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Une lueur passa sur le visage d'Esther et l'illumina comme d'un secret espoir. Mais une réflexion rapide dissipa cette clarté, et la jeune fille redevint soucieuse:
— Non, mon père, je ne connais personne qui me plaise et puisse être agréé par vous.
Sélim tressaillit. 11 lui sembla discerner dans la réponse de sa fille une étrange restriction. La première partie en était démentie par la seconde. Et sa phrase pouvait signifier : Celui qui me plaît ne serait pas agréé par vous.
Il voulut aller au fond des choses. L'incertitude, en tout, lui faisait horreur.
— Si tu n'as pas de prétendant à me désigner, moi j'en ai un à t'offrir... Tu m'as toujours déclaré que ce qui te détournait de faire un choix, parmi ceux qui se présentaient pour t'épouser, c'était le peu de connaissance que tu avais de leur caractère véritable, de leurs habitudes, de leurs goûts... Tu aurais voulu, en somme, épouser un homme qui fût de notre intimité...
Il observait sa fille, tout en parlant, et il la voyait morne, insensible, comme désintéressée de ce qu'il lui disait, et qui cependant était d'un si vif intérêt pour elle. Nulle opposition, nulle contradiction. Une inertie de personne décidée à résister à tout ce qu'on tentera pour l'entraîner à une résolution qui lui est d'avance insupportable. Il reprit :
— Je trouvais tes répugnances légitimes et tes précautions sages. Vouloir connaître mûrement celui qu'on épousera, rien de mieux. Aussi ai-je cherché à
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attirer chez moi les jeunes gens qui auraient pu être des partis possibles. Tu les as tous évincés, et je reconnais (pic tu n'as peut-être pas eu tort. Cependant, parmi nus amis, il en était un qui n'avait jamais fait mine de s'occuper de toi, et, de tous ceux qui s'étaient offerts, pas un, à mes yeux, ne le valait... Je ne pouvais vraiment pas lui souffler de te faire la cour... Et pourtant j'aurais souhaité qu'il te la fit... Je désespérais presque de le voir se mettre sur les rangs, je le soupçonnais d'être aussi enragé célibataire que toimême, lorsqu'enfin il s'est décidé...
Depuis que Nuno avait commencé son exposé, Esther savait de qui il s'agissait. Elle l'avait tout de suite deviné, et son front s'était plissé, son regard était devenu noir. La combinaison de Mmc del Péral apparaissait nettement en voie de réalisation. Son père était gagné à la cause, et tous les ressorts, habilement préparés pour contraindre la volonté d'Esther, allaient jouer et assurer le triomphe de Manuela. La jeune fille, à cette minute critique, se sentit une force inconnue. Sa pensée se fit nette, son cœur devint calme. Elle fut presque effrayée de la froideur avec laquelle elle affrontait la situation.
— Tu ne me demandes pas de qui il s'agit? dit Nuno avec un redoublement d'agitation.
— Je le >ai<. mon père, répliqua Esther tranquillement : il est donc inutile que je vous questionne.
— Tu le sais? s'écria Nuno, stupéfait.
— Oui, mon père : celui à qui vous faites allusion n'est-il pas M. de Brucken?
Nuîio fît un haut-le-corps, et, regardant sa fille avec une attention extrême, revenu au sang-froid, se disant qu'il était temps de jouer serré :
— C'est lui, en effet. As-tu quelque objection à présenter contre sa candidature? Tu le connais, celui-là ; tu le vois depuis un an, dans notre intimité. Tu sais quelle complaisance il m'a montrée, quels services il m'a rendus !... C'est un garçon superbe, de très bonne famille, appartenant à notre monde, à notre religion. Il offre donc toutes les garanties que tu peux exiger... Et s'il ne méritait pas d'être choisi pour luimême, j'ajouterai que tu me feras plaisir en l'accueillant favorablement.
Esther ne sourcilla pas, pendant cette énumération des avantages offerts par M. de Brucken. Elle s'était arrêtée, et, droite, les yeux baissés, elle regardait une chenille énorme, grise et rouge, qui lentement montait le long d'une branche, de ses vingt pattes collantes et velues. Il lui semblait voir Brucken montant à l'assaut de sa fortune, et le dégoût que lui causait l'insecte immonde était semblable à l'horreur que lui inspirait le prétendant audacieux. Elle allongea son ombrelle, et, d'un coup sec, elle renversa la chenille, qui, tombée sur le sable, s'y tortilla, le flanc crevé, impuissante et furieuse.
— Tu ne me réponds pas? dit Nuno.
— Mon père, si M. de Brucken vous a rendu de si grands services, vous pouvez, j'imagine, vous acquitter envers lui autrement qu'en lui donnant votre fille.
— Mais je ne songe pas à m'acquitter envers lui ! Où
vas-tu chercher ce que lu dis? Pourquoi ne m'âccusestu pas de vouloir te vendre, pendant que tu y es? J'aime Hubert, il me plait, il est des nôtres, tu ne trouveras pas mieux... Voyons, ne sois pas de parti pris. Qu'est-ce qui te choque, qu'est-ce qui te déplaît dans cette affaire?
— Vous avez dit le mot vous-même, mon père, dit gravement Esther. En cette affaire, ce qui me choque et me déplaît c'est que c'est une affaire.
— Ne me fais pas une querelle de mots! Je suis étranger : tu sais bien que je ne parle pas le français avec la même précision que toi.. Il n'y a pas, en tout ceci, d'autre intérêt en jeu que le tien.
Esther rougit, et de ses yeux soudainement relevés jaillit une flamme.
— En êtes-vous bien sûr? répondit-elle rudement.
— Que prétends-tu dire? demanda-t-il, plein d'un très grand trouble. A qui fais-tu allusion?
— Cherchez autour de vous?
— Je ne te comprends pas, balbutia Sélim, qui voyait la discussion prendre une tournure tout à fait inquiétante.
— Vous allez me comprendre. Par qui avez-v<»us connu M. de Brucken? Qui l'a présenté chez vous? Qui le patronne encore et cherche à vous l'imposer pour gendre?
— Esther! interrompit Nuno effrayé, prends garde à ce que tu vas dire !
— Ah! vous avez compris, mon père. El il est inutile de parler plus clairement, n'est-ce pas? Mais ne
croyez pas que j'aurais peur de le faire. Si j'ai depuis longtemps gardé le silence, vous savez que cela a été uniquement par respect pour vous. Je n'aurais certes pas été au-devant d'une explication qui devait vous blesser et m'humilier. Mais puisque c'est vous-même qui m'y contraignez, disons, une fois pour toutes, ce que nous avons l'un et l'autre sur le cœur, afin de n'avoir plus jamais à y revenir.
— Mais, ma fille, je ne sais pas pourquoi tu pousses ainsi les choses au tragique. Il n'est question en ce moment que d'un mariage...
— Oui, mais ce mariage résume toute une situation dont je souffre cruellement.
— M. de Brucken...
— Est le candidat de Mme del Péral. Et c'est une raison suffisante pour que je le refuse.
Le père et la fille restèrent en face l'un de l'autre, détournant leurs regards. Elle, effrayée de ce qu'elle avait eu la hardiesse de dire. Lui, décontenancé par ce qu'il venait d'avoir la douleur d'enlendre. Instinctivement ils se remirent en chemin, à petits pas, comme s'ils espéraient que le mouvement diminuerait la gêne éprouvée. Mais ils no pouvaient échapper à la situation : elle les tenait, et elle était trop brûlante pour qu'ils ne fussent pas entraînés jusqu'à ses extrêmes conséquences.
Nuno le premier reprit la parole d'un air sombre :
— Ma fille, tu viens de me faire beaucoup de peine... Tu as méconnu mes sentiments pour toi... Tu m'as cru capable de te sacrifier à des exigences inavouables.
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— Mon père, s'écria Esther, depuis que ous connaissez M"" del Péral vous n'êtes plus le même pour moi. Elle a changé votre cœur, s'est emparée de votre esprit, et a détruit, entre vous et moi, toute confiance. Vous me reprochez d'avoir pensé que vous cédiez à sa volonté en me proposant d'épouser M. de Brucken ? Comment ne le penserais-je pas? Cela est évident, cela crève les yeux, et, par le fait même de l'ingérence de cette femme dans ce projet de mariage, le voilà rendu inacceptahle.
— Et pourquoi donc?
— Comment pourquoi? Vous me le demandez? En êtes-vous à ce point d'aveuglement ? A-t-elle sur vous, tant d'empire que tout ce qui vient d'elle vous paraisse beau, excellent et moral?
Elle attendit un instant, avec l'espérance qu'un mot de Nuno, coupant court à la discussion, lui épargnerait la douleur d'exprimer toute sa pensée, qu'elle jugeait offensante. Mais il se lut, la tête baissée, dans un entêtement d'homme dont la résolution est prise. Alors, exaspérée, se dressant de toute sa taille, d'une voix ferme, elle dit :
— Alors, vous avez supposé que je serais Qlle à me laisser marier, au vu et au su de tout le monde, par la maîtresse de mon père?
Cette fois Nuno se retrouva. 11 était touché au plus a nsible delui-même, et, la gorge serrée par l'émotion, la parole plus rocailleuse encore qu'à l'ordinaire, il répond il :
— Ma fille, j'ai l'intention d*épouser Mmc del Péral.
Après ce que tu viens de dire, je me dois à moi-même de te le déclarer.
— Que ne l'avez-vous fait plus tôtl Vous m'auriez forcée, sinon à ne pas la haïr, au moins à la respecter.
— Fille méchante et ingrate ! s'écria Nuno, hors de lui, voilà doue ce que je pouvais attendre de toi après t'avoir tant chérie ! Tu es implacable pour mes faiblesses, tu me frappes au cœur et tu le sais, et rien ne t'arrête. Voilà une charmante femme, que tu traites avec amitié tant qu'elle m'est indifférente, et que tu détestes dès que je l'aime. Qu'a-t-elle fait pour mériter tes outrages? Car, depuis six mois, tu es atroce pour elle. A. sa bonne grâce tu réponds par d'injurieux procédés; en échange de son affection, car elle a de l'affection pour toi, tu lui témoignes une hostilité continuelle Tu crois donner là une grande preuve d'austérité, tu ne montres que de la mauvaise éducation. Que signifie un toi rigorisme?Où l'as-tu vu pratiquer? Lorsque le monde discrètement ferme les yeux, ne saurais-tu l'imiter? Tu n'aurais pas dû voir. Tu t'es mal conduite, en comprenant des choses que tout ! interdisait de comprendre. Et tu achèves ce que tu as si bien commencé en manquant de respect à ton père. Ta conduite est indigne, tu m'as blessé, et j'aurai la plus grande peine à le le pardonner.
— Entre Mm0 del Péral et moi, je me doutais que vous n'hésiteriez pas, reprit Esther avec amertume. J'y (Hais préparée.
— Tu y étais préparée ? interrompit Nuno. Que pré-
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tends-tu par là? Je t'ordonne de l'expliquer. Ton attitude esl forl singulière depuis quelque temps... Tu me parais avoir des idées détestables... 11 doit y avoir une intrigue là-dessous.. Tu t'es coitï'ée de quelque godelureau. Mais je te préviens que tu ne te marieras pas sans mon aveu... Et si tu essayais de m'imposer quelque nobliau ruiné, quelque coureur de dot, j'y mettrais bon ordre'.
— Mon père !
— Oui, je saurais te défendre contre toi-même. Tu vois clair dans le cœur des autres, mais je vois aussi très clair dans le tien. Et jamais, tu entends, jamais un chrétien !
Esther leva les yeux sur son père. Les traits de Nuno étaieiil gonflés par la colère, sa bouche se crispait menaçante, ses yeux brillaient sous ses épais sourcils. La haine séculaire de sa race persécutée éclatait sur son visage, à la pensée de voir sa fille appartenir à un descendant des persécuteurs. La jeune tille étendit la main, et, d'un ton glacé :
— Rassurez-vous, mon père, je ne me marierai jamais.
