Horloger de toutes les dynasties
Aligne en espalier sa décente famille
Sous l'arbre qui donna la cocarde à Camille ; '
Ce n'est plus l'étouffoir au repos consacré,
Oii le soleil vient boire aux tables de Mascré, ^
Où le vent du dehors ne trouve point d'issue
Pour porter sa fraîcheur au promeneur qui sue ;
Le solstice est passé ; les ormeaux rabougris
De leurs dards épineux déchirent le ciel gris,
Novembre a secoué leurs manteaux de toilette,
Et ces verts éventails n'ont plus que le squelette ;
Le canon de midi se tait sur les essieux, ^
Son sublime artilleur ne tombe plus des cieux;
Partout on voit jaunir le feston de liane,
Depuis le piédestal où frissonne Diane, 4
Depuis le pavillon où le lecteur muet
Commente les journaux que timbre Cornuet, ^
Jusqu'au trône lointain où l'Apollon s'indigne
De paraître en public sans la feuille de vigne.
Alors, ce grand jardin par trois murs enlacé
Semble se rétrécir sous un dôme glacé ;
Là, pourtant, l'homme heureux, pour jouir d'un contraste.
Projette autour de lui les rayons de son faste ;
1. Camille-Desmoulins prit pour première cocarde une feuille des arbres du Palais-Royal.
2. Mascré, limonadier de la Rotonde, fermier des guéridons extérieurs.
3. Canon solaire qu'on a placé au sud du Palais-Royal |)our qu'il fût plus rapproché du soleil ; il est silencieux onze mois de l'année.
4. Les deux pelouses du jardin sont ornées des statues fraternelles de Diane et d'Apollon ; cette dernière est aussi ^candaleuse que le Méléagrc des Tuileries. Toutes les dames qui se sont effarouchées de la ravissante comédie de M. Delatouche ont passé sans rougir devant cet acteur df bronze pour se rendre au théâtre voisin.
5. Cornuet, locataire d'un des pavillons de lecture politique.
Suivez-le, soit qu'il entre au magique palais
Par l'escalier fangeux de l'égout Beaujolais,
Soit qu'il tombe du sud par les cours, soit qu'il vietjpc
Du sombre Radzivill ou de l'arceau Vivienne : 'm bM
Sa large cbaîne d'or flottante sur le sein,
Sa botte secouant l'éperon fantassin,
Egoïste imposant, seul au milieu du monde,
De son bonheur immense il remplit la Rotonde.
Jetez vos yeux partout : partout l'œil s'éblouit
De l'enivrant tableau de l'homme qui jouit;
Les élus du destin aux faces rayonnantes,
Les riches armateurs de Bordeaux et de Nantes.
Des manteaux de Berchut ' largement pavoises.
Frappent les hauts plafonds d'idiomes croisés :
Ils vont chez Corcelet, ^ ce savant qui leur nomme
Les mets universels du monde gastronome ;
Malte-Brun de la table, il dit quelle cité
Offre un tribut plus large à la voracité,
Et désigne du doigt ses poudreuses archives
Où dorment tous les vins des chaleureuses rives.
D'autres qui, pour dresser de splendides festins.
S'agenouillent encor devant les noms éteints,
Visitent de Chevet le menteur étalage ; ^
i. Célèbre tailleur du Palais-Royal.
2. Marchand de comestibles, dont la renommée européenne nous dispense de faire l'éloge.
3. Le magasin de comestibles de Chevet diffère de celui de Corcelet en ce que l'on trouve surtout dans le premier les poissons et les gibiers qui arrivent chaque jour à Paris, tandis que le second ne vend guère que des choses conservées. L'épithète de menteur, donnée à l'étalage de Chevet, ne doit pas être prise en mauvaise part. L'auteur a sans doute voulu dire qu'à la vue du magasin de ce célèbre marchand, l'acheteur se croit transporté tour à tour sur les bords de la Méditerranée ou au milieu des forêts. -
Là, des saumons géans venus par le roulage, Des colosses de mer sur son banc échoués, Des grappes de faisans à ses frises cloués, Des monstres inconnus aux quatre académies, D'énigmatiques chairs, des pâtés de momies, De ce grand muséum encombrent les trois seuils, Clamard des esturgeons, Montfaucon des chevreuils. D'autres ont dédaigné cette cuisine peinte ; Du parallélogramme ils arpentent l'enceinte. Et quand, sous le portique où chante Séraphin, ' Ils se sont infusé le bonheur de la faim. On les voit s'élancer vers l'odorante salle, Des frères éternels, trinité provençale, '^ Réfectoire embaumé des succulens repas, Seul temple où pour dîner l'enseigne ne ment pas. Là, se rendent encor ceux que Dieu même envie, Ceux qui dans un instant se font toute une vie. Les fortunés joueurs dont l'étroit pantalon Trahit, en relief, l'or conquis au salon. Puis, quand tous ont calmé cette faim dévorante Que donne le jardin ou le trente-et-quarante. Brûlés de Clos-Vougeot, de Pomard et de Nuits, Us vont se perdre seuls dans le secret des nuits.
"Vivez heureux, ô vous dont la fortune est faite ! Pour vous le rude hiver n'est qu'une longue fête;
1. Les ombres chinoises de Séraphin, si chéries des enfans et des vieux garçons, quoique pour des raisons bien différentes.
2. Les Trois Frères provençaux, un des restaurans les plus renommés du Palais-Royal.
Allez, croyez-le bien, troupeau prédestiné,
Personne n'est à jeun quand vous avez dîné.
Savez-vous que tantôt, dans ce brillant domaine,
La faim se promenait sous une face humaine ;
Qu'après votre festin, en ce même moment,
Elle avale le froid à défaut d'aliment ?
Oh ! quand vous vous plongiez dans les coupes vineuses.
A travers le cristal des vitres lumineuses,
Vous n'avez donc pas vu sur le seuil éclatant
Ces grands yeux affamés qui vous regardaient tant ,
Qui vous ont tant suivis quand votre front superbe
Divisait en passant l'arc-en-ciel de la gerbe ? *
Non : cette gerbe d'eau, panache de l'hiver,
A jeté, dans ce jour" moins de gouttes dans l'air.
Moins qu'ils n'ont fait de pas dans ces tristes allées
Où la pluie a fondu les nocturnes gelées.
Pareils aux condamnés parqués dans une cour.
Qui de leur noir préau font mille fois le tour,
Ils marchent sans repos, depuis l'heure où les gardes
Des cent grilles de fer ouvrent les hallebardes.
Voyez-les ces proscrits, ces ilotes errans,
Ces hommes que la faim a rendus transparens,
Ces Orestes bourgeois que le bras des furies
Semble faire tourner devant les galeries,
Ces atomes sans poids, que le plus léger vent
Déracine du sol comme un sable mouvant,
Ces êtres qui, le soir, chassés du jardin sombre,
Passent à la lumière et ne laissent pas d'ombre,