlt, de coup d'État ou de lit de justice...
Silence ! que jamais ce mot ne retentisse;
Le pacte enfreint par eux serait rompu par nous ;
Lassé depuis longtemps de marcher à genoux.
Au seul geste, au signal d'un ordre illégitime.
Ce peuple bondirait d'un élan unanime ;
Et, brisant sans retour d'arbitraires pouvoirs.
Il se rappellerait le plus saint des devoirs.
Je puis avancer sans crainte qu'il n'y a jamais eu rien de plus clair dans Osée, Ézéchiel et les douze petits prophètes. Quand MM. Guizot, Royer- GoUard et Lameth pourront exhiber de pareilles pièces j ustilicatives , j'aurai foi en leurs prédictions. En l'état, j'ai le droit plus que personne de dire aux hommes qui nous gouvernent : Votre système ramènera QUATRE-VINGT-TREIZE ! Et le dcvoir de ces hommes orgueilleux est de me croire sur parole, à moins qu'il n'y ait trahison dans leur cœur et qu'ils ne prennent plaisir, comme VJUèle et Polignac, à justifier mes prédictions.
Un Pair î c'est un mortel coiffé de plumes blanches Largement ondulé à\in pallium sans manches, Tel qu'au grand Muséum l'exposa Champmarlin ; ^ Assis dans un fauteuil usé par la paresse, ■■"•'
Sa paternelle main promène une caresse ' •
Sur son héritier enfantin. : >'
Un Pair! c'est l'homme simple avec des mœurs austères, Qui, l'hiver dans Paris et l'été dans ses terres, Mange les revenus de sa noble maison ; Marche sur des tapis, se prélasse en voiture, Ne porte jour et nuit des armes qu'en, peinture
Et ne connaît pas le blason! : wnmi-i '
En voyant son écu qui sur les panneaux brille. Symbolique arsenal de sa noble famille, '
Imposant appareil , joyaux dont nous rions, Dextrochères, fanons, lions armés de gueules, Larges masses d'airain à pourfendre des meules, Roussettes, brassards, morions;
En voyant ces hochets que sa voiture entasse, On croit en voir sortir quelque héros du Tasse,
1. A la dernière exposition du Louvre, on a remarqué un tableau de M. Ghampmartin qui représente M. le duc de Fitz-James tenant ses deux enfans sur les genoux. Ce bon père semble faire ses derniers adieux à l'hérédité de la pairie.
Un jeune paladin leste comme Danois, Qui, joyeux au péril et chaud de cœur et d'âme, Va jeter en passant les couleurs de sa dame Dans la poussière des tournois.
Hélas! c'est un vieillard à l'étroite poitrine, Chaudement cuirassé dans une castorine, Armure de Ternaux qu'ennoblit un cordon; Il a pour casque un feutre élargi sur son aile, Pour sa cotte de maille un tissu de flanelle. Et bivaque sur l'édredon.
Oh ! si de grands périls troublent la monarchie. Il se présente armé de sa tête blanchie ; A de beaux dévoûmens son âme se résout : Il dit, en enfonçant sa ducale couronne : Je mourrai pour mon roi sur les marches du trône Comme les Suisses du dix-août. '
Le dix-août vient : alors il maudit la pairie, Claquemure à l'étroit sa pâle seigneurie Dans un antre ignoré de son noble faubourg; Comme Pierre, il renie un infortuné maître. Et quand on l'interroge, il dit ne pas connaître L'homme qu'on embarque à Cherbourg.
Puis, quand la rue est calme et la ville sereine,
l Ou u'a pas oiiblié la conduite des Suisses, aux Tuileries, le 10 août 1792. . Plus des deux tieis iiérireut en restant «dèles à leur consigne et a leui serment.
Le noble chevalier redescend dans l'arène, 11 vient au Luxembourg maudire nos exploits, Il pleure sur les lis dont la tige est coupée. Et jette fièrement le poids de son épée Dans la balance de nos lois.
Voilà le Pair! Venez, amis du ministère, Soutenir en plein jour cette ombre héréditaire ; Prêtez-lui le secours de votre forte main, Guizot, Royer-CoUard, Jars, Dupin, Beaujour, Teste j ' Car si ce fort pilier sous la voûte ne reste L'Etat va s'abîmer demain.
En vain votre éloquence au sénat s'évertue ; Voilà l'hérédité qui s'écroule abattue; Hélas ! des trois pouvoirs se dissout le faisceau ; C'en est donc fait; il faut que la France périsse, Puisqu'on ne verra plus la main d'une nourrice Fouetter la Pairie au berceau !
1. Tous ces messieurs défendirent l'hérédité de la pairie, comme si, do loin, on leur eût montré leur place future dans la chambre haute.
23 Octobre 1831.
Et moi, longtemps aussi, vieux Français d'un autre âge,
Au seul nom des Anglais je sentis un outrage ;
D'enfantins préjugés l'œil encore obscurci.
En pleurant Waterloo je songeais à Crécy;
Chaque page où l'histoire exaltait l'Angleterre
Aigrissait mon venin de haine héréditaire :
Un jour dans l'arsenal, assis sous le hangar,
J'entendis Cosmao maudire Trafalgar. ^
Un jour, j'étais bien jeune alors, mais dans mon âme
Ces grands tableaux de mer vivent en traits de flamme.
En suivant ce chemin que dentellent les eaux,
J'arrivai dans Toulon, la ville des vaisseaux :
Je vis le Romulus, rasé comme une tombe, '^
Ramenant dans le port sa sanglante hécatombe ;
II rentrait pesamment avec son pont troué,
1. Le vice-amiral Cosmao, un des plus héroïques officiers de la marine impériale. Ce fut lui qui aurait presque réparé le désastre de Trafalgar, sans la tempête qui brisa sur les rivages de Cadix nos vaisseaux qui s'étaient repris.
2. Le Romulus, vaisseau à deux ponts, célèbre par le combat qu'il soutint contre trois vaisseaux anglais.
Avec son pavillon au cabestan cloué, Avec ses mâts flottans sur l'eau, ses galeries^ Ses barres de timon par le boulet meurtries, Et tous ses aspirans, si braves et si beaux. Devant le banc de quart écharpés en lambeaux ; Quel deuil! quelle clameur s'élança de la ville Jusqu'au sommet du roc où repose Tréville ! ^ Sur les dalles du môle aux populeux abords, Sur le flanc des vaisseaux étages de sabords^ Sur Lamalgue et Faron, protecteurs de deux rades, ^ On entendait ce cri : Vengeons nos camarades 1 Et puis l'on racontait la nuit de trahison, Cette nuit de frimaire au rougeâtre horizon,^ Où l'Anglais, embrasant nos richesses rivales. Fuyait à la lueur de ces torches navales; Et ma jeune mémoire, ardente à retenir, S'incrusta ce tableau pour un long avenir. Vingt ans après, rêveur au bord de la Tamise, Nourrissant dans mon sein la vengeance promise, Vers Chatam, arsenal de mâts et de canons, Des vaisseaux ennemis j'interrogeais les noms; J'y vis ceux dont la proue, au repos condamnée, Couvrit de tant de deuil la Méditerranée ; Et ceux qui , pour venger la cause des Bourbons, Dans le port toulonnais laissèrent des charbons; «
1. L'amiral de Latouche-Tréville, mort à Toulon, fut inhumé sur la montagne qui domine les deux rades. Une colonne marque son tombeau.