IL A ETE TIRE A PART
Cent huit exemplaires numérotés à la presse
3 exemplaires sur papier de Chine (i à 3); 5 exemplaires sur papier impérial du Japon (4 à 8); 100 exemplaires sur papier de Hollande (9 a 108).
Dans la cour d'honneur du château de la Chevrolière, le mail de Sélim Nuno attendait les invités du maître pour les conduire au rendez-vous de chasse. Les gardes étaient partis d'avance, avec les rabatteurs, conduisant les chiens et portant les fusils des tireurs. C'était le 1er septembre, jour de l'ouverture, et, dans le ciel radieux, le soleil répandait des rayons de flamme. Midi venait de sonner à la grande horloge placée dans le campanile qui surmonte le pavillon du centre. Les portes du vestibule furent ouvertes par les valets de pied en livrée noire, et, sur le perron, les hôtes de Sélim parurent. Deux femmes, l'une, MUe Nuno, très simple, blonde aux yeux bruns, à la bouche sérieuse et à l'air doux, l'autre, Mme del Péral, vêtue d'une courte jupe de tartan, bottée de cuir jaune, coiffée d'un petit feutre à plumes de coq de bruyère, charmante avec ses cheveux noirs serrés dans un catogan,
ses yeux d'Arabe et ses lèvres rouges, et neuf hommes, tous classés parmi les grands fusils parisiens. C'étaient le prince de Faucigny, le brillant orateur de la droite, Burat l'avocat, le beau Gaston Francfort, neveu de Sélim, et qui a épousé la richissime et unique héritière de l'américain Samuel Flauston, le petit baron Trésorier, le comte de Brucken, et les trois boscards de la maison : La Brède, du Tremblay, et le roi du tir aux pigeons, le fameux Jacques de Termont. Nuno, énorme dans son costume clair, montrant des mollets monstrueux, fit signe au mail d'avancer, et, se tournant vers sa fille :
— Alors, tu ne nous accompagnes pas?
— Non, mon père. J'irai peut-être vous retrouver pour le goûter.
— Prends le panier et les poneys... Nous nous arrêterons à la Croix de pierre : c'est à l'ombre, dans un endroit charmant...
Il s'approcha d'Esther, et d'un air suppliant :
— Tu devrais venir à cause de la comtesse... Tu comprends, toute seule au milieu de tant d'hommes...
— Cela ne la gêne pas, puisqu'elle va chasser toute la journée avec vous, dit doucement la jeune fille.
— Enfin, tu me ferais plaisir...
— Alors, mon père, c'est bien : j'irai.
— Tu es une bonne petite! dit Nuno avec chaleur. Il prit sa fille par la taille, l'embrassa tendrement, et revenant à ses invités :
— Comtesse, nous partons.
La jolie brune cambra sa fine taille, donna deux
petits coups secs sur sa jupe, frappa de son talon ferré la pierre du perron, et dit :
— Quand vous voudrez.
— Montez le premier, mon cher comte, puisque vous avez la bonté de nous conduire.
Les échelles de fer étaient dépliées. Le comte Hubert de Brucken, grand et beau garçon au teint coloré, à la barbe blonde, escalada vivement le mail, tendit la main à la charmante chasseresse, l'installa à côté du siège, à la place d'honneur, et prit les quadruples guides de l'attelage. Les chasseurs s'étaient casés sur les banquettes de l'impériale, les valets de pied grimpèrent derrière ; le cocber anglais de Sélim, qui devait ramener la voiture, monta dans l'intérieur, le tuba fit entendre sa fanfare, et la lourde voiture enlevée par ses quatre chevaux, décrivit autour de la pelouse un demi-cercle irréprochable, passa la grille et s'engagea dans la grande avenue. Sur le perron, Estber la suivit un instant du regard, puis lentement elle descendit dans le jardin à la française qui s'étendait derrière le ciiàteau.
Maintenant qu'elle était seule, une teinte de mélancolie assombrissait son visage. Elle marchait la tête penchée, frappant légèrement du bout de son ombrelle les tiges do buis qui bordaient l'allée. Qui l'aurait vue ainsi n'aurait pu croire qu'il avait devant les yeux la fille unique, choyée et gâtée du richissime Nuno. C'est qu'au milieu du grand luxe où la faisait vivre son père, elle n'était point heureuse. Depuis dix ans que sa mère était morte, Esther avait continué à habiter
l'hôtel paternel. Pour l'élever et l'instruire, le financier avait fait choix d'une excellente personne qui lui avait été recommandée par la princesse de Stolberg, et qui se nommait MUe Faverger. Ce n'avait pas été sans peine que Nuno avait obtenu que la protégée de la princesse entrât chez lui. Elle était catholique et ne se souciait point de vivre dans une famille juive. Mais Esther était si gentille, et Sélim se montrait si pressant que Mllc Faverger avait cédé. Pour une femme ayant moins de tact et de droiture que l'institutrice, la situation n'eût pas laissé d'être périlleuse. S'emparer de ce jeune esprit, lui communiquer sa croyance eût été bien facile. Dès le premier jour, Esther s'était attachée à Mlle Faverger, et l'avait attachée à elle. L'orpheline, en deuil de sa mère, avait aimé cette bonne et tendre fille qui pleurait en la voyant pleurer. Une communion d'idées et de sentiments complète s'était promptement établie entre elles. L'esprit d'Esther s'était ouvert comme son cœur, et, en échange de l'instruction que Mllc Faverger lui donnait, elle lui avait rendu une solide affection. Un seul sujet n'était jamais abordé par la maîtresse devant son élève : c'était celui de la religion. Un jour, cependant, Esther avait dit à son institutrice :
— Mademoiselle, comment se fait-il qu'avant de me mener au temple, vous alliez toute seule à l'église?
— Mon enfant, avait répondu MIle Faverger, c'est que je suis catholique et que vous êtes juive.
— Alors, votre Dieu n'est pas le mien?
— Si, ma chère fille. Il n'y a qu'un Dieu, et celui
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que je prie est le même que celui que vous priez.
— Alors, pourquoi ne m'emmenez-vous pas prier avec vous, au lieu de venir prier avec moi?
Devant cette logique de l'enfance, la brave fille était restée un instant embarrassée, et, ne trouvant pas dans son esprit un argument à fournir à son élevé, elle l'avait cherché dans son cœur.
— La religion que vous suivez, ma chérie, avait-elle dit, est celle de votre mère. Vous voyez qu'il faut lui demeurer attachée. Elle vous apprendra, comme la mienne, à être bonne et généreuse. Tous les cultes sont excellents quand on en observe fidèlement les prescriptions, et entre eux il y a bien peu de différences. Ils sont tous fondés sur la morale, ils enseignent la haine du mal et l'amour du bien; et que vous soyez juive ou chrétienne, si vous êtes une tendre, obéissante et respectueuse petite fille, vous êtes sûre d'aller dans le ciel.
— Alors, en suivant ma religion, avait demandé l'enfant, je reverrai maman et je ne serai pas séparée de vous?
— Certainement, ma chérie.
— Bien, alors c'est tout ce que je veux.
MUe Faverger, très émue par cette tendre et naïve déclaration, embrassa Esther, et jamais la fille de Nuno ne fit une nouvelle tentative pour reprendre cet entretien. Trop intelligente pour se contenter de l'explication qui lui avait été fournie par son institutrice, elle sentait qu'une difficulté pouvait naître do son insistance. Pour la première fois, Mlle Faverger n'avait
pas répondu clairement à une demande et avait manifesté de l'embarras. Que cachait cette obscurité? Que révélait cet embarras? L'enfant ne le cherchait point. Il lui suffisait que son institutrice parût éprouver de la gêne, pour qu'elle écartât d'elle-même le sujet qui devait la lui causer.
Tant qu'Esther avait été une enfant, sa vie s'était écoulée droite et facile auprès de M?le Faverger. Les deux femmes habitaient une aile de l'hôtel de l'avenue Friedland. Elles avaient leurs domestiques, leurs voitures. Tout un train de maison indépendant de celui de Nuno. Jamais, jusqu'à seize ans, la fille du banquier ne se mêla d'une façon quelconque à l'existence de son père. Elle allait, tous les matins, le voir dans son cabinet, avant qu'il partît pour le bureau. Tous les soirs, avant dîner, il venait rendre à sa fille sa visite, pendant un temps qui variait de dix minutes à une heure. Il s'asseyait dans le salon d'Esther, causait avec elle et son institutrice, s'informait de ses désirs, de ses besoins, se renseignait sur ses études, se faisait raconter ce qu'elle avait remarqué pendant sa promenade quotidienne. Il prenait sa fille sur ses genoux, et de sa voix rocailleuse, car il n'avait jamais pu corriger son rude accent portugais, il lui disait des tendresses. Les instants que ce terrible manieur d'argent passait avec l'enfant étaient les plus heureux de sa journée. Il prenait là un bain de sérénité, de douceur et d'innocence. Il se lavait des impuretés de sa vie d'affaires. Il abandonnait ses ambitions, ses soucis, ses craintes, il devenait un brave homme et un bon père. Il oubliait le
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monde de la Bourse et des plaisirs, les gens qu'il avait dépouillés le matin, et les filles qui allaient le dépouiller le soir. Ceux qui ne connaissaient que sa figure sombre et impassible ne l'auraient pas reconnu riant el s'épanouissânt sous les baisers de l'enfant.
11 était plein d'égards pour Mlle Faverger, d'abord parce qu'il lui reconnaissait un réel mérite, ensuite parce qu'elle était la grande favorite d'Esther. Il n'avait qu'un seul grief contre l'institutrice: son horreur de la voiture et son amour de la promenade à pied. Périodiquement il les lui reprochait, mais toujours sans sucres. La querelle commençait presque toujours ainsi :
— Eh bien! vous avez encore été vous crotter sur le pavé aujourd'hui?...
— Vous nous avez rencontrées, mon père?...
— Oui, vers trois heures, au coin de la rue du Quatre-Septembre et de la rue de Richelieu, en sortant de la Bourse... Qu'est-ce que vous faisiez là, bras dessus, bras dessous?
— Monsieur, nous allions rue de la Banque, acheter de la soie pour une tapisserie.
— Bue de la Banque ! Vous ne pouviez pas écrire au marchand?... Cet homme-là vous aurait apporté toute sa boutique ici.
— Sans doute, mais il fallait un but de promenade à Esther, et autant celui-là qu'un autre.
— Pourquoi, par un temps pareil, ne pas prendre le coupé ?
— Mais, Monsieur, il ne pleuvait pas... Et il faut
marcher... Cette petite fille grandit, elle a besoin d'exercice et d'air... La voiture ne lui vaut rien.
— Les chevaux qui sont à votre disposition ne sortent jamais, ils meurent de gras fondu.
— Les cochers sont assez nombreux pour les promener...
— Mademoiselle, vous n'êtes pas raisonnable ! Cela me contrarie de savoir ma fille dans la rue par tous les temps... Quelle différence alors y a-t-il entre elle et la fille de mon concierge?
— Aucune, sous le rapport de la santé, heureusement! Mais si monsieur veut m'ordonner de ne plus sortir qu'en voiture, je me conformerai à sa volonté.
— Je le sais bien ! Mais ce n'est pas cela que je désire... Je souhaiterais que vous comprissiez... Ah !... Enfin faites comme il vous plaira.
Régulièrement la grande querelle se terminait ainsi. A cette hygiénique manière de vivre, Esther avait gagné de n'avoir jamais un rhume, et d'être grande et forte. Cette Portugaise, fille d'une mère et d'un père bruns comme la nuit, était blonde. Nuno disait quelquefois :
— Comment as-tu fait ton compte pour être si blanche, avec des ascendants si noirs? Bah ! le diamant, après tout, est du charbon.
Esther vécut exclusivement avec Mlle Faverger, elle ignora du monde tout ce qui est bassesse et corruption. Elle savait que son père était banquier et qu'un grand luxe régnait dans sa maison. Mais comment gagnait-il de l'argent? C'était pour elle un problème
dont la solution demeurait mystérieuse. Elle entendait souvent parler de la Bourse, et elle comprenait que c'était un lieu où se faisaient des affaires. Mais quelles affaires? Elle aurait été bien embarrassée de le dire. L'existence dissipée de Sélim, très lancé dans le monde où l'on s'amuse, était également murée pour elle. Resté veuf à quarante ans, le financier avait sincèrement regretté sa femme. Mais le courant de la vie de plaisir l'avait pris, et il s'était laissé emporter par sa passion pour les femmes en vedette. Il avait eu une liaison à grand tapage, avec la belle Fontenoy, qu'il avait magnifiquement entretenue; puis il l'avait abandonnée pour Clémence Villa, dont les succès au théâtre flattaient sa vanité. Il avait, pendant dix ans, été un des rois de la galanterie parisienne. Et gros, laid, commun, on savait ce que ses fredaines lui coûtaient. Mais jamais il n'avait regretté d'avoir payé très cher une femme. Quand il avait fait une folie, il se rattrapait à la Bourse, dans la semaine. Et cette habitude était si connue que chaque fois qu'un nouveau caprice entraînait Nuno, le monde financier tremblait. Cependant, si sérieusement qu'il eut été pris par une maîtresse, jamais il n'avait dérangé l'apparence de régularité de sa vie ordinaire. Il avait continué à rentrer avenue Friedland avant le dîner, pour passer quelques instants avec sa fille. On l'avait vu laisser Clémence Villa, aux premiers temps de sa passion, pour courir chez lui embrasser Esther. Brusquement, à cinquante ans, après une grosse discussion avec la belle Mrs Olifaunt, il se rangea, et, comme sa fille
avait dix-huit ans, il manifesta le désir qu'elle tînt sa maison. Du jour au lendemain, Esther passa de la tutelle de Mlle Faverger à l'autorité absolue, et sans embarras, avec une grâce simple et aisée, elle prit la place que sa mère avait laissée vide. Pour Sélim, ce fut comme un renouveau. Il eut un moment de joie extatique devant la métamorphose de cette enfant en femme. Il trouva du plaisir à passer la soirée chez lui, et il triompha en conduisant Esther dans le monde. Elle y fut très promptement remarquée. Unique héritière de Nuno et charmante, il n'en fallait pas tant pour attirer autour d'elle une cour d'adorateurs. Elle accueillit chacun et n'encouragea personne. Elle alla au bal parce que son père était heureux de l'y voir danser. Elle reçut les amis de son père, en petit comité et en grand gala, avec une affabilité parfaite. Et il parut probable que l'enthousiasme de Nuno pour sa fille serait le plus vif qu'il aurait jamais éprouvé. Il la couvait des yeux, la trouvant élégante dans ses mouvements, avec une grâce un pou réservée qui lui donnait l'air aristocratique.il se disait : « Elle est née princesse! Qui sera jamais digne d'elle? »
En six mois, une douzaine de prétendants se mirent sur les rangs. C'était la fleur du monde financier. Il y avait des comtes, et jusqu'à des ducs qui portaient des noms de villes allemandes, et dont les titres arrivaient tout fraîchement de Rome Ils étaient pimpants, riches. Tous furent repoussés, mais ils ne se découragèrent pas. Nuno avait répondu à chacun que sa fille était
encore trop jeune. On pouvait donc tout espérer de l'avenir. En attendant, Esther subissait les exigences du monde sans empressement, mais sans ennui, et se délassait d'un dîner ou d'un bal en marchant à pied avec M"c Faverger. De bonnes soirées étaient celles où son père lui donnait sa loge pour l'Opéra ou pour les Français, avec l'autorisation d'y emmener son institutrice. C'était lorsque Nuno était pris par quelque corvée administrative ou quelque réception officielle. Alors la grave Esther redevenait enfant, elle se faisait servir à dîner chez MI,C Faverger, et, dans ce tête-àtête, se mettait en frais pour plaire plus que quand elle recevait la fleur du monde parisien. Puis, sitôt le dîner fini, elle partait avec sa vieille amie, afin de ne rien perdre du spectacle; et durant toute la soirée c'étaient des attentions et des grâces tendres qui touchaient jusqu'aux larmes l'excellente femme.
Esther avait régné sur le cœur de son père, pendant une année, sans rivale. Puis Sélim, les premières jouissances de son foyer restauré ayant été savourées, avait été repris d'un caprice, mais très nouveau, et d'autant plus sérieux que c'était dans le monde où il menait sa fille que ce caprice était né. A une soirée chez l'ambassadeur de Portugal, Nuno avait rencontré, à la fin de l'hiver, une charmante femme, veuve d'un attaché d'ambassade, riche, bien née, ayant une très bonne réputation, et qui s'était empressée auprès d'Esther, sans paraître remarquer l'impression qu'elle avait produite sur le banquier. La comtesse Manuela del Péral, artiste, faisant de la peinture agréablement, chantant
à ravir, était entrée du premier coup dans les bonnes grâces d'Esther. La jeune fille, qui se liait difficilement, accueillit tout de suite la jeune veuve dans son intimité. Fait plus surprenant : Manuela plut à M"8 Faverger, et conquit sa sympathie comme elle s'était emparée de celle d'Esther. Elle se montra aussi simple, aussi gaie qu'il fallait l'être pour devenir l'amie de Mllc Nufio. Et, avant même d'avoir pu s'aviser qu'elle était menacée d'invasion, la jeune fille était au pouvoir de l'ennemi. Le désir d'avoir une compagne jeune, la facilité de parler la langue maternelle, tel fut l'apport d'Esther dans sa liaison avec la jolie Portugaise. Celui de Manuela fut une souplesse de caractère merveilleuse, une verve intarissable et la volonté bien arrêtée de s'implanter dans la maison Nuno.
Pendant six mois, l'amitié de la jeune fille et de la jeune femme ne fut traversée par aucun incident. La délicieuse Manuela venait tous les jours prendre Esther et l'emmenait avec elle à la promenade, aux ventes de charité, aux expositions dans les magasins. Ce fut la période d'instruction sociale d'Esther. Elle découvrit là, dans le mouvement parisien, tout ce qu'elle ignorait, tout ce que la sage Mllc Faverger lui avait caché. Avec son intelligence très vive et une pénétrante faculté de jugement, elle se rendit compte des compromissions morales, des corruptions élégantes, des vicieuses lâchetés dont se compose la bienséance mondaine. Elle vit que des femmes, dont on nommait tout haut les amants, continuaient à être
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reçues parce que leurs maris, complaisants ou aveugles, les accompagnaient partout. Elle comprit que les financiers qui volent leurs actionnaires ne sont poursuivis (pie quand ils ont la sottise de se ruiner <»u n'ont pas au pouvoir de puissants protecteurs. Elle apprit que les naïfs qui font des dettes mesquines s'enfoncent, en une seule saison, et que ceux qui doivent des sommes énormes se soutiennent toute la vie. Elle s'aperçut que le mensonge, l'hypocrisie, la méchanceté, sont, pour la bataille de la vie, les pièces de l'armure portée par l'homme civilisé, et que le malheureux qui se présente loyal, bon, désintéressé, est aussi menacé qu'un naufragé qui tombe au milieu de tribus cannibales. Elle conçut un mépris de premier ordre pour l'humanité en général, se replia sur elle-même avec prudence, sentant bien que sa droiture naturelle l'exposait sinon à de graves dangers, au moins à de sérieux mécomptes. Elle commença à regarder autour d'elle avec défiance, ce qu'elle n'avait jamais fait, et le premier fruit de son expérience lui parut très amer.
Elle était, depuis une quinzaine, installée à Deauville avec son père, Mmo del Péral et M1Ie Faverger, dans la magnifique villa que Nufio possède sur la plage, lorsqu'un jour, rentrant plus tôt qu'on ne l'attendait, elle pénétra dans la chambre de son amie, qui était restée sous prétexte de migraine. Manuela, qu'elle avait laissée étendue sur une chaise longue lisant languissamment le livre nouveau, n'était pas chez elle. Esther, étonnée, traversa la chambre, et sor-
tit sur la terrasse, pensant que Manuela avait peutêtre voulu respirer l'air de la mer. La terrasse était vide. Comme la jeune fille s'arrêtait un instant, avant de continuer sa recherche, un bruit de voix, dans un salon voisin, attira son attention. Elle se dirigea vers la porte-fenêtre qui était ouverte, écarta un store flottant devant l'entrée et resta stupéfaite, immobile, terrifiée, en apercevant son amie dans les bras de son père. La Portugaise était adossée à la cheminée, et Sélim l'enlaçait, sans qu'elle fît de résistance, effleurant de sa grosse figure basanée le visage souriant de la jeune femme. Ils étaient l'un et l'autre trop occupés pour songer qu'Esther pouvait revenir une heure plus tût, les chercher et les surpendre. La jeune fille, pâle et bouleversée, laissa retomber le rideau léger, et lentement se relira chez elle. C'était sa première déception, et ce ne devait pas être la dernière.
Mme del Péral, entrée en conquérante dans la maison Nuno, ne s'était pas tenue pour satisfaite. A sa suite, peu à peu, elle y avait introduit des alliés. Le plus important était le comte Hubert de Brucken, petit-fils du banquier Lévi Siméon, qui, un instant sous Louis-Philippe, avait été le roi de la finance. Créé comte pour services rendus, le vieux banquier avait acheté la terre de Brucken, en Alsace, et depuis deux générations le nom de Siméon avait disparu. Hubert, grand ebasseur, beau convive, fin connaisseur en chevaux, s'était dès le premier jour concilié la faveur de Nuno en lui donnant d'utiles conseils pour son élevage. Depuis que le jeune homme s'occupait
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des entraîneurs et des jockeys du financier, la casaque jaune et violette avait attrapé la veine et triomphé dans plusieurs importantes épreuves. Nuîïo, dont l'écurie de courses était le grand luxe et qui savait calculer, avait compris promptement que quelques prix totalisés viendraient très avantageusement en décompte des dépenses considérables qu'il faisait pour ses étalons et ses poulinières. Son amour-propre de plus avait été singulièrement flatté de voir ses chevaux remporter des victoires. Il était tellement de règle que ses couleurs no se montraient jamais au poteau d'arrivée, que, conseillé sûrement par Hubert, il avait réalisé des sommes considérables en pariant pour ses outsiders. Il occupait maintenant les journaux de sport, et les bookmakers se défiaient quand son nom paraissait sur le programme. Avec lui, on pouvait toujours craindre une surprise : un coup de fortune pour les preneurs audacieux, un coup de bas pour les porteurs de sacoche et les gentlemen de la cote.
Hubert, fort ruiné quand Uae del Péral lui avait fait connaître Sélim, avait dû profiter largement de l'heureuse chance de l'écurie Nuno. Mais on ne savait rien de ses opérations. Il se montrait fort mystérieux, et, s'il jouait, avait des hommes à lui qui prenaient ses ordres, de façon à ce qu'il ne parût jamais. Agé de trente-cinq ans, très grand, le teint coloré d'un Anglais, la barbe en éventail sur la poitrine, des épaules à porter un bœuf, c'était un très bel homme. Il avait été mêlé à une fâcheuse affaire quelques an-
nées auparavant au Petit-Cercle. Les valets de pied, en rangeant un soir la table de quinze, avaient découvert des jeux dont les figures et les as étaient marqués d'un signe presque imperceptible : un point de gomme arabique, placé sur la piqûre, permettait, au toucher, de reconnaître les cartes. Le comité informé s'était livré à une enquête. Un garçon de jeu avait été arrêté, et cinq ou six membres du club s'étaient vu fortement soupçonnés, sans qu'aucune preuve matérielle eût été relevée contre eux. Hubert de Brucken était du nombre. Un prince italien, dans les six mois qui avaient suivi, s'était brûlé la cervelle; un jeune baron très connu s'était expatrié. Quant à Hubert, il s'était battu deux fois en duel avec des collègues qui avaient manqué de cordialité, et les avait si grièvement blessés que toute froideur avait disparu des relations que chacun entretenait avec lui. Il est juste de dire qu'il avait été énergiquement soutenu par ses amis, qui étaient nombreux et bruyants, par ses parents, qui étaient fort respectables et très influents. Sa situation mondaine était donc restée intacte, et s'il avait eu de la fortune, chacun se fût montré sensible à sa sympathie.
Quand il avait rencontré Nuno, il était à la côte. Six mois après, il était remis à flot, et voguait, du vent plein sa voile. 11 avait, dès le premier jour, témoigné à Esther beaucoup d'égards, et s'était conduit vis-à-vis d'elle avec tact. C'était une respectueuse familiarité, une sorte de camaraderie courtoise, bon enfant, et modérée, cependant, avec un goût parfait. La jeune
fille ne le trouvait pas déplaisant, ot, voyant son père si engoué de lui, avait fait gracieux visage à ce nouveau favori. Mais à compter du jour où elle eut surpris les liens qui attachaient Nuîïo ùTVIanuela, tout ce que la jolie Portugaise avait recommandé, patronné, devint suspect, et le comte Hubert fut mis à l'index. 11 ne parut pas s'en rendre compte et continua à se montrer prévenant, pour la jeune fille, comme si rien n'eût modifié les sentiments qu'elle avait pour lui. Du reste, on eût dit que c'était une tactique concertée avec Mmc del Péral, car elle avait vis-à-vis d'Esther l'attitude que M. de Brucken avait lui-même. Us s'étaient entendus, sans doute. Et cet ensemble de conduite, cette unité de vues, cette complicité dans l'accaparement d'un homme riche, ouvraient sur leur caractère et sur leurs sentiments des jours tellement fâcheux que, si Esther avait eu assez d'expérience pour juger les choses et pénétrer les gens, elle eût conçu une bien plus grave défiance.
En même temps que Brucken redoublait de soins auprès de Nuno, Manuel a entourait Esther d'une plus chaude tendresse. Elle ne pouvait pas douter qu'une indiscrétion n'eût mis son amie au fait de ses relations avec Sélim, mais elle feignait de ne point s'apercevoir du changement survenu dans l'attitude de la jeune fille. Elle se fit plus câline, plus douce, à ce point qu'Esther, malgré ses préventions, avait de la peine à résister à l'entraînement. On eût dit que la jolie Portugaise s'était donné pour tâche de dominer le père et de subjuguer la fille. Elle avait dû prévenir
iS LES BATAILLES DE LA VIE.
Sélim de l'importante modification des sentiments d'Esther, car le père eut pendant quelques semaines des attitudes de chien battu qui navraient sa fille. Il avait l'air de lui demander pardon du souci qu'il lui causait et d'implorer de l'indulgence pour ses faiblesses. Il avait une façon de l'embrasser plus passionnée qu'autrefois, où Esther devinait des remords, des inquiétudes et un désir immense d'apaisement. Quand Manuela était chez lui, en présence de sa fille, et que celle-ci répondait froidement aux avances de son amie, Nuîïo était si visiblement malheureux qu'Esther avait pitié de lui, se reprochait d'être dure, mauvaise, et s'efforçait de faire meilleur accueil à la Portugaise. Alors le visage de Sélim s'illuminait; il regardait sa fille avec des yeux pleins de reconnaissance; il avait l'air de lui dire : « Oui, tu es mécontente, et tu ne te montres si gentille que par affection pour moi ; mais si tu savais comme je t'en sais gré, et comme je te trouve une tendre, douce et chère enfant! » Esther poussait un soupir, et, moitié honteuse de ses concessions, qu'elle jugeait misérables, moitié contente d'avoir donné un peu de joie à son père, qu'elle condamnait d'être si faible, elle allait auprès de MIle Faverger se retremper dans la tranquille, saine et indulgente innocence. Indulgente, certes, car l'excellente femme n'avait pas tardé à se rendre compte du trouble de son élève, en avait deviné les causes, et un jour que, dans une heure d'abandon désolé, Esther lui confiait sa peine, au lieu de la pousser à la révolte, elle l'avait encouragée à supporter l'épreuve avec patience.
— Votre père, mon enfant, avait-elle dit, a droit à votre respect quand même, et c'est mal agir que de le juger. Plus vous verrez le monde, et plus vous acquerrez la certitude qu'il faut savoir fermer les yeux sur les excès auxquels on ne peut porter remède. C'est un grand malheur pour vous de voir votre confiance trahie par une personne pour qui vous aviez de l'amitié. J'avoue que je me suis trompée autant que vous sur son compte... Mais, dans l'état actuel des choses, que pouvez-vous souhaiter? Que votre père régularise la situation et épouse Mme del Péral?
A ces mots, un embarras extrême se peignit sur le visage d'Esther. Elle rougit, et ses regards se détournèrent de ceux de Mlle Faverger. Comme elle gardait le silence, l'institutrice reprit :
— Préfèreriez-vous donc que leurs relations se continuassent ainsi?
— A vous dire le vrai, répondit enfin la jeune fille avec effort, il me serait très pénible de voir Manuela occuper, dans cette maison, la place de ma mère... Je sais qu'il est très immoral qu'une telle liaison se continue sous mes yeux, et cependant la pensée d'avoir à subir ici l'autorité de Mne del Péral m'est tellement insupportable que je voudrais n'avoir pas à faire un choix. Ce n'est pas que le ressentiment m'emporte contre Manuela. Avant de savoir ce qu'elle a fait, on m'aurait parlé d'un mariage entre elle et mon père, que cette idée m'eût été tout aussi pénible... Cependant vous avez raison, et cette solution est la plus convenable.
— Gomment l'amener?
— Il est impossible que l'initiative vienne de moi... Le sujet serait trop délicat à aborder. Mon père, seul, peut prendre une décision. Mais il ne décidera rien sans me consulter...
— Groyez-vous qu'il ait formé un tel projet?
— Lui, je n'en sais rien, mais elle, assurément. C'est une ambitieuse, et il lui reste peu de fortune...
— Laissons donc alors les événements marcher d'eux-mêmes. Vous interviendrez, quand l'occasion se présentera, et pour le bien de tout le monde.
Les événements avaient suivi leur cours naturel, mais aucune modification ne s'était produite dans la situation. Après la semaine des courses, Nuno, dont l'écurie avait été particulièrement brillante, s'était mis en route pour Paris et avait passé une semaine à mettre à jour les affaires de sa maison. Puis il s'était installé à la Gbevrolière, dont il étrennait la chasse avec quelques fusils de choix. Voilà pourquoi, marchant lentement dans l'allée bordée de buis du parterre à la française, Esther était triste. Au lointain, pétillaient, de temps en temps, des coups de feu, comme si on eût fait la petite guerre. La jeune fille les écoutait distraitement. Elle revenait vers le château, lorsqu'une fenêtre de l'entresol s'ouvrit, et Mlle Faverger parut.
— Eh bien! Esther, vous entendez, dit-elle, le bruit que font nos chasseurs... Je pense que votre père sera content ce soir... Tout a l'air d'aller à son gré...
— Est-ce que vous restez chez vous, ma bonne
Faverger? dit la jeune fille, sans répondre à ce que lui disait son institutrice.
— Non, je descends. Attendez-moi là... Et comme nous y a engagées votre père, nous ferons avec le panier un tour dans le parc, du côté de la plaine...
- Si cela vous est agréable... Mais vous savez que je ne connais pas très bien les routes, et pas du tout les limites...
— Peu importe ! Si nous nous égarons, nous demanderons notre chemin...
— Vous n'ignorez pas que nous avons des voisins assez mal disposés...
— Que voulez-vous qu'ils disent à deux femmes? Est-ce que vous devenez peureuse?
— Non pas. Venez donc, et ayez la complaisance de prendre mon chapeau, dans ma chambre; moi je vais aux écuries donner ordre qu'on attelle.