En même temps la dure contrainte qu'elle supportait depuis une heure l'anéantit, et, avec un sourd gémissement, elle éclata en sanglots. A la vue des larmes de celle qu'il aimait si tendrement, en dépit de ses récriminations et de ses menaces, Sélim se sentit bouleversé. 11 saisit sa ûllc dans ses bras, et, lui parlant avec douceur :
— Voyons! qu'y a-t-il? Tu ne me dis pas tout. Tu
sais bien que je t'aime. Depuis une heure nous échangeons des paroles affreuses, et nous nous martyrisons follement. Chère petite, reprends confiance en ton père. Que faut-il pour te calmer? Exiges-tu que Mme del Péral s'en aille? Eh bien! Elle partira, elle retournera à Paris. Je ne peux pas te faire un plus grand sacrifice. Je n'hésiterai cependant pas à me l'imposer. C'est une telle douleur pour moi de voir ton visage triste et tes regards chargés de reproches. Tu ne m'empêcheras pas pourtant de l'épouser, n'est-ce pas? Tu ne voudrais pas me causer tant de peine ? A mon âge, vois-tu, je ne retrouverai jamais une affection aussi sûre, aussi profonde... Ne dis pas le contraire !... Oh! je vois bien ce que tu penses !... Tu ne crois pas qu'elle m'aime... Tu la crois intéressée... Je te jure que cela n'esi pas ! Elle n'a jamais rien accepté de moi. Et tu juges que, si elle avait voulu, elle serait très riche... Elle est parfaite ! Et elle t'aime. Son seul chagrin, c'est que tu la traites si mal. Oh! si tu voulais, comme je pourrais être heureux! Vous voir en bonne intelligence, auprès de moi, quel rêve ! Par quel moyen le réaliser? Dis, ne crains pas de me demander. Je suis prêt à t'accorder ce que tu désireras... Oh! ma petite Esther, mon cher enfant, le bonheur de ton père dépend de toi... Un mot, un seul, de douceur et d'indulgence, et je n'ai plus rien à souhaiter.
— Épousez Mmo del Péral, mon père, puisque vous êtes sur de son affection. Vous nie trouverez respectueuse de votre volonté...
— Oh! Esther, c'est bien froid ce que tu me dis là!...
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Mais cependant je te remercie; oui, je te remercie de tout mon cœur.
Elle pleurait on écoutant son père, et elle sentait bien qu'en cel instant tout changeait pour elle, qu'une situation nouvelle commençait, pleine de trouble et d'imprévu, où il faudrait lutter et souffrir, autant dans la victoire que dans la défaite. Elle découvrait Mme del Péral plus astucieuse qu'elle n'avait pensé et plus redoutable, ayant sur son père une influence presque impossible à contrebalancer. Cette femme allait d'abord prendre, dans la maison, la place de sa mère, puis la sienne. C'était pour se débarrasser d'elle que la candidature Bruckcn avait été inventée. Donnant la fille de Nuno à une de ses créatures, elle disposait d'une puissance absolue. Et c'était bien pour cette raison qu'elle avait amené Hubert, qu'elle l'avait poussé si avant dans les bonnes grâces de Sélim. Il devait jouer le rôle d'un allié indispensable, soumis d'avance, disposé à tout accepter, tandis qu'un autre gendre eût pu faire de l'opposition et préparer la ruine de la combinaison matrimoniale. Esther voyait clairement la trame préparée. Tous les fils si habilement tissés par Manuela apparaissaient, et la jeune tille se trouvait au centre du piège, prise dans ses mailles, réduite à l'impuissance, à moins d'un coup de force qui rompît le filet et la délivrât. Mais comment frapper? Où frapper? Partout elle rencontrait son père devant elle, et c'était sur son cœur que les coups devaient porter.
Il la laissait réfléchir, marchant à petits pas auprès
d'elle, l'observant du coin de l'œil et constatant que son émotion se calmait, que ses pleurs cessaient de couler. Ils arrivaient en vue du parterre d'où, ils étaient descendus, au début de cet entretien. Il s'arrêta devant la balustrade de la terrasse, au pied de l'escalier, de chaque côté duquel des jets d'eau s'élançaient pour retomber en poussières irisées dans des vasques de marbre, et, lui pressant affectueusement la main :
— Est-ce fini, ce grand chagrin? Vas-tu être raisonnable?
— Ne le suis-je pas, mon père?
— Si. Tu es une bonne petite fille. Tu ne veux pas me faire de peine, et je t'en sais un gré infini... Je te rendrai cela, sois en sûre, et une autre aussi t'en tiendra compte... Oh! elle t'aime! je te l'ai dit, et tu ne pourras pas l'empêcher de te le prouver... Elle a enduré tes rebuffades, elle les endurera encore... Tu finiras par la mieux juger... Et comme tu as du cœur et de l'esprit, tu la traiteras comme elle mérite de l'être.
Esther, impassible, écoutait son père. Elle ne dit ni oui ni non. Elle eût voulu très sincèrement croire ce que lui disait Nuno. Elle eût donné beaucoup pour être assurée de l'honnêteté, de la probité de Manuela. Mais au fond d'elle-même une protestation s'élevait, et elle ne pouvait s'empêcher de redouter la jeune femme, de la supposer même plus dangereuse encore qu'elle ne s'était montrée jusqu'à ce jour. Nuno, devant le silence absorbé d'Esther, se figura qu'elle
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balançait, qu'elle fléchissait, et, qu'avec un petit retour offensif, il l'entraînerait. Il reprit :
— Eh bien! Et ce pauvre Brucken?...
Elle tressaillit si vivement qu'il comprit, en une seconde, qu'il s'était trompé, et pour éviter un refus nouveau, définitif, il s'empressa de dire :
— Non! ne réponds pas. Réfléchis... Ajourne ta décision... Examine Hubert... Et, dans huit jours, dans quinze au besoin, je ferai ce que tu voudras... Mais au moins tu m'auras donné une preuve de bonne volonté... Est-ce entendu?
Elle l'embrassa avec tendresse, car elle l'aimait en dépit de ses écarts et de ses faiblesses. Des larmes perlèrent de nouveau dans ses yeux, et, sentant qu'elle allait encore éclater en sanglots, elle fit de la main un signe que Nuno put prendre pour un acquiescement, et, courant, elle se sauva vers le château.
Dans son jardin fleuri de roses remontantes, le marquis de Pont-Croix, un sécateur à la main, se promenait un matin, vers onze heures, quand, le long du mur qui bordait la route, le pas relevé d'un cheval lui fit dresser la tête. Devant la grille de la Commanderie une amazone venait de s'arrêter, et, sous son petit chapeau, brillaient les yeux noirs de Mme del Péral. 11 restait étonné, quand la jeune femme, levant son stick, du pommeau en frappa la cloche d'entrée, et cria d'une voix gaie :
— La porte, s'il vous plaît, mon cher monsieur!
— Eh quoi! comtesse, c'est vous? dit Clément.
— Oui, marquis, c'est moi, fit-elle en riant. Du moins il y a apparence.
Célestin, se hâtant, ouvrait la grille. La jeune femme entra à cheval, et, s'arrêtant devant le perron :
— Voulez-vous avoir l'obligeance d'offrir la main à mon pied? demanda-t-elle.
Avant qu'elle eût fait un mouvement, Clément l'a-
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vait enlevée par la (aille et déposée sur le sable. Célestin emmena le cheval.
— Vous avez toujours un joli poignet! fit-elle, en défrippant sa jupe. Ah ça, vous voilà tout surpris de me voir : ne vous avais-je pas promis ma visite?...
— Je ne suis pas surpris, comtesse, dit Clément avec tranquillité, je suis transporté.
— Vous n'en avez pas assez l'air. Échauffez-vous un petit peu. si vous voulez que je vous croie... Et j'y suis toute disposée, n'en doutez pas.
Ils parcouraient le jardin en badinant ainsi, elle fouettant les tiges du bout de son stick, lui pensant : Que diable vient-elle faire ici?
— Vous avez d(3 belles fleurs, marquis. Est-ce vous qui les cultivez vous-même?
— Non : je me borne à les cueillir, fit Clément. Il offrait, en même temps, à la jeune femme un chrysanthème rose, énorme et ébouriffé.
— Bien aimable! Il vaut tout un bouquet!
Elle le mit à son corsage, et, regardant le jardin, qui descendait en ponte douce vers la Marne, bien dessiné, élégant, mystérieux avec ses allées tournantes, elle dit :
— C'est charmant, chez vous. Je comprends que vous vous y plaisiez. La maison est tout à fait agréable, on dirait un cottage anglais... Est-elle aussi bien à l'intérieur?
— Je vais vous la montrer.
— C'est ca. Je suis venue pour tout voir.
Ils montèrent le perron, et, comme ils entraient
dans le vestibule, sortant brusquement du parloir, la chienne noire et blanche s'élança en aboyant avec fureur. Clément voulut la faire taire, mais la bête, le poil hérissé, l'œil farouche, tournait autour de Manuela en grondant.
— Est-ce que votre chienne est méchante? demanda la comtesse en tendant, non sans précaution, son gant à Meta.
— Je ne comprends pas son hostilité : elle est d'ordinaire très aimable.
— C'est que je n'ai pas l'heur de lui plaire, fit Manuela avec un sourire pincé.
Clément ouvrit une porte et chassa la bête. La comtesse et lui pénétrèrent dans le petit salon, très sévère avec ses boiseries de vieux chêne, ses bahuts Henri II et ses murs tendus de tapisseries anciennes. Par une large baie, drapée d'une portière de soie relevée à l'italienne, la chambre à coucher, très claire, montrait ses meubles Louis XVI à filets de cuivre et ses glaces à cadres dorés. Une fine odeur, où le chypre se mélangeait à un léger arôme de tabac turc, llottait dans l'air, élégante et discrète. Les tapis étaient moelleux et sourds. Un calme parfait régnait dans cet intérieur à la fois sérieux et coquet. Mme del Péral regarda autour d'elle avec satisfaction :
— Voilà bien la demeure qui devait être la vôtre, et dans quelque situation que vous vous trouviez, vous savez donner aux choses qui vous entourent la forme et le style qui vous conviennent le mieux. On m'aurait amenée ici les yeux bandés, puis, me rendant la vue,
on m'aurait demandé chez qui j'étais, que j'aurais répondu que j'étais chez vous.
— Parce que mon portrait est accroche à la muraille, fit Clément on riant.
— Non ! Sérieusement. Vous avez un goût à vous, et que ceux qui vous connaissent bien retrouvent en tout ce qui vous touche... Riche ou ruiné, vous serez toujours un très grand seigneur... Ça, c'est de naissance et ne peut s'acquérir.
Elle jeta son stick sur une table, s'approcha d'un vieux miroir de Venise, et ôta son chapeau, puis, s'asseyant dans un fauteuil, elle jeta autour d'elle des regards ravis :
— Je suis contente d'être ici... Cela me rajeunit...
— Vous en avez besoin?
— Savez-vous que j'ai vingt-six ans!
— Oui, je le sais, mais il m'est difficile de le croire.
— C'est vrai, je ne les parais pas... Mais venez ici, tout près.
Elle l'attira sur un escabeau, dans ses jupes, et, renversée en arrière, le regardant de haut, ce qui donnait à ses yeux un éclat dont elle connaissait la puissance :
— Il y a dix-huit mois, au moins, que nous ne nous sommes vus, comme nous sommes là, en tête-à-tête, et pouvant parler librement... Avez-vous eu, pendant ce temps, une minute de regret?...
— Une minute, comtesse? Dites des heures, des mois! Le changement pour moi était assez complet!... Et à moins d'avoir une âme stoïque, ce qui n'est point mon cas...
— Allons! Ne faites pas la bête, Clément, dit la charmante femme avec un sourire, vous savez très bien que je ne vous parle pas de votre ruine, mais de notre séparation... Je ne vous ai jamais oublié, moi.
— Ce ne sont pas cependant les consolations qui vous ont manqué...
— Il faut croire qu'elles étaient insuffisantes...
— Vous me confusionnez !
— Vous êtes donc devenu bien modeste dans votre thébaïde ?
— On n'imagine pas comme la solitude rend défiant. Le pied charmant de Manuela, moulé dans une fine
botte vernie, s'agita avec impatience. Le regard de la jeune femme, maintenant fixé au plafond, semblait compter les pendeloques d'un lustre en cristal de roche dont les facettes renvoyaient la lumière en éclats de feu. Clément, très intrigué, se disait : Que veut-elle? Que vient-elle chercher ici? Elle a un but, c'est certain. Elle n'est pas femme à agir sans raison, et si elle est assise dans mon salon, faisant un retour sur le passé, avec une coquetterie singulière, c'est pour quelque chose. Voyons-la s'engager, et jouons serré. Une cloche en tintant tira Mmcdel Péral de sa rêverie; elle se leva vivement et dit :
— C'est probablement votre déjeuner qu'on sonne là, dans la cour? Mais oui, il est midi moins le quart...
En parlant ainsi, elle ne faisait pas du tout mine de reprendre son chapeau, et regardait un tableau accroché à la muraille, de l'air d'une personne qui n'a pas envie de s'en aller.
— J'arriverai l'oit en retard à la Chevroliùre, repritelle...
— Eh bien! comtesse, n'arrivez pas du tout, et reste/ à déjeuner avec moi.
