CHAPITRE I L'ABBE BERNARD
On était au vmgi-quatre octobre 1875, k huit heures du soir. La soirée éteit magnifique, quoiqu'un peu fraîche.
Dans les allées d'un jardin, qui contenait eoeore quelques fleun tardives, un prêtre se pronMoail en récitant dévotement son rosaire. Ce prétie pouvait avoir quarante ans, ou quarante-dnq, peut-être. 8a figure intelligente et belle, était jeune enoore, quoique des cheveos blancs se mêlassent à ses cheveux blonds. Ce prêm c'était l'abbé Bernard. 8a santé cfaaneelante ne lui permettait pas d'exercer le saint ministère, et il était en visite chet un curé de ses amis. Sans doute l'abbé Bernard était toujours prAt à accourir au chevet d'an moorant et, quoiqu'il fut au repos complet, il ne se lais> sait pas aller à l'inaction.
M • - NEMOVILLÏ.
Le jardin où l'abbé Bernard se promenait, en ce soir d'octobre, appfirtenait au preebytàre, et il était sitiié sur le bord de l'Océan. Lee (loti de l'Atlantique venaient battre aux confins mômee du jardin. L'abbé aimait à contempler l'immensité, qui le portait à méditer sur la grandeur et la puissance du Créateur. Rien, pour lui, n'était plus impressionnant que l'Océan, car rien, selon lui, ne parlait plus hautement de Dieu. La mer avait toujours eu un puiseant attrait pour l'abbé Bernard: s'il ne s'était pas consacré au sacerdoce, il n'aurait pas ehoiai d'autre métier que celui de marin, se disait-il, parfois. . .Mais la voix de Dieu s'était fait entendre, il n'y avait pas n'si.stc'.
L'abbé Bernard, un peu fatigué de sa promenade, s'u-ssit sur un banc du jardin, dans l'attitude d'une profonde méditation. I^es flots venaient mourir à ses pieds, et leur clapotage semblait être l'écho d'un hynuie d'adoration, qui montiiit de aun âme (XK'tique et pieuse.
Tout à coup le prêtre sursauta au bruit d'une voix, qui disait auprès de lui:
— " Est-ce Lion ù l'ubbé Bernard que j'ai l'honneur de parler? "
UÉKtPrtLLÊ. il
L'abbé tourna la tète et vit, appuyé au hênc où il était aasis, un homme à l'allure de marin. Le prêtre ne l'avait pas entendu arriver.
— " Oui, mon ami, que pui»-je faire pour voua? "
■ Veuillez me 8ui\Te monsieur Tabbé, je vaû vous conduire auprès d'un mourant. Venes, venez vite."
— " Je vous suis. Je cours au presbytère, chercher ce qu'il me faut, et, dans un instant, je suis à vous."
L'a' 1 dans le preBbji'tère et se rendit
à la bil'i.ww.i.jiic. Le prêtre qui Ini donnait l'hospitalité n'y était pas. L'abijé Bemarrl lui écri\'it II la hâte quelques mots, pour le prévenir de son absence, puis, il prit un putelôt chaud et quelques menus objets, dont il pouvait avoir be* •CHD, et quitta le presbytère.
Arrivé au jardin, il aperçut le marin, qui semblait l'attendre avec impatience:
— " Nous allons par eau, monsieur l'abbé," dit-il sans préambule. I^e prêtre s'installa sur le banc d'un 3ratoh à la forme étranf^, et l'on partit. Un silence complet régnait à bord ; on &'entendait que le bruit de la machine ftiMOt
Il KlOIOVtLLlB.
mouvoir le yatch. L'abbé Bernard caiya bien de poeer quelques queetions au marin, mais celui-ci ne l'entendit pas, sana doute, cor il ne répondit paa.
Au bout d'une heure, à peu près, de oetle navigation silencieuBe, sur une mer très calme, le marin quitta sa machine et s'approchant du prêtre, lui dit, d'un ton très poli :
— " Je le regrette, monsieur l'abbé, mais il faut que vous consentiez à vous laisser bander les yeux."
— " Que signifie ce mystère?. . .je refuse," répondit l'abbé.
— " Il le faut ", reprit son compagnon, sans rudesse, et je vous donne ma parole qu'il ne vous sera fait aucun mal."
Et sans laisser au prêtre le temps de répliquer, il lui jeta sur la tête un sac de toile goudronné, qu'il ficela étroitement. J/abbé n'easaya même pas de se défendre; on ne pouvait lui vouloir aucun mal, à lui qui n'avait fait que du bien toute sa vie. D'ailleurs, il nï-tuit pas de force à lutter contre le robuste matelot.
L'abbé Bernard crut entendre un bruit étrange, comme si les fiote se fussent entr'ou-
pour avaler le yatch; mais il se dit que c'était un jeu de l'imapnation, car la naN-igalion continuait rapide et calme; elle continua encore une heure, au moins, puis il sentit Tembarcaiion s'arrêter soudain. Il entendit alors des bruits de voix et des piétinements, puis une main saisit la sienne, et quelqu'un lui dit sans rudean:
— " Suivez-moi, monsieur rabbû.'
On fît quelques pas — une cinquantaine.
peut-être — puis, le prêtre sentit qu'on enlevait son bandeau; il Wt qu'il se trouvait dans une chambre vivement cclaiive à l'électricité, au milieu de laquelle, sur un lit d'une extrême propreté, reposait un mourant.
14 ^itolOVILLi.