Le château de la Chevrolière, situé dans le département de Seine-et-Marne, à huit lieues de Paris, à une demi-heure de la station de Lagny, entre Thorigny et Annet, est une belle construction de l'époque Louis XIII, placée sur une hauteur d'où elle domine les rives de la Marne et les coteaux de Lesche. Un parc de cent hectares, célèbre par ses admirables futaies, l'entoure, percé de larges avenues qui toutes aboutissent à un rond-point orné d'une table de granit nommé le « carrefour du Grand-Veneur ». Une petite rivière, qui descend d'un étang caché au milieu des bois, traverse la propriété et va se jeter dans la Marne, devant Chalifert. Donnée par Charles IX, après la Saint-Barthélémy, au marquis Hervé de Pont-Croix, qui s'était distingué par son zèle dans cette sanglante nuit, la terre de la Chevrolière est restée, depuis cette époque, dans la famille du terrible égorgeur des huguenots. Renversé à coups de canon, mis à sac par les lansquenets de Mayenne, à la suite d'un engagement avec les trou-
pes du Béarnais, pondant le siège de Paris, le château a été réédifié sur les plans de Jacques Debrosses, le célèbre architecte qui a construit le Luxembourg. Pillé pendant la Révolution, lorsque le marquis de Pont- Ci "i\ eut émigré, il a conservé cependant d'assez beaux vestiges de sa splendeur passée. Les cheminées de marbre sculpté du salon d'honneur et de la salle à manger ont été restaurées, les admirables panneaux, représentant des chasses, que des sauvages avaient tailladés à coups de sabre, ont eu leurs blessures pansées par des mains habiles. Les boiseries brûlées en partie, les plafonds troués de balles ont été refaits intelligemment. Tel qu'il se présente aujourd'hui, avec son mobilier ancien soigneusement reconstitué, il compte parmi les plus belles résidences des environs de Paris.
Jusqu'en 1887, le domaine était resté dans la famille de Pont-Croix. Le dernier marquis, Clément, avait dû s'en défaire à la suite du krack de l'Union, dans lequel la plus grande partie de sa fortune avait été engloutie. La liquidation désastreuse avait mis le jeune homme à la merci des marchands de biens, et, pour éviter une vente judiciaire qui eût été plus avantageuse, mais qui répugnait à sa fierté, M. de Pont-Croix avait donné pour onze cent mille francs, payés comptant, le château, le parc, quatre cent cinquante hectares de terres et bois, ne se réservant qu'une infime portion de cette propriété où il était né, où il avait vécu, et qu'il aimait. Cette portion, un lopin de quarante hectares attenant à l'ancien pavillon de la ré-
gie, nommé la Commanderie, s'étendait au bord de la Marne. C'était une espèce de lande, semée de petits bouquets d'arbres, bouleaux et sapins. Une berbe jaune, des genêts et des joncs pouvaient seuls pousser sur le terrain calcaire, toujours sec et chaud. Comme culture, c'était la plus mauvaise partie du domaine; comme chasse, c'était la meilleure. C'est pourquoi le marquis Clément l'avait gardée. Le pavillon, bâti en briques avec des chaînes de pierre aux angles, avait bonne façon encadré dans une hêtraie séculaire. Il était séparé de la propriété par une route, et touchait presque au village de Précigny. Une résidence charmante, simple, n'entraînant à aucuns frais, à l'abri des regards curieux; une garenne toujours abondamment pourvue de gibier, et la rivière au pied offrant ses berges grasses, plantées de saules, sous lesquels le bateau de pêche était à l'ombre.
C'était là que depuis sa ruine le marquis vivait, loin du monde, choyé par une vieille bonne qui l'avait élevé, et qui faisait merveilleusement la cuisine, et servi par un unique valet, factotum précieux qui savait frotter les appartements, panser les chevaux, cultiver le potager, dresser les chiens, poser les verveux, et au besoin tirer un lièvre à l'affût, quand monsieur n'était pas là, et que Mlle Constance avait résolu de faire un pâté. Très gai, très coureur, un peu braconnier, mais dévoué à son maître jusqu'à la mort, Célestin était le parfait modèle du serviteur à tout faire, débrouillard et hardi, qui, dans l'ordre civil, répond au zouave, dans l'ordre militaire. Passer de
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deux cent mille livres de rente à une somme qui n'excédait pas huit cents francs par mois, n'avoir pour tout luxe que les débris de son élégance passée, telle était la situation que, du jour au lendemain, le jeune M. de Pont-Croix avait dû affronter. Il s'y était résigné en galant homme et en homme d'esprit. Avec son petit revenu il aurait pu rester à Paris, se loger dans un petit appartement, et vivre de la vie du cercle. Cette gueuserie dorée lui répugna. Il donna sa démission du Jockey, de la rue Royale et de l'Union, avertit fièrement ses amis qu'il allait s'enterrer dans la banlieue, et que ceux qui voudraient le visiter seraient les bien reçus. Puis, emportant de quoi meubler élégamment sa bicoque, emmenant deux excellents chevaux, un pour la selle, l'autre pour la voiture, il s'installa à la Commanderie, avec sa cuisinière et son valet, décidé à prendre philosophiquement le temps ainsi qu'il venait.
Dès les premiers jours, il avait commencé à vivre comme il fallait pour ne pas mourir d'ennui dans ce désert : il avait sorti de la boîte une paire d'excellents fusils, avec lesquels il avait tué plus de pigeons qu'il ne lui restait de livres de rente, et s'était mis à chasser du malin jusqu'au soir. Ses quarante hectares, il le savait bien quand il les avait gardés, étaient Encadrés dans la chasse de la Chevrolière, et le gibier, a;liié par le sol sec et par les genêts, avait une propension à se porter vers la Commanderie. Aussitôt qu'il pleuvait, tous les lièvres venaient se gîter en bordure sur les pierrailles, sous les meurgés, dans les
buissons d'épines noires; les faisans gagnaient les oseraies de la Grande mare, où, en tout temps, ils trouvaient des mouches; toujours, dans les grandes bruyères, il y avait un ou deux chevreuils à tirer. Et Clément ne les ménageait point : rarement il manquait sa pièce, plume ou poil.
Ce redoutable chasseur, qui ne rentrait jamais le carnier vide, mangeait peu de gibier, et encore était-ce pour ne pas désobliger Mlle Constance, quand elle avait concoctionné quelque salmis digne d'un évêque, ou élaboré un pâté à la croûte irréprochable. De tout ce qu'il tuait, il nourrissait le village de Précigny, duquel la Commanderie dépendait, et faisait des cadeaux aux fermiers et petits propriétaires sur le terrain desquels il passait librement. Quant à son curé, il avait la délicate attention de l'approvisionner de poissons tous les vendredis, ce à quoi le digne homme était fort sensible. Les gens du pays, qui avaient connu M. de Pont- Croix tout petit, et l'appelaient, avec une respectueuse familiarité, M. Clément, trouvaient intéressante la pauvreté de ce gentilhomme qui vivait en rural au milieu d'eux. Ils lui avaient offert de le nommer maire, et très certainement ils l'auraient poussé au Conseil général. Mais Pont-Croix, qui avait renoncé à ses ambitions mondaines, n'entendait pas les remplacer par des visées électorales. Il n'était même pas conseiller municipal, et passait son temps soit à battre les champs et les bois, en compagnie de sa chienne Mêla, une charmante épagneule blanche et noire, qui n'avait point sa pareille dans un département que
parcourent les meilleurs chasseurs de France, ou bien à pécher dans son bateau, conduit par le fidèle Célestin, qui excellait à tendre une ligne à carpe ou à découvrir les trous à barbillons.
Quand le temps devenait mauvais, ou quand la vie en plein air l'avait lassé, il se cantonnait dans un atelier qu'il avait aménagé au second étage de son pavillon, et faisait de la peinture. Il ne s'ennuyait pas. Il acceptait des invitations dans les châteaux des environs, car il n'était point aigri par le malheur, et montrait volontiers sa belle et gracieuse figure halée par le vent et le soleil. Il portait aux maîtresses de maison, pour reconnaître leurs politesses, des bouquets d'orchidées, célèbres dans le département, que Célestin cultivait avec un art particulier, dans une toute petite serre, et, au jour de l'an, il envoyait à ses belles et fidèles amies de superbes paniers de bonbons. Il avait gardé de sa vie passée l'habitude de ne pas accepter une politesse sans la rendre. Et ses pralines et ses chocolats étaient reçus avec attendrissement, parce qu'on savait combien était rare chez lui l'argent que ces futilités avaient coûté.
Néanmoins il avait toujours grande mine, et quand il passait dans son phaéton, sur la route, arec Célestin en livrée derrière lui, on ne l'aurait pas pris pour un pauvre diable. Il avait trente-trois ans; sa taille n'était pas très élevée, mais fort bien prise. Passionné pour tous les exercices du corps : grand tireur d'armes, excellant à la paume, remarquable au polo, et ramant, pendant des heures, au soleil, sans faiblir, il
s'était fait ainsi des muscles de fer. Il avait pendant dix ans conduit tous les cotillons du grande monde, et on se souvient encore de ce bal travesti chez la princesse de Faucigny où il avait paru sous le costume de Roméo, avec ses armes brodées sur la cuisse gauche de son maillot gris, le corps serré dans un pourpoint de velours de Gênes vieux rose, une perruque blonde flottant sur les épaules, et avec ses yeux noirs, sa barbe blonde, un peu floconneuse, mâle et beau comme dut l'être l'époux de Juliette.
Il était toujours beau, mais il était un peu plus grave. La douceur des traits s'était effacée. On voyait qu'il avait souffert. Généralement on le trouvait mieux. Les femmes raffolaient de ce Pont-Croix virilisé par le malheur. S'il avait voulu, il aurait pu se consoler de sa ruine par d'étonnantes bonnes fortunes, ou épouser une tille extrêmement riche. Mais il était rebelle au mariage. Sa tante, dont il n'était malheureusement pas l'héritier, la comtesse de Prameillan, lui avait trouvé une Américaine fabuleusement dotée, contrairement à l'habitude de ces jeunes misses, qui n'ont jamais de grande fortune qu'à la mort de leurs parents. Il avait repoussé la proposition et n'avait même pas voulu voir la candidate. Au château d'IIermières, l'année précédente, pendant le dîner et la soirée qui suivirent une chasse où il avait tué, pour sa part, deux cents pièces, il avait produit sur la ravissante baronne de Sauveranges, veuve sans enfants et toute jeune, une impression tellement vive, par sa bonne humeur et sa grâce, qu'elle avait remué ciel et terre
pour tâcher de le faire attirer à Paris par des amis, afin de le revoir. 11 s'était refusé à rentrer dans sa bonne ville.
— Tu ne veux pourtant pas y revenir à la tète d'une armée, et la livrer aux horreurs du pillage pour te venger de t'y être laissé plumer? lui avait dit son cousin, le baron de Préfont. Pourquoi boudes-tu les gens, et repousses-tu les occasions?
— Je ne boude pas les gens, avait répondu Clément, puisque je vais cheztoi, à Quincy, tous les ans au moins trois fois, pour te tirer tes chevreuils, et je ne repousse pas les occasions, puisque cette aimable petite baronne de Sauveranges a eu le loisir de causer etde danser avec moi, quoique j'eusse, ce soir-là, six lieues dans les mollets, ayant conduit tout le temps l'aile marchante. . Mais si je suis obligé d'aller chez vous pour vous tuer votre gibier et en plus épouser vos invitées, c'est beaucoup demander à un pauvre homme.
— Elle ne te plaît pas, alors?
— Mais non, elle ne me plaît pas. Elle a cent mille francs de rente. Tu voudrais que moi, Clément de Pont- Croix, qui m'en suis fait croquer deux cents, comme un uigaud, la clique de la Bourse, j'essayasse de me refaire, si mesquinement, par un mariage? Et avec une veuve, encore! Pourquoi pas une vieille fille?
— Alors il n'y a rien espérer de toi?
— Rien du tout. Je suis très heureux. Je vis en été avec mes anciens amis, comme si rien ne m'était arrivé de fâcheux. Les maîtres ne me traitent pas du tout en décavé, et les domestiques ont encore des égards.
En hiver, je mène l'existence la plus active : j'évite la chaleur mortelle des cercles, l'ennui affreux des premières, et la monotonie somnifère des dîners à grand tralala. Le soir, quand il a plu toute la journée, je médite sur le sens de la vie, et je trouve que les écrivains pessimistes sont de purs crétins, car l'existence, même après les revers que j'ai suhis, est pleine de bonnes heures. Je me couche avec les poules, et je me lève avec les coqs, je n'ai pas une minute le temps de m'ennuyer, et quand j'ai abattu une douzaine de lapins, panachée d'un gros lièvre et d'une paire de faisans, je m'estime aussi satisfait que si j'avais eu la grande série au baccarat. Et le lendemain je n'ai pas mal à la tète. Ainsi, toi et les autres, ne me tourmentez pas. Laissez-moi jouir en paix de ma liberté : je l'aime et je ne lui ferai pas de traits pour une veuve !
Il était sincère en parlant ainsi : il se jugeait heureux. Ce qui contribuait à son bonheur, dans une large mesure, c'est que la Chevroliôre ne trouvait pas d'acquéreur. Labande noire, qui avait fait une bonne affaire en achetant, voulait en faire une meilleure encore en revendant, et ses prétentions étaient énormes. Au lieu de morceler la propriété et de la détailler, par petits lots, aux riverains, elle avait arrondi le domaine d'une ferme de cent hectares et de soixante hectares de bois, et constitué ainsi une terre vraiment princière. Le prix demandé montait à deux millions cinq cent mille francs, et ne paraissait pas trop exorbitant. Mais qui, dans ce temps d'amoindrissement des grandes fortunes
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patrimoniales, à l'heure où la noblesse, épuisée d'avoir voulu soutenir son train sans jamais augmenter ses ressources, est à peu près ruinée, qui pouvait acheter la Chevrolière? Un nabab étranger, quelque industriel fraîchement enrichi ou un brasseur de grandes affaires. Il n'était point facile à dénicher l'oiseau doré qui se laisserait tirer une plume de l'aile par ces estimables marchands de biens, et le château demeurait invendu. Mais les formes rapportaient trois pour cent, les coupes de bois s'adjugeaient facilement, et il n'y avait pas péril en la demeure.
Cependant Clément ne passait jamais devant les fenêtres de son ancienne habitation sans avoir un petit frisson joyeux au cœur, en voyant les persiennes closes el le château comme mort d'avoir perdu son seigneur. 11 en avait de la reconnaissance aux choses, et il aimait plus tendrement ces terres, ces bois, parcourus dès l'enfance, et semblant s'être affectionnés à lui au point de ne vouloir point plaire à un autre. Un soir de février qu'il rentrait de la chasse, à la brune, avec deux bécasses dans la poche de sa veste, en débouchant sur la route de Précigny, à l'orée d'un bois appartenant à la commune, sa chienne Meta, qui marchait devant lui, s'arrêta et donna deux voix. Clément regarda autour de lui, et ses yeux distinguèrent une forme noire accroupie auprès d'une cépée. Il devina un affûteur at tendant un lièvre à la sortie du taillis et s'avança pour voir à qui il avait affaire. A son approche, l'homme, qui avait aussi bonne vue que lui, se dressa, jeta son fusil en bandoulière sur son épaule, et marcha à tra-
vers un petit pré vers la route. Il était maintenant reconnaissable.
— Ah! c'est toi, Briffaut? dit le marquis. Je t'ai dérangé, mon garçon. La place est bonne...
— Vous ne m'avez pas dérangé, monsieur Clément, répondit le braconnier. Je vous entendais venir sur la route, j'avais reconnu votre pas ; si j'avais voulu ne pas être vu, je me serais mis à plat ventre...
— Est-ce que tu as quelque chose à me dire?
— Oui bien, quelque chose de conséquent et qui vous touche de près, et moi aussi, sauf votre respect... Tantôt, au marché de Lagny, le notaire de Chelles a annoncé que la Chevrolière était vendue.
Si maître de lui que fût Pont-Croix, il tressaillit à ce coup inattendu et, pendant un instant, il demeura silencieux, l'esprit troublé, comme sous la menace d'un grand malheur.
— Il paraîtrait, continua le braconnier, que les marchands de bien auraient mis la main sur un grand banquier de Paris qui leur donne leur prix... Voilà qui va changer diablement le pays. La chasse n'y sera plus aussi libre que par le passé; car vous, monsieur Clément, vous n'avez jamais tourmenté les braves garçons qui venaient tirer un coup de fusil sur vos limites. . . Et les gardes, depuis la vente du domaine, n'étaient pas très durs dans leur service. . . Bah ï on trouvera tout de môme de la plume et du poil, et la Commanderie sera toujours le garde -manger de la Chevrolière.
Un coup de sifflet se fit entendre à trois ou quatre cents mètres de la place où les deux hommes causaient.
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— Ah! c'est Rabasson qui m'appelle, dit Briffaut. 11 aura aperçu des faisans au brancher... Nous allons descendre les comètes.
— Tu chasses avec Rabasson? dit Pont-Croix en sortant avec effort de sa torpeur. Tu as tort, c'est un méchant drôle... Il ne braconne pas qu'au fusil, lui : il met des collets, et il est homme à faire un mauvais coup... Toi, tu es un bon garçon, tu t'es bien conduit pendant la guerre. Tu ne boudais pas... Je t'ai vu au feu quand nous étions dans la mobile... Et te voilà le compère d'un chenapan?...
— Je sais bien, monsieur Clément, répondit Briffaut en se grattant la tète avec embarras, ma mère m'a déjà répété tout ça... C'est vrai. Mais, vous savez, c'est difficile de se mettre à la manque... On vit porte à porto, on se rencontre... « Viens-tu?... » On a peur de faire la bégueule. On y va, et de fi 1 en aiguille, on est camaro...
— Tu n'as qu'à chasser seulement dans le jour, le communal est grand. ..Tu n'y rencontreras pas Rabasson, il ne travaille que le soleil couché.
— Oui, sans doute. Mais l'affût, voyez- vous, quand on a mordu à ça, on ne peut plus s'en passer... Il n'y a rien de pareil !... Entendre un lièvre ou un chevreuil qui vous arrive sous bois, qui s'arrête à la bordure, qui regarde avant de sauter au gagnage... l'ajuster là... puis le voir rouler sur l'herbe... C'est le plaisir le plus grand qu'il y ait au monde !
— Tu es un passionné !... Tu finiras de travers.
— Oh non! monsieur Clément. Moi, je ne lèverais pas
le petit doigt sur un homme, vous savez... Je ne sais tuer que le gibier !
Un autre coup de sifflet plus strident, comme impatienté, retentit sous bois. Briiïaut sauta le fossé, et retirant sa casquette :
— Bonsoir, monsieur Clément, voilà l'autre qui se lasse...
— Va te coucher, Briffaut, tu feras mieux...
Le braconnierdisparutdans l'obscurité grandissante, et Pont-Croix continua son chemin. Il ne marchait plus da même pas allègre. Un lourd fardeau s'était abattu sur lui, rompant le ressort de son énergie. Il allait, la tête penchée, dans un accablement douloureux. La Chevrolière vendue ! C'était le dernier lien qui le rattachait au passé, brutalement rompu. Tant que le château était demeuré vide, il n'avait pas eu le sentiment de sa dépossession absolue. Pour la première fois, en apprenant qu'un propriétaire unique dont on saurait le nom, qui ne serait pas impersonnel, comme la bande noire, s'installerait chez lui, il sentit au cœur un déchirement. Il lui sembla que c'était seulement à présent que la Chcvrolière ne lui appartenait plus.
Il dina mal, au grand émoi de MUo Constance, à qui les plats revinrent à peine touchés et qui interrogea anxieusement Célestin. Mais Pont-Croix n'avait pas prononcé une parole, et le fidèle serviteur ne put pas renseigner la cuisinière. Monsieur n'était pas malade, il paraissait seulement préoccupé. Clément passa la soirée à se promener dans son cabinet en fumant et en ressassant les idées les plus pénibles. Il se gour-
manda durement d'avoir commis cette folie de vouloir augmenter par la spéculation la fortune que son père lui avait laissée. Un Pont-Croix embarqué dans des négociations de Bourse, maniant des titres, tripotant des cours de valeurs, suivant la hausse et la baisse avec sollicitude, n'était-ce point pitié? Et tout cela pour aboutir à quoi? A la ruine. La belle campagne et intelligemment conduite! Des gens du monde vouloir lutter avec les gros bonnets de la finance!... Pouvaient-ils payer trop cher leur présomption?
Pendant un temps ils avaient cru triompher. Le syndicat des banquiers, qui luttait contre eux, dirigé par Sélim Nuîîo, les Oppenheimer, les Goldstein, avait un instant été en détresse. Mais ces gens-lù étaient trop riches, trop habiles, trop puissants pour qu'on pût triompher d'eux, et la dernière bataille avait assuré leur triomphe. Ils avaient rattrapé leurs pertes d'abord, et enfin recueilli les dépouilles de leurs adversaires. Les gens du monde étaient à plat, et les financiers s'arrondissaient avec orgueil. Les Oppenheimer avaient acheté, en bloc, l'écurie de courses du duc de Bligny, les Goldstein avaient repris le yacht à vapeur de Champ-Dieu, un bateau qui avait coûté dix-huit cent mille francs, sur chantier, en Angleterre, et qui était un exceptionnel marcheur. Quant à lui, Pont-Croix, il vivait dans la maison de son ancien régisseur, entre un valet de chambre-cocher et une cuisinière, et tout cela par sa faute. Ah ! il était bien placé pour adresser des remontrances à Briffaut sur sa conduite. N'avait-il pas eu de plus mauvaises fréquentations que lui, et la
société des courtiers, avec lesquels il travaillait la hausse, n'était-elle pas plus gangrenée, plus vicieuse, plus basse que celle des braconniers de profession? Un flot d'amertume lui monta au cœur, et il resta sans se coucher, marchant à grands pas, effrayant ses dévoués domestiques par cette veille inaccoutumée.
Le lendemain, il ne put y tenir, et voulant à tout prix savoir ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle, il se décida à aller chez le notaire qui l'avait répandue. 11 descendait, lorsque Gélestin s'avança vers lui, portant sur un plateau les lettres et les journaux. Pont- Croix prit Y Echo de la Brie, et l'ouvrit machinalement. A la première page, son nom lui sauta aux yeux, et il lut cet entrefilet : « Un millionnaire de plus en Seineet-Marne. Le domaine de la Ghevrolière, qui avait si longtemps appartenu à la famille de Pont-Croix, vient d'être acheté par M. Sélim Nuno, le financier bien connu. Ferrières, Armainvilfiers, la Chevrolière! Bientôt, si ces messieurs en ont la fantaisie, la route de Paris sera pavée en or. » Le journal tomba des mains de Clément, il fit quelques pas au hasard, puis s'assit. Auprès d'une fenêtre et resta à rêver profondément. Ainsi, non seulement la Clievrolière était vendue, mais encore elle était vendue à Nuno. Un caprice de la destinée faisait passer dans les mains du vainqueur les dépouilles du vaincu. Le triomphe du syndicat qui avait ruiné Pont-Croix s'accentuait plus brutalement encore par l'arrivée à la Chevrolière de celui qui avait conduit ostensiblement la campagne financière. Pour la première fois de sa vie, Clément, qui avait supporté
sa ruine d'un cœur ferme, se sentit un mouvement de haine. Il ne put se défendre de maudire celui qui prenait possession de son bien, et le payait de l'argent même qu'il lui avait arraché.
La pensée lui fut insupportable de voir paraître Nuno dans le pays. Il pensa à s'éloigner. Depuis longtemps il était sollicité par des parents de sa mère de les venir visiter en Ecosse. Du jour au lendemain, il fit ses malles, traversa Paris et débarqua à Glaseow. Il resta trois mois à pêcher la truite et le saumon dans les lacs, à courir les moors à la recherche des coqs de bruyère. Il tira quelques coups de fusils superbes, sortit de l'eau des monstres aux écailles d'argent, puis, un beau matin, la nostalgie de son petit coin de campagne, de sa rivière étroite, de son pavillon modeste, de ses serviteurs dévoués, le prit, et il partit comme il était venu, vivement regretté, longtemps inoublié, tant il avait montré de bonne grâce, d'entrain, d'adresse et de vigueur à tous ceux parmi lesquels il avait vécu. Rentré à la Commanderie, il trouva la Chevrolière habitée et le pays dans l'émerveillement du personnel nombreux , des voitures somptueuses, des livrées éclatantes, du luxe, enfin, qui du château commençait a déborder dans les environs, laissant sur tous les chemins une longue trace d'argent fastueusement dépensé. Clément poussa un soupir, se réinstalla, mais se fit plus solitaire, plus casanier, comme s'il avait à cœur de se dérober au spectacle du train princier que menait celui qui l'avait dépossédé.
Roulant moelleusement sur le sol élastique des allées du bois, le panier attelé des deux poneys emportait Esther et MUe Faverger vers le rendez-vous de chasse. Le bruit des détonations guidait la jeune fille. Par moment, c'était, par-dessus les taillis, comme un roulement de feux de peloton qui parvenait aux oreilles des promeneuses. La jeune fille ne poussait pas son attelage; elle n'était pas pressée d'arriver. Et la course qu'elle faisait, au travers de cette futaie pleine d'ombre, de fraîcheur et de silence, en compagnie de son institutrice, était le plus grand plaisir qu'elle dût avoir dans la journée. Elle le savait bien, et laissait flotter les guides sur le dos de ses petits chevaux, qui, tourmentés par les mouches, se fouettaient les flancs de leurs crins, encensaient de la tête, agitant la queue de renard suspendue à leur frontail. Sur le siège de derrière, un valet de pied impassible se croisait les bras.
La voiture avait dépassé le carrefour de la Table, et
suivait une tranchée verte, droite, bordée d'arbres magnifiques d'où partaient en caquetant, pour aller se repercher cent mètres plus loin, des pies au vol tremblotant. De temps en temps, au croisement des layons, un chevreuil ou un lièvre, arrêté curieusement, sautait dans le gaulis, montrant dans un bond effrayé le pelage argenté de ses flancs. Au bout de la route, Esther, toujours guidée par le bruit des coups de fusil qui se rapprochait sensiblement, arriva à un pont de pierre, en dos d'âne, qui enjambait de son arche unique la petite rivière coulant claire et fraîche sous les branches. Le pont franchise chemin tourna, pendant une centaine de pas, puis apparut, le coupant, une barrière brune. Le valet de pied sauta à terre et se mit en devoir de faire virer la poutre qui barrait toute la largeur de la voie carrossable, mais elle était fixée dans une mortaise de fer, et résistait à ses efforts.
— Il y a sans doute une manière de tirer ou de pousser, pour ouvrir cette barrière, et nous ne la connaissons pas, dit Mlle Nuno. Je ne me suis jamais aventurée jusqu'ici.
— Mais, ma chère enfant, insinua Mlle Faverger, êtes-vous sûre, au delà de cette poutre, d'être encore chez vous?
— Je n'eu sais absolument rien...
— Si Mademoiselle veut me permettre, dit le valet de pied, je crois que nous sommes sur le chemin de Précigny par la Commanderie... C'est ce qui était écrit sur une plaque, près du carrefour que nous avons traversé tout à l'heure... Du reste, voici un homme qui
vient par le sentier; il va sans doute pouvoir nous renseigner...
Un homme venait en effet par un faux-fuyant, à travers la taille. Il s'avançait lourdement chargé de filets qui pendaient sur son épaule, assez pauvrement vêtu d'une veste de toile marron. Un grand chapeau de paille, rougi par la pluie et le soleil, abritait son front penché et empêchait de distinguer ses traits. Sans paraître se soucier des promeneurs arrêtés devant la barrière, il sauta légèrement un fossé, et s'engagea dans la route qui restait fermée à la voiture.
— Eh! l'ami, cria le valet de pied, attendez un instant, s'il vous plaît...
Il se retourna, avec un mouvement de fierté blessée, regarda silencieusement celui qui l'interpellait, eut un ironique sourire, puis, laissant tomber à terre ses filets, il s'approcha.
— Monsieur, dit Esther de sa voix grave, nous sommes bien embarrassées. Sans doute vous connaissez le pays : seriez-vous assez bon pour nous dire où nous sommes et par où il faut que nous passions?
L'homme mit le chapeau à la main, découvrant un visage hâlé, couronné de cheveux taillés très courts, encadré d'une barbe blonde, éclairé par des yeux superbes, et qui n'était assurément point celui d'un manant. Il sourit, montrant entre ses lèvres fines des dents blanches, et répondit :
— Vous êtes, mademoiselle, à la limite des terres de Monsieur votre père et de la Commanderie.. Où souhaitez-vous aller?
— Je voudrais aller retrouver les chasseurs dont nous entendons en ce moment les coups de fusil, et qui doivent se rendre à la Croix-de-Pierre...
Le front du pêcheur se rembrunit; il écouta un instant les bruits que la brise apportait par-dessus les grands bois, et d'une voix âpre :
— Oui, en ce moment ils sont dans les vingt-quatre arpents, et marchent sur Précigny...
Il baissa le ton, et avec une grande politesse :
— Mademoiselle, il faut que vous traversiez la Commanderie... Cela vous évitera de remonter jusqu'à la Table... Je vais vous montrer comment on ouvre la barrière... Il y a un secret, pour empêcher les marchands de bois de circuler à leur fantaisie et de défoncer les avenues...
Il appuya sur une cheville de fer, et la poutre, sortant de sa mortaise, tourna lentement sur ses gonds.
— Quand vous voudrez passer par là, mademoiselle, ajouta-t-il avec un sourire, voilà de quelle façon il faudra vous y prendre.
— Mais le propriétaire ne s'en plaindra-t-il pas?
— Le propriétaire a toujours fait tout ce qu'il a pu pour ne point déplaire à une femme.
— C'est un bon voisin. Comment s'appelle-t-il?
— Le marquis de Pont-Croix.
— L'ancien propriétaire de la Chevrolière?
— Oui, mademoiselle.
Il s'inclina légèrement, rechargea ses filets sur son épaule, et, sans ajouter une parole, il continua sa route. Par la barrière ouverte, Esther fil passer sa voiture, le
valet de pied replaça la poutre, remonta sur le siège, et les chevaux repartirent. Au bout d'un instant, Mlle Nuno rompit le silence, et, se tournant vers le domestique :
— Est-ce que vous savez comment est le marquis de Pont-Croix?
— Non, mademoiselle, je ne l'ai jamais aperçu et n'en ai entendu parler qu'à l'office...
— Dit-on que ce soit un homme jeune ?
— Oui, mademoiselle... oh! un fameux chasseur, paraît-il, et un cavalier de premier ordre.
— Que pensez-vous donc, ma chère? demanda M1Ie Faverger.
— J'ai le soupçon, dit Esther, que c'est le marquis que nous venons de rencontrer.
— Cet homme si négligé, et chargé de filets?...
— Oui, ma bonne Faverger... Vous m'avez enseigné que l'habit ne fait pas Le moine...
— Sans doute, mais l'habit était par trop misérable.
— Il revenait de la pêche... N'avez-vous pas vu, l'autre jour, dans quel état était M. de Termont quand il a voulu nous montrer comment on lance l'épervier?... Toute la vase de l'étang couvrait ses épaules. En tous cas, ce pêcheur n'est pas un paysan, il a trop bonne façon...
— Je ne l'ai pas regardé...
- Quand il a écouté la fusillade de nos chasseurs, son visage s'est contracté, et c'est avec amertume qu'il a dit : « Ils sont dans les vingt-quatre arpents. » On
sentait dans son accent le regret du propriétaire dépossédé... On le dit pauvre...
— Ruiné par le krack.
Esther étouffa un soupir. Ce krack qui avait ruiné tant de gens avait encore augmenté la fortune de son père. Elle se rappelait les éclats de sa joie quand la catastrophe finale avait abattu les spéculateurs à la hausse. Après tant d'inquiétudes, il exultait. Pont- Croix était de ceux qui avaient dû se dépouiller de toute leur fortune pour acquitter leurs différences. Et c'était justement dans le domaine patrimonial du gentilhomme que Nuno étalait l'orgueil de sa richesse. La cœur délicat d'Esther eut la perception très nette de l'animosité sourde que le marquis nourrissait contre Nuno. Elle pensa qu'à moins d'être un ange de résignation et de douceur, le jeune homme devait avoir horreur de celui qui se carrait à sa place. Elle eut honte de se voir si riche, quand l'ancien maître de la Chevrolière était si dépourvu. Bercée par le trot cadencé de ses poneys, elle rêvait, et le visage énergique et fier de Clément repassait devant ses yeux, car il lui plaisait que ce fût lui qu'elle venait de rencontrer. Cette courtoisie, cette bonne grâce, qui faisaient oublier au jeune homme qui elle était, pour ne voir en elle qu'une femme envers laquelle il devait se montrer empressé et aimable, d'un autre eussent été ordinaires, mais de lui, n'avaient-elles pas une valeur et un prix tout particuliers? Elle en éprouvait un peu d'attendrissement et comme de la joie. Pour cette fille aux sentiments raffinés qui vivait dans un milieu
où triomphaient les appétits matériels, la découverte de cette àme qu'elle jugeait fière et souffrante était une satisfaction très vive. Et instinctivement ses sympathies allaient à cet inconnu.