C'était sans doute ce qu'elle souhaitait, car son visage s'illumina, et tendant les mains à Clément :
— Comment! vous voulez me garder? Comme c'est gentil! Ma foi, ils ne m'attendront plus là-bas... Et, puisque vous m'invitez, je reste.
— Vous allez, j'en ai peur, l'aire maigre chère...
- Comme c'est probable! Vous aviez autrefois un cordon bleu?
— Je l'ai toujours.
— Alors je suis rassurée.
Ils entrèrent dans la salle à manger, où, sur une table carrée, un couvert très soigné était mis : naperon de toile brodée, argenterie étincelante, fleurs dans une jardinière en cristal, et fruits admirables dans des assiettes de vieux chine. Sur un dressoir, Mmc del Péral prit elle-même une assiette, un verre, une fourchette et un couteau, et, attirant une chaise, elle s'assit près de Clément.
Célestin, entrantavec un plat couvert, demeura stupéfait en voyant l'amazone installée. Il s'empressa de lui donner une serviette, du pain, et, redevenu promptement impassible, en domestique bien stylé, il commença à servir.
Mme del Péral ne se piquait point de vivre de rosée et d'air pur; elle avait un solide appétit et luisait honneur au repas. Ses belles dents blanches fonctionnaient
à ravir, et elle ne craignait point un verre desauterne. En dépit de sa méfiance, le marquis ne pouvait point ne pas trouver charmante la présence de cette jolie femme aux yeux brillants, aux lèvres fines, à l'opulent corsage, et qui rayonnait de belle humeur. Il pensait que rien ne remplace ces petits êtres-là dans l'existence, et que, fût-on triplement cuirassé de philosophie, la solitude est, en résumé, une laide chose, à laquelle il est malaisé de s'habituer. Les joues roses, le regard animé, très cxpansive, Manuela parlait, mais ne parlait pas au hasard. Peu à peu, le cercle de son argumentation se rétrécissait, et elle se rapprochait du but qu'elle avait marqué :
— Cette propriété est décidément tout à fait plaisante, et je ne fais pas de comparaison avec la Chevrolière... J'aimerais cent fois mieux habiter ici... Dans ce grand château, on est perdu. Dans votre maison, on se sent à l'aise. Oui, je comprends que, tout d'abord, vous l'ayez gardée... Il est vrai que le voisinage de votre ancienne propriété doit souvent vous êlre pénible... Il y a des rencontres, des contacts continuels qui vous rappellent le passé... On ne doit pas tirer un coup de fusil, au-delà de vos limites, sans vous faire tressaillir à l'idée qu'autrefois, là où un autre est aujourd'hui le maître, c'était vous qui commandiez... Le jour de l'ouverture, je ne pensais qu'à vous, et je vous plaignais de tout cœur.
— Je vous remercie, dit Clément : cette délicatesse de sentiment ne m'étonne pas de votre part.
— Cette situation d'ailleurs, n'est pas fausse que
pour vous, et je vous assure que le nouveau propriétaire du domaine a bieu souvent déploré les embarras que son occupation suscitait...
— Permettez-moi de ne pas le plaindre, insinua Clément.
— Ob! je ne cherche pas à vous attendrir, repritgaîmenl Manuela. Je récapitule seulement les difficultés qui résultent de cotte espèce d'antagonisme créé par le voisinage... Vous les connaissez aussi bien, mieux même que moi, et je suis convaincue que vous en souf-
l'iv/.
Elle se tut et laissa errer ses yeux sur le paysage qui, par la large baie de la fenêtre, s'offrait aux regards. Un chaland, hâlé par ses deux chevaux, remontait la Marne, profilant sur le ciel la grêle silhouette de son mât. Une fumée légère sortait du court tuyau de cheminée qui surmontait la cabine, et l'homme du gouvernail, arc-bouté à la barre, la maintenait contre le courant. Les coups de fouet du charretier, excitant son attelage, résonnaient comme des coups de fusil, et , dans le ciel, un vol de corbeaux passait très haut, planant sous le soleil.
Clément, regardant Mme del Péral, se disait : Quel intérêt a-t-elle à essayer de me montrer les inconvénients de ma propriété?... Après me l'avoir exaltée, elle me la déprécie, comme un maquignon qui se prépare à faire des offres. Est-elle envoyée par Nuno?
Mmc del Péral reprit d'un air rêveur :
— Je m'assomme à la Chevrolière, ici je me plairais
beaucoup. Si jamais vous vous défaites de votre propriété, prévenez-moi : je vous l'achèterai.
Clément sourit. Il avait horreur des rébus et se plaisait à pénétrer le sens exact des choses. Depuis une heure, Manuela le conduisait par un petit chemin dont il ne découvrait pas le point d'arrivée. Maintenant il savait où on essayait de le mener : il comprenait, tout devenait clair. Il s'amusa :
— Vous n'avez pas besoin de ma bicoque, ma chère: vous êtes maîtresse, et vous serez dame au château...
La joue de Manuela s'empourpra, et sa lèvre se tendit :
— Sait-on jamais!... MlleNuno, si douce et si bonne jusqu'ici, devient terrible et contrecarre tous les projets de son père : elle a repoussé avec mépris la candidature de Brucken...
— Hé! hé! Voilà qui n'est point d'une sotte !
— Et je crois bien qu'elle me l'ait une opposition sourde, mais acharnée... Je ne suis pas de caractère à me laisser maltraiter par cette enfant. Il faudrait donc ne plus remettre les pieds chez son père?... Vous voyez à quel point votre pavillon, en ce cas, me serait commode.
Il lit la moue, et, d'un ton bonhomme :
— Voyons, comtesse, de quoi aurais-je l'air si je vous installais à la Commanderie pour que vous y teniez tète à M"0 Nuno?
— Vous auriez l'air d'un bon ami qui n'oublie pas les affections anciennes, et surtout...
— Quoi?... J'aurais encore l'air de quelque chose,
KEMROD ET CIE. 195
— Oui, et, si je vous juge bien, c'est à cela que vous tiendriez par dessus tout.
— Voyons, voyons! Vous excitez terriblement ma curiosité !
— Eb bien! vous donneriez la preuve certaine qu'il n'y a aucune connivence secrète entre vous et M"e Nuno...
Cette fois, Clément se leva, et, un peu pâle :
— Chère comtesse, je voudrais bien qu'on me laissât un peu tranquille avec M. Nuïio, Mlle Nuilo et toute la famille Nuno. Je ne connais point ces gens-là et ne les veux point connaître. Le basard m'a fait trouver en présence de la jeune personne en question, et elle m'a paru animée de sentiments louables, mais je ne m'occupe pas d'elle, et je lui serais bien obligé si elle voulait ne pas s'occuper de moi... De là à vendre ma maison, pour donner, à je ne sais qui, les preuves de je ne sais quoi, il y a un monde, et, comme je m'y trouve bien, vous comprendrez surabondamment que j'y reste.
— Et si l'on dit que c'est vous qui êtes cause de ce que cette entêtée refuse le fiancé présenté par son père?
— Je m'en moque ! D'ailleurs, sous quel prétexte lu dirait-on?
— Eb! mon cher! on dit déjà qu'elle est folle de vous... Et son père croit qu'elle songe à se faire catholique pour vous épouser!
— Au diable! cria Clément. M'épouscr? Me demandera-t-elle la permission, ou m'épousera-t-elle de force? Qu'ai-je fait à la postérité d'Abrabam, dlsaac et de Ja-
cob?... Mais je n'en veux pas de cette fille! Je la trouve laide, avec son profil de brebis!...
— Ne dites pas de bêtises! Elle est charmante!
— En tous cas elle est dégoûtamment riche !
— Plaignez-vous-en !
— Ah ça! ma chère, vous-même, vous paraissez croire à la réalité de ces stupides histoires.
— Mon cher Clément, je suis sûre que vous ne pensez pas à MIlc Esther, dit Mme del Péral avec une soudaine gravité. Mais je suis également sûre que MIle Esther pense à vous. Je vous l'ai déjà dit en plaisantant, un soir, chez les Préfont; je vous le répète aujourd'hui très sérieusement. Vous êtes, à votre insu, l'auxiliaire de M1)e Nuno dans la résistance qu'elle oppose à la volonté de son père; et, comme je sais que cette situation ne saurait vous plaire, je vous en préviens, en vous offrant le moyen de couper court à toute cette intrigue, en ce qui vous concerne. Je vous achète la Commanderie le prix que vous voulez...
— Et c'est M. Nuno qui paie.
— C'est Mme del Péral qui verse l'argent et qui devient propriétaire. Le marquis de Pont-Croix achète en Sologne, avec le prix qu'il a touché, une terre dix fois plus grande, et il y vit en grand seigneur, avec la satisfaction d'avoir contribué à pacifier une famille et d'avoir rendu service à une amie. N'est-ce pas un beau programme?
— Très beau ! Mais je puis obtenir ce résultat sans tant de changements. Ma présence ici gêne mon voisin : je partirai pour l'Ecosse, où des parents m'appellent.
NEMROI) ET CIB. 197
Mais vous reviendrez...
— Ali ça! exigez-vous que je disparaisse?
— Si Esther sait qu'à un momeiil donné elle doit vous revoir, elle s'entêtera. Enfin, Brucken au désespoir peut vouloir vous rendre responsable.
— Ah ! ma chère, vous me décidez tout à fait, dit Clémenl avec gaîté. Quoi! je paraîtrais fuir devant Brucken? Vous-même vous n'en voudriez rien croire! Allons! Ce vaudeville a assez duré! Redevenons sérieux. Que tous les Nuno s'arrangent entre eux! La comtesse del Péral est assez jolie pour n'avoir rien à craindre de ces troubles de famille. Quanta Brucken, je connais sa prudence : il n'insistera que s'il y a un intérêt majeur... Et alors je me charge de lui servir le coupon ! Maintenant comme je ne suis pas un hâbleur, je vous atteste que je partirai à la fin du mois pour un temps indéfini... Tenez, lord Mellivan-Grey m'offre de m'emmener sur son yacht à Ceylan... Nous ferons peut-être le tour du monde... Une fois embarqué, on ne sait pas... Il y a les tempêtes et les typhons, les tigres si l'on descend à terre, les pirates sur les côtes de Chine, la fièvre jaune... que sais-je? Vous voyez que je vous donne de l'espoir!... Et, au bout d'un an, si je reviens, je trouverai ici tout dans l'ordre voulu : l'imprudente Esther mariée, et Mannela passée au rang de belle-mcre, ce qui sera ridicule! Un verre de vin de Constance, comtesse, pour boire à tous ces bonheurs-là!
Ils se trouvaient en face l'un de l'autre, lui debout, prés de la table, elle assise, un peu renversée sur sa
chaise, le regardant, non sans une certaine satisfaction admirative. Il ne faisait pas ce qu'elle voulait, mais elle ne l'en estimait que plus. Elle était bien lasse des obéissances serviles, des dévouements à plat ventre. Il ne lui déplaisait pas de rencontrer un caractère qui opposât quelque résistance. Elle se sentait piquée au jeu. Elle porta à ses lèvres son verre, dans lequel élincelait le vin couleur de topaze, et le vida lentement. Puis elle se leva, et, rejoignant Clément près de la fenêtre, elle lui posa familièrement la main sur l'épaule, et, appuyée contre lui, elle resta à regarder le panorama des collines qui s"étageaient, sur l'autre bord de la Marne, jusqu'aux limites de l'horizon, se perdant dans une buée d'un gris d'argent.
Un silence profond régnait autour d'eux, et le tictac de la grande horloge attachée à la muraille semblait comme l'écho des battements de leurs cœurs. Le drap de l'amazone s'attachait au drap de la jaquette. Une singulière communication de fluide s'établissait entre Manuela et Clément. Il sembla à l'un que la main de l'autre brûlait sur son épaule. La jolie Portugaise avait aux tempes une flamme que ni le repas ni la conversation n'avaient pu y allumer. Son cou, blanc et rond comme celui d'une tourterelle amoureuse, se gonfla d'un soupir, et sans que Pont-Croix l'eût voulu, sans qu'il sût comment cela se faisait, Mmc del Péral se trouva fulre ses tuas, 1rs lèvres épanouies sous ses lèvres. Il n'avait qu'à l'emporter : elle s'abandonnait. li i éclair, dans ce critique moment, traversa l'esprit de Pont-Croix. Il se dit : C'est le dernier acte de la
comédie qu'elle me joue. Elle veut me forcer à la vente. Elle sait que quand elle m'aura toul accordé, je n'aurai plus rien à lui refuser. Et la Commanderie est à elle. 11 reprit son sang-froid, et, sans lâcher Mme del Péral, dont son bras entourait la taille, au lieu d'ouvrir la porte du salon, il ouvrit la fenêtre de la salle à manger. Là, Manuela poussa un soupir, battit des paupières, et, languissante, se détachant de l'épaule qui la soutenait, elle s'accouda à la barre d'appui, et d'une voix troublée :
— Que s'est-il donc passé? 11 me semble que j'ai perdu, pendant une seconde, la notion de ce qui m'entourait...