Elle fut tirée de sa rêverie par l'entrée de sa voiture dans la clarté de la plaine. Elle sortait des hois obscurs et frais, et débouchait au milieu de champs tout blancs sous le soleil. Dans une immense pièce de trèfle, les chasseurs, à trois cents pas de la route, s'avançaient rangés sur une ligne, le centre formé par Nuho, Faucigny et Mme del Péral, un peu en arrière, les portecarniers entre chaque chasseur, et, sur les ailes, les gardes, qui marchaient de façon à déborder le gibier, à le maintenir devant les tireurs. A chaque instant, partaient, isolés ou en troupes, les perdreaux, déjà fatigués par plusieurs vols, et de petits bouquets de fumée bleue montaient dans le ciel, accompagnant la détonation sèche de la poudre de bois. Les quatre retrievers noirs méthodiquement ramassaient les pièces abattues, et la ligne continuait d'avancer lentement, faisant feu de tous ses fusils, dans une excitation de carnage. Sur la route, la voiture à gibier portait, suspendus à ses crocs de fer, les lièvres rouges, les perdrix grises, les faisans au poitrail doré, à la cravate blanche.
Esther, ravie du spectacle qu'offrait cette belle stratégie cynégétique, suivait du regard les péripéties de la chasse. A l'aile droite, un tireur vêtu de blanc tuait, à chaque coup, sa pièce. Devant lui, à tout moment un oiseau effarouché partait avec un cri strident; il faisait
quinze mètres, et, foudroyé par le plomb, tombait comme une pelote dans le trèfle rose. Le garde, qui se tenait à gauche, passait vivement le fusil de rechange, et prenait le fusil déchargé. Puis, un autre oiseau, quelquefois toute une compagnie, s'envolait : alors deux coups et deux victimes. Et tranquille, sans émotion apparente, sans parler, avec une régularité mécanique, le chasseur poursuivait sa marche en avant. Gomme Esther, dans une poussée d'enthousiasme, battait des mains, le valet de pied dit :
— C'est M. le comte de Brucken... Il ne manque jamais.
— Et Mrac del Péral? demanda M1Ie Faverger.
— Là au milieu, fit Esther, à côté de mon père... Tenez, elle lève son fusil, elle tire : elle a manqué. M. de Faucigny tire... c'est tombé...
— M. le Prince a appuyé le coup! murmura le valet de pied ; puis, plus haut : Si mademoiselle voulait descendre, la Croix, où a lieu le rendez-vous, n'est qu'à cent mètres d'ici... Peut-être serait-ce plus prudent, à cause des chevaux que les coups de fusil pourraient effrayer tout à l'heure...
— Eh bien ! ma bonne Faverger, laissons là le panier, et marchons.
Au bord du bois, à la hauteur de la ligne des chasseurs, les deux femmes suivirent un chemin bordé de thym et de lavande qui, au soleil, répandaient une suave odeur. Devant elles, à l'intersection de la route qui traversait la plaine, un groupe de gens s'agitait autour d'un fourgon, descendant des chaises, des pa-
niers, une table. C'étaient les domestiques préparant le lunch. Un gros lièvre, tiré par Sélim, et manqué, traçant dans les herbes un sillon, tant sa course était rapide, vint se jeter presque dans les jambes du cheval, fit un crochet, et, affolé par l'exclamation que poussèrent les valets, enfila à toutes jambes le chemin par lequel s'avançaient Esther et Mlle Faverger. Les oreilles ensanglantées, il arrivait droit sur elles, le nez contre terre, si vite qu'il semblait rouler. A trois pas des promeneuses, l'ombrelle, qu'Esther balançait pour le détourner, frappa sa vue, il s'arrêta brusquement, fit le gros dos, s'assit comme s'il ne savait plus par où se sauver. Ses yeux épouvantés parurent sortir de sa tête. Puis, d'un bond désespéré, il sauta dans le bois, où le bruit de sa fuite se perdit sous les brandies. Les chasseurs ayant achevé de battre leur couvert, rompaient leur ordre de marche, se réunissaient au bord de la pièce, causaient un instant, et, donnant leurs fusils aux gardes qui les accompagnaient, ils s'en venaient tranquillement, à petits pas, du côté du goûter. Le garde chef, son képi galonné à la main, marchait à côlé de Nuno, écoutant les instructions que celui-ci donnait pour la fin de la journée. Il hochait la tète, semblant ne pas partager la manière de voir de son maître. Comme les deux femmes arrivaient à portée de la voix, Sélim dit avec un geste d'insouciance :
— Après tout, faites comme vous voudrez, ou plutôt, priez M. de Brucken de vous tracer un plan... C'est lui qui, de nous tous, sait le mieux comment il faut manœuvrer
Le garde s'inclina avec un sourire mécontent et s'en fut du côté du familier de la maison. Nuno rejoignit sa fille.
— Eh bien! ma mignonne, tu t'es décidée à venir, tu es bien gentille!...
11 l'embrassa tendrement. Esther, de son mouchoir parfumé, lui essuya le front :
— Comme tu as chaud!... Au moins avez-vous bien réussi? La chasse est-elle belle?
— Superbe !
Il se tourna vers le garde qui le suivait portant une paire de Purdey, et dit :
— Combien avions-nous de pièces au dernier compte?
Le garde mit un fusil sous son bras, et, tirant de sa poche un calepin, il l'examina rapidement :
— Monsieur le Comte, à la halte de Charbonnière, nous avions deux cent dix-sept perdreaux, vingt et une cailles, trente faisans, vingt-deux lièvres et quatre divers...
— Qu'est-ce que ça veut dire : quatre divers? demanda Esther.
— Mon enfant, les divers ce sont les animaux tués qui ne sont pas du gibier... Ainsi Termont tire tout... Les divers doivent être de lui. Quels sont-ils?
— Monsieur le Comte, il y aune grive, deux ramiers et un geai... Le total était de deux cent quatre-vingtquatre pièces... La randonnée qu'on vient de faire a dû produire beaucoup. M. de Brucken a tué au moins trente perdreaux, pour sa part...
— Et moi, dit une voix claire, vous ne me citez pas pour mes exploits?
Mrae del Péral s'avançait, accompagnée de Burat et du prince de Faucigny.
— Vous, Comtesse, vous avez été admirable! dit l'avocat. Vous n'avez pas encore tiré sur les invités!
— Mais, est-ce que c'est mon habitude? répliqua gaîment la jeune femme. Je suis très prudente...
— J'aime mieux le croire que d'y aller voir. Du reste, si vous offrez du plomb à quelqu'un, aujourd'hui, votre devoir étroit est de choisir le patron. De plus, c'est, de nous tous, celui que vous manquerez le moins facilement!
Cette phrase à double entente amena un sourire sur les lèvres de Faucigny, mais causa un malaise extrême à Nuno et à Esther. La charmante Manuela pinça les lèvres, et d'un ton léger :
— Vous, Burat, c'est au tribunal que vous êtes dangereux. Vous avez une dialectique à percussion centrale et une éloquence choke-bored mortelles pour vos adversaires et au besoin pour vos clients.
— Diable! dit Burat, j'ai eu tort de marivauder avec vous... Excusez-moi, Comtesse...
— Vous savez, cher maître, reprit la jeune femme, qu'on n'a jamais de véritable prétention que pour ce qu'on fait médiocrement... Les hommes de lettres ont la rage de se faire passer pour peintres, et les peintres se piquent d'écrire des livres.
— Dans mon pays, ajouta Nuno, les gens du peuple disent : « N'essaie pas de traire ton cheval. »
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— Le bon La Fontaine chez nous, fit Burat, dit la même chose d'une façon plus poétique :
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec «race.
Et pourtant, comtesse, vous donnez un démenti à cette moralité, car vous êtes gracieuse, même quand vous forcez votre talent.
— Allons, voici une conclusion qui rachète un peu les duretés du commencement.
On arrivait au carrefour, où sous de grands sapins le lunch était préparé. Dans des mannes d'osier les provisions s'étalaient, et le vin de Champagne rafraîchissait dans des seaux à glace. Sur la table longue, supportée par des tréteaux légers et couverte d'une nappe brodée d'arabesques de couleur, des sandwiches, du filet à la gelée, de la volaille froide, les plus beaux fruits, étaient servis. Le thé chantait dans le samovar d'argent et le chocolat écumant fumait sur un réchaud. Les valets de pied, en demi-tenue, avec le pantalon et l'habit à l'anglaise, attendaient immobiles. Les chasseurs se placèrent, et Esther, par une affectueuse délicatesse, s'assit au bas bout de la table, à côté de M"" Faverger. Nuno, taciturne, comme toujours, regardait manger ses convives, en buvant sobrement une tasse de lait. Les bouchons sautaient, le vin pétillait dans les verres, les conversations devinrent promptement bruyantes. Au milieu Ju brouhaha des paroles, la voix rocailleuse de Sélim se fit entendre :
— Êtes-vous contents de cette première partie de la journée, messieurs?
— Mon cher, dit le petit baron Trésorier, j'estime que nous avons marché sur deux mille perdreaux. Pour ma part, j'ai brûlé plus décent vingt cartouches... Si votre garde a noté le nombre des coups tirés...
L'Anglais Strehley s'avança flegmatique, ôta son képi à galon doré et répondit avec un fort accent :
— Il a été compté treize cents coups. . . Mais il y avait des moments où il était impossible de compter juste... On peut estimer qu'il y a eu cent coups de plus...
— Et combien de pièces au tableau? demanda La Brède.
— Quatre cent douze pièces, fit le garde chef.
— Eh! dit Burat, cela fait un peu plus du quart des coups tirés. C'est assez gentillet pour une ouverture où il y a des mazettes...
— Qui donc ça? demanda Trésorier.
— Mais vous, cher ami, répliqua gravement l'avocat, moi, cet excellent Gaston...
— Certes, confirma en riant le beau Francfort, en égrenant d'une main nonchalante une grappe de raisin.
— Et enfin le plus mazette de tous, le triomphe de la mazette, la mazette grandiose : notre cher et vénéré patron.
— Il ne manquerait plus, cria du Tremblay, qu'il tuât son gibier lui-même! A quoi lui serviraient ses amis?
— Il a une chasse pour les autres, dit Burat, et belle parce qu'il a tout beau : un bel hôtel, un beau châ-
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teau, une belle loge à l'Opéra, une belle fortune, une belle héritière.
11 salua Estber amicalement de la tête, et, prenant son verre :
— Messieurs, à la santé de cet homme qui a de si belles choses!
Les coupes levées étineelèrent.
— Maintenant qu'on a parlé des mazettes, dit Trésorier, si on parlait un peu des grands fusils?
— Eb bien! mais ils sont cinq, dit Burat, notre ami Termont en tête. Jacques, combien avez-vous de pièces?
Termonttira de sa poche son compteur, et, l'examinant, il répondit :
— Cent vingt-deux.
— Et combien de cartouches?
— Je ne sais pas... Demandez à mon garde... Peutêtre cent cinquante... Et j'ai fait des coups de longueur...
— Il n'est pas comme lord Welsey, dit La Brède, il n'enterre pas ses cartouches tirées pour qu'on ne sache pas quelle est sa moyenne...
Nuno, se tournant alors vers Brucken, lui dit d'un air soucieux :
— Slrehley vous a parlé de ce qui nous attend dans la portion de la chasse que nous n'avons pas encore battue?
— Oui, dit le jeune homme. Il paraît que les paysans qui possèdent des enclaves ont mis des écriteaux avec défense de passer... Ils veulent nous empêcher de marcher tout droit... Eb bien! nous manœuvrerons.
— C'est que c'est très morcelé...
— Pourquoi les propriétaires vous sont-ils hostiles? demanda Trésorier. Moi, dans l'Oise, j'ai loué ce qu'on a voulu, et au prix qu'on a voulu, pour avoir la paix.
— J'ai bien essayé de louer, mais inutilement. Ici, dit Nuno, il y a autre chose que la rapacité des paysans... L'ancien maître du domaine est derrière ces gens-là, et leur monte la tête contre moi...
— Qui ça? Pont-Croix? s'écria Faucigny. C'est impossible ! Un si galant homme !
A ce nom Manuela et le comte Hubert échangèrent un regard, aussitôt détourné. Une légère rougeur monta au visage de la Portugaise, et Esther instinctivement baissa les yeux.
— Connaissez -vous bien Pont-Croix? demanda M. de Brucken au prince. Il y a deux opinions sur le marquis : celle des gens qui ne voient en lui que le brillant cavalier, le fin tireur, l'homme du monde accompli, et celle des gens qui, le pénétrant plus intimement, ont pu se rendre compte de son orgueil, de sa suffisance, de son inégalité d'humeur...
— Eh mais! Comme vous y allez! s'écria Burat. Voilà un homme proprement accommodé!
— Il a de nombreux amis et très iidèles, dit Termont.
— Vous le défendez Jacques?... ricana Brucken. Confraternité de tir 1
— Messieurs, il m'a battu plus d'une fois. Je pourrais lui en vouloir.
— Il a aussi des détracteurs passionnés, ajouta Gaston Francfort.
— Tous les hommes de valeur en ont, dit Trésorier.
— Un exemple, fit le prince. Voyez ce qui se passe, dans un cercle, aux élections pour le renouvellement du comité. Tous les membres qui, à un titre quelconque, s'occupent de quelque chose, rendent des services, ou possèdent une grande notoriété, ont moins de suffrages que ceux de leurs collègues dont l'insuffisance et l'obscurité n'offusquent personne. C'est bien symptomatique, cela!
— Quand Pont-Croix serait un peu aigri, dit La Brède, qu'y aurait-il là d'extraordinaire?
— 11 a été fort maltraité par la fortune.
— lia joué à la Bourse, comme un fou.
— Pourquoi jouer à la Bourse quand on a deux cent mille francs de rente?
— Demandez-le au patron?
— Lui, c'est bien différent. C'est sa profession. Il peut dire, parodiant Louis XIV : « La Bourse, c'est moi ! »
— Alors Pont-Croix exciterait les paysans contre Sélim?
— Ce serait d'un goût déplorable !
— C'est inadmissible !
— Enfin, que ce soit poussés par lui ou non, aujourd'hui, fit Brucken, nous allons avoir affaire à une collection de borduriers qui attendent, sous des pommiers, que nous leur poussions du gibier. Si vous le
voulez bien, Termont et moi, nous suivrons la limite, longerons les pièces interdites, et tout ce qui passera, nous l'abattrons. Il faut montrer à ces gaillards-là de quel bois nous nous chauffons. Après, ils n'y reviendront plus... Ils verront que ce n'est pas la peine.
— C'est entendu, dit I\uno. Faites à votre idée. Esther, s'adressant alors à Faucigny, qui avait si
chaleureusement défendu Clément, lui demanda :
— Physiquement, quel homme est M. de Pont- Croix?
— Mon Dieu, mademoiselle, il y a quelque temps que je ne l'ai rencontré. On dit qu'il porte toute sa barbe maintenant, ce qui doit le changer. C'est un homme de taille moyenne, très élégant de tournure. Il a les cheveux châtains, les yeux bleus et la moustache blonde.
— N'a-t-il pas les tempes un peu grisonnantes?
— Oui, mademoiselle : il a été légèrement poudré par le malheur.
— Je vous remercie, fit Esther.
Elle échangea un coup d'oeil avec Mlle Faverger, semblant dire : C'était bien lui. Le croyez-vous capable d'exciter les gens du pays contre mon père, cet homme au regard franc, au bienveillant sourire? Non ! celui qui a ouvert la barrière de la Commanderie à la fille de Sélim Nuùo, avec une si hospitalière bonne grâce, n'est pas l'allié des individus qui usent de si mauvais procédés envers un voisin. M. de Brucken a des raisons pour le charger, et il n'est pas juste dans ses accusations.
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Instinctivement la jeune fille était entraînée à prendre le parti de ce déshérité ; elle le trouvait singulièrement intéressant, et aurait voulu connaître les particularités de son existence. Les amis de son père, qu'ils en parlassent en mal ou en bien, le dépeignaient comme un être exceptionnel. Il semblait un souverain détrôné dont on raconte les victoires et les défaites, dont le règne est béni ou abhorré; un roi en tous cas, ni banal, ni vulgaire, et occupant encore le monde, du fond de son obscurité. Elle revit Clément chargé de ses filets, vêtu de sa veste brune, et coiffé de son chapeau de paille. Et, par une étrange association d'idées, le souvenir lui revint de cette belle page de la Légende des siècles où le Campéador, nu-tête, dans la cour du château de Bivar, panse, de sa main qui fit trembler les Maures, le cheval de son père. Cette pauvreté et cette douceur, cette grandeur et cette modestie, étaient bien celles qui convenaient à la vraie supériorité. Et son héros lui plut autant que celui du poète. Elle pensa : « Le reverrai-je jamais? Tout nous sépare. Il ne peut que fuir mon père et se détourner de moi. La politesse et la courtoisie, qu'il a montrées tantôt, ne s'adressaient pas à Mlle Nuno, mais à une femme. Il a pris soin, avec une finesse ironique, de me le faire comprendre. Il y a donc beaucoup de chance pour qu'il ne se retrouve plus jamais sur mon chemin, et il ne m'appartient pas de passer par le sien, si gracieusement qu'il m'y ait invitée. De tous ceux qui m'entourent, aucun n'aurait pu m'être aussi agréable, et c'est justement lui qu'il m'est impossible d'accueillir. Elle
fut tirée de sa rêverie par la voix de MUe Faverger.
— Vous êtes bien loin d'ici, ma chère? dit l'institutrice avec bonhomie. A quoi pensez-vous?
— A une barrière, répondit Esther, qui nous a été ouverte par un pêcheur chargé de filets.
Les chasseurs s'étaient levés de leurs sièges. Manuela vint avec gentillesse faire des amitiés à la fille de Sélim.Elle se plaignait d'être fatiguée. Ces plaisirs masculins étaient vraiment trop durs, et elle avait bien envie d'abandonner la chasse.
— Chère comtesse, dit Nuno, ne faites pas plus que force... Esther va vous ramener avec elle en voiture. Vous longerez le bois, et par la route de Précigny vous rentrerez tout droit.
Un nuage obscurcit le front de la jeune fille, et ce fut d'un ton glacé qu'elle répondit :
— M1Ie Faverger ne prend pas beaucoup de place, moi non plus... Nous pourrons nous caser toutes les trois dans le panier...
Manuela n'attendait sans doute qu'un mot d'Esther pour accepter, car, sans tenir compte de la contrainte visible avec laquelle la proposition était faite :
— Vous êtes bien gentille, dit-elle. Nous reviendrons donc ensemble. Adieu, messieurs.
Elle sourit à Nuno, et, laissant Esther prendre congé des invités de son père, elle se dirigea vers la voiture. Dans la plaine, les chasseurs marchaient déjà, entrés dans une pièce de topinambours. Un gros coq-faisan partit avec un cri strident, et s'enleva à grand bruit d'ailes. Une fumée bleue s'arrondit au bout du fusil de
Termont, et, dans une envolée de plumes dorées, l'oiseau, commo retourné parle plomb, tomba. Au bruit, deux lapins prirent leur élan vers la lisière du bois, bondissant dans une course capricieuse. De son second coup, Termont abattit le plus éloigné, puis, prenant son autre fusil des mains du garde, il roula le deuxième lapin sur le corps de son camarade. Le gibier épouvanté commençait à fuir devant les tireurs, dont la fusillade pétillait joyeuse. Les retrievers de Nuno s'avancèrent sous le fouet de leur conducteur, et revinrent gravement bridés avec les lapins et le faisan. Les trois femmes, montées dans le panier, accompagnaient la chasse, qui sous la clarté du soleil à son déclin se poursuivait bruyante et passionnée. La voiture roulait lentement sur l'herbe de la route.
— Tenez ! s'écria tout à coup Manuela, voici les hostilités qui s'engagent.
Un lièvre, levé devant les chasseurs, avait pris vigoureusement son parti du côté d'une ligne de saules qui bordait une prairie descendant vers la rivière. Comme il arrivait au fossé, un homme qui y était blotti se dressa, et, épaulant son fusil, il ajusta l'animal à une quarantaine de mètres. Le coup partit. La bête tirée fit un crochet, et rebroussant chemin se dirigea de toute sa vitesse vers les chasseurs. Un grand chien, sorti du fossé, s'était élancé à sa poursuite, en aboyant et lui soufflant au poil avec ardeur. Sous les saules, on entendait jurer l'homme, qui rechargeait son arme, et suivait de l'œil la course de son chien. Le lièvre blessé perdait du terrain, et le corniau, excité par la
certitude du succès, redoublait de vitesse. La gueule ouverte et baveuse, déjà deux fois il avait failli saisir sa proie. Un dernier effort amena le lièvre à la portée de M. de Brucken; il épaula vivement, et, du même coup, roula le poursuivi et le poursuivant. Aux cris lamentables de son cbien, le maître avait gravi la levée du fossé, et, proférant des injures, il courait vers le comte Hubert. Au même moment, Briffaut, posté à cent pas de lui, s'était élancé de son affût et criait :
— Rabasson, tiens-toi tranquille... Tu vas faire des bêtises!...
Mais l'autre, hors de lui, arrivait près de son chien boitant, et, le poing tendu vers Hubert :
— Ah ! vous me paierez ça I Tirer sur un chien ! Il tirerait aussi bien sur le maître! Rendez-moi mon veuve... 11 est à moi... Il était frappé...
— A qui appartient le gibier? dit vivement le comte. Est-ce à celui qui le blesse ou à celui qui le tue?
— Mais mon chien ! De quel droit avez-vous tiré sur mon chien ?
— Ton chien! Tu n'avais qu'à le rappeler...
— Ah! malheuer! cria le braconnier... Il est fichu... Il a une patte cassée... On me le paiera !...
— Rabasson, tiens-toi tranquille, répéta Briffaut... Ton cabot n'a rien...
— On me le paiera ! hurla Rabasson, s'excitant au bruit de ses paroles. Oui, on ne tue pas le chien d'un homme, comme ça ! Nom de nom ! Qui touche le chien toucbe le maître ! Ah ! bon sang ! Ces canailles de riches se croient tout permis! Parce qu'ils ont de
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l'argent, ils marchent sur le monde! Comme si on ne les valait pas ! C'est-y parce que nous sommes en république? J'ieux y ferai voir si les hommes sont égaux! Tuer mon chien! Ah! vingt dieux ! Faut que je démolisse ce grand brigand-là !
Arrivé au paroxysme de la colère, oubliant où il était, avec qui il était, et quelles conséquences un acte de violence pouvait avoir, les yeux injectés de fiel, la bouche écumante, Rabasson leva son fusil, dont le bout toucha presque la poitrine de M. de Brucken. Le chasseur laissa échapper une sourde exclamation, il ne fit qu'un geste, et le fusil de Rabasson, arraché des mains qui le tenaient d'une façon si menaçante, sauta à dix pas. En môme temps, le braconnier, saisi par la ceinture de son pantalon, était enlevé à bout de bras, balancé deux fois dans l'espace, et, lancé comme un paquet, allait rouler auprès de son chien.
— A moi, Briffaut! cria-t-il : un m'assassine !
— Imbécile, répondit son camarade, en l'aidant à se relever, je te le disais bien de te tenir tranquille. Excusez-le, monsieur: il a bu un petit verre de trop... Allons, tais-toi, tu n'as rien... Secoue voir tes quilles ! Non, tu n'as rien... C'est égal, monsieur, il ne faut pas taper si fort !
Nuno et ses amis accouraient, accompagnés par le garde. Avec la tranquille assurance d'un homme très riche, h: banquier demanda :
— Qui est cet homme-là?
— Rabasson, monsieur le comte, dit le garde. Oh! il nous connaît bien, et nous le connaissons trop...
— Qu'est-ce qu'il réclame?
— Une indemnité pour les fesses de son chien, dit Briffaut d'un air goguenard. Et un lièvre, si ça ne vous gêne pas pour notre diner de ce soir.
— Il paraît que celui-là est un loustic, fit Nuno avec calme. J'aime mieux les gens qui rient que ceux qui grognent. Ce garçon s'est expliqué convenablement : qu'on lui donne le lièvre... Quant au chien...
Il prit deux louis dans son gousset, et, les tendant à Briffaut :
— Est-ce assez pour le chien?
— Monseigneur, à ce prix-là vous aurez tous ceux du pays... Viens, Rabasson...
Il essayait d'entraîner son camarade, devenu silencieux, depuis qu'il avait été si rudement secoué par le poignet athlétique du comte. Mais, se dégageant, le braconnier s'avança vers le comte Hubert, et le regardant d'un air sombre :
— Vous, que je ne vous retrouve pas sur mon chemin...
— A votre disposition, dit Hubert en montrant ses robustes poings.
— C'est bon ! Vous êtes fort. Mais ça ne m'empêcherait pas de vous régler votre compte...
Il ramassa son fusil, siffla son corniau, qui s'en vint sur trois pattes, et disparut derrière les saules. L'instant d'après, on l'entendit qui tiraillait dans la prairie, oublieux, déjà, de sa mésaventure.
— Quel Hercule que ce Brucken! s'écria avec enthousiasme Mmc del Péral,' quand la scène eut pris lin.
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— Et ce serait avec les gens auxquels il vient d'avoir affaire, dit Esther, que M. de Pont-Croix serait ligué contre mon père?
Manuela jeta à la jeune fille un pénétrant regard, et avec une légère pointe d'ironie :
— Ah! il vous intéresse, l'ermite de la Commanderie? Vous le connaissez donc?
— Je l'ai rencontré tout à l'heure, pour la première fois. Mais vous, Manuela, qui semblez le connaître...
— Ma chère, je le connais, comme toutes les femmes qui allaient dans le monde il y a trois ans. Vous, vous étiez encore une petite fille, et la bonne Mlle Faverger vous couchait à dix heures... M. de Pont-Croix était alors le prince de la jeunesse. Il donnait le ton, avec quatre ou cinq seigneurs de sa sorte...
— Pourquoi M. de Brucken parait-il le haïr?
Un nuage passa sur le front de Mme del Péral. Elle resta un temps très court songeuse, puis avec légèreté :
— Des histoires de cercle... Vous savez, ces messieurs sont plus bavards et plus médisants que les femmes, quoiqu'ils s'en défendent, et il y avait eu des potins de faits... Le bel Hubert est un homme terrible... Vous l'avez vu tout à l'heure enlever ce paysan à bout de bras... Mais le marquis de Pont-Croix, svelte et fin, est plus redoutable encore... Le comte est resté sur sa rancune... C'est pourquoi elle est toujours vivace...
— Et il est très pauvre, maintenant, M. de Pont- Croix?
— Très pauvre et très fier.
— Il a raison. La fierté c'est le luxe de la pauvreté.
— Et il n'aime pas votre père, insinua la Portugaise, en regardant à la dérobée son amie.
— Pourquoi? demanda Esther avec un tressaillement.
— Vous le savez bien, dit Manuela avec un hochement de tête. Et comme la jeune fille demeurait silencieuse, elle ajouta :
— M. de Pont-Croix a été ruiné, il y a deux ans, par le krack, et M. Nuno dirigeait les opérations du syndicat qui a amené la catastrophe.
— Si M. de Pont-Croix a de la rancune contre mon père, s'écria Esther en relevant son front, auquel une rougeur montait, n'est-ce pas injuste? Car enfin c'est l'affreuse fatalité du jeu qui a décidé... Mais les opérations, si dur qu'en ait été le résultat, étaient loyales?
— Très loyales. Rassurez votre conscience.
— Elle n'était pas alarmée, dit la jeune fille avec force. Croyez-vous que j'aie jamais douté de mon père?
— Non, certes. Mais c'est beaucoup nous occuper d'un original comme le marquis. Parlons d'autre chose.
Elles ne parlèrent plus de Clément, mais elles ne parlèrent pas d'autre chose. Et elles rentrèrent à la Chevrolière, silencieuses toutes deux, et plus troublées qu'elles ne voulaient le paraître.
Les raisons, pour lesquelles le comte de Brucken haïssait Pont-Croix, étaient bien celles que Manuela avait dites, mais ce n'étaient point les seules. L'affaire du cercle avait en effet contribué à exciter Hubert contre Clément, qui se trouvait faire partie des joueurs habituels de la table de Quinze. Mais le marquis était trop grand seigneur pour faire du bruit autour d'une filouterie. 11 avait été volé en bonne compagnie, il ne se plaignit pas, et se borna à tenir à distance M. de Brucken. Les joueurs ont des indulgences pour les tricheurs. On sait le mot célèbre du vieux Préfont, devant qui on se plaignait de l'intrusion des grecs dans les cercles : « J'aime mieux, dit le clubman, avoir affaire à un grec qu'à un veinard : au moins le grec me laisse gagner un coup de temps en temps ! »
Or rien n'était moins prouvé que la culpabilité d'Hubert. Il avait gagné beaucoup pendant la période suspecte, mais nul n'aurait pu dire si c'était déloyalement. Et par le marquis aucune allusion n'avait été
faite à cette fâcheuse coïncidence. Le vrai motif de l'animosité du comte contre Pont-Croix était une rivalité d'amour. Et Manuela savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur ce point-là. L'aventure datait de l'hiver fatal qui avait vu l'écroulement de la fortune de Clément. Jamais le jeune homme n'avait mené plus grand train. On eût dit qu'il pressentait que ses folies ne pourraient durer longtemps, et qu'il voulait du moins les faire éclatantes. 11 avait rencontré Mme del Péral comme elle quittait le deuil et se décarêmait après une longue retraite. La jeune femme était jolie et coquette : il était charmant et hardi. Elle voulut subjuguer ce roi de la mode, et ce fut elle qui fut prise. Elle eut pour Clément un de ces caprices passionnés qui rendent folles les manolas de son pays. Elle avait rêvé de triompher publiquement de ce grand vainqueur et de se faire gloire de lui résister. Et elle tomba dans ses bras avec une rapidité foudroyante. Elle l'adora, et le lui laissa voir. S'il n'avait pas été aussi bien élevé, aussi noblement délicat, il eût pu afficher la jeune femme, comme elle avait projeté de l'afficher lui-même. Elle se fût perdue avec joie pour lui prouver combien elle l'aimait. Il calma ces emportements, disciplina cette passion, força l'imprudente à être raisonnable, et eut de sa réputation plus de souci qu'elle-même. Grâce à lui la jeune veuve ne se déclassa pas. Dans notre lâche et hypocrite société, une femme mariée peut commettre des fautes, même vénales, sans se voir fermer les portes des salons, si elle a un mari qui accepte hardiment la situation. Une veuve ne peut
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se livrer aux mêmes incartades sans risquer d'être disqualifiée : elle n'a point d'éditeur responsable pour endosser ses tares.
La liaison de Clément et de Manuela fut assez discrète pour n'offusquer personne. On sut gré à la jeune femme de se cacher si bien, et à Clément de la compromettre si peu. Du reste, c'était sa manière. Et jamais une femme, en se confiant à lui, n'avait eu à s'en repentir.
Manuela, partie pour un flirt, avait donc abouti à une passion, et, s'étant oubliée elle-même, il n'était point surprenant qu'elle eût oublié les autres. Le premier des autres était le comte de Brucken, qui depuis le commencement de la saison s'occupait de Mmo del Péral, et la suivait partout avec une constance qui n'était point sans espoir. La jeune femme le traitait bien, marivaudait avec lui, se conduisait en un mot comme elle devait rêver de se conduire avec Clément, et attisait très gracieusement un feu qui ne l'inquiétait point. Atteler à deux, le marquis et le comte, à son char platonique eût été pour elle une épreuve décisive. Après un tel exploit, elle eût été classée parmi les cinq ou six femmes supérieures qui sont les premiers sujets de la scène mondaine.
Malheureusement son cœur avait dérangé les plans de son esprit, et, au lieu de dompter Clément, c'était elle qui amoureusement s'était roulée k ses pieds. Quant à Hubert, il avait été, du jour au lendemain, délaissé comme si, pour la jolie veuve, il n'avait jamais existé. Mais le comte n'était point de ces hommes
qui, évincés, s'inclinent et vont dévorer leur chagrin dans la solitude. Voyant changer brusquement Manuela, sans que rien de sa part eût motivé cette métamorphose, il avait cherché les causes de la froideur de celle qui, la veille, était tout éclat et tout sourire. Ces causes, il les avait trouvées très vite, mais par hasard, car sous l'influence de Clément, Manuela se cachait bien.
C'était à la redoute costumée et masquée donnée par le prince San-Isidro dans son admirable hôtel de l'avenue Kléber. Tout le grand monde parisien, et un peu du petit, étaient réunis dans les vastes et riches salons du banquier napolitain. Brucken, sous l'uniforme d'un reître allemand du xvie siècle supérieurement adapté à sa haute taille et à sa fière figure, avait fait une entrée à effet, et cherchait Mme del Péral, qui devait être travestie en bohémienne. Il tenait ce renseignement d'une amie de la jeune femme. Dans les salons traversés, il n'avait vu aucune gitane qui pût être prise pour Manuela. Il se demandait si par hasard elle n'était pas arrivée, ou si quelque empêchement ne la retenait pas au logis, lorsqu'un éclat de rire vibrant, à quelques pas de lui, dans la serre splendidement éclairée, avait frappé son oreille et en même temps son cœur. Il avait eu, en une seconde, la certitude que la Portugaise était là.
Entré vivement, au centre d'un groupe de masques, il avait aperçu Clément de Pont-Croix, velu du sévère et riche costume de Charles Ier dans le portrait de Van Dyck, promenant, suspendue à son bras, une femme
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cachée sous un domino gris perle. Le capuchon baissé couvrait le front, et un loup de velours noir à barbe de dentelle voilait la bouche. Mais, par les deux trous des yeux, un regard étincelant luisait, et trahissait Manuela. Vingt fois Hubert avait vu la jeune femme flirter avec un des nombreux jeunes gens qui s'empressaient autour d'elle, et jamais il n'avait éprouvé le mouvement de colère qui lui fit bouillonner le sang en la trouvant au bras de Clément. C'est que le marquis n'était point un galant ordinaire; il ne s'amusait pas aux petits jeux qui durent, nourris de coquetterie et entretenus de menues faveurs. C'était le conquérant qui parait devant une ville, ne s'attarde pas aux approches, la force et la pille. Et Manuela riait d'un rire clair, voluptueux, heureux, qui fit frissonner Hubert de jalousie.
C'était bien elle, car dès qu'il avança elle se tut, craignant qu'il ne reconnût sa voix. Elle faisait mal, puisqu'elle se cachait de lui, au lieu de tendre sa main, franchement, comme elle en avait l'habitude. Elle voulait se soustraire à son empressement, puisqu'elle n'avait pas mis le costume commandé exprès pour le bal. Peut-être même avait-elle fait donner à son soupirant une fausse indication, sachant bien qu'il devait venir à cette fête. Emporté par la colère, il se dirigea vers le couple devenu muet à sa vue, et, saluant Pont- Croix, qui inclina la tête avec nonchalance, il dit :
— Vous êtes ce soir le cavalier d'une jolie femme, mon cher. Mais il me semble que je sais qui elle est...
— Si vous le savez, ne le dites pas, fit Clément avec
tranquillité. Elle est masquée : c'est donc qu'elle veut qu'on respecte son incognito.
— De vous à moi le secret sera bien gardé, insista Hubert.
— Peut-être n'aime-t-elle pas les secrets à trois?...
— Demandons-le-lui.
— Oh ! inutile : je le devine.
— Je voudrais bien l'entendre parler, fût-ce pour dire : « Non ! »
— Une voix de femme n'est agréable que quand elle dit : « Oui. »
— Est-ce donc ce qu'elle vous dit, à vous?
— Vous êtes bien curieux!
— Très curieux, en effet.
— Eh bien ! mon cher, il faudra que vous restiez sur votre curiosité...
— Est-ce vrai, madame? demanda Brucken au domino, qui écoutait avec une émotion visible ce rapide dialogue.
Le domino baissa affirmativement la tète, et, d'un geste, levant son éventail fermé, elle le balança deux fois devant son visage, comme pour accentuer plus nettement son refus. Mais, dans le mouvement qu'elle faisait, la large manche de satin glissa jusqu'au coude, découvrant un bras rond, frais, ganté de blanc et cerclé de bracelets, dont un, de forme très caractéristique, attira l'attention d'Hubert. C'était un serpent aux écailles d'émeraudes, à la tète de rubis. Le comte poussa une exclamation, et, tendant le doigt vers le bijou, il dit d'un ton ironique :
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— Je sais ce que je voulais savoir... Madame n'a plus besoin de parler.
— Peut-être est-ce fort heureux pour vous, répliqua Clément avec hauteur. Car elle vous juge sans doute sévèrement.
— Bon! hon! lit Brucken en ricanant, sans relever ce qu'il y avait d'offensant pour lui dans l'attitude et l'accent de Pont-Croix. Peu importe !
Il se courba railleusement devant la femme masquée, et dit :
— Bonsoir, sehora.
Le marquis fit un pas pour suivre Hubert, mais le domino se mil devant lui, et, d'une voix étouffée, murmura :
— Venez, je vous en prie.
Et ils disparurent dans la foule.
Le lendemain Pont-Croix, qui était tout le contraire d'un homme patient, envoya deux de ses amis au comte de Brucken pour lui demander quelques explications sur les licences qu'il avait prises vis-à-vis de lui. Mais le redoutable Hubert n'était point en humeur batailleuse. Il déclara que le marquis avait eu tort de prendre sérieusement des propos de bal masqué, qu'en aucune façon il n'avait eu la pensée de lui déplaire, et que, s'il l'avait contrarié, il en était aux regrets. Comme le comte ne donna aucune suite à l'aventure, en ce qui concernait Mme del Péral, et ne parut pas avoir le moindre souvenir de leur rencontre, Clément n'insista pas, et la querelle commencée en resta là. Six mois plus tard, la ruine survenant, il quittait Manuela, s'é-
loignait, et Brucken, n'ayant plus à lutter contre un pareil rival, obtenait d'être mieux traité par la jeune femme.
Cependant ce dénoûment heureux n'avait pas calmé la sourde rancune d'Hubert. Son animosité contre Clément s'était, au contraire, concentrée, comme si clans la satisfaction de la possession il ne trouvait qu'un élément de jalousie rétrospective. Il avait assisté avec une joie secrète à l'écroulement de la fortune de Pont- Croix, et, celui-ci, s'étant retiré du monde, ne pouvant plus lui porter ombrage, il le poursuivait encore de sa haine. Ayant remplacé Clément dans les bonnes grâces deMme del Péral, il ne l'avait jamais remplacé dans son cœur. Et, chose singulière, il était irrité contre cet amant disparu, quand il subissait avec tranquillité Nuiïo, cet amant présent. Il avait toléré le partage avec le banquier, et il frémissait à la pensée que le souvenir de Pont-Croix était encore vivant dans la pensée de Manuela.
De sa tolérance pour Nuiïo il eût été facile de découvrir de nombreuses et puissantes raisons. La meilleure et la plus exacte était que la jeune femme, plus qu'à moitié ruinée par le train qu'elle menait depuis qu'elle vivait à Paris, avait demandé à la générosité bien connue de Sélim pour ses maîtresses, des ressources nécessaires. L'excuse de Brucken était qu'il avait ignoré pendanl longtemps les relations de la jolie Portugaise avec le banquier. Sa faute était de les avoir supportées, quand il les avait connues, et de ne s'être pas retiré, bien au contraire, d'avoir accepté que
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Manuela le présentât à son ami, et le fit entrer dans sa familiarité. Peut-être si Hubert se fût trouvé dans une situation moins embarrassée, eût-il montré plus de fierté. Mais il en était juste au même point que Mmc del Péral. Ses affaires s'embrouillaient chaque jour un peu plus, et l'amitié d'un financier se présentait pour lui comme une faveur céleste.
Cependant il lui fallut quelque peu de réflexion pour se rendre compte de tous les avantages qu'offrait l'arrivée de Nuno au travers de ses amours. Son premier mouvement fut de se fâcher, et de protester avec violence. Mais la colère d'un amant n'était pas pour troubler une femme qui avait su enlacer Estber dans les liens de sa cajoleuse prévenance. Capable de paralyser l'hostilité de MUe Nuno, Manuela était do force à réprimer les rébellions de M. de Brucken.
Il était venu chez elle, rue de Naples, pour lui faire une scène, et, le sang au visage, les yeux noirs de colère, il l'avait abordée avec des paroles amères. Elle, à demi étendue sur sa chaise longue, dans un coquet déshabillé, l'avait laissé aller, pensant que rien n'est salutaire comme d'ouvrir aux bouillonnements d'un cœur furieux la soupape des récriminations. Elle l'avait donc écouté silencieusement, polissant ses ongles roses et paraissant prodigieusement ennuyée par tout ce qu'il lui disait. Au bout d'un quart d'heure, l'éloquence d'Hubert s'était raréfiée, et il avait perdu un peu contenance devant le mutisme de la jolie femme. Elle, d'autant plus calme qu'il était plus animé, le regardait en dessous, et un fin sourire relevait le coin de
sa lèvre. Le voyant planté devant elle, les mains tremblantes, et réclamant une explication, elle haussa légèrement les épaules, et dit d'une voix douce :
— Je vous trouve bien ingrat de me quereller, parce que vous avez découvert que M. Nuno s'occupe de moi. J'aurais pu, avant que vous vous en aperçussiez, rompre avec vous, afin de ne point compliquer ma vie. Car remarquez que si Sélim apprenait, de son côté, que vous êtes mon ami, il pourrait, lui aussi, être mécontent, se fâcher avec moi, et je ne crois pas exagérer en disant qu'il m'en coûterait davantage que de me brouiller avec vous. Alors, qu'est-ce que vous voulez, et pourquoi ces plaintes? Vous êtes trop raisonnable pour avoir supposé, une minute seulement, que j'allais le congédier pour vous être agréable. Certes, je tiens à vous plaire, mais pas à ce point-là. Sachez comprendre les choses : j'ai deux cent mille francs de dettes, et je ne possède plus que cinquante mille francs de rente. Or je les dépense quatre fois; c'est-à-dire que pour rester sur le pied où je me suis mise, il faudrait supprimer trois trimestres de l'année. Et cela est impossible : la marche des saisons s'y oppose. Il faut donc voir la situation telle qu'elle est, et ne pas menacer de tout démolir quand on n'a pas le moyen de reconstruire. Or, mon bel ami, vous êtes logé à la même enseigne que moi...
Hubert fit un geste de hautaine protestation, et sa figure se crispa.
— Oui, reprit Mme del Péral, vous êtes trop gentilhomme pour supporter qu'une femme entre dans le
détail de votre budget, et le sujet de conversation que j'aborde vous déplaît particulièrement. Il faudra cependant que vous vous résigniez à souffrir que je le traite à fond. C'est, je crois, de cette discussion que naîtra la lumière, et, une fois la lumière faite, nous serons bien près de nous entendre.
Le comte poussa un soupir, laissa tomber sa tête sur sa poitrine d'un air navré, et n'essaya plus de résister à la logique écrasante de Manuela.
Elle poursuivit :
— Vous êtes fils de banquier, mais vous n'avez point su garder ce que vos parents avaient su amasser. Il est vrai que ce qui était une grosse fortune sous l'Empire esl devenu une honnête aisance sous la République. Vingt ans ont suffi pour si bien changer les conditions économiques de l'existence en ce pays que, dorénavant, tout ce qui ne travaillera pas et ne gagnera pas de l'argent sera sur la paille, dans la plus grande misère. Nous touchons à un tel abaissement du loyer de l'argent que le revenu des capitaux placés ne vaudra plus la peine qu'on les mette dans des mains étrangères. A l'heure présente, nous sommes, en bonnes valeurs, à un taux de trois pour cent. Il ne s'écoulera pas longtemps avant que nous soyons à un et demi. Je vous le demande alors, que faudra-t-il avoir de fortune, avec le renchérissement de tout, pour pouvoir vivre Se -es rentes?
— Vous avez une brillante instruction financière, fit amèrement Hubert. On voit que vous faites causer les gens compétents.
— Comme vous dites, mon cher. Sélim n'est pas drôle tous les matins, et j'aime encore mieux qu'il parle de finance que d'amour. Il m'a clairement expliqué, non sans un naïf orgueil, votre cas et celui de vos frères en haute vie. Tout ce qu'il y a de grands seigneurs ou seulement de gentlemen, habiles à tourner leurs pouces en regardant couler les jours, sera réduit à cirer les bottes des gros banquiers et des forts industriels. Ils ont commencé du reste, moralement s'entend. Et quand on voit le faubourg Saint-Germain, à la suite des princes, se ruer dans les salons des parvenus de la Bourse, tarés ou non, pourvu que leur fortune soit grande et leurs fêtes royales, on peut hardiment affirmer que l'heure de la domestication a sonné pour les fils des croisés. 11 faut donc être riche et se préparer à le devenir plus encore. Nous sommes, vous et moi, dans un dénùment voisin de l'indigence. Il me reste de quoi me retirer à la campagne, à moins que je ne préfère aller vivre d'oranges en Portugal. Vous, vous vivotez sur des vestiges de splendeur et sur une bourse de jeu. Le décor de l'hôtel paternel vous encadre bien, vous portez beau dans le monde, vous avez toute l'apparence d'un homme à son aise, mais vous n'avez que la réalité d'un homme à la côte. Moi j'ai, au moment de faire naufrage, su poser la main sur une bouée en or. Voulez-vous en faire autant? Je suis à votre disposition pour vous faciliter l'abordage.
Hubert avait écouté avec un étonnement très grand le petit discours de la Portugaise. Elle lui avait débité son homélie avec une tranquillité parfaite, sans
hausser le ton, sans intention satirique, sans effet de drame. C'était net, fin, précis, comme une opération chirurgicale exécutée par un maître. Il voyait se révéler à lui une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais soupçonnée : pratique, hardie, un peu cynique, et vraiment deson temps. Il se dit : « Est-elle forte ! Qui se serait douté que ce joli front blanc orné de boucles frisées d'un noir d'ébène recelait de si audacieuses pensées? Elle est vraiment remarquable, et il vaut mieux être avec elle que contre elle. En somme, très gentiment elle m'explique que les bontés qu'elle a pour Nuno ne sont point faites pour me porter ombrage, l'intérêt en étant le mobile exclusif. Elle m'aime et n'aime que moi. Elle aurait pu me quitter et ne l'a point fait : quel argument plus convaincant pourrait-elle me fournir? »
.Manuela, qui observait son ami du coin de l'œil, dit en souriant :
— Ce que je viens de vous exposer vous rend rêveur. Pourrait-on connaître le résultat de vos réflexions? De quel côté penchez-vous? Du côté de la déraison ou du côté de la sagesse?
— La déraison serait assez dans mes goûts, répondit-il, en baissant un peu le front, et la sagesse est très peu dans mes habitudes... Mais cette dernière est bien puissante, parlant par votre bouche...
— Vous vous humanisez, à ce que je vois. Eh bien! vous avez raison, et vous me donnez là une belle preuve d'esprit.
— M'en saurez-vous gré, au moins ?
— Certes ! Mais vous vous en saurez gré à vousmême. Ecoutez quels sont mes projets pour vous. Si vous étiez homme à vous mettre dans les affaires, je crois que vous y réussiriez comme un autre, à la condition d'être bien conduit. Vous êtes, mon bel ami, de la tribu de Lévi, en dépit de vos allures nobiliaires, et vous retrouveriez bien vite, dans un débat d'intérêts, vos instincts de race. Mais je vous crois peu enclin à rompre avec vos habitudes. Il ne faut donc songer, pour restaurer vos finances, qu'à un mariage.
Hubert fronça le sourcil; mais Manuela n'y prit pas garde, et continua :
— Voyez quelle est votre chance! Il se trouve que ce qui semblait devoir faire votre malheur va assurer votre avenir. L'homme, dont vous avez ou un instant la faiblesse de vous montrer jaloux, est justement celui qui vous offre l'occasion désirable entre toutes, et sa fille paraît avoir été mise au monde uniquement pour redorer le blason des Bruckcn.
.M"' Niino ? Y pensez-vous? s'écria Hubert.
— J'y pense tellement pour vous que je crains fort que d'autres n'y pensent pour eux-mêmes. Et je compte, si vous approuvez mon plan, pr-endre position sans retard, et barrer la roule à tout concurrent. Vous n'ignorez pas que je suis l'amie très intime d'Estber, et que j'exerce une sérieuse influence sur son esprit. Quant à son père, vous ne savez que trop qu'il n'a rien à me refuser. Vous êtes le gendre qu'il lui faut. Titré, bien de votre personne. et, chose fort importante, Israélite. Si vous voulez
vous laisser guider, c'est une affaire qui se conclura dans les six mois...
Hubert se leva avec impatience, et, regardant la jolie Portugaise avec dos yeux enflammés :
— Mais je vous aime, Manuela, et je n'ai point envie de me marier le moins du monde...
Elle se mit à rire, et d'un ton léger :
— Qui vous demande de ne plus m'aimer? Mariezvous toujours. Nous verrons bien si votre femme ne saura pas me faire oublier.
Hubert protesta pour la forme, mais la faiblesse de sa résistance attestait qu'il était prêt à céder. Venu pour quereller Manuela, il partit, lui sachant gré de ce qu'elle avait rêvé pour lui. Il lui était reconnaissant, en somme, de ce qu'elle l'avait trompé et de ce qu'elle l'en faisait bénéficier. Peu de capitulations plus immorales pouvaient lier un homme et une femme. Ce marché s'était conclu avec une tranquillité, une lucidité parfaites. L'un n'ignorait pas ce qu'il acceptait, l'autre savait pertinemment ce qu'elle avait proposé. Lsther était l'objet de la négociation, et, en quelques paroles, les deux contractants venaient de décider de son sort.
La semaine ne s'était pas écoulée que Brucken, déjà noté par Nuîio comme un sportman de marque, était, -nue à l'entremise de Mme del Péral, admis dans l'intimité. Sélim, qui se connaissait en chevaux comme un aveugle en peinture, dépensait des sommes énormes pour son écurie, et ne réussissait à rien. Le haras de Chambourey, qu'il avait acheté au duc de Bligny, était
magnifique. Ses poulinières étaient hors ligne, il possédait des étalons illustres. Il avait fait venir de Newinarket le fils du fameux Heinsbury pour entraîner ses poulains. Et régulièrement il était battu, même dans des courses où la victoire ne paraissait pas pouvoir lui échapper.
Moins tenace, moins orgueilleux, Nufio eût depuis longtemps renoncé à cette coûteuse fantaisie, mais tous les grands financiers du jour avaient une écurie de courses, un yacht à vapeur et une chasse à tableaux. Ces sports étaient l'affiche d'une immense fortune : le banquier se devait donc à lui-même de les cultiver, et plus il était notoire qu'ils coûtaient cher, plus il lui était nécessaire de persister. On disait : « Faut-il que ce Nuno soit riche pour faire de pareilles dépenses? » Rien que pour cette déclaration il eût jeté les millions par la fenêtre. Seulement il était hommes d'affaires, et il eût bien voulu, pour son argent, obtenir quelques petits SUCecs.
Du jour où il eut conduit Hubert à Chambourcy, et l'eut présenté à ses chefs de service comme son représentant hippique, il insinua même son associé, tout changea. Le célèbre Heinsbury fut mis à la porte, dans la quinzaine, ayant été dûment convaincu de faire tirer les chevaux de son maître- de connivence avec un bookmaker dans l'office duquel il avait placé des fonds. Il fut remplacé par un simple jockey qui, de hasard, se trouva être aussi honnête qu'habile. Brucken, pendant toute une saison, installé au haras, se leva à quatre heures du matin pour aller voir, dans la rosée, galoper
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/es chevaux de Nuno. Le résultat ne fut pas long à se produire. Dès le printemps, l'écurie tant plaisantée triompha dans d'importantes épreuves, et, àDeauville, li' prix dos Pouliches fut enlevé par Mandragore. Sélim exulta. Il ne jura plus que par Brucken.
Quand il avait la joie délicieuse d'assister à la rentrée au pesage d'un de ses chevaux victorieux, il en reportait, au fond de lui-même, tout le mérite à Hubert. Celui-ci, avec un tact parfait, laissait tout l'honneur de la victoire àNufio. Jamais il ne s'occupait des chevaux sur le turf. Il ne pénétrait jamais dans le salon des propriétaires. Il affectait de ne pas paraître diriger l'écurie du banquier. Quand on lui parlait des chances d'un cheval de Sélim, il affectait de ne rien savoir des intentions du patron. La bête courrait-elle, ou ne courrait-elle pas? C'était Sélim qui déciderait, comme il décidait tout, car rien ne se faisait en dehors de lui. Si Sélim avait eu tant de mécomptes, c'était parce que son entraîneur le volait. Mais il avait, luimême, découvert la fraude, remis tout en ordre, et nul ne commandait que lui à Chambourcy.
La vanité de Nuno fut ainsi adroitement chatouillée par le jeune homme. Et, pour le récompenser des services qu'il lui rendait, Sélim lui prit une somme d'arçenl , débris de son patrimoine, et se chargea de la faire fructifier à la Bourse. Dès lors Brucken n'eut plus besoin de jouer au cercle. Nuno joua pour lui et à coup sur. D'ailleurs, les paris qu'il fit aux courses furent singulièrement fructueux.il semblait que tout ce qui approchait de Nuno fût favorisé par la fortune, et que dans
l'atmosphère du banquier on respirât de l'or. Il n'y avait pas un an qu'Hubert était devenu l'intime de Sélim, et déjà il était indispensable. Esther l'avait accueilli avec sympathie, lorsqu'il lui avait été présenté par Mme del Péral. C'était au moment où la charmante jeune femme s'emparait si complètement de l'esprit de Mlle Nuno. Les actions de grâce que son père ne cessait de rendre à Brucken disposaient favorablement la jeune fille pour cet homme précieux, qui était en somme un aimable homme. Pourtant il y avait, dans la pbysionomie d'Hubert, une nuance de dureté, quand il ne s'observait pas, qui impressionnait fâcheusement Esther. Elle pensait qu'il ne devait pas être bon, qu'il simulait seulement la bonté. Or, pour cette nature franche, sans un détour, la fausseté était le pire défaut. Cependant, comme rien, dans la conduite de Brucken, ne confirmait cette impression, elle en venait à se gourmander de ce qu'elle jugeait être d'injustes préventions. Elle avait de l'affection pour Manuela, elle accueillit favorablement son protégé.
• j-tte façon d'être ne changea que quand elle Ot la fatale découverte des liens qui attachaient son père à la jolie Portugaise. Et Hubert ressentit le contre-coup du revirement qui se fit dans l'esprit de Mlle Nuno. En un instant l'attitude d'Esther se modifia. Il était, la veille, traité comme un commensal agréable, sur le moitié pied que Termont, La Brède et du Tremblays, qu'Esther connaissait depuis son enfance. Le lendemain, il trouva un visage glacé, un sourire contraint, une main qui se refusait. La désillusion causée par
NEMROD ET r." . «I
Ifanuela à ><>n amie rendait vraisemblables les pressentiments fâcheux inspirés par Hubert. Si l'une avait trahi si complètement la confiance de la jeune fille, l'autre pouvait aussi la tromper. L'indignité de la femme rendait probable l'indignité de l'homme. Pour s'assembler, ils se ressemblaient donc? Le protégé ne devait pas mieux valoir que la protectrice.
Pourtant la conscience loyale d'Esther protestait contre cet arrêt. Elle avait des raisons de condamner Manuela, aucune de condamner Brucken. Elle pouvait le soupçonner, mais c'était tout. Rien dans sa conduite ne lui avait donné le droit de l'accuser. Très nettement Hubert avait eu la notion de ce qui se passait dans le cerveau de MUa Nuno, et il en avait averti Manuela. Celle-ci avait rassuré son allié, en lui promettant qu'il regagnerait auprès de Sélim le terrain qu'il perdait auprès d'Esther. En somme, ce qu'il voulait c'était réussir à devenir le gendre du financier : elle en faisait son affaire. Il fallait que cette petite insolente, qui lui rendait la vie si difficile, sentit qu'elle n'était pas la maîtresse absolue, et elle se chargerait de le lui démontrer.
Elle avait, dès lors, commencé le siège de Nuno, et planté les premiers jalons de l'investissement. La tâche ii était point ardue, et la besogne se trouvait à moitié faite. En dehors de ses affaires, peu d'hommes se rencontraient plus faciles à prendre et à duper que Sélim. Autant il était terrible dans son cabinet et à la Bourse, au milieu des spéculateurs et des agioteurs, autant il était simple et doux dans sa maison, entouré de ses
intimes. Cet homme, qui avait étranglé, sans sourciller, des adversaires financiers, qui combinait froidement les manœuvres les plus abominables pour duper ses concurrents, se montrait généreux et compatissant. 11 donnait à ses amis, à ses maîtresses, aux indifférents. On eût dit qu'il se dédoublait, tant le vautour se faisait pigeon. Il eût commis des extravagances pour Manuela, si la jeune femme, très habile, n'eût pas tenu à lui prouver qu'elle l'aimait pour lui-même. Elle n'avait encore accepté de lui aucun service. 11 avait dû se fâcher pour la contraindre à recevoir, au jour de l'an et à sa fête, des bijoux splendides. Elle avait pris les écrins, apportés par Nuno, avec une tristesse humiliée qui avait à la fois désolé et ravi le financier. Une femme qui jetait à peine un regard sur une rivière de trois cent mille francs, et passait ses bras autour du cou de magot du donateur, en lui murmurant à l'oreille : « C'est vous seul que je veux! », une femme si forte devait mener bien loin un homme amoureux. Elle lui eût fait voir des étoiles en plein midi, et quand elle lui disait : « Vous n'avez qu'un" véritable ami, c'est Brucken », IN'uno avait des preuves si nombreuses de la vérité de cette affirmation, qu'il ne songeait môme pas à la contrôler.
Brucken lui était aussi indispensable que Manuela, et quand celui-ci lui disait à son tour : « Vous n'avez qu'une amie sincère et dévouée, c'est Mme del Péral », il le croyait, il l'aurait attesté devant tout Paris, il en aurait mis sa tète à couper. Et il pensait Lui-même: « Ma tille, Manuela et Hubert, c'est tout ce qui existe
au monde pour moi. Descende le feu du ciel sur le reste de l'humanité, si je puis me sauver avec ces trois êtres, la vie sera encore belle pour moi ! » Bon Nuno ! Il donnait plus de deux cent mille francs par an à Brucken, sous prétexte de dividendes, de primes, d'art ions libérées et autres menus suffrages financiers. Et pourtant il ne se croyait pas encore quitte envers lui pour tous les services que son ami lui rendait. 11 n'eût pas, en effet, trouvé un régisseur assez capable pour accomplir les prodiges que Brucken avait faits à Chambourcy , san- qu'il lui en coûtât bien cher, et il n'en aurait pas eu l'honneur comme avec le comte. On eût dit : « Nuno a un fameux entraîneur : c'est depuis qu'il a un tel que son écurie s'est remontée »; on ne disait pas: « C'est Brucken qui a remis le haras de Nuno sur le pied où il est ». Quand il faisait le compte de ce que son ami lui coûtait, il était obligé de s'avouer que c'était pour rien"; et qu'un ivrogne d'Anglais, insolent et voleur, lui aurait coûté bien davantage.
Ce fut lui qui, le premier, parla d'Hubert pour sa fille. Manuela eut l'art de l'y amener. Elle lui souffla tous les arguments qui militaient en faveur de ce projet, sans prononcer le nom du comte. Ce fut un chefd'œuvre d'habileté. Elle traça vingt sillons dans lesquels elle promena Sélim, et qui tous aboutissaient à Brucken. Le jour où, chez elle, le financier, dans une heure d'expansion, se laissa aller à dire : « C'est un homme tel qu'Hubert que je voudrais pour ma fille », elle s'écria comme frappée par un rayon de lumière : « Oh! quelle belle idée! » Puis, un instant après elle
s'ingénia à la combattre. Ce fut une scène merveilleusement jouée. Elle se rembrunit et demeura morne, étendue sur sa chaise longue, pendant que Sélim fourrageait dans la dentelle de ses manches, et s'effrayait de la voir tout à coup silencieuse et préoccupée.
— Qu'avez-vous, ma chère amie? dit-il, en caressant de sa grosse main brune les doigts blancs et fins de la jeune femme : vous voilà devenue muette subitement.
Elle parut faire un effort pour sortir de sa méditation, et levant sur Sélim des yeux auxquels il ne savait pas résister :
— C'est que je réfléchissais à ce que vous me disiez à propos de Brucken, et qui m'avait paru parfait au premier abord...
— L'avez-vous donc trouvé mauvais à la réflexion ?
— Non. Parce qu'une idée de vous ne peut jamais être complètement mauvaise. Cependant quelques objections de valeur se sont présentées à ma pensée, et m'ont troublée, je ne vous le cache pas... C'est une affaire délicate que de marier une fille comme la vôtre, si charmante, si bonne, si intelligente et si riche!... De plus, appartenant à une religion où les hommes pouvant aspirer à sa main, c'est-à-dire de grande famille, de belles manières, de bon monde, d'agréable tournure, sont rares...
— Brucken ne réunit-il pas toutes ces conditions? interrompit Nuno avec vivacité.
— Oui, sans doute, mais il a, à mes yeux, un défaut énorme : c'est quïl vous a été présenté par moi, et que
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j'aurais, de ce lait, une sérieuse responsabilité, si vous réalisiez voire projet.
Nuno n'avait point parlé absolument de donner sa fille ;i Hubert : il avait seulement dit : « Voilà un gendre comme il m'en faudrait un ». Et déjà Manuela transformait cette impression, soudainement traduite dans le laisser-aller d'une causerie, en plan mûrement étudié.
— Mais quelle responsabilité, ebére amie ? demanda le banquier.
— Celle du bonbeur d'une enfant que j'aime et que vous aimez. N'est-ce point assez pour me troubler? Quelles précautions assez grandes prendra-t-on, quelles garanties assez complètes exigera-t-on, quand il s'agira de confier cette adorable Estber à un époux? Certes Brucken est bien de sa personne, il est titré, il appartient à votre religion, ce qui est capital pour vous.
— Je n'admettrais pas que ma fille épousât un chrétien ! dit Nuno avec une rudesse où se manifestait vivace le souvenir des persécutions subies, de génération en génération, pendant des siècles.
— Et cependant, vous n'auriez pas borreur, si vous aviez un fils, de le voir épouser une chrétienne...
— Ça n'a aucun rapport... La femme est conquise par l'homme. Il la prend, l'emporte, la fait sienne... Elle perd sa nationalité, sa race, ses idées, elle est en quelque sorte absorbée. Si je donnais ma fille à un chrétien, je perdrais ma fille. Elle serait morte pour moi !
Il eut, en prononçant ces paroles, un accent de véritable douleur.
— Calmez-vous, dit-elle doucement. Il n'est point question de cela, bien au contraire. Mais, pour en revenir à Brucken , il n'a plus aucune fortune, il ne travaille pas, et vous réprouvez l'oisiveté.
— Quant à la fortune, l'argument est sans valeur, dit Nuno : je suis assez riche pour accepter un gendre ruiné. Quant à son oisiveté, je ne la vois déjà pas si complète : il travaille beaucoup pour moi, et cet homme de loisir doit souvent, le soir, être plus las que bien des gens qui se prétendent accablés de besogne.
— Vous avez réponse à tout ! fit Manuela avec une moue coquette. Ètes-vous donc à ce point entiché de ce garçon ?
— Trouvez-moi un prétendant qui le vaille !
— Ce n'est pas à moi de chercher des maris pour votre fille. Je considérerais comme de la plus grande inconvenance de me mêler de vos affaires de famille. 11 suffirait d'ailleurs qu'Esther sût que je patronne un candidat pour qu'elle le prit aussitôt en grippe...
— Quel malheur que cette petite ait cessé de vous aimer ! soupira Nufio.