— Moins que rien, comtesse, dit Clément avec tranquillité. Un léger étourdissement, que l'air a tout de suite dissipé.
Elle se cambra en arrière, faisant saillir sa ronde poitrine moulée dans son corsage de drap noir, et, de ses yeux demi-clos, lança au jeune homme un regard dont elle connaissait l'habituel effet. Mais l'effet ne se produisit point. Et voyant tous ses sortilèges inutiles, la belle diablesse dit :
— Allons, il faut que je parte : je ne me suis que trop attardée ici.
— Le regrettez-vous donc?
— Je ne regrette jamais rien, fit-elle avec un sourire railleur, si ce n'est un plaisir que je me promettais et que je n'ai pu prendre.
L'allusion était si directe, le reproche si clair et la situation si nouvelle pour Clément, qu'il en demeura
interdit. Mme del Péral, passant devant lui, entra dans le salon, prit son chapeau, et, au moment de le mettre, coulant un joli regard du côté de Pont-Croix, sembla dire : Pas de regrets? Il est encore temps de se raviser. Mais le jeune homme ne s'était pas montré sage, quand il était si difficile de l'être, pour ne point persévérer. Il offrit lui-même à Manuela son stick, et, la précédant dans le vestibule, il donna ordre d'amener le cheval, qui était à l'écurie. Ils descendirent lentement et sans se parler dans le parterre fleuri. Que se seraient-ils dit? Ils avaient épuisé les sujets brûlants, et n'étaient point gens à s'amuser de paroles banales. Comme Célestin amenait la monture de Mme del Péral. Clément mit la jeune femme en selle. Il l'accompagna jusqu'à la grille, et, lui tendant la main :
— Merci, ma belle dame, de votre gracieuse visite. Vous avez apporté chez moi de la gaîté et de la lumière pour longtemps...
— Merci de votre aimable accueil, cher ami. On m'avait affirmé que vous viviez là comme un véritable chartreux. Maintenant j'en suis sûre.
Elle eut un dernier sourire, puis, touchant le flanc de son cheval, elle partit au grand trot. Clément resta sur la route un instant à la suivre des yeux, puis, hochant la tête :
— Elle m'a traité comme un collégien : rancune de femme qui s'en va bredouille.
Il rentra cbez lui, se botta, prit un fusil, siffla sa chienne, et, pour changer le cours de ses idées, il gagna les bois.
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En s'en allant, Mme del Péral poussait vivement sa bête. Elle n'était point de bonne humeur, et la bouche du cheval s'en apercevait. Elle pensait : Décidément, on ne lui en donne pas à garder au seigneur Clément, et il ne fail que ce qu'il veut. II a parfaitement vu dans mon jeu, et maintenant il sera en défiance. En somme, s'il part, c'est tout ce qu'on souhaite. Il sera toujours facile d'assigner à son éloignement les motifs les plus avantageux pour nous. Or, s'il est très malin, il est très loyal. Ayant déclaré qu'il s'en irait, il s'en ira. Après tout, c'est peut-être une sottise de ne pas l'avoir marié avec la petite Nuno... Il n'aurait sans doute pas été un gendre plus récalcitrant que Brucken... Et quelle différence avec ce lourdaud, qui ne pense qu'à m'aimer, au lieu de faire la cour à Esther!... Oui, mais Clément n'aurait jamais voulu d'une juive. Il était sincère en l'attestant. Et, quant à une conversion, Sélim y aurait fait obstacle par tous les moyens. Donc Brucken était indiqué... lui seul!... Par exemple, il faudrait le modérer, le rendre prudent... rompre même... Le placer entre son amour et son intérêt... Il serait capable de préférer son amour!... J'y mettrai bon ordre.
Manuela, entrée sous bois, suivait une ligne verte qui, au bord de la petite rivière, aboutissait à un chalet ayant servi de rendez-vous de chasse. Elevé sur une assise de brique, on y accédait par un escalier de bois rustique. Une galerie l'entourait, et le toit de chaume du pavillon s'abaissait, formant abri au-dessus de ce balconcirculaire. Pour les garantir de la pluie, un garde
avait empilé des bourrées de sa provision sous l'escalier et la galerie. Cette petite maison était abandonnée, les volets en demeuraient clos. Une porte donnait sur l'avenue qui conduisait à la Chevrolière, une autre 6ur un pont de bois qui enjambait la rivière. C'était, au centre d'une futaie de bôtres énormes et de sapins gigantesques, un lieu tout à fait solitaire, peu parcouru par les gardes, parce que, sous la futaie très claire, le gibier ne se plaisait pas, peu fréquenté par les coupeurs de bois mort, les troncs centenaires de ces arbres n'offrant point de déprédation facile.
Depuis qu'une arrivée imprévue de Nuiïo, un soir, cbez Mmc del Péral, pendant que Brucken s'y trouvait, avait fait juger les entrevues à la Cbevrolière trop périlleuses, c'était dans ce chalet abandonné que Manuela et Hubert se rencontraient. La jeune femme, bonne marcheuse, s'y rendait à pied, à travers le parc, sûre de n'être pas rencontrée. Hubert, le fusil sur l'épaule, venait par un autre chemin. Dans la pièce, encore meublée, qui servait de lieu de repos et de rêverie, ils étaient en sûreté. Aucune humidité dans ce salon lambrissé de boiseries Louis XVI, dont la cheminée était surmontée d'une glace à trumeau. Une odeur de vieux temps, comme la poussière des choses mortes, flottait dans l'air. Il y régnait une ombre propice, et Manuela s'y arrêtait volontiers.
Ce jour-là, elle arrivait par le pont de bois. Elle le franchit, faisant sonner le plancher sous les sabot de son cheval; puis, au pied du pavillon, elle sauta lestement sur le sable et tira sa bête par la bride dans
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une sorte de collier ménagé sous le massif do pierre. Comme elle montait l'escalier, la porte s'ouvrit, et Hubert, prenant Mme del Péral entre ses bras, l'emporta dans l'obscurité du pavillon.
A peine avaient-ils disparu, une tête se montra le long d'un énorme fût de hêtre, à cent pas du chalet, et, avec précaution, un homme s'avança sons la futaie. C'était Strehley, le garde-chef renvoyé par les soins d'Hubert. 11 portait un fusil en bandoulière, mais le gibier qu'il guettait n'exigeait point d'arme. 11 lit un grand tour pour ne pas passer trop près du pavillon; puis, se dirigeant vers la rivière, dont il ne traversa pas le pont, il descendit vers un barrage formant rétenue, '■! par dessus les pierres duquel l'eau bouillonnait limpide, lài marchant, il penchait la tête, absorbé, et son visage rouge de pochard anglais se crispait comme sous l'effort d'une pensée. 11 s'arrêta un instant, regarda du côté du pavillon, et, frappant du pied, il se mit à rire silencieusement. Puis il reprit sa course. Il arrivait au-dessous de la chute, lorsqu'une place pielinée sur la berge attira son attention. Instinctivement il s'approcha, et, dissimulée sous les herbes, il distingua une corde. Il l'attira à lui, et amena un gros fagot immergé à deux mètres de profondeur. Dans l'intérieur de la bourrée une sorte de grouillement se produisit, et des écrevisses s'en échappèrent de toutes parts, se hâtant, sur la mousse, de leurs pattes maladroites. Le garde laissa retomber le fagot sur la rive, et. jetant un rapide regard autour de lui, sur l'autre rive, dans un buisson, il vit briller un œil qui le fixait.
Ramenant vivement son fusil et pointant son arme dans la direction du roncier, il fit entendre un long sifflement. Aussitôt les feuilles s'agitèrent, les branches s'écartèrent, et la mine basse et menaçante de Rabasson se montra :
— N' tirez pas, nom de nom ! fit-il. Est-ce qu'on n'a plus le droit de se reposer dans la forêt?
— Je savais bien que je t'obligerais à te dégîter vivement, dit te garde. C'est à toi ce fagot?...
— A moi?... Pourquoi ça?
— Parce que tu es pris auprès.
— M'avez-vous vu y toucher?
— Tu t'es caché en m'entendant venir.
— Qu'est-ce qui le prouve ?
— Je te déclare procès-verbal.
— Dites donc? Vous en êtes encore un fameux, vous, de faire du zèle après qu'on vous a foutu à la porte!...
— C'est toi et tes canailles de camarades qui êtes cause que j'ai eu des ennuis.
— Dis donc, espèce de sale English, est-ce que je te dis des injures, moi?... Parce que tu trouves dans une bourrée un chai crevé...
— Comment sais-tu que c'est un chat, si tu ne Tas pas mis toi-même?
— Tiens, c'te malice! La queue passe! Tu peux bien fies coller dans la gargoigne, les écrcvisses qu'on relève de cette façon-là!... C'est bon pour un mangeur d'hommes comme toi!... Ts'on! le fagot n'est pas à moi, et, si je suis ici, c'est pour mon plaisir : je m'promène... Et puis, je ne suis pas chez toi, sur ce bord-
là... Tu n'as rien à m' dire. Traverse donc l'eau seulement que j' te démolisse... Tu ferais mieux dans la bourrée que 1' matou !
Excité par ses propres paroles, Rabasson, devenu blême, se mit à ramasser des pierres, et, les lançant dans l'eau, il éclaboussa le garde, qui, perdant son sang froid, se mit à jurer furieusement en anglais, disant :
— C'est bon ! Dans mon procès je marquerai que tu m'as insulté et menacé de mort.
— Mels-le ! cria Rabasson. Mais ne passe pas à portée de ma main, où j'tc défonce ! C'est les voleurs comme toi qui ruinent tout un pays !...
Voyant Strehley s'éloigner en emportant le fagot, Rabasson redoubla ses injures. Deux bûcherons, attirés de la vente voisine par ses clameurs, apparurent sur la lisière du bois, juste à point pour se faire prendre comme témoins par le garde des outrages et des menaces du braconnier. Celui-ci, toujours sur la berge, poursuivait son ennemi des éclats de sa voix. Enfin il cessa de l'apercevoir. Les bùcberons retournèrent à leur travail. Il demeura seul. Alors toute sa colère tomba d'un coup. Il devint très calme, un rire silencieux glissa ses lèvres. Il s'avança sur les pierres qui barraient le courant, traversa la rivière, et, entrant dans une taille que Strehley avait longée pour s'en aller, il murmura :
— L'idiot ! S'il avait seulement regardé autour de lui, il me prenait bien mieux que mes écrevisses...
Sur une étendue de deux cents mètres, au débouché du bois vers la plaine, Rabasson avait posé la veille une
batterie de trente collets. C'était pour les visiter qu'il rôdait quand le passage du garde l'avait surpris. Le coup des écrevisses n'était qu'un hors-d'œuvre. La pièce de résistance était dans les cépées. Voilà pourquoi, sans motif, il avait étourdi Strehley de ses cris. En un instant il retira de ses collets, placés clans d'excellentes coulées, deux lièvres et six lapins, qui disparurent dans les profondeurs de sa large blouse. Il retendit ses engins, redressa ceux qui étaient dérangés, puis, repassant sur l'autre bord, il coupa à travers bois vers Préciguy.
Après le dîner, laissant ses hôtes occupés à faire, dans la salle de billard, une partie de baraque, Sélim avait gagné son cabinet pour y dépouiller un volumineux courrier qu'un homme de confiance apportait de Paris, chaque soir, dans un sac de maroquin, et remportait, lu et annoté, par le train de onze heures. Il fumait à grosses bouffées des cigarettes de tabac d'Orient, enlisant ses lettres d'affaires, et, d'une main rapide, avec une précision qui attestait une admirable netteté d'esprit, il mettait en marge, au crayon, une phrase qui devait servir de substance à la réponse de ses bureaux. Il y avait une heure qu'il ouvrait des enveloppes, parcourait des notes, lorsque son domestique entra, portant, sur un plateau, un chiffon de papier sur lequel était tracée, d'une lourde écriture, cette suscription : « A M. le comte Nuno, en son château. Pressé. » Sélim regarda le valet de chambre de travers. Il n'aimait pas qu'on le dérangeât pendant son travail, pas plus que pendant ses plaisirs. Il avait jus-
qu'à dix heures et demie pour achever sa besogne, ce n'était point trop. Il dit d'une voix rude :
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Monsieur le comte, c'est une lettre qu'on vient de monter des communs, et qui porte cette mention : « Pressé... ».