— Le seul qui n'ait pas le droit de s'en plaindre, répliqua Manuela avec un lin regard, c'est vous... Elle ne m'aime plus, parce que je vous aime trop.
Le visage de Sélim s'illumina. Jamais il n'avait éprouvé de pareilles satisfactions d'amour-propre. Lui, qui avait été tant trompé et tant maltraité par des filles, qui en était venu à tout supporter, à faire, comme il disait, la part du feu, pour ne pas être privé de son plaisir, il se voyait choyé, caressé, chéri, par
cette jolie, spirituelle et élégante femme. Gomment aurait-il pu payer trop cher un tel bonheur? Qu'aurait-il pu inventer pour récompenser Manuela de ses grâces exquises?
— Je vous racommoderai avec elle, fit-il, en posant la main blanche de la jeune femme sur son front avec une sorte de dévotion amoureuse. Elle a tant d'affection pour moi qu'elle reviendra à vous, en voyant que vous embellissez la fin de ma vie...
— La fin de votre vie, Sélim? interrompit vivement Mme del Péral. A quoi pensez-vous? Un homme de cinquante ans, à la fin de sa vie? Mais, mon ami, nous vieillirons ensemble... Nous sommes du même âge : j'ai vingt-cinq ans, et quand vous serez vieux, je serai vieille.
Une larme brilla dans les yeux de Nuno. Sa passion l'avait rendu assez candide pour qu'il put croire ce que Manuela lui disait, et il en était touché jusqu'au fond du cœur. Il pensa : « Que deviendrais-je, si une telle tendresse me manquait maintenant? Je dois m'attacher Manuela de façon ace qu'elle ne me quitte jamais. Je veux finir mes jours entre Esther et elle. Quelle douceur de voir ces deux parfaites créatures aller et venir, adorables et charmantes, autour de moi !... »
Il reprit :
— Voyez-vous, ce qui choque Esther, c'est l'irrégularité de la situation... Aussitôt qu'elle sera mariée, j'aurai avec elle une explication, je la ferai l'arbitre de mon avenir, et je suis sur d'avance que c'est elle-
même qui vous demandera de consentir à être ma femme.
Manuela poussa un cri léger, et eut la puissance sur elle-même de rougir. C'était la première fois que Nuiïo lui découvrait aussi complètement tout l'empire qu'elle avait sur lui. Un flot joyeux lui inonda le cœur, en se voyant arrivée au but qu'elle avait marqué. Elle joignit les mains comme pour une prière, dos pleurs coulèrent de ses yeux brillants, et elle dit avec un accent d'ingénuité dont fut bouleversé Nuno, qui, cependant, avait eu affaire aux plus remarquables comédiennes de Paris :
— Je n'aurai donc plus rien à souhaiter en ce monde. Mes vœux seront comblés!
Le gros homme, affolé par cet aveu, où vibrait une émotion si sincère, se jeta aux pieds de Manuela, et cacha dans les mains de la jeune femme son visage bronzé sous ses cheveux tout blancs. Il s'anéantit dans une extase délicieuse, sentant les doigts fins de celle qu'il aimait se promener doucement sur son cou et ses oreilles. 11 se trouvait rajeuni, transformé. Il n'était plus le même homme, blasé et sceptique, qui cherchait le pourquoi el le comment de tout, attribuant aux actions des mobiles in téressés, doutant delà loyauté des hommes et de la franchise des femmes. 11 croyait à la vertu, il eût donné la clef de sa caisse. Les quelques minutes qui s'écoulèrent là valaient des millions pour Sélim. Il le pensa, et, s'il ne le dit pas, ce fut dans la crainte d'offenser Manuela. Elle, très calme, mais rayonnante d'orgueil, songeait : Je le tiens. Il fera ce
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que je commanderai. Il donnera sa fille à Brucken, et, ;i\;mt un an, je serai la comtesse Nuno. C'est une situation sortable. Et il ne manque pas de beaux garçons à Paris pour dédommager une jolie femme d'être la compagne d'un pot à millions tel que ce brave Sélim.
Il s'était relevé presque sans effort, tant il était surexcité. Il marcha dans le salon, et, parlant avec animation :
— Il y avait déjà quelque temps que je me proposais de vous dire ces choses. Je craignais que vous ne fassiez pas disposée à me bien accueillir. Mais maintenant qu'il n'y a plus pour moi d'incertitude, vous verrez de quoi je suis capable pour vous posséder complètement... Rien ne me résistera... J'aime ma fille autant qu'on peut aimer... Et, cependant, je n'admettrais pas qu'elle fit de l'opposition à mes projets...
Manuela eut un geste de protestation alarmée, mais Nuno ne lui laissa pas prononcer une parole :
— Non! ne vous préoccupez pas... Vous ignorerez tout ce que je ferai... Vous ne connaîtrez que les résultats, et ils seront conformes à ce que je souhaite... L'avenir se chargera de nous donner raison, et, en nous voyant si heureux, chacun dira : « Il aurait fallu être fou pour ne pas assurer un tel bonheur! »
La conclusion était telle que Mmc del Péral ne jugea pus à propos d'y ajouter un seul mot. Toute réflexion n'eût pu que l'affaiblir. Elle avait, avec une admirable adresse, su faire vouloir à Nuno ce qu'elle désirait. Son désintéressement du mariage d'Esther avec Bruc-
ken était formel. Tout allait donc au mieux de ses intérêts. Il ne lui restait qu'à changer le cours des idées de Sélim, afin qu'il n'eût pas le loisir de penser en ce moment aux engagements qu'il venait de prendre. Elle avait pour cela un moyen infaillible à sa disposition. Elle en usa, et le banquier, transporté au septième ciel, n'eut pas le loisir de s'occuper de ce qui se passait sur la terre.
Si le marquis de Pont-Croix avait occupé l'esprit d'Esther, à la suite de leur rencontre sur la route de la Commanderie, il faut constater qu'Esther n'avait nullement occupé l'esprit du marquis. Une heure après l'avoir quittée, il avait oublié la fille du banquier. Elle n'avait produit sur lui aucune impression. S'il avait eu le temps de voir qui arrivait par le chemin quand il revenait chargé de ses filets, il fût demeuré sous bois, et aurait laissé le valet de pied s'escrimer contre la barrière. Pris, appelé, mis en demeure d'agir, il s'était exécuté, comme il était naturel qu'un homme tel que lui le fit. C'était tout. Et si MUe Nuno avait jugé sa courtoisie une faveur spéciale, elle se trompait. Il rentrait, harcelé par le roulement de la fusillade qui n'arrêtait pas dans la plaine de la Cbevrolière. Grand sujet d'amertume et de tristesse pour Clément. La prise de I h cession du nouveau propriétaire se matérialisait dans l'exercice de la plus cbère prérogative des anciens maîtres du domaine : la cbassu. On cbassait sur
ces terres où, depuis des siècles, les Pont-Croix seuls avaient le droit de poursuivre le gibier, et celui qui chassait était un Nuîïo. Point d'envie dans le noble cœur du marquis, une profonde tristesse. Il savait, depuis la veille, qu'on faisait l'ouverture au château. 11 en avait été prévenu par la rumeur publique. Son domestique, Célestin, au passage de la voiture amenant les invités, avait reconnu parmi eux, des amis de son maître : Faucigny, Termont. Il s'était empressé de le lui raconter. Aux premières paroles, en voyant le sourcil de Clément se froncer, il avait senti sa sottise et bien vite tourné court dans sa narration. Mais Pont-Croix avait compris à demi-mots, et, pour ne pas s'exposer à de pénibles contacts, pour se soustraire à la curiosité, même sympathique, des gens du pays, il s'était abstenu de chasser. Et, tout seul, il avait promené sa tristesse sous les saules de la Marne, visitant ses filets, sans espoir de rien prendre, car l'eau était fine et les poissons apercevaient de loin les engins. Rentré chez lui, il s'était cru à l'abri des ennuis; mais rien de ce qui pouvait le contrarier ne devait, en ce mauvais jour, lui être épargné. Le pétillement dis coups de fusil avait cessé à la Chevrolière, et le soleil descendait à l'horizon. Sur les collines, des détonations sourdes éclataient encore, derniers coups tirés par des chasseurs du pays, du côté d'Annet et de Germigny. Clément se promenait mélancoliquement dans le petit parc de la Conmianderie, en attendant l'heure du dîner. Sa chienne, marchant sur ses talons, faisait autant de pas que son maître, s'arrètant quand
il s'arrêtait, repartant quand il se remettait en mouvement, levant ses yeux intelligents sur lui, semblant comprendre sa tristesse et sa misanthropie. Comme il arrivait au bout d'un petit parterre, Gélestin, descendant vivement le perron, accourut tout pantois, et disant avec volubilité :
— C'est le maire de Précigny qui demande à voir monsieur le marquis...
— Le maire, à cette heure-ci ! dit Clément avec humeur. Que diable peut-il me vouloir?
— 11 paraît qu'il s'est passé des choses graves, aujourd'hui, autour de la Chevrolière, et qui intéressent, tout le pays...
— Où est-il, le maire? interrompit Pont-Croix.
— Dans le parloir, monsieur le marquis.
— Bon '.J'y vais.
Et, passant devant Célestin, le marquis gravit le perron, traversa le vestibule et entra dans une petite pièce lambrissée de vieux chêne, qui servait autrefois de bureau au régisseur, pour recevoir les tenanciers de la propriété. Le maire de Précigny, gros homme grisonnant, serré dans une redingote noire, se leva à l'entrée de Pont-Croix, et sa figure un peu inquiète s'éclaira d'un large rire de confiance.
— Ah ! monsieur Clément, je craignais ne pas vous trouver... Et j'aurais été bien embarrassé... oui, bien embarrassé !
— Qu'y a-t-il donc, Fournier? demanda le marquis en faisant asseoir le magistrat municipal.
— 11 y a, monsieur Clément, que voilà tout le
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pays en guerre, pour une satanée affaire de chasse...
— En guerre ! Contre qui?
— Eh! contre les gens de la Chevrolière... Pardon ! monsieur Clément, fit le maire, en voyant le visage du marquis se contracter... Excusez-moi... Mais tout est bien changé au château, et les usages, on peut le dire, n'y sont pas meilleurs que les maîtres !...
— Au fait, dit le marquis avec impatience.
— Eh bien ! voilà, en doux mots : On était mal disposé pour le nouveau propriétaire... D'abord, il avait fait venir des ouvriers de Paris pour exécuter les travaux d'installation de ses faisanderies et les constructions de la nouvelle garderie du Pont-Bleu... Comme s il manquait à Précigny de maçons, de charpentiers et de terrassiers !.. Mais ces Parisiens, ça ne croit qu'à ce qui vient de Paris !...
— N'est-on plus libre de faire travailler qui vous plaît? demanda assez rudement Pont-Croix, comme s'il craignait, en se taisant, de paraître condamner Nuno.
— Pour le travail, passe encore. Mais pour l'approvisionnement! Tout s'achète à Lagny, monsieur Clémont : la viande, le pain, le poisson, le beurre, les œufs, les volailles. Le maître d'hôtel envoie, tous les jours, à la ville une tapissière qui revient pleine, sous le nez des habitants de Précigny, et, dame! vous comprenez, le boucher, le boulanger, les fermiers trouvent ça un peu raide!... Aussi un grand mécontentement s'est amassé qui n'attendait qu'une occasion pour se manifester... Et l'occasion s'est offerte tantôt...
— Comment?
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— Vous savez qu'il y a, au bout de la pièce des cinquante arpents, beaucoup d'enclaves... La ebasse de la Chevrolière se trouve, comme qui dirait, barrée par des languettes de terre appartenant à divers propriétaires... Ceux-là ne peuvent pas chasser, parce qu'ils seraient obligés de passer sur la Chevrolière... Mais la Chevrolière ne peut pas passer là non plus sans louer les enclaves... Le garde-chef de M. Nuno a bien essayé de s'arranger. 11 a même offert un bon prix... 11 a proposé de payer tout de suite dix ans de bail, ce qui Unissait par faire une somme... Mais les gens du pays sont enragés contre le château. Ils ont repoussé toutes les offres qui leur étaient faites. Et, les gardes ayant dit qu'on chasserait quand même, ils se sont postés sur les pièces, avec le garde champêtre et les gardes-messiers. Et, comme les invités du château ont foulé des pièces réservées et des terres emblavées, il y a eu des procès de déclarés, des menaces d'échangées... Rabasson a même été à moitié assommé par un des chasseurs...
— Que ne l'a-t-il été tout à fait !... Une franche canaille celui-là... Si tous les adversaires de... M. Nuno sont pareils, sa cause est bonne!...
— Non pas! Et les plaignants sont les Reybaut, les Gerlier, les Falin, les Grandmanche, tous cultivateurs, gens sérieux et qui ont du bien...
— C'est mieux, en effet. Mais qu'attendez-vous de moi en cette affaire? Cela regarde le juge de paix ou le tribunal... Voyez à Lagny ou à Meaux...
— Avant de marcher, ils m'ont demandé de vous
consulter. Ils se défient des gens de loi. qui ne verraient qu"un procès à engager... Ils vous prient de leur donner votre opinion. Ils feront ce que vous leur direz de faire. ..
— Voilà une confiance qui m'embarrasse autant qu'elle m'honore, dit le marquis avec un faible sourire. En somme, ils ont vingt-quatre heures pour déposer leur procès verbal... Il n'y a donc pas péril en la demeure... Ce qui les irrite, c'est de voir l'argent qu'ils comptaient gagner avec le château s'en aller dans la poche des marchands de la ville... Leur mécontentement disparaîtra, sans doute, si leurs intérêts sont sauvegardés.
— Peut-être bien! dit le maire en riant.
— Alors, qu'on me laisse agir à ma guise, et si j'arrange les affaires, qu'on promette de respecter les arrangements que j'aurai pris au nom des gens du pays...
— Vous avez ma parole, monsieur Clément, au nom de tous ceux qui se plaignent...
— Permettez-moi donc de réfléchir, mon cher monsieur Fournier, et revenez, je vous prie, demain dans la soirée. Je vous informerai du résultat de mes démarches.
— Merci pour tout le monde, monsieur Clément... et pour moi en particulier.
Le marquis tendit sa main fine au maire qui la pressa respectueusement entre ses énormes doigts, et conduisit le paysan jusqu'à la porte de sa maison.
— Allons, bonsoir monsieur le maire, dit-il, et bon appétit, car il est grand temps de diner.
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Et il rouira chez lui. Il était préoccupé, mais une lueur de contentement éclairait son visage si sombre une heure auparavant. Il éprouvait une sorte de satisfaction à se voir l'arbitre d'un différend dans lequel étail engagé Nuno, et qui pouvait, s'il ne se terminait pas ii l'amiable, causer au financier les plus sérieux embarras. La guerre contre tout un pays était malaisée à soutenir. Le banquier, retranché dans son château, abrité par son parc, protégé par l'étendue de sa terre, se croyait bien fort, mais il sentirait cependant promptement les atteintes du mauvais vouloir des paysans. Taquineries mesquines, vexations misérables, contestations sans portée, mais renouvelées in-
3S tmment et qui préoccupent, inquiètent, irritent, c'était là ce qui attendait le châtelain de la Chevrolière.
D'un autre côté, que n'avaient pas à redouter les gens du pays aux prises avec ce puissant ennemi? Toutes leurs tentatives, il les repousserait; leurs procès, il les soutiendrait, et avec quelle supériorité ! Ils auraient beau se syndiquer pour défendre leur cause, ils ne triompheraient pas de leur adversaire. Il serait homme à dépenser trente mille francs, dont la perte ne le gênerait pas, pour leur en faire mangerdix, qui leur feraient grandement faute. Ne valait-il pas mieux tâcher de concilier les parties, en obtenant pour le pay> les bonnes grâces du puissant propriétaire? Mais s'il arrangeait l'affaire, il consolidait la situation de Nuno. Il pensa : Ne sera-ce pas très digne d'un Pont-Croix, mis hors de chez lui par un Nuno, de protéger loyale--
ment ce Nuno contre les conséquences fâcheuses de sa prise de possession?
Sa conscience n'eut pas une hésitation. Il jugea que c'était ainsi qu'il devait se conduire, et, l'ayant décidé, il pensa au moyen d'arriver à son but. Se mettre en rapport avec Sélim ne pouvait lui convenir. Il ne se voyait pas allant à la Chevrolière pour débattre les intérêts des tenanciers contre le nouveau propriétaire. Causer avec Nuno lui eût paru insupportable. Il éprouvait une sorte de répugnance physique à se trouver en face du banquier. Ce gros homme, avec ses yeux enfouis sous la graisse, ses bajoues jaunes, lui faisait l'effet d'un crapaud. Il pensa à Termontqui était un familier de la maison, et pour lequel il avait de la sympathie. Oui, avec Termont, il pourrait s'entendre, et, plénipotentiaire des paysans, il traiterait avec le jeune homme plénipotentiaire de Nuno. Il lui écrivit un mot, lui donnant rendez-vous, pour le lendemain malin, à la barrière de la route de Précigny. « Je m'arrêterai là, demain matin, vers dix heures, en chassant. Si vous avez l'idée de prendre un fusil vousmême, vous me rencontrerez, et, en cinq minutes, nous terminerons les litiges et ramènerons la concorde. » Il chargea Célestin de porter ce billet à la Chevrolière, et, l'esprit soulagé, il dîna de bon appétit, et dormit d'un beau sommeil.
Le lendemain, à l'heure indiquée, il était assis sur la barrière même de la Commanderie, lorsque sa chienne, grognant sourdement, lui annonça l'approche de quelqu'un. Des pas se firent entendre sous bois,
et, d'un faux-fuyant, il vit sortir Jacques do Termonl accompagné d'un garde. Il attendit que le jeune homme fût à sa portée, ne voulant pas mettre le pied sur la Chevrolière, et tendant la main :
— Exact. C'est très bien. Venez-vous avec de bonnes paroles?
— Pleins pouvoirs, cber ami. Mais comment allezvous depuis que je ne vous ai vu ? Admirablement, il me semble. Et le coup d'oeil ? Toujours bon ? C'est à vous cette jolie petite chienne qui me fait là des amitiés?
— Oui, c'est ma compagne habituelle. Ça n'a pas grande race, mais c'est intelligent et de très haut nez...
- Je m'en rapporte à vous. Tant vaut l'homme, tant vaut la bête...
— On pourrait donner tous les pointeurs et tous les setters de la maison, et du retour en argent pour cette seule chienne-là, murmura le garde, vieux chevronné qui gardait le Pont-Bleu depuis dix ans. Mais M. le marquis ne la céderait pas.
— Non, Rigaud, je ne la céderais pas, répondit Clément, en souriant à son ancien serviteur.
— Et puis si M. le marquis la cédait, personne né saurait s'on servir comme M. le marquis...
— Mais, cher ami, dit Clément en se tournant vers Termont, voyons un peu ce que vous voulez faire pour amener la pacification. J'imagine que nous jouons cartes sur table ?...
— Complètement... Nous savons que le maire de Frécigny est venu vous demander conseil, et que vous
avez songé aussitôt à profiter de la situation pour arranger les affaires...
— Comment savez-vous cela?
— Nous avons notre police.
— Bon ! c'est mon domestique qui aura bavardé dans l'antichambre...
— Non ! non ! nous étions avisés avant votre démarche... Je dois vous dire que Nufïo en a été très touché.
Le visage de Clément se rembrunit, et, non sans amertume, il dit :
— Qu'attendait-il donc de moi ?
— Rien que de bon. Mais, vous savez, auprès de lui, il y a des gens qui ne vous portent pas dans leur cœur...
— Brucken? interrompit Pont-Croix, avec un ironique sourire.
— Je ne nomme personne, fit Termont. D'ailleurs Nuïio n'a rien voulu écouter; il a déclaré que du moment qu'un homme tel (pie vous se faisait l'arbitre d'un différend, il n'y avait qu'à s'en remettre à lui et à accepter d'avance l'accommodement qu'il proposerait. Donc vous êtes le maître, cher ami : décidez.
— Eh bien ! c'est fort simple. Le château donnera sa clientèle aux fournisseurs de Précigny, et, en échange, un droit de chasse sera consenti sur les enclaves qui vous gênent tant.
— Comment! la clientèle du château?... demanda Termont. On n'achète donc pas tout dans le village?
— On n'achète rien. Voilà l'origine du conflit.
— Mais Nufio ne s'en doute pas ! C'est le gredin de maître d'hôtel qui prend ces décisions-là sous son bonnet :
— 11 y trouve son compte, n'en doutez pas.
— Parbleu! Mais il rapine assez, sans nous mettre tout le pays à dos. Vous ne pouvez pas vous imaginer, mon cher, ce qui se passe dans cette maison-là ! C'esl fabuleux ! Il y a un coulage qui emporte l'argent comme un torrent !
— Dame !
— Oui, c'est naturel, sans doute. Les immenses fortunes ne peuvent fonctionner sans déperdition. Mais il y a une mesure en tout. Savez-vous à quelle somme s'esl élevée, cette année, la fourniture d'œufs de fournie pour l'élevage? Non! Je n'ose pas vous le dire : vous vous moqueriez de nous... C'est à ne pas le croire!... Et nous n'avons eu que deux mille perdreaux, et il n'y a que trois mille faisans... Tout le reste est mort... ou vendu.
— Pourquoi supportez-vous qu'on vous serve aussi mal ?
— Nufio n'ose pas mettre son garde-chef à la porte parce qu'il vient de chez lord Greymilton, et que tout ce qui appartient ou a appartenu au noble duc est considéré comme «très sport». Or ce qui est « sport « est sacré.
— Vous savez que je ne suis pas anglomane...
— Parbleu! Moi non plus! Et j'aurais chassé depuis longtemps cette canaille de Strehley... Si encore sa chasse était excellente!... Mais il ne sait chôme pas re-
tenir son gibier, l'animal ! Imaginez-vous, que la veille de l'ouverture, Nufio a fait lâcher trois cents cailles dans une prairie qui est devant le château... Le lendemain matin nous les avons vainement cherchées... Disparues!... On en a tué dix!... Il y a un coup de panneau là dessous...
— Non! Elles se sont écartées tout simplement. Jamais on ne gardera une caille dans le parc: c'est trop Irais... Mais je sais où sont vos cailles.
— Bah !
— Oui. Elles sont chez moi, dans des trèfles qui bordent votre cbasse...
— Comment le savez-vous?
— Je les ai entendu chanter hier toute la journée. Les yeux de Termont brillèrent. Il dit :
— Si nous y allions?
— Volontiers !
— La bonne farce à faire à ce pochard d'Anglais que de lui rapporter tantôt quelques douzaines de ses oiseaux.
— Eh bien! marchons... J'ai ma chienne, elle suffira pour nous deux.
— Si je renvoyais Rigaud...
— Non, gardez-le, pour le cas où vous tueriez quelques lièvres. Et puis il nous portera nos cartouches...
— Je craignais de vous contrarier en l'amenant chez vous.
— Que voulez-vous que cela me fasse? Si c'était son maitre, je ne dis pas.
Ils s'avancèrent vers le garde, qui, debout dans le carrefour, attendait la fin de la conférence.
— Rigaud, nous allons tirer quelques coups de fusil chez .M. de Pont-Croix. Accompagnez-nous.
Le garde porta la main à son képi, sa figure s'éclaira de plaisir: il dit :
— Ah! je remercie bien M. le baron de m'emraener... M. le baron et M. le marquis chassant ensemble... 11 y a des gens qui paieraient leur place pour voir ça...
Ils entrèrent sur la Commanderie. La chienne blanche et noire croisait devant eux.
— Vous tirez toujours fort, Pont-Croix? demanda Termont.
— Vous comprenez, cher ami, je ne fais que ça.
— Vous étiez déjà un bien beau fusil!... Mais voilà votre petite bête qui est en arrêt.
Meta, immobile au bord du chemin, devant un roncier, la patte droite relevée, la tête tournée, comme saisie dans sa marche par les fumées du gibier, était immobile.
— C'est quelque lapin. Vous allez voir comment cette petite personne-là s'y prend... Ne vous pressez pas : nous aurions le temps d'aller à la maison et de revenir, nous la retrouverions là.
Il leva le bras. La chienne, rompant l'arrêt, fit un détour et se plaça de l'autre côté du roncier, pour forcer la bête à partir entre elle et son maître. Un léger frémissement dans les branches, une ombre grise qui [tassait sous bois, un coup de feu qui éclatait, et
Meta qui apportait le lapin palpitant dans sa gueule, ce fut plus rapide que la pensée. Jacques de Termont, sans même s'arrêter, ouvrant son fusil, remit une autre cartouche. Il dit à Pont-Croix :
— Vous avez beaucoup de lapins?
— Oui. J'en tue quinze à dix-huit cents, de ma main, tous les ans.
— Moi, il n'y a plus guère que ce tir-là qui m'amuse. Nous avons inventé avec Quélus une assez plaisante façon de tuer les lapins. Nous montons chacun sur un tonneau qui n'est pas calé, on nous lâche des lapins sur une pelouse, et nous les tirons à balle, au doublé. Vous comprenez que c'est un peu plus drôle que d'abattre, au bout du fusil, des faisans chauves à force de se cogner la tète dans les faisanderies.
— Ne parlons plus, dit Clément : nous arrivons.
Us débouchaient dans une petite plaine bordée, d'un côté, par les futaies du parc de la Chevrolière,de l'autre par les landes de la Commanderie. Au bas d'un coteau en pente douce, la Marne coulait entre ses berges gazonnées. Des trèfles roses, qui embaumaient, s'étendaient devant les chasseurs, et tant d'abeilles en butinaient les fleurs au soleil que leur bourdonnement s'entendait de loin comme un chant de harpe éolienne.
— Eh bien! Termont, avançons, dit Clément. Ma chienne devant nous, tout ce qui partira à sa droite est pour vous, tout ce qui se lèvera à sa gauche est pour moi... Pas de politesses!
\\< entrèrent dans le couvert parfumé jusqu'à mijambe. Au bout de vingt pas la chienne marqua l'arrêt,
NEMROO ET C1". 10o
une compagnie de perdreaux s'enleva. Quatre coups de fusils bien espacés éclatèrent, et quatre perdreaux tombèrent dans le trèfle.
— Mais, dit Termont, tranquillement, nous ne sommes pas venus ici pour tourmenter les perdreaux. Ne nous occupons que des cailles, voulez-vous?
— Comme il vous plaira, dit Pont-Croix.
Ils continuèrent. Ce qui se passa dans la plaine, pendant deux heures, fut raconté par Rigaud, seul témoin de cette chasse. Il y fut tué cent quarante-sept cailles, neuf râles et deux lièvres pour varier le tableau.
— Yoyez-vous, disait le garde, c'était quelque chose d'effrayant. On aurait juré des fusils enchantés. M. le marquis tua cinquante-deux cailles de suite, sans en manquer une, et M. de Termont trente-neuf, et encore ce fut parce qu'ils s'amusèrent à faire des coups de longueur. La petite chienne de M. Clément, quand les cailles ne voulaient pas se lever et piétaient trop longtemps, se mettait au galop et les houspillait jusqu'à ce qu'elles fussent à l'essor. Alors elle se couchait, ot eus messieurs, qui étaient au milieu de la pièce dos à dos, tiraient de pied ferme. Jamais je n'ai vu chose pareille ! La bête rapportait, moi je bourrais mon carnier... Quand le carnier fut plein, je dus attacher les oiseaux à toutes les ficelles de mon filet... Enfin je demandai grâce, sans quoi nous y serions encore, etles trois cents cailles du patron y passaient. La chienne n'en aurait
lublié une. Rude chienne, et rudes chasseurs : Les gens valaient la bête, et la bête valait les gens. Vers une heure, M. le marquis, dit : « Si nous allions dé-
jeûner ? » Nous gagnâmes la Commanderie, qui était à dix minutes de marche, où je fus reçu par Célestin et par MIIe Constance, j'ose le dire, comme un ami, et on but à la santé des maîtres, oui! d'un fameux cœur! Et M. le marquis fît atteler pour nous reconduire, M. de Termont et moi, parce que je n'aurais jamais pu retourner à la Chevrolière avec la charge de gibier que j'avais sur le dos. Les cent-quarante-sept cailles et les neuf râles étaient dans le coffre de la voiture. Et il fallait voir la tête du goddam de chef, quand je lui étalai la moitié de son élevage. Il braillait, dans son sale anglais ! Et moi je jubilais ! Parce que, n'est-ce pas? quand il y a tant de bons gardes en France, on n'a pas besoin d'amener des faux malins d'au-delà de la mer!
Mais si la partie de chasse de Jacques de Termont avec le marquis de Pont-Croix faisait du bruit dans les communs et à l'office de la Chevrolière, elle faisait bien davantage d'effet, quoique plus discrètement, au salon. Non-seulement cette tuerie extraordinaire avait frappé de respectueuse stupeur les invités de Nuno, mais le jour qu'elle avait ouvert sur les ressources cynégétiques de la Commanderie avait rendu le banquier rêveur. Ainsi tout son élevage s'en allait, d'un coup d'aile, chez le voisin : sa chasse alors ne tenait donc pas le gibier? Qu'allait-il se passer pour le perdreau, si la caille émigrait? Le terrain, trop frais pour l'un, sérail également trop frais pour l'autre. Et les plaines sablonneuses de Précigny, les triages calcaires do la Commanderie attireraient toutes les pariades, au mo-
NEMROD ET CIB. 107
ment de la couvée, et il n'aurait point de production naturelle. Autrement dit, il n'élèverait que pour le repeuplement du voisin. Ceci le rendit très soucieux, malgré les assurances de Brucken, qui, exaspéré par les dithyrambes de Termont, déclarait que jamais un bout de territoire comme la Commanderie ne pourrait accaparer le gibier d'une terre de sept cents hectares comme la Ghevrolière.
— Je vous dis que c'est hors ligne, répétait Termont avec enthousiasme. J'en ai vu des chasses, n'est-ce pas? Je n'ai jamais rien vu de pareil!... 11 y a là des friches à y cultiver le perdreau rouge, comme en Sologne. Si le malheur veut qu'il y ait de la neige persistante pendant l'hiver, Pont-Croix y tuera tous les faisans de la chasse, vous entendez, Brucken, tous, si cela lui plaît. Heureusement c'est un galant homme, incapable de chercher noise à un voisin... 11 le prouve assez dans l'affaire du procès!... Mais imaginez, à sa place, un pas grand'chose, un sans scrupule, et rendezvous compte du dégât qu'il pourrait vous faire... Ce serait k quitter la place !...
— Ou à acheter la Commanderie, répliqua froidement Sélim.
— Ah! voilà bien un argument du patron!... Un boulet d'or dans les jambes! Encore faudrait-il que Pont-Croix consentît à vendre.
— Tout est à vendre, dit Nufio. C'est une question de prix.
— Croyez-vous que Sélim se laisserait embêter poui six cent mille francs? demanda Burat. Eh bien! ça
mettrait les soixante hectares de la Commanderie à dix mille francs l'un... Pour un décavé, la somme est ronde !
— Ça vaut mieux que ça! fit Termont.
11 y eut un cri de protestation presque unanime.
— Vous avez encore les cent quarante-sept cailles dans l'œil! dit Burat.
— Mais supposez que Sélim n'élève plus?... La Commanderie devient un désert!...
— Non! la Commanderie aura toujours du gibier... C'est un vrai garde-manger! Je vous dis qu'il faut aller en Sologne pour trouver un terrain semblable ! D'ailleurs, tout ce que nous disons là est sans portée : Pont-Croix est un bon voisin, et il n'est pas question de lui acheter sa propriété.
— Un bon voisin, incontestablement, dit le prince de Faucigny. Je vous disais bien qu'il était incapable d'une ligue avec les paysans...
— Néanmoins il représente leur syndicat, interrompit Brucken, il est leur homme d'affaires, ce qui permettrait de supposer qu'il a embrouillé les eboses pour se donner le mérite de les débrouiller.
— Le mérite vis-à-vis de qui? dit rudement Termont.
— Mais vis-à-vis du comlr, répondit Hubert.
— Il s'en soucie bien !
— 11 a cependant droit à des remerciements, et il compte sans doute les recevoir.
- Voilà justement ce qui vous trompe. Il m'a déclaré qu'il n'avait agi que pour le bien du pays, et que
Niino pouvait se considérer comme quitte de toute gratitude envers lui.
— Une telle indifférence ressemble singulièrement à de la haine.
— De la haine ! se récria Nuno : pourquoi?
— Eh ! parbleu ! dit Burat avec un ton bourru, votre étonnemerit m'étonne ! Le marquis n'a pas encore digéré le bouillon du krack. Et c'est assez compréhensible! N'oubliez pas que la défaite subie, en commun avec l'armoriai de France, lui a coûté toute sa fortune, y compris la Chevrolière, où nous sommes, et ne perdez pas de vue que si, après une telle débâcle, il conserve seulement vis-à-vis de vous la neutralité, il faut qu'il ait vraiment...
— Un bien noble cœur !
Il y eut un silence. C'était Esther qui venait de prononcer ces paroles. Son père tressaillit, et sa face brune devint d'un rouge sombre. Il baissa vers la terre ses regards presque honteux; il devina comme une flétrissure dans le jugement porté par sa fille. Il secoua ses épaules énormes d'ancien portefaix, et, de sa voix rocailleuse :
— Qu'il le veuille ou non, je trouverai moyen de m'acquitter envers lui.
Cette déclaration le soulagea, il se considéra comme réhabilité. Au même moment, sur un ton d'insultante ironie, Brucken dit :
— Tout cela est adroitement machiné pour exciter l'intérêt. Pont-Croix est un gaillard qui a toujours fort bien entendu le romanesque.
Des yeux d'Esther, à ces mots, jaillit un éclair qui foudroya l'audacieux. Elle chercha du regard Mme del Péral pour la prendre à témoin. Mais la jolie comtesse était engagée dans un flirt très gai avec le prince de Faucigny, et paraissait n'avoir rien entendu. Alors, la jeune fille, ne pouvant supporter plus longtemps la présence de l'ennemi de Clément, fit signe à MUe Faverger de la suivre, et sortit du salon. Aussitôt, comme si toute celte discussion, dont Pont-Croix était le héros, eut perdu toute raison d'être depuis que Mllc Nuno avait disparu, la conversation tourna, et, entre ces gens du monde, quelques banalités échangées mirent bien vite tout le monde d'accord.
Cependant, toutes ces escarmouches étaient sans portée, et la bonne volonté de Nuno, la sympathie d'Esther et la haine de Brucken pour Clément risquaient de s'atténuer, celui qui en était l'objet se tenant à l'écart avec persistance, lorsque le hasard, souverain maître à la guerre, en politique et en amour, se chargea de mettre, quelques jours plus tard, les intéressés en présence. C'était à Fénéranges, de l'autre côté <le la Marne, entre Meaux et Crécy, dans le magnifique domaine que le prince de Faucigny tient de son aïeul le maréchal duc de Bautzen. On avait fait l'ouverture, et Nuno, qui avait été appelé à Paris par une importante affaire, n'était venu, avec sa fille et Mmedel Péral, que pour le dîner. Brucken et Termont avaient chassé toute la journée. Clément, invité de fondation chez ses cousins de Préfont, à Quincy, s'était excusé. Tout présageait donc, après une magnifique journée
NEMROD ET C,E. Ht
et une tuerie royale, une soirée sans secousse. Il était dix heures, la jeunesse commençait à danser dans le hall, la vieille Princesse douairière faisait son whist, lorsque la porte du salon s'ouvrit, donnant passage à Clément souriant et superbe. Gomme la maîtresse de la maison l'accueillait, la main tendue, se réjouissant de son arrivée si imprévue :
— Je reviens de Quincy, dit-il, j'ai prié la baronne de me rendre ma liberté de bonne heure pour pouvoir vous faire visite. J'ai entendu en entrant les accords d'un piano qui me prouvent qu'on n'est point fatigué...
— Ces demoiselles surtout, dit Mme de Faucigny. Pour ces messieurs, ils sont héroïques.
Le marquis s'était avancé vers la douairière, qu'il saluait entre deux robbers. Il serra la main du prince et de Termont, puis soudain son visage changea d'expression : il avait aperçu Mme del Péral. Il s'approcha d'elle cependant, et avec beaucoup de grâce lui adressa un salut profond. Son œil bleu se voila et devint sombre : à quelques pas de Manuela, il venait de découvrir Esther, assise à l'entrée du hall au milieu d'un groupe de jeunes filles. Il s'inclina, et, se détournant, il s'apprêtait à passer clans le petit salcn, lorsqu'une voix rude se fit entendre auprès de lui, disant :
— Prince, voulez-vous être assez aimable pour me faiiv faire la connaissance de M. de Pont-Croix?
A l'accent, à la phrase, au battement de son cœur, à la commotion de son cerveau, Clément avait deviné Nuùo.Il s'arrêta brusquement, et, pàîo, glacé, hautain il attacha sur le banquier un regard pesant. MaisSélim,
les paupières baissées, décidé a braver le péril de la présentation, attendait impassible. Le prince, fit à Clément un geste, comme pour lui dire : « Mettez-vous à ma place. Vous voyez que je ne peux pas me dérober », et, s'exécutant, il montra le poussah :
— Mon cherClément,je vous présente M.Sélim Nuno, que vous connaissez certainement de réputation...
— Parfaitement ! répondit le marquis d'une voix tranchante comme un coup de sabre.
Alors, désignant le jeune homme au banquier, le prince ajouta :
— Le marquis de Pont-Croix.
Clément, s'étant légèrement incliné, gagnait le large, lorsque le banquier, lui barrant le chemin, dit :
— Monsieur le marquis, ne me quittez pas si vite : j'ai un devoir à remplir envers vous...
Et comme Pont-Croix secouait la tête d'un air d'indifférence :
— Vous pouvez n'attacher aucune importance au service rue vous m'avez rendu, reprit Nuno : cela est tout simple. Mais moi, qui suis votre débiteur, je l'apprécie comme il convient...
Clément, irrité devoir le banquier le retenir presque de force et s'imposer à lui, allait le couper en ripostant : « Mais je n'ai rien fait pour vous : je n'ai eu en vue que l'intérêt des paysans», lorsqu'une voix douce dit près de lui :
— Si vous vous défendez d'avoir obligé le père, au moins vous ne pourrez nier vos bons procédés pour la fille.
NEMROD ET CIK. 113
Le marquis se tourna vivement, et, tout près de lui, il aperçut Esther. Elle s'était levée, pendant les courtes paroles qui venaient d'être échangées, et, l'air doux, ses beaux yeux un peu troublés, un sourire inquiet sur les lèvres, elle arrivait au secours de Nuno. Clément la regarda attentivement, et dans sa toilette très simple il la trouva jolie et élégante. Il remarqua qu'elle parlait sans aucun arrière-goût de baragouin étranger. Elle lui plut, et, en un instant, sa raideur hostile s'atténua. Il sourit à la jeune fille, et, se courbant cette fois comme devant une égale, il dit :
— Vous m'avez donc reconnu, mademoiselle?...
— Oh ! je vous avais deviné. Dès le premier moment j'ai été sûre que j'avais affaire à vous...
— Ah! ah! fit Nuno, rentrant dans la conversation, il paraît, monsieur le marquis, que vous avez déjà rencontré ma fille?... Où donc?
Clément pinça les lèvres, et dit :
— Au coin d'un bois.
Des larmes montèrent aux yeux d'Esther, tant l'accent de Pont-Croix lui sembla injurieux pour son père. Elle jeta sur le jeune homme un regard de reproche qui le troubla plus qu'il n'aurait voulu. Mais déjà il se reprochait d'avoir témoigné trop de condescendance à ceux qu'il détestait. Le fait seul d'être resté, pendant deux minutes, devant tout le monde, en compagnie du père et de la fille, lui parut avilissant. Il pensa brusquement que Nuno l'avait dépouillé, qu'il le jugeait un voleur, qu'il n'avait aucun motif pour se montrer gracieux avec Esther, et se retrouva plus en-
tête que jamais dans sa rancune. Il se demanda ce qu'il pourrait bien inventer de déplaisant pour le banquier, et, apercevant Mme del Péral qui lui souriait, avec un bref salut il prit congé de ses interlocuteurs et se dirigea vers la jolie comtesse.
Elle était aussi décolletée qu'il est possible de l'être sans aller tonte nue, et les épaules, les bras, le dos qu'elle montrait, jusqu'à dix centimètres de la ceinture, étaient la perfection même. Elle s'était soulevée à demi pour lui tendre la main, et, dans le mouvement, sa blancbe poitrine s'offrit aux regards de Clément comme un bouquet de camélias. Esther frémit d'une angoisse inconnue jusqu'alors, et souffrit tellement qu'elle s'appuya à son père, essayant de l'entraîner. Mais Nufio, pétrifié, en proie à une jalousie féroce, demeurait au milieu du salon, assistant à cette familière et satisfaite entente de celle qu'il adorait avec celui qui venait de lui faire affront. Estber lut le soupçon, la colère, sur le visage de son père, et, pleine de trouble, se dit : Il éprouve la même émotion douloureuse que moi. Que se passe-t-il donc dans mon cœur? Est-ce (pie j'aimerais cet homme que je n'ai vu que deux fois, et dont tout me sépare : ma religion, les préjugés sociaux, le mépris qu'il témoigne à mon père et à moimême? Alors je serais donc devenue folle? Mais on dit que l'amour est une folie. Et ne faut-il pas qu'il en soit une pour qu'un homme d'une intelligence supérieure, comme mon père, soit bouleversé par la passion, au point d'en oublier jusqu'au souci de ne pas se donner en spectacle? Et tout le monde, en ce moment,
NEMROD ET CIE. (ta
.1 les yeux ûxés sur lui, et se ril de son tourment. Les amis de Sélim jouissaienl en effel de ce délicieux spectacle : un jeune homme et une charmante femme marivaudant sous le regard furieux d'un vieil homme jaloux et qui ne peut pas s'en cacher. Esther fit un nouvel effort pour emmener son père, et, forçant son visage à sourire, ses lèvres à prononcer des paroles dont elle ne comprenait même pas le sens, elle conduisit Nuno à la tahle de whist, auprès de laquelle il s'assit sombre et préoccupé, n'osant pas se retourner pour surveiller Manuela, et en brûlant d'envie. Il parvint à changer son fauteuil de place, et il put, sans qu'il y parût trop, examiner les deux causeurs, toujours llirtant, de l'air le plus tranquille, comme s'ils eussent été seuls dans le salon.
— (Ju'il y a longtemps qu'on ne vous a vu! disait Mme del Péral. Est-ce donc vrai que vous vous (Mes fait ermite, et que vous habitez une grotte, dans les environs?
— Oui, chère comtesse, comme un ours.
— Ou comme un ancien diable !
— Merci de n'avoir pas dit « vieux ».
— ■ Vieux? Jamais je ne vous ai vu si jeune. La retraite vous réussit, vous êtes superbe. Est-ce le hàle de votre visage, ou cette jolie barbe que vous vous êtes donnée : vous avez un je ne sais quoi de mâle et de résolu qui vous sied bien. Dites-moi, Termont prétend que c'esl charmant, votre ermitage.
— Venez le visiter.
— Je ne dis pas non. Mais qui m'accompagnera?
i 16 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Vous avez besoin d'un garde-du-corps?
— Pour les convenances. Une femme chez un garçon...
— Oh! je suis si réservé.
— La belle histoire! Est-ce écrit sur votre porte?
— Amenez qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas M. Nuno.
— Décidément vous ne l'aimez pas.
— J'ai payé pour ça.
— Et si j'amenais sa fille?
— Encore moins ! Je crois que je préférerais Brucken!
Ils se mirent à rire tous deux. Le bel Hubert était fort heureusement dans le hall, occupé à tourner la manivelle du piano mécanique pour faire valser la jeunesse, sans quoi il eût fait à Nuno un pendant 1res curieux. Manuela, sans se soucier des airs vexés de son vieil adorateur, se rapprocha de Clément, et, le tenant sous l'inquisition de ses beaux yeux :
— Eh bien ! mon cher, vous avez tort. Esther, depuis qu'elle vous a rencontré dans les bois, a parlé de vous à différentes reprises, et d'une façon qui nous a tous surpris, étant donnée sa réserve habituelle... Je ne crois pas m'avancer beaucoup, en affirmant que vous avez dû lui plaire plus que qui que ce soif jusqu'à ce jour.
— Voilà une chose qui m'est égale, par exemple !
— Eh! eh! mon bel ami, elle aura au moins vingt millions de dot.
Il était devenu très rouge; elle comprit qu'il allait
NEMROD ET CIB. H~
se fâcher pour de bon. Elle lui frappa sur la main avec: son éventail :
— La ! Comme vous êtes devenu emporté ! C'est le commerce des bêtes sauvages qui vous rend si terrible! N'ayez pas peur. On n'essaiera pas de vous dompter. La belle est, je crois, destinée à épouser Brucken.
— Pauvre enfant! dit Clément. Elle n'a pas de chance. Fille de Nuno, femme de Brucken : c'est trop pour une seule!
— Vous êtes aimable pour mes amis!...
— C'est vrai, je vous demande pardon, comtesse. Tenez, je m'en vais : je vous ai vue, je n'ai plus rien à faire ici. A un de ces jours, alors?
— A un de ces jours.
Il lui baisa la main, et, traversant le salon, alla prendre congé du prince et de la princesse de Faucigny. Pendant qu'il s'éloignait, Manuela pensa : 11 n'a jamais menti, donc Estber peut soupirer pour lui, Brucken n'a rien à craindre. Au contraire. Elle l'épousera plus volontiers si elle aime sans espoir. Lui autant qu'un autre, du moment que ce ne sera pas Pont-Croix. Hubert arrivait dans le salon, l'air soupçonneux, comme le marquis sortait. Il alla à Mme del Péral, et, avec une pointe d'inquiétude qu'il ne pouvait dissimuler :
— M. de Pont-Croix était là?
— Oui, cber ami.
— Vous avez causé avec lui?
— J'ai eu ce plaisir.
— Que venait-il faire?
— Vous donner un coup d'épaule pour votre mariage.
— Ne plaisantez pas, Manuela.
— Jamais je n'ai été si sérieuse.
" — Et à vous, il vous a fait la cour?
— Regardez la tète de Sélim, vous saurez à quoi vous en tenir.
— Manuela...
— Voyons, Hubert, tâchez donc de comprendre la situation, et ne roulez pas des yeux féroces... Allez de ce pas tenir compagnie à M"e Nuno, qui est toute seule, et demain venez causer avec moi dans le pavillon du parc... Il y a temps pour tout.
Elle se dirigea vers Nuno, qui s'avançait à sa rencontre. Et avec une simplicité de ton, une ingénuité de regard qui rendirent le calme au banquier :
— Les remercîments que vous n'avez pu faire à Pont-Croix, je m'en suis chargée...
— Quoi ! c'était là ce dont vous parliez?
— Uniquement. Vous savez bien que ma préoccupation constante, c'est vous.
Le visage de Sélim se détendit et s'éclaira :
— - Et il s'est humanisé, ce farouche personnage?...
— Tout autant qu'il a fallu pour entendre la semonce (pie je lui ai adressée à votre sujet. Vous êtes quittes, maintenant, l'un envers l'autre.
— Oui, mais moi je ne le suis pas envers vous. Elle fixa sur lui un regard attendri, et d'une voix
émue :
— N'est-ce pas à vous que je dois le bonheur?
Il n'est pas d'homme à qui on puisse dire : « Telle femme vous aime », fût-elle laide ou vieille, sans qu'il en éprouve un secret contentement. L'amour a, dans ce cas-là, un bien puissant complice : c'est l'amourpropre. Certes Clément eût pu être blasé. Il avait eu tant de bonnes fortunes, et de si brillantes! Et cependant, en se remémorant ce que Mmedel Péral lui avait raconté sur Estber, il n'était pas sans un peu d'attendrissement sympathique. Charmante en tous cas, cette Juive blonde aux yeux noirs, et différente de son père, à se demander si Mme Nuno... Mais elle passait pour une honnête femme! Ainsi monologuait Pont- Croix, en battant consciencieusement un carré d'ajoncs et de genêts, où il avait vu se remettre une compagnie de perdreaux. La chienne noire etblanche, qui croisait à dix mètres devant lui, s'aplatit dans les herbes jaunes, et se glissa avec lenteur et précaution, jetant sur son maitre un regard qui signifiait clairement : « Attention I Ils sont là, devant moi ! » Les oiseaux piétaienl, car,
très peu avant la bordure, un gros coq partit en caquetant et tomba foudroyé. A la détonation, toute la compagnie, se levant avec un grand bruit d'ailes, s'envola en éventail. De son second coup, tirant le croisé, Clément abattit deux perdreaux. Enjambant les touffes d'ajoncs, il sortit sur la route, et, prenant les trois pièces que sa chienne lui apportait une à une, il les logea dans un lilet suspendu à son épaule, et, son fusil déchargé, il s'assit au soleil sur le revers du fossé.
Devant lui, en pente douce, la colline descendait jusqu'à la Marne, coulant entre les joncs et les osiers, qui ondulaient bercés par le courant. A cent mètres, dans une anse, sur un banc de sable mis presque à découvert par la sécheresse, les gamins de Précigny se baignaient en poussant des cris. L'eau, soulevée par leurs mains, dans la bataille qu'ils se livraient, volait en poussière irisée. Et nus, indécents, superbes, ils s'ébattaient, comme de jeunes sauvages, dans le flot tiède et l'air pur. En face, de l'autre côté d'une petite île, le coteau de Chalifert, crayeux, troué par le tunnel du chemin de fer, s'offrait à la vue, et, tout au loin, les massifs d'arbres deCoupvray s'étageaient noirs sur le ciel bleu. Dans les champs, coupés par de larges labours bruns, les meules nouvelles faisaient des taches jaunes, et les larges pièces de betteraves s'étendaient, vertes, à côté des chaumes hérissés et blonds.
Un calme reposant enveloppait les choses, et Clément, sa chienne à ses pieds, restait là à rêver, écoutant d'une oreille distraite les appels joyeux des enfants s'ébrouant dans la rivière. Une tristesse était en lui
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qu'il ne pouvait vaincre, mélancolie de sa déchéance irrémédiable. 11 avait trente-trois ans, sa jeunesse finissait, et il allait aborder la période de la vie où les satisfactions du luxe servent d'utile compensation aux plaisirs qui diminuent. Qu'avait-il en perspective? La solitude aigrie d'un homme ruiné, l'oubli inévitable, l'abandon blessant. Car, si on faisait encore à son éclat passé l'aumône de quelques faveurs, ces faveurs iraient s'amoindrissant, comme cet éclat même. Et il finirait par n'être plus qu'un ancien beau, vivant à la campagne, inconnu des générations nouvelles, sorti du mouvement et tout à fait fossile. Et, pendant des années, il traînerait cette existence vide, monotone, sans joies, entre ses domestiques et ses chiens.
N'avait-il pas eu tort de refuser de se marier quand ses parents l'en avaient pressé? 11 s'était obstiné par vanité, ne voulant pas paraître devoir à une femme le retour de son luxe. En somme, quel déshonneur y aurait-il eu pour lui à accepter la main d'une femme bien née et riche?Combien de ses amis avaient redoré leur blason en épousant les filles de riches bourgeois? N'étaient-ils pas fort bien vus et très considérés? Ne jugeait-on pas dans son monde que ces fortunes, acquises à force de travail et quelquefois de génie par des commerçants et des industriels, étaient l'apanage des descendants ruinés des illustres familles? Il y avail là presque une conquête faite sur les classes nouvelles, comme une croisade contre les infidèles, sectateurs du Veau d'or. Il pensa, avec un sourire, (pie la plus belle et une des plus riches de ces conquêtes était
à sa portée, si Mme del Péral avait parlé franc : la fille de Nuno, qu'on disait plus de cent fois millionnaire, de Nuno, son spoliateur, le maître actuel de son bien. Quelle victoire et quelle revanche! Mais pourquoi, ensuite, Mme del Péral avait-elle ajouté que la jeune fille était destinée à Brucken? Avait-elle voulu sonder le cœur de Clément et s'assurer qu'il serait insensible aux avances faites par Estber? 11 sourit. Il savait Manuela assez fine pour avoir improvisé, séance tenante, cette petite scène.
Il était ainsi bien près de la vérité, et découvrait presque les secrets mobiles auxquels obéissait la jolie femme. Il n'en pénétrait pas l'intrigue dernière : celle du mariage avec Sélim. Mais il devinait qu'elle patronnait Hubert dans la maison et favorisait ses vues sur la fille de son ami. Il pensa : Je ne leur créerai pas de difficultés. Ils peuvent bien maquignonner ce qu'ils voudront, et duper à loisir le Nuno! Ce sera pain bénit!...
Involontairement, il fit un retour sur l'impression qu'Esther lui avait produite. 11 la revit simple, calme et sérieuse, si différente de ceux qui l'entouraient, et un nouveau sentiment de sympathie le poussa à la plaindre. Elle lui parut valoir mieux que le sort qui lui était préparé; mais il conclut ainsi : Qu'y puis-je'?... Dépend-il de moi qu'il en soit autrement?... Non!... Alors toutes ces considérations sont inutiles.
Il se leva, mit son fusil en bandoulière, et, sifflant sa cbienne qui s'était endormie au soleil, il prit la direction de la Commanderie. Il suivait la route qui borde
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li Manu1, lorsque, arrivé au coude qui se trouve juste au-dessus de la baignade, il fut assourdi par un redoublement de cris. Mais, cette fois, ce n'étaient plus des cris de joie, c'étaient des cris d'angoisse et de terreur. Il fît quelques pas rapidement et arriva à la berge. Une vingtaine de gamins affolés, gesticulant, appelant, mais ne quittant pas le refuge du banc de sable, regardaient un de leurs camarades, un marmot de huit ans, qui, ayant perdu pied, se débattait en plein courant, pale d'épouvante, hurlant : « Au secours ! » d'une voix étouffée par l'eau qui lui entrait dans le nez et dans la bouche à chaque mouvement, et poussé tout doucement par la rivière perfide vers un remous indiquant un trou profond.
— Il va se noyer, cet imbécile-là! cria Clément aux gamins. Tendez-lui la main... Personne de vous ne sait donc nager?...
Les baigneurs ne témoignèrent l'estime qu'ils portaient à leur camarade qu'en augmentant leurs clameurs. Ils couraient comme des fous, dans l'eau jusqu'à la ceinture, mais n'allaient pas plus loin. Clément vit l'enfant disparaître. Il posa son fusil, son filet, enleva sa blouse de chasse, son gilet, et, d'un bond descendant la berge, il sauta à la rivière. A sa suite, sa chienne lit un second « plof » dans la Marne et se mit i nager derrière lui. Un bras agitait une main crispée : C était tout ce qu'un voyait de l'enfant maintenant. Le remous l'entraînait, il disparut. Un silence profond s'était apesanti, tant l'intérêt de la scène peignait les spectateurs. Les sonnailles d'une voiture à deux che-
12i LES BATAILLES DE LA VIE.
vaux, venant de Précigny dans un nuage de poussière, se faisaient seules entendre. Un double cri d'horreur en partit, et, les chevaux s'arrêtant brusquement, MUe Faverger et Esther descendirent tremblantes sur le chemin. A la surface de la rivière, la chienne seule nageait, tournant avec inquiétude. Clément avait plongé. Il remonta à la surface, pourpre de l'effort fait pour retenir son souffle. 11 respira fortement, et redescendit au fond. Quelques secondes s'écoulèrent, aussi longues qu'un siècle, et dix mètres plus loin le nageur reparut. Cette fois il tenait l'enfant dans ses bras. Un cri de triomphe ébranla l'air, et, comme des grenouilles, tous les gamins, sautant à l'eau, traversèrent le petit luas qui séparait le banc de sable de la rive, et précédèrent Clément, qui ramenait leur camarade évanoui.
— Fichez le camp! Tas de polissons, et rbabillezvous! cria le marquis, en prenant pied.
Il aperçut seulement alors Esther et sa gouvernante pâles, les larmes aux yeux, qui se pencbaient vers lui. Il eut l'air vivement contrarié d'être surpris en flagrant délil de sauvetage, et tout mouillé. Il fronra le sourcil, niais, allant au plus pressé, il tendit le gamin, qui ne remuait pas, àM"e Faverger, et, s'aidant des broussailles, escalada la berge glissante.
— Est-ce qu'il est mort, Monsieur? demanda la jeune lille d'une voix étouffée.
— Non, Mademoiselle, il respire, mais il a été un peu asphyxié. Il faudrait le rouler dans quelque chose de chaud. ..
ni:mrod et cik. 125
— Vite, ma bonne Faverger, la couverture des chevaux...
— Et le reconduire chez lui...
11 donnait, en parlant ainsi, de si fortes claques sur le derrière du gamin que la peau devenait rouge et que 1<' nuyé poussa un gémissement.
— Voyez-vous, le drôle, il est bien en vie... Mais il a bu un fameux coup !
— Mais vous, Monsieur, ne pourrions-nous rien faire pour vous obliger?...
— Non, Mademoiselle, je vous remercie infiniment: je suis à trois minutes de chez moi... Je vais y rentrer m courant: cela sera fort bon pour ma chienne et pour moi... Ah: Ce gamin est le fils de Collard, le boulanger qui se trouve à l'entrée du village... Excusez-moi, je vous prie, si je me sauve, mais l'eau n'est pas aussi chaude qu'on pourrait le penser.
11 ramassa son vêtement, son fusil, son gibier, et s'élança sur la route de la Commanderie, poursuivi par les cris d'allégresse des gamins, qui, rhabillés, regagnaient en hâte Précigny, pour y raconter l'événement. Esther mit l'enfant sur les genoux de Mlle Fagerger, et, au grand trot de ses poneys, se dirigea vers la boutique du boulanger
En courant du côté de sa maison, Clément se disait : Il ne manquait plus que cela; Et rien est-il plus ridicule que mon cas? Voilà que je fais des sauvetages aous les yeux des héritières! Manuela ne manquerait pas d'insinuer que j'ai arrangé la scène avec le petit mitron. Un vrai conte de Perrault: La fille du roi passe,
et le Chat-Botté de s'écrier : « Au secours! c'est mon « maître, le marquis de Carabas,qui nage là entre deux « eaux: Voyez comme il sauve bien les enfants, de- « vant les jeunes fdles millionnaires!» Au diable! Au diable ! Que venait-elle faire sur le bord de la rivière? Est-ce qu'elle va me poursuivre ainsi? Et ne pourrai- je faire un pas dans le pays, sans la voir surgir à l'horizon?
Il arrivait à la Commanderie.il passa devant ses domestiques, stupéfaits de le voir en bras de chemise et trempé, et cria à Célestin :
— Monte me frotter, que je n'attrape pas un rhume. Quant à vous, Constance, allez chez Collard demander si son galopin de fils, qui nage comme un marteau, a repris ses sens.
Il grimpa l'escalier et disparut dans sa chambre, pendant que la chienne Meta, aussi mouillée que son maître, philosophiquement se couchait en rond dev.int le fourneau de la cuisine. La noyade de l'héritier du boulanger avait été sérieuse. La cuisinière rentra en disant qu'il avait bien repris connaissance, mais qu'il grelottait maintenant au lit, avec un horrible accès de lièvre. Le médecin, M. Hugonnet, paraissait soucieux, et le curé, le vénérable abbé Pierquin, venait d'arriver chez Collard pour savoir des nouvelles. Clément se promenait dans son jardin, en fumant une cigarette, quand M"e Constance lui avait rapporté ces informations. Il se sentait bien : une douce chaleur, produite par la réaction de sa course violente après son bain forcé, lui assouplissait les membres. Il dit :
— C'esl la peur qu'il a eue qui le rend malade. Ça ne sera rien.
El il continua à tourner autour de sa pelouse, en attendant l'heure du dîner. Le lendemain, vers dix heures, il résolut d'aller lui-même demander comment se trouvait le petit malade. 11 avait dessein de passer par la cure pour porter du gibier à son vieil ami, l'ahhé Pierquin, qui lui avait fait faire sa première communion. En traversant Précigny, il entrerait chez Collard. C'était un de ses anciens mohiles de la guerre, el un lien de respectueuse camaraderie attachait tous ces braves gens à leur ancien lieutenant. Le temps élait beau : un petit brouillard léger et bleu flottait sur les collines, les champs étaient trempés de rosée. La coûte s'offrait blanche entre les talus gazonnés de ses. bas-côtés. Clément, la canne à la main, suivi de sa chienne, gagna en quelques minutes l'entrée du village. Près de la boutique de Collard, trois commères bavardaient, et, attachée à l'anneau de fer, qui servait pour le cheval du boulanger, le marquis reconnut la vieille jument blanche du docteur Hugonnet. Elle dormait, la tète basse, entre les brancards du tilbury. Est-ce qu'il serait plus mal, ce gamin? pensa Pont- Croix avec ennui. Il hâta le pas, et débouchait devant la maison, lorsque Collard, s'élançantde son comptoir, se précipita au-devant de son ancien chef:
— Ah! monsieur Clément! Ah! monsieur Clément! Il n'en pouvait dire davantage, et s'était emparé des
mains du marquis, qu'il pressait avec attendrissement. Les commères s'étaient jointes au père, et, autour du
jeune homme, c'était un concert d'exclamations reconnaissantes.
— Eh bien! voyons, Collard, interrompit le marquis impatienté, comment va-t-il, ton gamin? Est-ce que son bain l'a rendu malade?...
— Oh! oui, qu'il est malade, le pauvre petit, oh! oui, qu'il est malade!... Mais n'empêche que, sans vous, au lieu d'être dans son lit, et bien soigné par notre bon M. Hugonnet, il serait dans quelque trou de la Marne... Ah! monsieur Clément! Ah! monsieur Clémont!
Et de serrer les mains du marquis, en pleurant, cette fois.
— Ça, ce n'est rien, interrompit Pont-Croix : tu en aurais fait, pour un autre, tout autant à ma place... Mais, qu'est-ce que dit le docteur?...
— Si vous vouliez entrer, monsieur Clément... il est là... Il saurait vous expliquer... Et puis, ma femme pourrait vous remercier... Ah! pauvre bonne mère!... Elle est aux cent coups... Elle n'a pas quitté d'auprès de l'enfant depuis hier après midi...
— Eh bien! allons... Tiens, fais-moi donc porter ce filet chez le curé.
— Tout de suite, monsieur Clément... La mère Jacquet, vous qui logez à côté, rendez-nous donc ce service?... Merci bien... Ah! notre cher curé... Il a été si bon, hier soir... Et il a promis de revenir ce matin... ("est comme la demoiselle à M. Nuno...
Pont-Croix traversait la boutique, il fronça le sourcil, mais ne put savoir si l'amphibologique Collard
voulait dire que MUe Nuno avait été aussi bonne, la veille, que le curé, ou si elle avait, comme lui, promis de revenir le lendemain. Du reste, peu lui importait. Il avait résolu d'entrer et de sortir. L'affaire de quelques minutes. Il pénétrait dans la maison. Au rez-dechaussée, les fenêtres ouvertes sur le jardin, dans une grande chambre, le docteur Hugonnet et une jeune femme se tenaient près du lit de l'enfant. Très rouge, les tempes battantes, le front mouillé de sueur, il brûlait de fièvre. En entendant des pas, la mère s'était retournée, et, montrant le petit malade, avec un geste navrant :
— Hélas! monsieur Clément, est-ce donc pour qu'il meure là que vous nous l'avez tiré de la rivière ?
Elle fondit en larmes et se laissa tomber assise au pied du lit, cachant son visage dans le drap sur lequel ses pleurs coulaient. Pont-Croix, ému par cette violente douleur, lui parlait doucement, prodiguant les paroles d'espérance. Mais elle, sans répondre, énervée par une longue résistance, tournait la tête en étouffant ses sanglots. Le docteur Hugonnet attira le jeune homme vers le jardin, et dit :
— Laissons-la pleurer à loisir, cela va la calmer.
— L'enfant est-il si dangereusement pris?