— Quelque mendiant... Comment entrez- vous ici pour si peu de chose? Posez çà là, et allez-vous-en...
Le valet plaça la lettre sur le coin du bureau, et se retira. Nuno continua sa lecture, mais, malgré lui, cette feuille de papier salement pliée, fermée d'un ignoble pain à cacheter, et qui suait l'affront, l'occupait, le taquinait, lui tirait l'œil. Il lâcha une correspondance d'Angleterre très intéressante, pour prendre ce billet répugnant qui le fascinait. Il l'ouvrit brusquement, et lut ces quelques lignes qui lui mirent une sueur dans le dos :
« Monsieur le comte,
« Pandant que vous hêtes à vos afères, on vous « trompe. Madame D... an qui monsieur ha toute « quonfianse seu promaine dans les bois et seu dône >' du plésir avec un hami de monsieur. Scie monsieur « voulé savoir à quà sans teunir, il n'auret ca surve- « lier pandant cuelques joures le randévouz de chase « au b<>re de la rivière. Il vairet vit de qua les geans « auquels il a quonfianse sons capabes.
Cette lettre infâme, cette dénonciation odieuse, cette
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orthographe nauséabonde, tout cela souleva lo cœur de Nuno : il fut sur le point de déchirer le papier et de le jeter, puis il le relut. Dans son esprit, une corrélation s'établissait flagrante entre les insinuations de son garde-chef, quand il l'avait congédié et l'accusation anonyme qui lui salissait la main et la pensée. Ceci était la répétition de cela. Il n'avait pas cru à l'avertissement verbal, on revenait à la charge avec de l'écriture. Une colère terrible gronda dans son cerveau. Si Strehley était le coupable... Il voulut s'en assurer, et, sonnant d'une main tremblante :
— Faites-moi appeler Strehley.
Il marcha de long en large dans son cabinet, le sang à la tête, s'animant d'instant en instant et couvant une de ces colères de bouvier auxquelles il se laissait aller quelquefois <d où la bassesse de son origine première se retrouvai! dans la brutalité des gestes et la grossièreté des termes. Il eut cependant assez de puissance sur lui-même pour se dire : « Et le courrier?» Il jeta un regard sur la pendule, vit qu'il n'avait plus qu'une heure à lui avant le départ de son homme de confiance, et, domptant son agitation, il se rassit à son bureau et continua à lire et à annoter les lettres. Le garde ne devait pas être pressé de venir, car onze heures sonnaient comme le valet de chambre reparut, disant :
— Strehley est aux ordres de M. le comte.
Nuno plaça les lettres dans le sac, le ferma, et, le tendant au valet :
— Donnez le courrier à Samuel, et faites entrer Strehley.
Il était redevenu très rouge. Il alla à une table, se versa un verre d'eau, le but, et, au bruit de la porte refermée, se retourna : le garde était devant lui. Il le regarda, sombre, menaçant, haineux, sans un mot, observant sa figure sournoise, ses yeux détournés, la gêne insolente de son attitude ; puis, brusquement, saisissant le chiffon anonyme sur le bureau, il s'avança, le lui mit sous le nez, au bout de son poing tremblant, et dit :
— C'est vous, drôle, qui avez écrit cela?
Le garde paya d'audace, prit la lettre et la lut, puis, la pliant et la posant sur la cheminée :
— Non, monsieur le comte, ce n'est pas moi ; mais celui qui a donné ces renseignements sait de quoi il parle...
— Vous les confirmez donc? s'écria Nuno avec fureur.
— Si M. le comte ne veut pas, fit le garde avec un insultant sourire, moi, ça m'est égal!
— Je veux que vous me disiez la vérité, misérable que vous êtes !
— A quoi ça m'avancera-t-il? Avant que j'aie parlé, M. le comte me dit des injures...
Sélim passa la main sur son front mouillé de sueur; il poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et, s'asseyant pour reprendre un peu de sa dignité :
— Je vous paierai : faites-moi connaître ce que je veux savoir...
— Je n'ai pas besoin qu'on me paie pour cela, mais je demande à M. le comte de me garder le secret...
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— Oui, oui, allez...
— Eh bien ! monsieur le comte, il est exact que depuis quelque temps, principalement les jours où M. le comte va ù Paris, M. de BruckenetMme del Péral sedonnent des rendez-vous dans le pavillon de la grande futaie...
— Vous les avez vus?
— Pas plus tard que tantôt.
— Combien y sont-ils restés de temps? demanda Nuno d'une voix altérée.
— Je ne saurais dire: je n'ai pas attendu leur sortie.
— Brucken et la comtesse ! murmura Sélim.
— Oui, monsieur le comte, appuya le garde. Après tout, ce n'esl peut-être que pour causer.
Le banquier lui jeta un regard si féroce que Strehley n'ajouta pas une parole. Un lourd silence pesa sur les deux hommes. Enfin Nuno, se levant :
— Strehley, si vous m'avez trompé, je vous punirai d'une façon exemplaire : je vous poursuivrai, je vous perdrai. Mais si vous me donnez le moyen de constater la vérité de ce que vous vouez de m'apprendre, vous aurez des preuves de ma générosité...
— C'est très facile, et je réponds de faire prendre Mrae
— Pas de nom!... interrompit brutalement Nuno, écœuré d'entendre le nom de celle qu'il adorait prononcé par ce coquin.
— Que M. le comte dise, demain matin, qu'il va à Paris, et qu'à mi-chemin de la gare, au Pont-Bleu par exemple, il descende : il y a gros à parier que les oi-
seaux seront au nid... J'irai chercher M. le comte, et je l'amènerai...
— Soit. Mais si vous m'avez trompé...
— Je ne réponds pas des caprices des gens, dit audacieusement le garde, et, si ce n'est pas pour cette fois-là, ce sera pour la fois suivante... Mais il y a de grandes chances... Ils ne chôment pas, les jours de liberté !
— A demain donc : vous aurez mes ordres...
Le garde salua et sortit. Nuno, sans rentrer au salon, monta chez lui. L'idée de se trouver en' face de Manuela et d*Hubert lui était insupportable. Il marcha à grands pas, sans songer à se coucher. Certes il avait été bien souvent dupé dans sa vie amoureuse, mais jamais il ne s'était senti au cœur une telle rage. Il montrait autrefois, avec les filles qu'il payait, beaucoup de pbilosophie. Il s'expliquait à lui-même qu'avec sa tournure, son visage, sa voix, son âge et sa fortune, il n'était pas possible qu'il ne fût pas trahi. Il affectait même une sorte d'indifférence hautaine, de cynisme supérieur. 11 disait à ses maîtresses :
— Ne me trompez qu'avec des amis à moi, pour que j'aie du plaisir à les rencontrer chez vous. Et surtout ne vous avisez pas d'accepter d'argent de vos amants de cœur : je paie assez bien pour tout le monde!...
Mais ces femmes, les avait-il jamais aimées? Il les eboisissait, comme il convenait à un homme dans sa situation, très belles, très coûteuses, très brillantes. Elles faisaient partie de son train, elles concouraient à l'étalage de son luxe, elles servaient de réclame à sa
banque, comme son écurie de courses, sa chasse et
ses équipages. Elles l'amusaient, l'occupaient, le délassaient de ses soucis d'affaires. 11 les gardait un temps, puis les quittait. Après celle-ci, une autre, et c'était tout. Mais Manuela?... Manuela l'avait pris par le cœur, et elle le tenail bien. Sa beauté, sa jeunesse, son esprit, sa grâce, le charme incomparable qui émanait d'elle, Nufio, peu à peu, s'en était enivré comme d'un nécessaire et impérieux poison, et maintenant, intoxiqué, il ne pouvait plus s'en passer. À l'idée que cette créature adorable se donnait à un autre, qu'elle se faisait coquette, rieuse, fantasque, tyrannique et douce pour un homme qui n'était pas lui, son cœur se serrait, ses nerfs s'exaspéraient, son cerveau s'affolait si douloureusement qu'il ne savait plus ce qu'il devait croire, espérer, craindre et résoudre.
11 s'assit devant la cheminée, dans laquelle flambait un feu clair, et, triste jusqu'à la mort, voyant l'avenir perdu, son bonheur détruit, il pleura amèrement. 11 était si malheureux, sa solitude lui paraissait tellement horrible, qu'il fut sur le point d'aller chez sa fille pour raconter sa peine à quelqu'un, et n'être pas là à se ronger le cœur dans le silence et l'isolement. Mais comment avouer de telles infamies à Esther, et surtout comment lui donner, à ce point, barre contre luimême? Ce qui arrivait, ne l'avait-elle pas prévu? Et n'était-ce pas la confirmation de ses répugnances, l'explication de son hostilité? Il n'aurait pas eu à discourir longuement avec elle : aux premiers mots, elle aurait compris. Elle ne savait rien cependant, et c'était
d'instinct qu'elle repoussait Brucken, puisqu'elle acceptait que son père épousât Mme del Péral.
Une lueur d'espoir éclaira la pensée de Nufio. Si Esther, intelligente, sagace, fine, prévenue contre Manuela, n'avait rien surpris de ses intrigues avec Brucken, peut-être n'y avait-il que des coquetteries. Cependant, les rendez-vous dans le chalet?... Et si ce n'était que pour causer de leurs affaires et se concerter à loisir? Arrivé à ce point-là, Nufio se fit honte. Il haussa les épaules avec dérision. Il pensa : Je deviens stupide. Quoi! j'en suis à croire que Manuela et Hubert s'en vont, au milieu des bois, pour se raconter des choses qu'ils peuvent se dire au salon, sous mes yeux, et au milieu de tous mes amis? Non! non! ils me trompent, les misérables!... Et comment pourrait-il en être autrement? Elle est si séduisante, cette détestable créature! et moi, je suis si laid, avec ma figure de marron grillé, mon ventre et mes cheveux gris ! Avoir la prétention d'être aimé par cet ange, et fidèlement, quelle folie!... Oui, elle se joue de moi, et cela était inévitable. Mais Brucken? Après ce que j'ai fait pour lui, après ce que j'étais prêt à faire!... Quelle infamie et quelle démence! Il faut être fou pour risquer ce qu'il risque. Eh ! si elle l'a regardé d'une certaine manière, il a perdu la raison. Elle l'aurait décidé à un assassinat avec certains baisers!... Ob', la scélérate, la coquine! La damnable et perverse créature!... Et c'est elle qui l'a amené chez moi, qui me l'a présenté! Il devait être, depuis longtemps déjà, son amant. Ils ont dû bien rire de moi !... Mais c'est fini, ils ne riront plus. Je me venge-
rai. et d'une façon terrible!... Ils no savent pas à qui ils se sont adressés... J'inventerai quelque supplice atroce pour les torturer! Il faut qu'ils souffrent... Mais souffriront-ils seulement la millième partie de ce que j'endure?...
Il passa dans ces agitations une partie de la nuit, se coucha comme le jour commençait à poindre, dormit deux heures avec d'affreux cauchemars et se leva hrisé de corps el d'âme. Au déjeuner, il parut sombre et silencieux. Mais ses hôtes attribuèrent à des préoccupations d'affaires cette humeur maussade. Esther s'adressa de graves reproches en pensant que c'était sa résistance qui affligeait son père. Lorsque Nuiïo, au dessert, annonça qu'il était obligé de partir pour Paris, tfanuela et Hubert échangèrent un coup d'œil qui fit pâlir le banquier, tant le spasme qui lui serra le cœur fut violent. Cependant Sôlim jugea nécessaire de tromper un peu mieux ceux qu'il soupçonnait. Il agita sa tète comme pour chasser les nuages qui obscurcissaient son front, et par un effort vraiment beau il parvint à se dominer et à sourire. Mme del Péral et Termont, encouragés par cette éclaircie, lui adressèîvnt la parole pour tâcher de le distraire de son apparent souci. Il répondit avec une grande liberté d'esprit que la Bourse avait des fluctuations soudaines, depuis quelques jours, et qu'il voulait voir les choses de près et par lui-même.
— Ah! patron, dit Termont en riant, on ne vous aura pas dérangé pour rien... Gare à la liquidation !...
— Oui, gare à la liquidation ! répéta Nuîio avec un
mauvais regard, en appliquant les paroles du jeune homme à sa douloureuse situation.