— Oui... C'est sérieux. Il a probablement joué dans l'eau, au soleil, pendant longtemps; parla-dessus le commencement d'asphyxie de sanoyade, de sorte qu'il a un transport au cerveau, et qu'on peul craindre une méningite... Je l'avais prévue hier... M11'' Nuno a dû télégraphier pour appeler de Paris le docteur Ma-
ranval, le spécialiste pour les enfants... Cette jeune fille a été parfaite : pleine de cœur, de tact, de grâce, et surtout de simplicité... Tenez, la voilà qui arrive, sans doute avec mon confrère... Elle devait aller le prendre au chemin de fer pour l'amener...
En effet, les sonnailles de la voiture d'Esther tintaient sur la route. Clément eut un brusque mouvement de contrariété, il fit un pas vers la petite porte du jardin. Mais le panier, tournant le coin de la ruelle, venait justement s'y arrêter. Au-dessus du mur, le chapeau du valet de pied et le fouet d'Esther apparaissaient. La jeune fille avait sans doute voulu éviter le débarquement du médecin à la devanture de la boulangerie, devant les curieux rassemblés, et, en se présentant à l'entrée détournée, elle trompait la badauderie. Maranval la suivait. Le docteur Hugonnet se précipita au devant de l'illustre confrère, et Pont-Croix resta en présence d'Esther. Elle ne parut pas étonnée de le voir là. Elle lui adressa un gracieux signe de tête, et, sans inutiles préparations :
— Vous avez vu l'enfant, monsieur? Comment est-il ce matin?
— Mais le docteur Hugonnet n'est pas content. Il y a une forte fièvre, et il craint des complications cérébrales.
— Pauvre petit! il est bien gentil ! Hier, en reprenant connaissance, quand il a su que c'était vous qui /"aviez sauvé, il a dit : « Oh ! ça ne m'étonne pas : il est si bon ! »
Elle leva sur Clément ses grands yeux calmes, et ajouta avec un accent profond :
— Vous êtes bien heureux, monsieur, d'être huit aimé!
- Mais, mademoiselle, dit Pont-Croix doucement, il me semble que vous faites tout ce qu'il faut pour qu'il en soit ainsi de vous.
— Oh ï de nous autres, vous savez, reprit-elle avec mélancolie, on exige beaucoup plus que de qui que ce soit, et on est souvent injuste...
Voulait-elle dire : nous autres Juifs, ou nous autres millionnaires? Les deux peut-être. Mais l'amertume du ton répondait au désenchantement des paroles.
Elle ajouta:
— Mais n'importe! Il faut faire le bien pour soi, et parce que cela est doux de soulager les douleurs et de consoler les tristesses. Au fond il n'y a presque que cela de vraiment bon dans la vie.
Elle parut revenir à elle, et avec un sourire :
— Mais, monsieur, tout ce que je vous raconte là est sans intérêt pour vous. Pardon. Je vais voir l'enfant. Serez-vous encore là quand je sortirai?
Au moment où Esther était arrivée, Clément partait, et il avait été contrarié en se trouvant retenu malgré lui. Maintenant il n'avait qu'à prendre congé et à se retirer. Cependant il répondit :
— J'attendrai le résultat de la consultation.
Klle lui sourit amicalement, comme touchée de sa bienveillance pour ces pauvres gens, et légère elle- traversa le jardin et entra dans la maison. Marchant le long d< bordures de choux et de poireaux, dans les petites allées du potager, Clément pensa : Qu'est-ce
qui me prend? Pourquoi suis-je resté? Vais-je courtiser cette petite Juive ? Ce serait de la folie. Elle me fait faire le contraire de ce que je veux. D'où vient cette subite intluence sur moi ? Elle n'est pas belle, ses yeux sont charmants, et elle a un grand air de douceur, voilà tout. Alors qu'est-ce qui me plaît en elle? Car elle me plait, il est inutile de tenter de m'illusionner. Allons ! c'est qu'on m'a dit qu'elle était disposée à m' aimer; c'est la fatuité éternelle, qui est au fond du cœur de tous les hommes, qui me dispose en sa faveur. Et je demeure là, à l'attendre, au lieu de franchir tout simplement cette porte et de rentrer chez moi. Va-t'-en donc. Qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce que tu espères? Tu sais bien que tu ne peux pas l'épouser. Alors quoi? Et malgré ces avertissements très sages de sa raison il resta. 11 était encore à la même place quand les médecins descendirent. Le docteur Maranval, très froid et un peu hautain, donnait à son humble confrère les indications dernières. Le vieil Hugonnet, plein de déférence, écoutait, la tête penchée, le visage soucieux Les derniers mots du spécialiste furent :
— S'il se produit des complications graves, télégraphiez-moi; M"e Nuno désire que je revienne, s'il y a lieu.
Il avait l'air de dire : Pour un petit boulanger, quelle singulière exigence! Mais, que peut-on refuser à des clients aussi riches? Il laissa le médecin de campagne ouvrir la porte et l'aider à monter dans la voiture de M!1° Nuno, qui, conduite par le cocher, partit au grand trot pour le chemin de fer.
— Eh bien '. qu'a-t-il dit, le grand homme? demanda Clément au docteur.
— La même chose que moi : il a approuvé ma médication et confirmé mon diagnostic. Mais nous ne saurons exactement à quoi nous en tenir que demain.
Le brave homme se dirigea vers la maison, et, au bout d'un instant, Esther sortit sur le pas de la porte, et, du geste, appela Pont-Croix. Il se hâta. Quand il fut près d'elle :
— Le petit bonhomme veut absolument vous voir. Il s'agite tellement que sa mère m'a priée de vous demander si vous seriez assez bon pour vous prêter à son caprice.
Il gagna la maison. Sur son oreiller, l'enfant, toujours très rouge, mais les yeux ouverts, était étendu. En apercevant le marquis, il eut un movivementdejoie.il leva vers lui ses bras.
— Oh ! mon Dieu ! quel bonheur! Il vous reconnaît ! balbutia la mère. Et ce matin, son père et moi, il n'avait pas l'air de savoir qui nous étions !
Pont-Croix, près du lit, posa sa main fraîche sur le front moite de l'enfant et dit doucement :
— Dors, mon petit, dors, pour guérir bien vite.
— Oui, monsieur Clément, soupira le petit garçon, et avec un sourire : Merci, monsieur Clément.
Il tourna sa tète sur l'oreiller et resta immobile, comme s'il avait hâte d'obéir.
— Oh! monsieur le marquis, dit la mère à voix basse en joignant les mains, ne nous abandonnez pas...
C'est depuis que cette chère demoiselle et vous, vous êtes arrivés que cela va mieux.
— Bon, ne vous tourmentez pas.
Il sortit dans le jardin. Esther était assise sous une tonnelle, à l'abri du soleil. Elle le regarda venir, admirant son élégante tournure et l'absence complète d'afféterie dans ses manières. Il était simple, aisé, naturel et charmant. Combien différent de ceux qui l'entouraient, et surtout du gigantesque Hubert. Il s'approcha, l'air riant :
— Il parait que nous sommes deux très grands médecins,vous et moi, mademoiselle, sans nous en douter, et la mère Collard ne veut pas que nous nous en allions
— Moi je ne peux pas partir, en tout cas, avant que ma voiture soit revenue.
— Je vous tiendrai donc compagnie, si vous le permettez.
Elle lui jeta un vif regard qui signifiait si clairement: Rien peut-il m'ôtre plus agréable? qu'elle en fut aussitôt gênée, et baissa les yeux, disant :
— Pourvu que je sois rentrée h midi, pour déjeuner avec mon père...
Elle regretta aussitôt d'avoir prononcé ces paroles. Une gêne pesante les rendit muets. On eût dit que INuno venait d'apparaître ontre eux pour détruire la confiance naissante et glacer la sympathie commencée. Ils restèrent un instant à écouter les mouebes bourdonner dans les glycines du berceau, puis Clément fut honteux de demeurer ainsi embarrassé devant cette jeune bile. Il reprit :
— Moi qui vis seul, je ne suis pas pressé par l'heure.
— Est-ce que vous rester toute l'année à la Commanderie? demanda doucement Esther, sentant bien qu'elle abordait un sujet dangereux, mais avide de connaître un peu de l'existence de Pont-Croix.
— Toute l'année.
— Pendant la belle saison, c'est charmant; mais quand vient l'hiver, n'est-ce pas un peu triste ?
— La solitude dans les bois et les champs est moins triste que la solitude à la ville. Et quand on ne peut mener la même existence que ses parents, ses amis et ses compagnons, il vaut mieux se tenir à l'écart, loin des tentations et à l'abri de la pitié. Ici, je vis très tranquille, très libre, partant très heureux. Mes domestiques m'aiment, les paysans ne me méprisent pas. J'ai des journaux qui me racontent ce qui se passe, des livres pour occuper les longues soirées, et cette chiennelà qui me comprend, quand il me plaît de lui parler, et qui ne peut me parler quand il me plaît de me taire Vous voyez que je ne suis pas très à plaindre. 11 y a même des gens qui m'envient.
La chienne noire et blanche s'était levée, comme ç.i elle devinaitqu'on s'occupait d'elle. Elle bâilla, s'étira, examina alternativement son maître et la jeune fille, puis doucement posa sa tète sur les genoux d'Esther, la regardant de ses yeux lumineux, semblant dire : Caresse-moi ! Et, de sa main gantée, Mllc Nuno lissa les oreilles soyeuses de la bête, qui fermait ses paupières dans un abandon plein de béatitude.
— Vous êtes un sage, dit Esther au bout d'un certain temps pendant lequel elle rêva, et je comprends que vous trouviez du bonheur dans votre sagesse. Je ne me plaindrais pas du tout d'être obligée de vivre comme vous le faites. Moi aussi je vis isolée, mais mon isolement est bien plus pénible que le vôtre, car il est tout moral, et se produit au milieu du mouvement, de l'éclat, du tumulte de la vie la plus luxueuse. La destinée m'a placée dans un monde pour lequel je n'étais point faite. Un sort très modeste aurait dû être mon lot : je suis souvent gênée, et je me sens gênante; en un mot, je suis dépaysée. 11 n'y a guère que ma bonne Faverger, cette excellente femme que vous avez vue en ma compagnie, qui juge et sente comme moi. Mais tout mon entourage semble exprimer, en un langage étranger, des sentiments, des idées, qui n'ont rien de commun avec mes idées et mes sentiments. Aussi nulle confiance, aucun laisser-aller. Toujours il me faut être sur la défensive, de peur qu'on n'abuse d'un mouvement de sympathie pour s'emparer de moi. Jamais il ne m'est arrivé de causer avec personne des gens, que je connais depuis longtemps, aussi librement que je viens de le faire avec vous. Et vous avouerez que c'est assez singulier, car jusqu'à présent vous ne m'avez pas beaucoup encouragée, et si je jugeais sur les apparences, j'aurais pu vous croire notre ennemi...
— Votre ennemi? Grand Dieu! J'espère, mademoiselle, que vous ne le pensez pas.
— Mon ennemi à moi, non, répondit Esther avec gravité. Mais l'ennemi do mon père, oui.
NEMROD ET c." . 137
Clément s'était levé, assombri. Elle lui posa la main sur Le bras el le lit rasseoir :
— (tli ! Ne vous révoltez pas contre cette affirmation, et ne vous dérobez pas à l'explication très amicale que je veux avoir avec vous à ce sujet. Très amicale, oui. Je me sers de ce terme, quoique rien ne m'y autorise de votre part. Mais on n'a pas besoin de la permission des gens pour leur donner son amitié... VA je ne calcule pas que vous me rendiez la vôtre... Je suis très désintéressée, comme vous êtes très loyal, et je me sens l'esprit pleinement rassuré auprès de vous. Je parle sans réticence, certaine que vous comprendrez ce que je dirai et pourquoi je le dis.
Comme Clément s'inclinait, très troublé par cette netteté et celte francbise, elle eut un mélancolique sourire :
— Fille mal élevée : voilà ce que vous pensez !
— Non ! Ce n'est pas là ce que je pense, dit Pont-Croix lentement, mais pauvre enfant élevée sans mère, qui a vu ce qu'elle ne devait pas voir, réfléchi sur ce qu'elle devait ignorer, et malheureuse d'avoir eu toujours l'obligation de comprimer son cœur, oui malheureuse et 1res respectueusement à plaindre.
A ces mots, Esther devint pâle, ses lèvres frémirent sous l'effort d'une violente émotion. Des larmes roulèrent dans ses yeux, coulèrent sur ses joues, et, d'une voix tremblante :
— Vous avez compris. Oui, monsieur, mon esprit et mon cœur ont eu à supporter trop tôt le poids des désenchantements cruels... J'ai vu la vie et j'en ai été
effrayée. Mais l'expérience si pénible, que j'ai acquise, a été salutaire. Elle m'a permis de discerner le bien du mal, et m'a appris à pénétrer promptement les caractères. Eh bien ! Je crois que je connais un peu le vôtre, et il me parait inadmissible que vous nous marquiez sans raison de l'hostilité... Oh! J'entends bien vos restrictions, et quand je dis : nous, je veux parler des miens, de mon père... Oui, voire hostilité ne doit pas être sans cause... Vous n'êtes pas homme à haïr par caprice... Que vous a-t-on fait? Est-ce donc sans recours? Et le mal ne se peut-il réparer?
La question se plaçant sur ce terrain, Clément reconquit toute sa liberté d'esprit. L'exposé de sentiments fait par Esther l'avait un instant embarrassé, il se demandait où elle voulait en venir. Ayant à aborder des faits matériels, il se sentit à l'aise. Et avec toute sa grâce rieuse retrouvée :
— Mon Dieu! mademoiselle, ce que vous me demandez-là est bien délicat à dire. Cependant je ne puis me dispenser de vous répondre, sans paraître un boudeur entêté et désagréable. Je ne m'exposerai pas à un jugement si fâcheux, et je vous avouerai que j'en veux à Monsieur votre père parce que, si je suis sur la paille, c'est à lui, en partie, que je le dois. Oh ! en partie seulement! Toute la besogne n'est pas de lui, et j'y suis bien pour quelque chose. Mais il a poussé loin les avantages de la victoire, et n'a pas ménagé les vaincus... Peut-être aurais-je dû penser à ce que j'aurais fait à sa place et me demander si je me serais montré plus modéré... C'est à quoi ne songent jamais ceux qui
NE M KOI) ET G":. Ci'.»
perdent... Ils se lamentent, maudissent, détestent... Ils ne sont pas des anges... Moi, moins que qui que ce soit !... Les motifs de mécontentement que j'avais, justes ou injustes... Injustes, si vous le voulez, ont été portés à l'aigu par l'installation de M. Nuno à la Chevrolière... Le coup m'a été sensible, je ne le cache pas... Mettez-vous à ma place... Vous auriez été gravement ulcérée... Aussi il ne m'a pas été agréable de me trouver face à face avec celui qui m'avait dépossédé... Cela a été tout, et n'est-ce pas assez? Mais de là à de l'hostilité il y a loin, et c'est me faire tort que d'en juger autrement.
— Je sais à quoi m'en tenir, monsieur, sur vos procédés, et je n'ignore pas que c'est grâce à vous que se sont aplanies les difficultés auxquelles se heurtait mon père... Ainsi, d'un côté, l'abus violent de la situation, de l'autre, la générosité la plus complète. Oui, monsieur, je comprends votre rancune... Mais estelle impossible à apaiser? Si celui qui a fait la blessure essayait de la guérir?...
La physionomie de Clément devint froide et dure. Il pinça les lèvres, et dit sourdement :
— Mademoiselle, je ne comprends pas ce que vous voulez me proposer.
Esther avait espéré un peu plus de clairvoyance de la part de Pont-Croix. Elle croyait qu'il mettrait une meilleure volonté à saisir sa pensée. Et, au lieu de l'aider à sortir du pas difficile dans lequel résolument elle s'était engagée, il restait immobile et faisait la sourde oreille. Elle eut un serrement de cœur plein
d'angoisse. Mais elle était trop brave pour reculer. Et, d'ailleurs, l'occasion de parler librement à Pont-Croix de choses si délicates et si intimes n'était-elle pas unique? Il fallait donc poursuivre, en dépit de la résistance rencontrée, et parler nettement.
— Monsieur, reprit-elle avec douceur, j'ai vu, depuis que j'ai l'âge de comprendre ce qui se passe autour de moi, mon père faire la fortune de vingt personnes, lesquelles, pour la plupart, lui étaient assez indifférentes, uniquement parce que l'occasion s'en présentait, que cela était facile et qu'il est agréable de contenter les gens... Jugez de quel cœur il s'offrirait à réparer les injustices du sort envers un galant homme, qui lui a donné généreusement de si grandes preuves de bienveillance, et quelle joie ce serait pour lui de compenser, par de très humbles services, le tort grave qu'il a involontairement pu causer.
Elle avait mis, dans son épineuse explication, toutes les précautions de pensée et toutes les atténuations de langage. Sa voix grave s'était faite caressante et persuasive. Elle sentait qu'elle disait des choses terribles à ce gentilhomme, mais elle eût tant donné pour le désarmer d'abord, le persuader ensuite, qu'elle en était adorablement touchante. Elle offrait son bienfait à -cnoux. Elle ne put le faire accepter. Elle vit le visage de Clément se contracter et le tour de ses yeux rougir. Ses mains se crispèrent, et il fut un instant sans répondre, tant il avait la gorge serrée par l'émotion. Enfin, un peu bas, comme s'il avait peur de ne plus pouvoir se contenir s'il ne modérait sa voix :
— Mademoiselle, on peut ruiner le marquis de Pont- Croix, on no l'enrichit pas. Je vous suis très reconnaissant des offres que vous me faites. Mais j'ai touché aux affaires, une fois, pour y perdre toute ma fortune, je n'y toucherai pas, une seconde, pour la reconstituer. Passe pour une sottise, mais point de vilenie!
Esther avait écoulé sa réponse la tête haissée. Elle n'en était pas surprise : elle l'attendait. Elle savait qu'il ne pouvait, étant lui, répondre autrement. Elle était navrée qu'il refusât. Et s'il eût accepté, cependant, quelle déception!
— Je vous ai offensé, dit-elle : soyez assez bon pour me pardonner. On ne vit pas impunément dans un monde où toute se chiffre. Le dédain des sentiments et le culte de l'intérêt s'y apprennent, et vous voyez où cela conduit : à blesser ceux qu'on voudrait le plus ménager.
— Vous ne m'avez ni blessé ni offensé, interrompit doucement Pont-Croix. C'est moi qui ai mal répondu à vos avances, que tant de gens trouveraient providentielles... J'ai toujours eu un mauvais caractère, el il ne faut pas m'en vouloir... Vous avez été pour moi bonne et charitable...
— Charitable!... Et bonne !... répéta Esther, en hochant la tête d'un air de doute.
— Mais oui. Quelle charité plus grande pouviezvous montrer à un pauvre diable que de paraître, d'abord, faire fi de la richesse, quand il l'a perdue, il quelle bonté plus parfaite que de lui offrir, ensuite, le moven de s'enrichir do nouveau?
Il sourit :
— Ne faites pas subir cette tentation à tout le monde : beaucoup vous prendraient au mot.
— Ne devais-je pas prévoir que, vous, vous n'accepteriez pas?
— Et pourquoi donc? Suis-je si détaché des ambitions communes? N'ai -je pas tout perdu, en essayant de doubler mon avoir? Qui pouvait vous donner à croire que je serais si désintéressé?
— L'estime particulière que j'ai pour vous, et que si peu m'ont su inspirer.
A peine eût-elle prononcé ces paroles, Esther rougit, en en comprenant la portée. A moins de dire à Clément : Vous me plaisez entre tous, elle n'eut pu lui en dire davantage. Elle demeura interdite, n'osant lever les yeux sur lui. Alors Pont-Croix, avec beaucoup de gravité, pour diminuer la gêne qu'il lui voyait, s'inclinant :
— Vous me payez trop, mademoiselle, du peu que vous m'avez vu faire, et qui était fort naturel... La bonne opinion que vous avez de moi vient donc de votre extrême indulgence... Je vous en remercie de tout mon cœur.
Elle retrouva la force de le regarder, et l'expression qu'elle vit sur son visage lui plut. Il était sérieux, avec une petite nuance d'attendrissement. Elle pensa : Il ne me juge pas évaporée et légère. Au même moment Pont-Croix se disait : Je l'échappe belle! Une phrase de plus, cette jeune personne se jetait à ma tête, sans s'en apercevoir. Et comment opérais-je ma retraite
sans paraître un sot ou un brutal? Os Nuiïo m'ennuient extraordmairemenl '.
La fin rit1 leur tète-à-tête approchait. Les grelots du panier, revenant de la gare, sonnaient sur la roui''.
— Voici ma voiture, dit Esther : il faut que je m'en aille.
Elle avait l'air d'en éprouver un vif regret. Clément
pensa : Elle ne sait vraiment pas cacher ses impres-
ions. C'est la franchise dans toute son ingénuité. Pas
ombre d'artifice! Que devient, en tout ceci, le sang de
son père?
La jeune fille prenait la direction de la maison. Il marcha auprès d'elle. Sur le pas de la porte, le docteur Hugonnet, d'un geste, leur recommanda le silence. Ils entrèrent, et, comme s'ils comprenaient tous deux que l'instant était venu de se séparer, devant le lit de l'enfant endormi, ils s'arrêtèrent. Clément s'inclina. Elle lui tendit la main, très naturellement, et par un mouvement comme habituel, il la prit, la serra à peine, et avec un signe de tête amical, prenant congé de la mère et du médecin, il sortit. En quelques enjambées il fut hors du village. Cheminant au bord de la rivière il revit la baignade, où. sur le banc de sable, les polissons de Précigny axaient repris leur clapota,°.e. <ans souci de l'accident du jour passé.
— S'il s'en noie un aujourd'hui, murmura Clément en hâtant le pas, le diable m'emporte si je ne le lai--. pas descendre jusqu'à Charenton!... Encore un sauve-
et cette jeune philanthrope m'invite à diner chez son père! Pour une juive, elle n'est assurément pas
mal ! Il est vrai que, dans l'espèce, les femmes sont toujours beaucoup mieux que les hommes. De quel air elle m'a dit qu'elle m'estimait plus que qui que ce soit au monde!... Je le crois bien! Elle peut m'estimer d'abord pour quatre millions, dont son père a contribué à me débarrasser et ensuite pour la Chevrolièrc qu'il habite! A ce prix-là, c'est de l'estime pas chère. Il s'excitait en marchant, et tâchait de trouver des sarcasmes. Mais, fait singulier, sa verve était languissante, les idées ne lui venaient pas, et les mots ne jaillissaient pas, ailés et piquants comme des guêpes. Devant ses yeux, le gracieux et mélancolique visage d'Esther apparaissait, et il était pris d'un involontaire respect. Non, il n'était pas en train de railler la jeune tille. Et de quoi l'eût-il raillée? De sa bonté, de sa douceur, de sa générosité? Beau motif à plaisanterie, et comme c'était digne d'un homme tel que lui, qui, toute sa vie, avait fait étalage d'un mépris profond pour les idées courantes et d'un goût particulier pour les sentiments exceptionnels. Quoi! des rabâchages sur le sémitisme, lui, Clément! El à propos de cette jeune fille, qu'il avait jugée délicate et tendre, et qu'il voyait charmante. Et tout cela parce qu'il avail été assez bête pour se laisser plumera la Bourse? Il pensa : Mon garçon, ce sont là des mœurs de cuistre; ton domestique Célestin a le cœur plus haut placé, et serait honteux de subir les agitations d'esprit auxquelles tu cèdes complaisamment depuis une heure. MUc Nuno a agi, parlé excellemment, et toi, tu as été piteux. Tu n'as qu'une chose à faire, c'est d'essayer
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do la rencontrer, un de ces jours, pour l'efforcer d'effacer la déplorable impression que tu as dû lui produire. Après, tu ne la reverras plus, si cela te plaît. Mais, au moins, lu laisseras de toi une bonne opinion. Ce disant, il rentrait. Sa gouvernante, de la salle à manger, le guettait. Elle lui dit :
— Monsieur est en retard, le déjeuner sera mauvais.
Il s'assit, trouva tout bon. On lui eût demandé ce qu'il mangeait, il n'aurait pas su le dire. Il pensait à une jeune fille blonde qui avait des yeux noirs.
A la Ghevroiière les chasses se poursuivaient par séries, amenant, du samedi au lundi, les invites nouveaux, dans un renaissant tumulte et un continuel éclat de fête. Les appartements du château ne désemplissaient pas. Et c'étaient, dans la plaine, des massacres de gibier lâché à mesure, les marchands suppléant aux défaillances de l'élevage et L'artificiel tenant lieu du naturel, pour donner l'illusion d'un fonds solide et résistant. Du décor, en somme, delà figuration, comme au théâtre. Dans les communs, un roulement de voitures incessant, un piétinement de chevaux de selle, et des cochers, des grooms, tout un service grouillant, dispendieux, exagéré, un luxe qui ressemblait à ces torrents du Nouveau Monde dont le cours tumultueux roule à la fois le limon et les pépites d'or. C'était riche mais ce n'était pas raffiné. En tout, le parvenu s'étalait bruyant et fastueux, visant trop à l'effet. Pas assez de distinction dans le luxe, trop de lire-l'œil. Il en résultait un éblouissement pour le regard, un mécon-
lentement pour l'esprit. Un jour qu'on demandait quel était le blason adopté par Nuno, depuis qu'il avait été fait comte, le petit Trésorier, son ami, avait répondu en riant : « Un tas d'or sur champ de poussière ».
Ce qui se passait, en ce moment, au château était extraordinaire : il y avait trois fois plus de domestiques que de maîtres, et quand on dînait vingt à la salle à manger, on s'attablait soixante à l'office. Un soir, jjne Faverger, ayant sonné infructueusement la femme de chambre d'Esther, avait pris le parti de se mettre à sa recherche. Elle était descendue au rez-de-chaussée, puis dans les sous-sols, et là, guidée par une vive lueur et par un grand bruit de voix, elle était arrivée à la vaste salle voûtée qui servait de réfectoire aux gens. Là, autour d'une table, sur laquelle se dressait le surtout de gala en argent, ornée du même dessert, des mêmes corbeilles de fleurs qui avaient servi pour le repas des maîtres, les domestiques étaient installés. Le cuisinier présidait, ayant à sa droite la femme de charge, et à sa gauche la première femme de chambre. En face, trônait le maître d'hôtel en habit noir, et jusqu'aux grooms de l'écurie, tous mangeant, buvant, et servis, valets ayant des sous-valets, par les aides de cuisine el les filles de vaisselle. Ce que M"" Faverger, sans être aperçue parles convives, avait vu et entendu, en quelques instants, l'avait terrifiée par l'effronterie d'un tel pillage et l'ignominie d'une telle grossièreté, qu'elle était remontée le cœur battant, les oreilles pleines de buurdonnements, sentant la haine et le nié-
pris des maîtres fermenter effrayants dans ce bas-fond.
Elle n'avait pu se retenir, dans le premier feu de son indignation, de raconter la chose à Esther. Et elle avait été étonnée de la tranquillité avec laquelle la jeune fille avait accepté l'insolence et l'indélicatesse des subalternes, comme si une sorte d'éducation instinctive lui faisait comprendre qu'il n'en pouvait être autrement, et que, de même que les grandes machines industrielles avaient leur déperdition de force, de même les immenses fortunes avaient leur coulage impossible à empêcher. Le mieux était de fermer les yeux, et, en pensant que toute cette armée de serviteurs tirait à elle, chaque jour, des bribes de ce luxe, pour s'en faire de la jouissance immédiate ou des rentes futures, de se dire que c'était comme les rats qui rongent dans les caves, sans que la solidité et la magnificence de la maison en soient compromises.
Kl ce qui se passait à l'office n'était rien à côté de ce qui se passait à la faisanderie. Le comte Hubert, à peine installé, avait voulu se rendre compte de la manière dont marchait l'administration de la chasse, et, sans bruit, sans déploiement d'autorité, s'était fait remettre par Nuiïo le registre spécial affecté aux dépenses de la Chevroliére. Dés les premières pages, Brucken avait bondi. Il avait déjà vu d'étonnants coquins, lorsqu'il avait eu affaire aux entraîneurs, jockeys et lads du haras de Cliambourcy. Mais rien ne pouvait se comparer au vol organisé par le garde-chef Strehley. Cet honnêto homme, rien que dans l'installation des parquets et la pose des grillages des parcs,
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avait rapine do quoi vivre los bras croisés. Il continuait à s'enrichir par le pillage élevé à la hauteur d'une institution. Les notes de tous les fournisseurs lui étaient remises, et il en majorait les chiffres. 11 ne se bornait pas à ces fraudes : les sacs de blé pour la nourriture des faisans, les graines de sarrasin, la menue paille pour les agrainages, entraient par une porte et assortaient par l'autre, vendus aux paysans à prix réduit. L'accord entre les fermiers de la propriété et le gardechef n'avait pas manqué de s'établir au sujet des cultures de chasse. Sur certains points, les cultivateurs s'entendaient avec Strehley pour semer du sarrasin, du maïs, du lupin et planter des topinambours. Ces pièces de couvert arrivaient à coûter à peine moins cher que le sol. Nuno, habitué à payer, et incapable de se rendre compte de la valeur réelle des choses, avait toujours eu l'habitude de régler ses dépenses somptuaires sans discuter. Il disait :
— Si je suis obligé de m'occuper de ces détails, j'y perdrai beaucoup de temps, et ce temps me coûtera bien plus cher que les abus que je supprimerai... si je les supprime!
Quand les choses lui paraissaient passer les bornes, il mettait à la porte le chef de service qui avait abusé et le remplaçait par un autre qui le trompait également. Depuis vingt ans, il en allait ainsi dans la maison.
Un jour, Brucken, se rendant à Paris, pour faire une visite au haras, pendant que Nuno irait à la Bourse, dit à celui-ci dans le chemin de fer :
— Sélim, savez-vous à combien vous reviennent vos perdreaux au bout du fusil ?
■ — Non, cher ami, je ne m'en doute pas.
— J'ai établi le calcul approximatif. On a tué deux mille perdreaux, il en reste, à vue de nez, un millier. Cet élevage spécial, commencé en juin et fini en septembre, fait ressortir l'oiseau à vingt francs...
— Ah ! ah ! Mes perdreaux sont en argent ! Voilà donc pourquoi je les rate si bien, dit Nuno avec flegme.
— J'ai commencé à éplucher les comptes de la faisanderie. Là, c'est encore mieux : si les perdreaux sont en argent, les faisans sont en or...
— C'est étonnant, comparé à ce qu'il nous coûte dans nos chasses, comme le gibier se vend bon marché à la Halle ! On ne me donne jamais plus de quatre francs de mes plus beaux coqs !
— Soyez tranquille : Strehley les vend plus cher que cela.
— Il me vole donc, lui aussi?
— Encore plus que votre ancien entraîneur de Chambourcy.
— Je l'avais fait venir d'Angleterre! A qui se fier?
— A personne.
— Hubert, vous avez le cœur desséché par le doute. Combien croyez-vous qu'il ait mis dans sa poche ?
— De quoi marier sa fdle à un notaire.
— Alors il ne faut pas le garder.
— H faut le mettre à la porte demain matin.
— Eh bien! chargez-vous de ce soin: vous avez carte blanche. Mais par qui le remplacerez-vous ?
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— Tcrmont a sous la main un garçon très bien qui fera l'affaire.
— Yolera-t-il moins?...
— Vous savez que vous ne pouvez pas ne pas être volé : c'est une question de mesure. L'important, c'est qu'on ne se moque pas de vous et que la chasse marche bien. Avec ce que vous dépensez et vos deux mille hectares de territoire, vous devez avoir un des quatre plus beaux tirés de France.
— Il y aura cependant mieux que moi?...
— Vous ne pouvez pas lutter avec Ferriôres, Armainvrlliers et les Vaux. Mais vous viendrez tout de suite après, avec Bois-Boudran, et ce sera bien joli ! Un bon piège à actionnaires que vous aurez là ! Vous y pourrez inviter les ambassadeurs et y préparer les emprunts!