Ni Manuela ni Hubert ne parurent soupçonner la menace que contenait cette phrase. Ils se montraient calmes, indifférents. Elle causait avec le beau Francfort, tandis que Brucken s'occupait de M"e Faverger. Us déroutèrent presque Nuno, qui, revenant à ses doutes, se dit : Si cet ignoble Strehley m'avait trompé ! Peut-on mentir si bien, et offrir une physionomie si trompeuse? Bientôt, j'espère, j'en aurai le cœur net. Dans son impatience d'être éclairé, il craignait maintenant qu'ils n'eussent rien projeté pour ce jour-là. Il souhaitait le rendez-vous, afin d'être plus vite sûr de ce qu'il redoutait tant.
Sa fille, en se levant de table, le prit par le bras et l'emmena sur la terrasse, l'interrogeant doucement sur sa santé. Elle le regardait avec des yeux inquiets et comme suppliants. Dans l'état d'ébranlement où il se trouvait, il fut ému par cette chaude tendresse. Il avait besoin d'être aimé, dans ce désarroi de son bonheur. Il pressa sa fille sur son coeur, et dissimula mal une larme qui roulait sur sa joue bronzée. Esther fut troublée jusqu'au fond d'elle-même par cette tristesse, dont elle s'accusa. Elle voulut questionner, s'expliquer, demander pardon. Mais Nuno ne se sentait pas assez sûr de lui pour engager un débat aussi délicat. Et d'ailleurs, à quoi bon, puisque tous ses projets étaient renversés, puisque le misérable Brucken le trahissait au moment où il combattait pour lui et contre sa fille ?
Il embrassa Esther, esquiva une réponse, et, rentrant
au salon, prit congé de ses amis. Il poussa l'hypocrisie jusqu'à demander à Mmc del Péral si elle n'avait pas quelque commission à lui donner, et, ayant ainsi assuré sa retraite, il partit.
A peine la voiture qui emportait Nufïo vers Lagny eût-elle disparu au tournant de la route, tous les habitants de la Chevrolière se dispersèrent. Francfort et Termont partirent pour chasser au chien d'arrêt, sur la lisière de la propriété, du côté des bois particuliers de Précigny, dans lesquels on tuait tous les jours beaucoup de faisans qui s'écartaient des tirés. Brucken les Laissa aller -ans lui, promettant de les rejoindre dans la journée. Mme Francfort devait accompagner Esther et MUc Paverger, qui se proposaient de visiter l'usine de Noisiel. Mme del Péral resta donc libre de ses actions.
Hubert, s'approchant d'elle, dit à demi-voix :
— Viendrez- vous au rendez-vous de chasse? Elle répliqua avec un air malicieux :
— J'y suis déjà venue hier.
Ali! vous n'y êtes restée qu'un quart d'heure, et rous avez tout le temps parlé de choses sérieuses...
— Cela n'en valait-il pas la peine?
— Non, certes! Vous m'avez embarqué là dans une mauvaise affaire... Je ne souhaitais pas ce mariage... J'étais sur un pied excellent dans la maison : l'amitié de Sélim me suffisait... Vous avez voulu en faire mon beau-père, et me voilà en passe de me brouiller avec lui m ce mariage manque.
— Vous êtes fou !
— Oui, de vous, c'est vrai.
— Taisez-vous : réservez votre éloquence pour tantôt.
Elle lui adressa un sourire, passa légère, et disparut. Une demi-heure plus tard, vêtue d'un costume de promenade foncé, elle s'engageait dans les larges allées du parc qui conduisaient à la futaie.
Brucken, lui, était parti d'un autre côté, le fusil sur l'épaule. Un grand silence régnait, troublé seulement par le cri d'un laboureur excitant ses chevaux au milieu d'une pièce, au bord de la plaine, et, de temps en temps, par les pétillements d'une fusillade de battue dans la direction du parcde Pomponne. Au-dessus des taillis, dans le ciel gris, une buse planait très haut, jetant par intervalles son sifflement aigu, et, à grands coups d'ailes, s'enlevait, décrivant de vastes cercles. Puis le silence des bois et des champs redevenait plus profond, plus lourd et plus mystérieux.
Il était une heure et demie lorsque Nuno, arrivé au Pont-Bleu, au moment où sa voiture s'engageait sur la route de la gare, frappa le dos de son cocher avec sa canne et lui dit :
---Arrêtez-moi là... Je suis en avance... J'ai un trajet d'un quart d'heure à pied pour gagner le chemin de fer : j'irai en me promenant.
La Victoria tourna et repartit vers la Chevrolière. Nuno, sur le chemin, la suivit des yeux, un peu étourdi, le cœur battant, regrettant presque d'être descendu, et se demandant si, au lieu de céder à sa furieuse et jalouse curiosité, il n'aurait pas mieux fait d'aller à Paris. Puis il se gourmanda de sa faiblesse :
Comment! Négliger une occasion de surprendre les coupables et de les confondre? Supporter plus longtemps qu'on le trompât si impudemment, sous ses yeux, chez lui? Quel homme serait-il? Manuela et Brucken le mépriseraient. Ne valait-il pas mieux qu'il se fit haïr?
Il traversa le Pont-Bleu et entra dans les bois. Il marchait sur le bas-côté de l'allée, fouettant les herbes de sa canne. Ses yeux attentifs examinaient le terrain. IL craignait de faire fausse route : c'était la première fois qu'il se trouvait seul dans ce cantonnement, et il le connaissait mal. Un coq-faisan, en s'enlevant à grand bruit du fossé dont il suivait le bord, l'arrêta court, effrayé. Il était arrivé à une ligne de coupe, marquée par une grosse pierre. Il prit le parti de s'arrêter et d'attendre. Il s'assit sur la borne, et, une fois immobile, une extraordinaire impatience s'empara de lui. Tant qu'il avait marché, il était hésitant; maintenant il bouillait en pensant que peut-être Manuela et Hubert avaient eu le temps de se rejoindre, et que, si Strchley tardait ù venir au devant de lui pour le conduire, les coupables pourraient s'échapper. Il retrouvait là toutes ses impressions de la nuit précédente. Sa colère, un instant tombée, se rallumait plus ardente. Il ne put tenir en place, et il s'apprêtait à reprendre sa marche, lorsqu'un froissement de branches se fit entendre dans le fourré, et, sur le revers du fossé, son garde-chet parut.
— Eh bien? demanda Nuno d'une voix étouffée.
— Eh bien! monsieur le comte, ils y sont.
Le visage de Sélim devint d'un rouge sombre. Il crispa ses poings et dit :
— Allons!
— Si M. le comte veut prendre la peine de passer sous bois? D'abord ce sera plus court, et ensuite nous ne risquerons pas d'être vus.
Nuno descendit dans le fossé, et, s'accrochant au bras de Strebley, il gravit le talus gazonné. Suivant le garde, qui enfilait une passée de chevreuil, il marcha silencieusement à travers le gaulis, disparaissant par moments dans les fougères, le visage frappé par les branches, mais ne se rebutant devant rien. Au bout d'un quart d'heure, les deux hommes débouchèrent dans la grande futaie au centre de laquelle était le pavillon. Là, Strehley redoubla de précautions, avançant d'arbre en arbre. Le sol, fait d'aiguilles de sapin, étouffai!, le bruit des pas, mais était extrêmement glissant.
Comme ils approchaient de la clairière, une chevrette, couchée dans des bruyères, partit d'effroi, et, Nuno, stupéfait, regarda la bête galopant, les oreilles droites, à travers les arbres, montrant la large tache blanche de son arrière-train. Le garde, sans émotion, indiquant alors à son maître un mélèze qui bordait la route, à trente mètres du chalet, dit tout bas :
— Que M. le comte s'embusque là; moi, je vais, par le pont de bois, lui rabattre le gibier...
— .Mais s'ils vous voient, ils ne bougeront pas. Le garde hocha la tête avec un mauvais rire :
— J'ai un moyen sur de les forcer à se dégiter... et vivement!..* Que M. le comte se cache bien!...
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D'un brusque mouvement d'épaule, il remonta son fusil, qu'il avait en bandoulière, et, l'air tranquille, il s'avança dans le carrefour. Il prit sa pipe dans son carnier, et la bourra avec soin, tout en marchant. Comme il passait près du pavillon, il s'arrêta un instant, enflamma une allumette, l'approcha du fourneau de sa pipe, tira deux ou trois bouffées, puis, jetant le morceau de bois flambant sur un des fagots qui étaient empilés sous la balustrade, il regarda pétiller les feuilles sèches, les brindilles légères, et murmura :
— Ah! Canaille, tu m'as fait chasser comme un voleur!... Eh bien! il va falloir que tu te sauves aussi, comme un voleur, ou que tu grilles!
Et, s'écartant d'une cinquantaine de pas, il se posta à l'entrée du petit pont, seule issue par laquelle on pût s'échapper sans passer sous les yeux de Nu no.
Dans le pavillon, depuis un instant, Hubert et Manuela étaient en éveil. Par les fenêtres ouvertes, derrière les volets clos, le bruit des pas du garde était venu jusqu'à eux. Brucken, s'approchant doucement, par une des lames de bois, avait aperçu Strehley piaulé au piod du balcon circulaire et allumant sa pipe, dont l'odeur acre avait empli la chambre. Il avait fait signe à Manuela de ne rien craindre, et, quand le garde, reprenant sa marche, s'était dirigé vers le pont, il l'avait observé par l'entrebâillement de la porte donnant sur la rivière. La jeune femme, le rejoignant, s'était rendu compte de la manœuvre opérée par le rabatteur de Nuno, et, avec étonnement, l'avait vu s'arrêter à l'en-
trée du pont, s'asseoir sur la balustrade, son fusil entre les jambes, comme en faction.
— Que fait-il là? demanda-t-elle à Hubert. Il a l'air de guetter quelqu'un.
— Peut-être quelque délinquant qui rôde dans le cantonnement...
— Si c'était nous?...
■ — Et comment ?
— Que sais-je?... Cet homme est mal intentionné, assurément : il vous en veut... Voyez donc, de l'autre côté, s'il n'y a personne qui surveille...
— Qui voulez-vous qu'il y ait? dit Hubert en levant les épaules. Vos inquiétudes sont sans motif : la présence de Strehley est un pur hasard... Il va sans doute s'éloigner...
— Regardez dans la direction du château, regardez, insista Manuela.
Il alla à la persienne, examina les environs, et recula tout à coup, avec une exclamation étouffée : derrière un arbre, il venait de voir remuer un homme. À ce cri, à ce mouvement, Mme del Péral s'était avancée. Il lui montra de la main la grande allée, et, à voix basse, comme s'il eût craint, malgré la distance, d'être entendu :
— Là-bas, à droite, près du mélèze... Nuno...
— Nuno ! répéta Manuela en pâlissant. Il sait tout : vous m'avez perdue!...
— Manuela !
— Ah ! absurde que je suis d'avoir cédé à vos prières ! Depuis que nous sommes à la Chevrolière, j'aurais dû
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rompre avec vous : c'est votre entêtement qui est cause de ce malheur!... Ne fallait-il pas subordonner tout à notre intérêt?... Sélim caché, ce misérable garde au pont... Le plan est habile : nous allons être pris stupidement, pris comme dans une souricière!...
— Nous n'avons qu'à ne pas bouger et à attendre la tombée du jour... Je vous réponds que nous passerons, l'un et l'autre, sans encombre.
— Mais Nuiio va s'impatienter et venir : que ferezvous ?
Un sifflement étrange, un ronflement soudain, accompagné d'une violente odeur de fumée, les interrompit.
— Écoutez : qu'est-cela? dit Manuela. On dirait le roulement d'une voiture...
Une clarté subite illumina la chambre, et, par l'ouverture des volets, des étincelles pénétrèrent.
— Le feu! cria Hubert, le feu!... Ce brigand de Strehley a allumé le bois qui se trouve sous le pavillon... Nous allons être brûlés, si nous ne sortons pas !
— Fermez les fenêtres! dit Manuela avec un sangfroid extraordinaire... Le pavillon est tout en pierres: le seul danger, pour le moment, est au dehors...
— Mais nous ne pouvons rester ici !...
— Ne perdons pas la tête. Ce qu'il faut, c'est qu'on ne nous trouve pas ensemble... Sélim ne me laissera pas asphyxier, soyez tranquille!
Elle avait, en cet instant vraiment tragique, une fermeté de caractère et une lucidité d'esprit admirables.
— 11 fautdoneque ce soit moi qui parte, dit Brucken.
— Sautez dehors, sans perdre une seconde, courez à ce garde, et, coûte que coûte, passez-lui sur le corps.
Brucken, docile, prit son fusil et ouvrit la porte qui donnait sur le pont. Un tourbillon de noire fumée entra dans la pièce, mais il avait déjà enjambé le balcon et s'élançait dans l'allée. Manuela, froide comme un marbre, mais le cœur palpitant d'angoisse, car en cette minute elle jouait tout, sa fortune, sa vie, suivit des yeux la course d'Hubert.
En le voyant arriver sur lui comme un ouragan, Strehley s'était dressé, et, instinctivement, il avait levé son fusil. Brucken fit un mouvement, comme pour épauler le sien, mais il se souvint sans doute qu'il n'était pas chargé, et, le rejetant sur son épaule, il fondit sur le garde. Celui-ci n'eut pas le temps de tirer, pas le temps de parler, ni même de crier. D'une main, le gigantesque Hubert l'avait saisi à la gorge, et le serrait en grondant comme une bête féroce. Le garde lâcha son arme, pour essayer de repousser son adversaire qui l'étranglait. Il parvint à se dégager, poussa un cri terrible et voulut ramasser son fusil. Mais Hubert, revenant à la charge, d'un coup de pied envoya l'arme dans la rivière. Alors, enlevant Strehley comme un paquet, il le jeta sur sou épaule, et, traversant le pont, il prit sa course le long de la berge, à l'abri désormais et sûr de n'être pas découvertpar Nuno. Ce que dirait l'homme plus tard, peu lui importait. On pourrait le démentir, l'acheter peut-être. L'essentiel était de passer, et il passait.
Il franchit ainsi cinq cents mètres avec une extrême
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rapidité, et là, suffoqué par les efforts qu'il venait de faire, il s'arrêta au bord de la rivière et déposa sur l'herbe le garde, qui ne faisait plus un mouvement. La face violette, Strehley demeurait inerte. Inquiet, Brueken le secoua, lui jeta de l'eau au visage. Mais le corps, sans consistance, allait, venait, mou comme un chiffon. Le jeune homme eut peur, il tàta de la main le cœur du garde : aucun battement. La bouche, soudain entr'ouverte, laissait passer un bout de langue tuméliée.
— Est-il mort? se demanda Hubert avec angoisse.
Les yeux vitreux de son ennemi lui répondirent. Un grand frissonnement passa partout le corps de Brueken, une terreur bouleversa son cerveau. Il ne put supporter la vue de ce cadavre, et, le prenant une derii ii rc fois dans ses redoutables mains, il le lança au milieu de la rivière.
Au même moment, il lui sembla que la forêt était illuminée d'une lueur intense, il crut entendre des cris affreux, dans lesquels il reconnaissait la voix de Manuela, et, terrifié, il se sauva à travers les taillis. Au lointain, de temps en temps, retentissaient les sèches détonations des fusils de Francfort et de Termont. Et, dans sa solitude, le bois animé paraissait vivre.
A son affût, Nuno, torturé par la colère et la jalousie, avait vu, plein d'une impatience dévorante, le garde s'éloigner lentement, s'arrêter près du chalet avec une apparente indifférence, pour allumer sa pipe, s'éloigner et disparaître dans l'allée qui conduisait au pont. 11 eût voulu presser le dénouement, puisque l'action était engagée, surprendre en un instant les coupables, les tenir anéantis sous son regard, les accabler de ses reproches, les écraser de son mépris. 11 avait hâte de terminer : l'oppression de son cœur, l'obsession de son esprit le faisaient trop souffrir. Il ne put se défendre de piétiner, de remuer. Ce fut dans un de ces moments que Brucken l'aperçut. Que devenait Strehley? Par quel moyen prétendait-il contraindre Manuela et son complice à sortir du pavillon ? Et, s'ils sortaient, il allait donc falloir qu'il s'élançât, lui, vers eux, pour les confondre? Ce mouvement, à si longue distance, le préoccupait. Il craignait de jouer un sot rôle, et d'arriver piteusement, de derrière son arbre, à la rencontre des coupables.
— G'est un arrangement digne de la stupidité de ce Strehley, murmura-t-il. Il me retire toute la force que j'aurais eue si je les surprenais enfermés ensemble. Mais qui m'oblige à rester derrière cet arbre? Si Manuela et Brucken sont dans le chalet, ils ne peuvent m'échapper. Je n'ai qu'à m'avancer, à enfoncer la porte d'un coup de pied, et je les tiens à ma discrétion. J'y vais!
11 lui «Mil été impossible de rester en place une minute de plus : son sang brûlait dans ses veines, et il lui semblait que son cerveau allait éclater. Il s'avança dans le carrefour, résolument, et aussitôt poussa un cri : une lueur venait de jaillir, contournant la balustrade du balcon et ceignant l'assise de pierre du chalet de fumée et de flammes.
En un instant, Nuno devina l'atroce stratagème employé par Strehlry.
— Ah! misérable! cria-t-il : le feu! Il a mis le feu ! Nuno, en une vision instantanée, se figura Manuela
affolée, les cheveux ôpars, asphyxiée par la fumée, se débattant, les yeux pleins d'épouvante, au milieu du brasier, et l'appelant à son secours. Un transport, qui lui rendit l*énergie et l'agilité de la jeunesse, le poussa vers l'escalier, lui en fit franchir en deux bonds les marches, et le jeta furieux contre la porte, au milieu des étincelles, qui pétillaient comme un feu d'artifice. Il cria :
— Manuela, où ètes-vous?... Ouvrez! ouvrez donc! Sa voix avait une sonorité effrayante, et il lui parut
qu'il possédait la force d'un hercule. Il ébranlait la porte, la muraille, à croire qu'il allait renverser le
pavillon. Mais la fermeture était bonne, et l'incendie se développait avec une rapidité foudroyante. Sélim sentit le balcon brûler sous ses pieds; il respirait une atmosphère embrasée. Il fut pris d'une rage désespérée. Il hurla à la fois de douleur et de crainte :
— Manuela! Manuela! ouvrez donc! Vous êtes perdue : tout brûle'... Ouvrez, par grâce, si vous le pouvez encore!... Je vous pardonne :je ne vous ferai rien. Mais ouvrez donc!...
Il lui sembla que de l'autre côté une voix mourante prononçait son nom. Il sentit ses cheveux qui roussissaient, ses vêtements qui s'allumaient, la peau de ses mains qui se soulevait par larges ampoules. 11 fit un suprême elTort, et solide, comme quand il était portefaix à Lisbonne, il se rua sur la porte. Effondrée, elle s'abattit. Au même moment, dans l'obscurité du pavillon , une forme légère s'élança, qu'il reçut dans ses bras, et emporta pendant qu'un souffle passait, murmurant à son oreille :
— Ah! Sélim!... Sauvée par vous!...
Il l'entraîna loin du brasier, mais sans le perdre de vue cependant, assit la jeune femme sur un banc de pierre, et, en la voyant saine et sauve, rendu à ses soupçons et à sa colère :
— Mais Brucken, malheureuse? Où est Brucken?... A ces mots, les joues pâles de Mme del Péral rougirent, et, avec un regard indigné :
— Brucken?... Mais j'étais seule, Sélim : vous l'avez bien vu !
— Ne mentez pas ! cria-t-il avec fureur. Brucken
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était avec vous, quand je suis arrivé... Il s'est échappé par une autre issue...
— Et je serais restée, moi, pour mourir brûlée, étouffée? Mais j'aurais fui avec lui!
— L'autre côté était gardé, vous le saviez bien... C*cst pour cela que vous ne l'avez pas suivi... Le lâcbe ! 11 a évité le danger. Il n'a pas eu le courage de son infamie !... Mais il ne me dérobera point la preuve de sa trahison... Mes mesures sont bien prises...
— Alors, c'est vous qui avez risqué ma vie, qui avez combiné ce piège effroyable?... Sur un soupçon?... Un soupçon injuste, je vous le jure!... Ob! Sélim, voilà donc votre amour?
— N'intervertissez pas les rôles! N'accusez pas! cria Nufio. Cette tactique est trop facile et trop connue!... Disculpez-vous... Je ne suis pas si cruel que vous le pensez... Ce n'est pas moi qui ai brûlé le kiosque, ni ordonné de le brûler, pour vous forcer à en sortir... Mais j'ai la conviction que vous n'y étiez pas seule... Suivez-moi, et, à cent pas d'ici, nous allons trouver votre complice...
— Soit, dit Manuela résolument : allons!
Elle était bien tranquille. Elle avait vu Brucken culbuter le garde et l'entraîner. Point de risque que Sélim rencontrât quelqu'un au bord de la rivière. Il devait, en constatant que son embuscade était abandonnée, croire qu'il avait été trompé, bafoué par Strehley. Quoi qu'il arrivât, le garde protestât-il qu'il avait été violenté par Brucken, ce n'était pas le flagrant délit, les amants pris tous deux, et la dénégation
impossible. Qu'elle pût gagner du temps, se défendre par la parole et la physionomie : elle était sauvée. Ils passèrent près du kiosque qui flambait, et s'approchèrent du petit pont. La place était vide. Sélim s'avança jusqu'à l'autre bord : personne. Il appela : aucune réponse. Son visage se rembrunit; il soupçonna qu'il était berné. Mais par qui?
Il se détourna avec colère. L'avantage qu'il laissait prendre à Manuela l'irritait extraordinairement. Faire une pareille algarade pour aboutir à un résultat négatif, c'était déplorable. A tenter l'aventure, il fallait réussir. Et cette canaille de Strehley l'avait embarqué dans une belle affaire! Où pouvait-il être maintenant? Au cabaret, à boire des petits verres et à se moquer de lui, qui faisait un pied de grue ridicule, en regardant brûler son chalet. N'était-ce pas un tour abominai de qu'il lui avait joué? Et cependant il paraissait bien sûr de son fait, bien animé, bien haineux. El s'il n'était pas sûr que le pavillon fût habité, pourquoi allumer les fagots rangés autour? Savait-il que Mme del Péral y était seule? Alors il aurait donc voulu se venger sur elle, ou la compromettre gravement? Mais pourquoi Mmc del Péral était-elle là? Que faisait-elle, même seule, dans le chalet, les volets clos? Elle ne venait pas là pour y rêver. Elle attendait quelqu'un, qui n'était pas encore arrivé quand cette brute avait mis le feu, stupidement et férocement. Mais ce quelqu'un, qui?
Il roulait dans sa tôte ce problème sans réussir à le résoudre, et. humilié, furieux, n'osait plus lever les
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yeux sur la jeune femme. Ils s'étaient arrêtés depuis un instanl et demeuraient là, sans parler, comme attendant qu'une révélation supérieure, que quelque signe surhumain se produisît. Mais le silence les enveloppait et le ciel ne paraissait pas décidé à intervenir dans le différend. Mme dcl Péral alors, s'adressant à Nu no d'un ton glacé :
— Les preuves que vous m'annonciez, où sontelles? Votre émissaire, votre espion, où se trouve-t-il? Et mon complice? Je ne le vois pas.
— Manuela, dit Sélim, sans répondre à ces ironiques questions, que faisiez-vous dans ce kiosque? Qui y attendiez-vous?
— Celui que vous allez me montrer, j'imagine, nprès tard de menaces et d'insultes.
— Manuela, n'abusez pas de moi, reprit Sélim : vous attendiez quelqu'un!...
Elle le regarda hardiment, et d'une voix frémissante d'indignation :
— Après la façon dont vous venez de vous conduire envers moi, je regretterais bien de n'avoir attendu personne!
— Par grâce, supplia-t-il, répondez-moi... Parlezmoi... Rassurez-moi...
— Je n'ai rien à vous dire, répliqua-t-elle, tranchante et hautaine : vous devez savoir à quoi vous en tenir pour avoir agi comme vous venez de le faire... Vous me soupçonnez, me traquez, me brûlez presque vive, et ensuite vous me demandez des explications? Me prenez-vous pour une imbécile? Ou, vous-même,
êtes-vous fou? Vos procédés sont ceux d'un bandit! On envoie en cour d'assises les vagabonds qui ont incendié des meules et des granges... Ils sont cent fois moins coupables que vous! Et, quand j'y réfléchis, je vous trouve vraiment atroce et infâme! Risquer ma vie! Vous! Et de quel droit? Est-ce que je vous appartiens? Tenez! Vous me faites horreur! Adieu!
Elle s'était éloignée en parlant ainsi, et, d'un bon pas elle se dirigeait vers le château. Lui, oubliant la scène terrible, mettant de côté ses préventions, tout à l'inquiétude que lui causait la brusque offensive de la jeune femme, il la suivait, se hâtant de ses courtes jambes, essoufflé, suppliant :
— ■ Manuela! Ecoutez-moi, Manuela!
Elle, se sentant maîtresse de la situation, lâchait la bride à sa fureur. Ah! Nuno lui avait fait une pareille peur, l'avait jetée dans une semblable aventure! Ah! il jouait de l'incendie pour déranger ses rendez-vous d'amour? Il fallait qu'il le lui payât! Et elle pressait sa marche, le distançant, l'écoutant derrière elle râler de fatigue et d'angoisse, et se jurait de lui rendre au centuple les émotions qu'il lui avait procurées.