IS'uùo se mit à rire. Il avait accepté la révélation que lui faisait Brucken avec une sereine impassibilité. Ce que son garde-chef lui avait dérobé dans la saison, il allait le regagner dans la journée. Il n'était plus homme à s'émouvoir pour des questions d'argent. Son cœur n'avait que deux points vulnérables : son affection pour sa fille et son amour pour Manuela. S'il avait pu mettre d'accord les deux femmes, s'il les avait pu voir, en môme temps, souriantes et heureuses, il n'eût rien eu à souhaiter sur la terre. Mais, depuis une semaine justement, Esther se montrait plus sombre et plus préoccupée que jamais. Elle se promenait seule avec Mlle Faverger, et, le soir, se retirait de bonne heure dans son appartement. Les fêtes données àlaChevrolière lui paraissaient insupportables, et elle les subissait parce
qu'elle avait à cœur de ne point faire de peine à son père en se montrant maussade. Mais la contrainte se lisait sur son visage.
Nuîïo s'étonnait de cette humeur sauvage qui éloignait la jeune fille des habitants du château. Il la voyait partir dans son panier, emportant de gros paquets et revenant les mains vides. Il se doutait bien qu'Esther répandait sur les pauvres du pays les trésors de sa bienfaisance. Par qui était-elle renseignée pour ses bonnes œuvres ? Qui la guidait ? Il l'apprit bientôt, et de la façon la plus inattendue. Un matin, en parcourant Y Écho de la Brie, son nom lui sauta aux yeux, et il lut l'entrefilet suivant :
« La véritable charité, la plus noble et la plus délite cate, ne sait pas faire de différence entre les religions « quand il s'agit de secourir les malheureux. L'asile de « Villerglé, consacré aux petits enfants infirmes, n'a- « vait pas les fonds nécessaires pour terminer les trace vaux de sa chapelle. Nous apprenons que MUe Xuiïo, « fille du banquier bien connu, vient d'envoyer vingt « mille francs à la Supérieure de l'œuvre. Grâce à cette « généreuse jeune fille juive, les petits enfants chré- « tiens pourront prier. »
Au premier abord, cette nouvelle satisfit Nuno. Dès longtemps il était babitué à ne pas eboisir ses pauvres. 11 confondait les cultes dans ses libéralités, suivant en cela l'exemple de ses plus éminents coreligionnaires. Qu'Esther donnât une somme importante à des Sœurs, il ne voyait là rien que de très ordinaire. Cependant, à la réflexion, un point noir apparut dans son esprit.
Quelle était son inquiétude? Était-ce seulement de l'inquiétude? Il n'aurait pu le définir, mais il éprouvait un sourd mécontentement. Et, quand il se demandait pourquoi il était mécontent, il ne trouvait aucune réponse à faire. Il ne put se retenir, le soir même, de prendre Esther à part et de lui dire :
— Il parait que tu combles les œuvres de l'arrondissement. Le journal parle, ce matin, de tes libéralités.
La jeune fille rougit, mais elle répondit tranquillement :
— Ab! La chapelle de ces pauvres petits infirmes? Oui... On était obligé de leur dire la messe dans le réfectoire, car ils ne peuvent pas sortir pour aller à l'église : il faudrait les porter. Maintenant ils seront bien à l'aise...
— Qui t'a indiqué cette maison hospitalière?
— C'est le curé de Précigny.
— Ab ! dit Nuno.
Et sa voix, qu'il faisait douce, quand il parlait à sa fille, sonna rude, comme lorsqu'il traitait dos affaires financières. Il regarda Esther au fond des yeux et ajouta:
— Tu connais donc le curé de Précigny?...
— Oui, mon père.
— Qui t'a présentée à lui?
— Personne. Je l'ai rencontré en visitant des malades. C'est un digne prêtre, très simple très vieux, remarquablement instruit, et que sa modestie seule a empêché d'être évoque : une àme d'apôtre, une timidité d'enfant.
Ces quelques paroles, fort innocentes, eurent le don de déplaire à Nuiïo autant que si elles eussent été criminelles. Le rapprochement de sa fille et de ce curé de Précigny le contraria extraordinairement et même l'alarma. Il se rappela que le changement d'humeur d'Est lier avait coïncidé avec les rapports établis entre elle et ce prêtre. Il soupçonna l'honnête Faverger, et ses préventions anciennes contre l'institutrice reparurent. Il pensa :
— Ai-je été fou de laisser cette catholique auprès de ma fille? Elle ne devait lui donner que de mauvais conseils. Elle ne la poussera jamais dans le sens que je voudrai. Sa nature, ses idées, ses traditions, même si elle est loyale et délicate, l'entraîneront inconsciemment à conseiller Esther au point de vue chrétien. Mais qu'a donc cette enfant dans la tête? Elle n'est pas reconnaissable, depuis que nous sommes installés à la Chevroliêre. Il est grand temps que je la marie. Si je tarde, elle peut m'échapper. Ces réflexions traversèrent l'esprit de Nuiïo et achevèrent de le mettre en défiance. Avec sa finesse native, il démêlait très nettement le trouble secret qui agitait Esther. Seulement il n'en découvrait pas les véritables causes. Il s'alarmait d'instinct. Quelle n'eût pas été sa terreur s'il avait su que sa fille, à plusieurs reprises, avait rencontré Clément de Pont-Croix, lui avait parlé, et que les tumultueux moiiYPniPiits de son âme étaient la conséquence unique de ces rencontres. Mais comme, avant tout et toujours, Nuiïo s'attachait à cacher ses impressions, afin d'empêcher qu'on pénétrât dans sa pensée et de
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pénétrer mieux dans la pensée des autres, il prit un air riant, et dit à sa fille :
— Je suis bien aise que tu connaisses ce brave homme. S'il a besoin de quelque chose qui dépasse les ressources, tu me le diras.
— Merci, père, mais j'ai beaucoup d'argent.
— C'est vrai, tu ne dépenses rien pour toi. Il ne faut pas être si modeste, ma chérie. C'est un devoir de dépenser : cela fait marcher le commerce. Et sans commerce il n'y a plus de Bourse.
Le soir même, il s'ouvrit de ses inquiétudes à Manuela. La comtesse habitait à laChevrolière un appartement situé dans une aile du château et desservi par un escalier élégant, enfermé dans une tourelle, et qui permettait de se rendre directement à la bibliothèque, sans suivre les couloirs et descendre le grand escalier. La bibliothèque était prise entre le cabinet de Nuno et la salle de chasse, lieu de repos où les invités, au retour des battues, trouvaient de vastes canapés, des fauteuils profonds, des tables de jeu, des guéridons chargés de services à thé, de sandwiches,de gâteaux, et du fameux porto doré que Sôlim recevait directement de son pays. Parce petit escalier le banquier pouvait, sans être vu, monter chez Mm0 del Péral. Sa fille logeant à côté de la Portugaise, il n'était pas obligé de passer devant la porte d'Estherau risque de se trouver nez à nez avec elle. Quant à Bruckcn, ainsi que Termont et les boscards, ils logeaient dans un corps de bâtiment en retour, relié au château par une galerie, et qu'on nommait « la garçonnière ».
Là, tous ensemble, entre hommes, servis par des domestiques anglais, ils étaient libres de fumer, de faire du bruit, d'aller par les couloirs en déshabillé, sans crainte de déranger des hôtes de marque. Ce soir-là, tout le monde s'était retiré de bonne heure, et Nuîîo, passant par son cabinet, avait gagné le boudoir de Manuela. La jeune femme, en peignoir de crêpe de chine rose, à demi étendue sur un canapé, regardait du coin de l'œil, en fumant une cigarette de tabac turc, Nuîio marcher de long en large d'un air préoccupé. Au bout d'un instant elle lui dit :
— Sélim, je ne pense pas que ce soit pour faire les cent pas sur le tapis que vous soyez venu chez moi... Vous me donnez le mal de mer avec votre promenade. Tenez-vous tranquille, ou allez déambuler chez vous.
Le gros homme s'arrêta, prit une chaise, l'approcha du canapé, et s'assit près de la jeune femme :
— Je suis ennuyé, Manuela, fit-il, très ennuyé !
— Si vous croyez que je ne m'en aperçois pas? Allons, dites ce que vous avez sur le cœur.
— Ma fille m'inquiète, depuis quelques jours.
— Seulement? Vous êtes en retard. Moi, elle m'inquiète depuis plus d'un mois.
— Manuela, que se passe-t-il dans sa tête? Est-ce à cause de nous qu'elle est ainsi?
La jeune femme eut un sourire, et, laissant tomber sa cigarette :
— Non ! Ce n'est pas à cause de nous. Elle a un autre sujet de préoccupation.
— Mais lequel?
— Elle a fait la connaissance d'un héros de roman, et elle est en train d'en devenir amoureuse.
— Ma fille ?
— Esther Nuno, oui, cher ami. Voilà ce que vous n'auriez jamais découvert à la Bourse.
— Quel est cet homme? dit Sélim, dont le visage s'empourpra. Où l'a-t-elle rencontré ?
— A votre porte. Et elle retrouve son souvenir dans tous les coins de votre château, à tous les détours de votre parc. Son nom est gravé sur les pierres, sur la grille, il est incrusté dans le sol de la Chevrolière. Absent, il y est cependant présent toujours... Avezvous compris?
Sélim ne répondit pas d'abord; puis, d'une voix étouffée :
— Le marquis de Pont-Croix ?
— Le seigneur Clément lui-même, et c'est quelqu'un, vous savez.
Nuno releva brusquement la tête, et, dardant sur la Portugaise ses gros yeux au regard pesant :
— Vous le connaissez bien, Manuela ! gronda-t-il. On m'a affirmé qu'il vous avait aimée...
Elle fit claquer ses doigts, et, regardant le vieillard de bas en haut, avec une moue coquette :
— Ils m'ont tous aimée. Lui, comme les autres. Mais je n'en ai jamais aimé qu'un, et celui-là, vous savez bien qui il est. Pont-Croix n'en est pas moins très aimable. Et pour une fille, dont la tête travaille, son voisinage est dangereux.
— Mais elle est folle! cria Nuno. Que croit-elle? Qu'espère-t-elle?
— A-t-on besoin d'espérer pour aimer?
— Lui, je vois bien son intérêt...
— Vous ne voyez rien du tout, interrompit vivement Manuela. Ne pensez pas une seconde à un calcul de sa part. Il est au-dessus de tout soupçon. Clément de Pont-Croix, songer à devenir le gendre de Sélim Nuno? Lui, chrétien, fils des Croisés, dont un oncle est archevêque, épouser une juive?... C'est d'une invraisemblance folle ! Ne craignez point que cela arrive jamais. Donneriez vous cinquante millions à Esther, il ne l'épouserait pas.
— 11 est bien dégoûté! dit Nuno, presque froissé. D'ailleurs, je ne la lui accorderais pas, fût-elle sans dot. Mais comment êtes-vous si bien renseignée sur ce qu'il pense?
— Eh! J'ai causé avec lui chez les Préfont... Vous m'avez presque fait une scène de jalousie... Et, vous le voyez, je m'occupais encore de vous... Eh bien! quand j'ai dit à Pont-Croix qu'Esther devait épouser Bruckon, il n'a pas sourcillé... Ne craignez rien de lui, mais craignez tout de votre fille.
— Que faire en de telles circonstances?
— Brusquer le dénouement : la marier à Hubert.
— Mais y consentira- t-elle?
— ■ Pourquoi n'y consentirait-elle pas?
— Est-elle de caractère à épouser un homme sans l'aimer?
— Oui, s'il lui est bien démontré que celui qu'elle
aime la dédaigne. Par orgueil, si vous êtes habile, vous obtiendrez beaucoup d'elle. Mais, avant tout, il faut que Brucken se déclare officiellement.
— Dès demain.
— Je le préviendrai, si vous voulez, que le moment est venu, et qu'il sera favorablement accueilli. Après, vous parlerez à Esther, et, selon qu'elle acceptera ou refusera, vous adopterez une ligne de conduite.
— Je compte beaucoup sur vos conseils, Manuela.
— Vous avez raison. Vous savez que j'aime Esther comme si j'étais sa mère...
— Vous la deviendrez bientôt... Mais vous aurez toujours l'air d'être sa sœur.
— Très ainée. Et mon expérience me servira à assurer son bonheur.
Pendant que le sort d'Esther se décidait ainsi, sans son aveu, la jeune fille, rentrée chez elle, pensait, soucieuse, que pour la première fois elle n'avait pas dit. toute la vérité à son père. C'était bien en rendant visite au petit Collard qu'elle avait rencontré le curé de Précigny, mais elle lui avait été présentée par quelqu'un, et ce quelqu'un était Clément de Pont- Croix. Elle avait donc menti. Mais il lui avait paru impossible de prononcer le nom du marquis devant rs'uiïo. Il lui semblait que l'œil clairvoyant de son père eût lu jusqu'au fond de son âme, et elle n'y voulait pas lire elle-même. Elle vivait, depuis quelques semaines, dans un état de trouble vague qu'elle trouvait très doux. Elle ne cherchait pas à le définir. C'était comme un engourdissement de son esprit qui
ne lui laissait pas la faculté de juger si elle agissait bien ou mal, une abolition de tout sens critique qui la livrait, désarmée, à l'impulsion instinctive de son être. Et son être l'emportait vers Clément.
Elle ne cessait de songer à lui. Si elle s'était prise d'intérêt pour l'abbé Pierquin, c'était qu'il avait été le maître de Clément, et qu'il l'aimait tendrement. Le vénérable prêtre, sans se douter qu'il alimentait un foyer déjà brûlant, avait raconté à Esther l'enfance de Pont- Croix, alors qu'il venait au presbytère apprendre son catécbisme. Et, sur ce sujet, le brave homme était intarissable. Il oubliait la religion à laquelle appartenait Esther, d'autant plus facilement qu'elle l'oubliait ellemême, et, heureux des largesses que la jeune fille prodiguait à ses pauvres, il bénissait la bonne juive, qui lui paraissait plus près du ciel que bien des chrétiennes. MUe Faverger servait à entretenir l'illusion du curé. Avec Esther il parlait charité, avec l'institutrice religion, et il arrivait à confondre dans sa reconnaissance la piété de l'une et la libéralité de l'autre.
Quand le petit boulanger avait été guéri, et que MUe Nuno n'avait plus eu la facilité de rencontrer l'abbé Pierquin dans le jardin, sous la fenêtre du malade, elle était allée bravement à la cure. On y entrait en traversant le cimetière, jardin verdoyant, plein de fleurs au milieu desquelles les croix se dressaient mélancoliques, lieu paisible où tous les êtres, tous les rangs, tous les cultes étaient confondus dans le commun repos. Les oiseaux y chantaient, et chaque jour le curé se promenait dans les allées sablées, bordées
do buis, sous le grand soleil, en lisant son bréviaire. A côté s'offrait l'église, bien restaurée, l'air neuf, avec ses vitraux éclatants donnés par le père de Clément.
Esther aimait à marcher dans ce jardin des morts, en causant avec le prêtre. Elle choisissait, pour le venir voir, les heures où il avait l'habitude de s'y promener. Leurs entretiens y étaient plus graves, y semblaient plus dégagés de la coupable curiosité qui attirail la jeune fille. Elle se plaisait mieux parmi ces tombes qu'à la cure, où il lui paraissait que sa présence était choquante. Là, c'était un terrain neutre où le prêtre et la juive pouvaient communier sous les auspices de la charité. Cependant Esther n'était pas sans rencontrer, de la part de MIleFaverger, une résistance sérieuse. L'honnête fille avait été très effarouchée, au début, des relations de MUc Nuiio avec le curé de Précigny. Elle avait jugé très critiquable qu'une intimité s'établit entre son élève et l'abbé Pierquin. Elle s'en était ouverte à elle, avec sa franchise accoutumée. A elle aussi Esther avait pour la première fois déguisé la vérité.
— Que trouvez-vous de mal, avait-elle dit, à ce que je me serve de cet excellent homme pour faire du bien dans le pays? Vous savez comme nous y avons été reçus avec hostilité... N'est-il pas de bonne politique de tâcher de ramener les esprits et de conquérir les cœurs? Vous voyez combien ce bon prêtre est discret : jamais il ne parle de religion. Il me laisse, avec un tact parfait, maîtresse de mes convictions, il n'essaie point de les entamer, et ne fait aucun prosélytisme. Quelle
preuve meilleure de modération et de sagesse peut-il donner ? Notre rabbin ne parlerait pas autrement que lui, et, n'était son costume, je pourrais croire que j'ai affaire à un ministre de mon culte.
— Il n'en est pas moins certain que votre intimité avec le curé de Précigny est une chose compromettante pour vous aussi bien que pour lui. Les gens qui ne raffinent pas, comme vous, sur les sentiments ne comprendront pas vos visites à la cure, leur attribueront une portée qu'elles n'ont pas, et vous blâmeront d'être en rapports familiers avec un prêtre catholique, comme elles critiqueront l'abbé de recevoir une juive, si ce n'est pour la convertir.
— Je me mets au dessus du qu'en dira-t-on.
— Mais que répondrai-je à votre père, le jour où il me demandera compte de votre façon d'agir?
— Vous lui répondrez que je ne suis pas commode à diriger, et que je n'ai pas tenu compte de vos bons conseils.
— Alors il s'étonnera que je ne l'aie pas averti.
— Ma bonne Faverger !...
— C'est mon devoir de le prévenir.
— Voilà bien du bruit pour peu de chose!
— Si j'étais juive, je prendrais l'affaire moins à cœur sans doute. Mais je suis catholique, et cela m'impose dêtre plus scrupuleuse.
— Je ne veux pas vous contrarier. Je cesserai donc mes visites, mais vous n'exigerez pas que je cesse de donner aux pauvres... C'est vous qui me servirez d'intermédiaire.
NEMROD ET CIE. i63
Esther perdit ainsi l'occasion unique d'entendre parler de Clément. Et ce fut une douloureuse privation pour elle. Déjà le cœur de la jeune fille était, sans qu'elle s'en rendit compte, uniquement occupé du marquis. Si quelqu'un lui eût dit qu'elle l'aimait, elle eûl été épouvantée. Mais elle l'aimait. De là un trouble profond, qui Un faisait paraître précieuse la solitude, et l' éloignait, autant qu'il lui était possible, du bruit et de la gaîté au milieu desquels vivaient les botes de son père.
La journée, où Nuno avait résolu de décider de l'avenir d'Eslher, commença mal pour le banquier. Il était dans son cabinet, occupé à donner des ordres de Bourse par le téléphone qu'il avait fait récemment, installer entre la Chevrolière et ses bureaux, lorsque le garde-chef Strehley fut annoncé. Sélim fronça ses gros sourcils, et dit d'un ton bourru :
— Qu'il attende !
11 prévoyait une scène. Et, quoique, dans toutes les circonstances de la vie ordinaire, la conscience de sa souveraineté financière lui donnât une sérénité à toute épreuve, il n'aimait pas les difficultés. Il continua à parler sur la planchette de bois, transmettant à son secrétaire général des instructions extrêmement précises. Une panique venait de se produire à Berlin. Deux banques importantes avaient fermé leurs guichets, et une baisse générale, sur les places de Londres, de Vienne et de Paris, était la conséquence de ce krack en miniature. Les indications du chai g $, sur lequel
NEMROD ET C,E. ICo
Nufio ''fait très exactement renseigné, no permettaient pas de croire à une baisse prolongée, el le financier, prévoyanl la hausse, manœuvrait en conséquence. Il quitta s<m appareil, et, sonnant, donna ordre de faire entrer Strehley. Lui, debout devant la cheminée, attendit impassible. Le garde parut, en uniforme, le képi galonné à la main, très rouge, les yeux baissés, la bouche rageuse. Et s'inclinant, il dit en bon français très précis, mais avec un accent anglais assez fort :
— M. le baron de Brucken m'a annoncé, hier soir, ijue M. le comte ne voulait plus me garder... Je viens demander à M. le comte si c'est exact?
— Très exact.
— M. le comte voudra-t-il avoir la bonté de m'apprendre pour quels motifs?...
Nufio leva la tète, toisa le garde-chef, et, très tranquillement :
— Parce que vous me volez d'une façon exagérée, maître Strehley.
Une barre rouge coupa le front de l'Anglais. Il dit :
— C'est donc qu'on l'a fait croire à M. le comte... Car M. le comte est trop grand seigneur pour se renseigner par lui-même...
— Maître Strehley, tout le monde me vole, je le sais, j'y suis fait; mais il y a des bornes à tout, et ces bornes vous les avez dépassées.
Le garde eut un regard ironique :
— Monsieur le comte, chez vous c'est encore moi qui prends te moins... Et celui même qui m'a dénoncé
prend plus que moi, et des choses plus précieuses à M. le comte...
— Qu'entendez-vous par là? s'écria Nuno, avec un geste impérieux. Je vous somme de vous expliquer...
— Que M. le comte surveille. M. le comte sera vite renseigné...
— C'est M. de Brucken que vous accusez?...
— Je n'accuse personne, je donne seulement une indication à M. le comte.... A M. le comte d'en profiter.
— N'espérez pas, par des insinuations calomnieuses, changer ma conviction.
— Je n'espère rien, monsieur le comte... Je dis seulement ce qu'il faut que je dise... On ne voit pas braconner que le gibier, dans les bois...
— Vous m'ennuyez avec vos racontars... Si vous n'avez rien d'autre à m'apprendre, vous pouvez vous retirer.
— M. le comte persiste dans sa résolution?
— Absolument.
— Quand devrai-je quitter mon service et m'en aller?
— A la fin de la semaine. Par égard pour le lord qui vous a placé chez moi, je ne veux pas vous congédier brutalement.
— Je remercie M. le comte, dit le garde avec une menaçante humilité.
11 tourna sur les talons, et sortit sans sourciller. Resté seul, Nuno songea. Qu'avait pu vouloir dire cet ivrogne avec ses allusions? On ne braconnait pas que le gibier, dans les bois.. Et on prenait à Nuno des cho-
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scs plus précieuses que son argent... Le garde visait Brucken et une femme... Laquelle, sinon Manuela? La dénonciation ne pouvait s'appliquer qu'à la comtesse et à Hubert. Mais combien grossière et maladroite! Parce qu'ils sortaient à cheval, souvent, les jours où on ne chassait pas? C'était là ce qui justifiait l'allusion au braconnage dans les bois. N'était-ce pas misérable? Et d'ailleurs, au moment môme où Mme del Péral s'intéressait au mariage de Brucken avec Esther ! Il ne pouvait savoir cela, ce garde, et à quel point sa délation en devenait inacceptable. Et puis comment croire que Manuela, après ce qu'elle lui avait dit la vrille même, après tant de preuves de sincérité et une si constante tendresse, irait le tromper avec Hubert? Non, la haine du serviteur congédié était vraiment aveugle, et la trame de ses calomnies se déchirait d'elle-même. Sélim se blâma de discuter, ne fût-ce qu'un instant, cette fable ridicule. N'était-ce pas faire injure à Mmc del Péral et à Hubert? Les sentiments délicats de l'une et l'absolu dévouement de l'autre n'auraient-ils pas dû les mettre à l'abri d'une telle humiliation? Pour la première fois de sa vie il ne conserva aucun soupçon. Il avait eu souvent, même au sujet de Manuela, des inquiétudes plus ou moins justifiées : il eut été facilement jaloux de Pont-Croix. Mais d'Hubert? Non!
Si cet homme très fin avait été capable d'observer les phénomènes que l'amour produisait dans son esprit, cette absence de crainte eût dû être pour lui toute une révélation. C'était justement parce qu'il croyait
avoir une sécurité entière qu'il fallait se défier. Dans une affaire financière, il aurait promptement pris le contrepied de ses convictions : il serait arrivé ainsi à la connaissance complète de la vérité. Mais, en amour, il était aussi facile à duper qu'un enfant.
Brucken entra dans son cabinet vers onze heures; il le trouva écrivant des lettres. Le sourire de Nuno fut aussi amical, sa poignée de main aussi franche que si Hubert n'eût pas été dénoncé. Le banquier montra au jeune homme un fauteuil, près de son bureau, et, pour lui faciliter sa demande :
— Vous avez donc à me parler sérieusement, que vous venez me trouver ici, en particulier?
— Oui, mon cher comte, dit Brucken, non sans émotion : il s'agit d'une démarche, si importante pour moi, que je ne pouvais la risquer que sûr de n'être pas interrompu.
— Ce sera la première fois que vous vous adresserez à moi, Hubert, dit doucement Sélim. Si j'ai eu, jusqu'ici, la joie de vous être utile, c'est toujours moi qui ai offert, et jamais vous qui avez demandé. Encore, ce que je faisais pour vous était-il bien loin de ce que vous faisiez pour moi... Et si nous mettons en balance les services rendus, j'estime que je reste, de beaucoup, votre débiteur.
Si maître qu'il fût de lui, Hubert rougit, à ces mots qui attestaient si pleinement la confiance et l'affection sincères que Sélim lui avait vouées. Mais il n'en était plus aux scrupules, et, engagé dans la lutte pour l'existence, cuirassé de cynisme, décidé à compter pour peu
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les moyens, et pour tout les résultats, il ne pouvait s'arrêter devant la naïve expansion de l'homme qu'il
trompait. 11 pensa : S'il s'agissait de duper cent mille actionnaires, hésiterait-il, lui? Non, certes! Alors qu'est-ce qui m'arrête? Il assura son regard, et, pressant la main de Nuno qui se tendait vers lui :
— Vous me traitez mieux que je ne le mérite... Mais si exagérée que me paraisse votre gratitude, j'en accepte avec joie le témoignage, car il faut que je vous croie singulièrement bien disposé à mon égard pour oser vous exposer ma demande...
— Hubert, je vous aime comme un fils, dit Sélim. Ainsi ne craignez point de me demander trop...
— Je vous demanderai donc d'être traité par vous tout à t'ait comme un fils, répliqua vivement Brucken. J'aime M:1" Esther, et mon vœu le plus cher est de l'obtenir de vous.
— Et moi j'aurai la plus grande joie à vous la donner, car je suis sûr que vous ferez tout pour assurer sou bonheur.
Cet homme terrible, qui avait conduit sans sourciller tant de gens à la ruine et au déshonneur, avait les yeux humides. 11 impressionna ainsi vivement Brucken. Cotto tendresse si profonde pouvait devenir redoutable. Le jeune homme, avec une netteté très grande, se rendait compte que les bonnes dispositions de Nuno lui étaient inspirées par Manuela. Et combien n'était-il pas coupable, envers lui, avec elle! Si jamais Sélim voyait sa fille trahie, et pour sa maîtresse, de quelle vengeance ne serait-il pas capable ? Mais re-
noncer à la charmante Portugaise n'était-ce pas impossible? Avoir aimé cette femme et se détourner d'elle, la voir se donner à un autre, car elle était bien incapable de rester sage, s'y résignerait-il? Il s'avoua que non. Et très froidement, au moment où il demandait, la main d'Esther, il se promettait de ne pas quitter Mme del Péral. Il fallait cependant répondre à Sélim, qui attendait des protestations de dévouement et d'affection :
— Vous savez, dit Hubert, que j'aurai à cœur de vous complaire. Entrer clans votre famille était mon désir le plus cher, et puisque vous le comblez je n'ai plus rien à ambitionner. Je m'acquitterai, et bien facilement, envers votre fille, de la dette que je contracte aujourd'hui. Quant à mes sentiments pour vous, ils ne peuvent changer, car je ne crois pas arriver jamais à vous être plus acquis que je ne le suis.
— Eh bien, mon cher Hubert, je parlerai aujourd'hui même à ma fille. Vous comprenez que les engagements que je prends doivent être ratifiés par elle. Mais j'espère que la confiance qu'elle a en moi et la sympathie qu'elle a pour vous rendront l'accord facile... Comptez que je ne négligerai rien pour la décider.
Alors, pensa Brucken, quel obstacle pourrait empêcher la réalisation de nos projets ? Il dit :
— Vous savez, mon cher comte, que je suis sans fortune...
— Nous y pourvoirons, interrompit le financier. Depuis longtemps, je me reproche de mal reconnaître le
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concours si précieux que vous m'avez prêté. J'en ai toujours été empêché par la crainlc de froisser votre ombrageuse délicatesse. Quand vous serez mon gendre, vous devrez tout accepter de moi, et je vous ferai une situation digne de vous.
— Quant à mon nom et à mon titre, l'origine en est connue...
— Noblesse de finance, dit Nuîio avec un bon sourire, comme il y avait autrefois noblesse d'épée et noblesse de robe... Moi aussi, je suis comte, pour être venu au secours d'un état européen... Eh ! Aujourd'hui, on ne sauve pas les trônes que sur les champs de bataille, mais aussi à la Bourse! Il ne faut pas faire fi de ces distinctions : elles peuvent être utiles, plus tard, aux enfants!... Dans deux siècles, les nôtres seront les vrais nobles !...
— Je remets donc mon sort entre vos mains, reprit Hubert, et n'agirai que selon vos conseils.
— Laissez-moi manœuvrer, et, quand il faudra que vous parliez à Esther, je vous préviendrai.
La cloche du déjeuner se faisait entendre. Brucken el Nuno sortirent ensemble. Pas une fois, le nom de M,ne del Péral n'avaif été prononcé au cours de l'entretien. On eût dit que les deux hommes s'étaient donné le mot pour laisser la jeune femme en dehors de cette négociation, h laquelle cependant elle avait pris une part si décisive. Dans la conscience de l'un, comme dans l'esprit de l'autre, il y avait un point douloureux et inquiétant, sur lequel ils aimaient mieux ne pas appuyer. Les hôtes de la Ghevrolière attendaient au sa-
Ion. A l'exception de la Brède et du Tremblays, que leurs occupations retenaient toute la semaine à la Bourse, le personnel ordinaire composant la cour de Nuno était au complet. M. et Mme Francfort, Esther, la bonne Favergcr, Manuela et de Termont causaient devant la cheminée, où un feu clair flambait. Les feuilles commençaient à jaunir, et les massifs du parc se doraient de tons fauves que faisait valoir la persistante verdure des chênes et le noir bleu des sapins. Dans l'air, un léger brouillard flottait, et le vent, soudain devenu aigre, accusait l'automne.
— C'est exécuté, Strehley? demanda Termont, en serrant la main de Sélim.
— C'est exécuté.
— Il sera resté un an à votre service...
— C'est un gaillard qui vole de place en place, dit le beau Francfort avec un sourire.
— Je lui ai donné huit jours par égard pour le duc, qui me l'a procuré... Mais je suis bien aise de m'en être débarrassé.
Le maître d'hôtel, ouvrant la porte de la salle à manger, interrompit l'entretien, et Sélim, offrant son bras à Mme del Péral, sortit du salon. Après le déjeuner, comme Termont, Brucken et Francfort se disposaient à partir pour la chasse, les dames les suivirent sur le perron.
Esther faisait un mouvement pour remonter chez elle, lorsque son père l'arrêta :
— Ne t'en va pas si vite, dit-il : j'ai à causer avec toi. Elle le regardait avec un peu d'étonnement; mais il
l'attira affectueusement, et, passant son bras sons Le sien :
— Faisons un tour de parc, veux-tu?
Ils descendirent dans le parterre, et, à petits pas, gagnèrent la grande charmille, dont les feuilles rouillées commençaient à joncher le sol. Le soleil s'était dégagé des vapeurs du matin, et brillait dans le ciel clair. Le temps était très doux, et les oiseaux, ranimés par ce dernier retour de chaleur, chantaient dans les massifs. Le père et la fille marchaient l'un près de l'autre, silencieusement. Lui, soucieux de la façon dont il entamerait sa délicate confidence, elle, un peu inquiète de la solennité de ce tête-à-tète. Mais Nnno ne tergiversait jamais longtemps. Il releva la tète, et, regardant sa iille de côté :
— Nous allons, dans quelques semaines, rentrer à Paris, ma chère petite, et reprendre notre existence d'hiver. Est-ce que l'année va s'écouler encore sans que tu songes à te marier? Tu vas avoir vingt-et-un ans... Ah! ce n'est pas que je te trouve bien vieille, ni que je sois las de te garder près de moi... Tu sais que mon plus cher désir serait de t'avoir dans ma maison avec ton mari...
— Mon mari?... murmura Esther avec une amertume qu'elle ne put contenir.
— Eh bien! interrompit Nuno avec vivacité, est-ce que tu désespères d'en trouver un à ton goût?... Cela n'est pas admissible... Et je ne suis pas un père bien barbare... Si quelqu'un te plaît, dis-le : tu sais que je ne te le refuserai pas...