— Manuela! je vous en prie, arrêtez-vous... Laissezmoi m'expliquer. ..
— Rien, riposta-t-elle, les dents serrées. Tout est fini entre nous. Vous n'aviez à mes yeux qu'une seule qualité : votre bonté. Vous venez de la perdre. Je ne vois plus en vous qu'un détestable vieillard! Laissezmoi tranquille! Je ne veux plus entendre parler de vous. Dans une heure, j'aurai quitté votre maison!
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— Non! non! cria-t-il. Si vous avez des torts, je vous les pardonne!
— Je ne veux pas de votre pardon!
— J'oublie tout!
— Qu'est-ce que ça me fait? Je suis libre, j'imagine! Si j'ai des amants, c'est qu'ils ont su me plaire !
— Manuela, gémit Nuno, vous vous amusez à me torturer... Vous n'avez pas d'amants...
— J'en ai eu, j'en ai, et j'en aurai !
— Vous voulez donc me tuer?
— Mourez si vous voulez ! La belle perte !
— Vous n'avez donc aucune affection pour moi?
— Regardez-vous !
— Aucune pitié?
— La victime, pour l'assassin? Ce serait nouveau !
— Mais ce n'est pas moi, hoqueta Nuno au désespoir... C'est cette brute de Strehley !
— Ah ! voilà par qui vous me faites poursuivre, ricana Mme del Péral. Voilà à qui vous confiez vos secrets? A un serviteur chassé, à un voleur pris la main dans 1.' sac!... Du reste, voleur et banquier, vous étiez faits pour vous comprendre! Autant dire la paire! Et vous eroyez me calmer en me révélant cet ignoble compagnonnage. Vous êtes encore plus lâche et plus féroce que je ne croyais !
— Mais (pie faut-il que je fasse pour vous apitoyer? hurla Nuno, avec un suprême effort qui l'amena près de Manuela.
— Rien! rien! rien! grinça Mme del Péral exaspérée. Allumez des incendies, ça vous tiendra chaud au cœurl
Ils marchaient toujours, le long de la grande allée, en échangeant ces ardentes répliques, et rien n'était plus grotesque que cette scène de jalousie, de reproches, faite à la course, entre ce gros homme haletant et cette jeune femme enragée. Point de salon ni de boudoir, comme cadre à ce duel, dont l'ironie empoisonnée et les sarcasmes mortels étaient les armes, mais une route de forêt arpentée à grandes enjambées. La fatigue physique s'ajoutant à la torture morale, Nuiîo était dans un accablement indicible. Il avait fait plus de deux kilomètres, en un quart d'heure, sans parvenir à fléchir Manuela. Il apercevait déjà le château, et, à bout de forces, à bout d'arguments, il balbutia :
— Arrêtez-vous, ne fût-ce qu'une minute!
Elle ne lui répondit pas, et précipita sa marche. Il poussa un cri de détresse, elle ne se retourna même pas. Un nuage passa devant les yeux de Nuno, ses tempes battirent, il pâlit, il lui sembla que ses genoux devenaient mous comme des éponges, et qu'il allait rouler par terre. Il cria une dernière fois :
— Attendez-moi !
Mais Manuela implacable, avançant toujours, il s'arrêta fourbu, le cœur battant à se briser, la respiration sifflante, se laissa tomber sur un banc en murmurant :
— Vous me tuez !
Et, la tête dans son mouchoir, l'œil mort, les membres tremblants, il demeura abandonné, presque évanoui. Au bout de quelques minutes, il revint à lui, se vit seul, et, sombre, le front bas, le pas pesant, il se remit en marche dans la direction du château. Hors
de la présence do Manuela il retrouvait la faculté de penser, de raisonner, de comprendre. Il n'était plus un misérable esclave à la merci d'un tyran, et, pressé, harcelé, bousculé. Il redevenait lui-même. Il ont honte de s'être abaissé si lamentablement à supplier cette femme, lorsqu'il la savait coupable envers lui. Car elle était coupable, il n'y avait pas à en douter. Oui, la rage qu'elle venait de montrer, sa dureté, son inflexibilité, autant de preuves contre elle. Elle était avec un amant, ou elle l'attendait, dans le pavillon. Mais qui ?
Arrêté devanl un des bassins du parterre, Sélim resta immobile à regarder de grosses carpes qui nageaient lentement, et faisaient des bulles à la surface de l'eau, gourmandes d'un morceau de pain. Il ne les voyait même pas. Il réfléchissait profondément : Strehley a accusé Brucken, mais il se pourrait que ce ne fût pas Brucken. Vengeance de cet homme contre celui qui l'a fait mettre dehors, et vengeance contre moi qui l'y ai mis. Il a voulu surtout perdre Mme del Péral et compromettre Hubert. Il savait qu'il n'était point dans le pavillon, c'est pour cela qu'il a pris le large sans m'attondre. A moins que le complice ne l'ait payé pour le laisser fuir. Mais qui? Brucken avait trop d'intérêt à me ménager, pour s'engager, sous mes yeux, dans une intrigue avec Manuela. A moins qu'une violente passion ne l'ait entraîné... Mais je m'en serais aperçu. Je ne suis pas aveugle, je surveillais beaucoup, et jamais aucun signe de connivence, aucun mot imprudent, je n'ai rien surpris de certain, dlirrécusable. Alors qui?
Il aboutissait toujours à ce point d'interrogation irritant et douloureux. Dans son esprit, cependant, une idée commençait à se développer, faite de soupçons anciens et de craintes récentes. Et l'image de Clément de Pont-Croix apparaissait, sortant des brumes de son indécision. Celui-là l'avait toujours inquiété. Il flairait en lui un adorateur trop heureux de Manuela. Elle avait eu, en causant avec le marquis, sous ses yeux, un éclat du regard, une grâce du sourire, une tension de tout son être pour plaire, qui étaient bien significatifs. Jamais il ne l'avait vue ainsi vibrante, épanouie, faisant la roue comme un beau paon, en ayant l'air de dire : Vois comme je suis jolie ! Et c'est pour toi, si tu veux. Il se rappelait la sensation aiguë qu'il avait éprouvée. Enûn, tout récemment n'avait-elle pas eu l'effronterie d'aller déjeuner chez le marquis à la Commanderie, sous couleur de débattre avec lui de graves intérêts et peut-être de l'amener à quitter le pays?
Mais, puisqu'elle pouvait le rencontrer cbez lui, pourquoi des rendez-vous dans le pavillon? A cette objection il trouvait une facile réponse : Aller chez lui une fois, bon; y retourner une seconde fois, passe; mais continuer, c'était se compromettre ouvertement et s'exposer aux bavardages de tout le pays. Donc le mystère du pavillon clail propice, et les rendez-vous s'expliquaient. Il étail maintenant à cent lieues de Brucken. 11 ne le soupçonnait plus du tout. Il avait la conviction que l'amant de Manuela se nommait Clément. La jeune femme n'avait-elle pas pris la précaution de détourner du côté d'Esther les craintes de Nuno, en lui insi-
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Quant adroitement que sa fille s'occupait du marquis, cl on lui jetant dans la cervelle dos inquiétudes sur les prétendues tendances mystiques de la pauvre entant ? Comme tout était savamment préparé et combiné dans le plan de la Portugaise ! Quelle rouerie profonde, et quelle corruption raffinée! Il en fut épouvanté. Était-ce donc là cette femme qu'il adorait, dont il sentait bien qu'il lui serait impossible de se passer, à laquelle il venait d'adresser inutilement les plus basses excuses, au moment même où il avait les plus fortes raisons de la soupçonner? Dans quel abîme était-il tombé, et comment pourrait-il, non pas en sortir, mais trouver moyen d'y vivre?
Car il en arrivait là : à chercher, comme conclusion unique à la crise, un raccommodement avec Mme del Péral. Elle avait déclaré qu'elle allait partir. Cependant il inclinait à croire qu'elle réfléchirait, à son exemple, et qu'elle y regarderait à deux fois avant de rompre avec une affection comme la sienne. Le sentiment de sa valeur lui revint en pensant à sa fortune. Il s'étaya sur sa caisse et reprit quelque énergie. Que diable! on ne congédiait pas un millionnaire, tel que Sélim Nuno, comme un petit jeune homme en tutelle. S'il fallait donner des gages à Manuela, il les donnerait. Mais il n'admettait pas qu'il fût impossible de s'arranger avec elle. Ou bien la fortune ne serait plus la fortune. Il fit, en cet instant, ses dévotions au Veau d'or, dieu du inonde, et se félicita d'être riche.
Rentré dans le courant ordinaire de ses pensées, il se sentit plus calme et se dirigea vers le château.
Arrivé dans son cabinet, il sonna son valet de chambre et l'envoya demander où était Mme del Péral et si elle voulait bien le recevoir. Au bout d'un instant, le domestique reparut et annonça que Mmo la comtesse était dans son appartement, mais souffrait d'une horrible migraine, qu'il lui était impossible de supporter même une lumière, et qu'elle priait M. le comte de l'excuser. Nuno, resté seul, marcha dans son cabinet. Il ne sentait plus sa fatigue. Il pensa : « Elle boude. C'est juste, et il ne faut pas en être étonné. Cela passera. Du moment qu'elle n'est pas partie sur le champ, on en peut conclure qu'elle ne partira pas. Si on sait s'y prendre, tout est donc réparable. » A cinq heures, comme le jour tombait, les chasseurs rentrèrent, L les entendit dans la salle de chasse, voisine de la pièce où il se tenait, et Brucken était avec eux, il reconnaissait sa voix. Désireux d'éclaircir la situation, en ce qui concernait le jeune homme, il ouvrit la porte, traversa le palier du petit escalier qui montait au premier, et pénétra dans la salle. Les chasseurs, aux mains de leurs domestiques, ôtaicnt leurs bottes et leurs lourds vêtements, se mettaient en pantoufles et en veston. Sur une table un lunch servi les attendait, et le thé fumait.
— Ahl voilà le patron, dit gaîment Termont. Eh bien! nous avons fait une rafle sur vos limites, et messieurs les borduriers des environs ne trouveront pas grand'chose à tirer, quand ils se dérangeront dans l'espoir de taquiner votre gibier...
— Qu'est-ce que vous avez tué? demanda Nuno, en
observant Brucken, qu'il vit fort tranquille et très à son aise.
— Mais quatre-vingts pièces à peu près... Pour un simple graillonnage, c'est gentil! Brucken a fait un bien beau coup sur un chevreuil, au moment de rentrer...
— Brucken était donc avec vous?
Hubert leva la tète, et très naturellement :
— Je suis allé les retrouver dans l'après-midi... Et vous, avez-vous été content de votre journée? Est-on plus calme à la Bourse?
— La Bourse est bonne. En allant rejoindre nos amis, vous n'avez rien aperçu de particulier?
— Non! J'ai traversé les bois de la Mare-Plate. Les gardes m'avaient dit qu'on y tendait des collets à chevreuil. J'ai voulu voir par mes propres yeux... Il n'y a rien... De la Mare-Plate, je me suis dirigé sur la fusillade de ces messieurs qui battaient le Grand-Clos... Quelle heure était-il, Francfort, quand je vous ai rai liés?
— Ma foi, je n'ai pas regardé ma montre... 11 devait être deux heures. Peut-être un peu plus tôt...
— Oui, fit Brucken avec nonchalance, un peu plus tôt... Du reste, ça n'a pas d'importance...
Il se versait une tasse de thé en parlant ainsi. Nuno pensa : Il est impossible qu'il ait été dans le pavillon an moment où il a pris feu, s'il est arrivé au Grand-Clos avant deux heures. Le banquier ne sut pas se rendre compte de l'effort physique dont était capable un homme aussi vigoureux que Brucken, dans un moment
de surexcitation extraordinaire. Il ne discerna pas l'erreur que pouvait commettre, dans l'appréciation de l'heure, un passionné comme Francfort, actionné à son plaisir, et oubliant tout dans la poursuite ardente du gibier. Il ne jugea pas que si Brucken avait été capable de franchir une lieue en vingt minutes, son neveu avait pu se tromper aussi dans l'évaluation du temps écoulé. Et cette rapidité de l'un, cette inexactitude de l'autre, détruisaient assez complètement la concordance des heures avec les faits pour assurer à Hubert un alibi momentané.
Sélim avait de trop bonnes raisons pour innocenter Brucken, et ses soupçons se dissipaient peu à peu. Il en vint à se demander si Mmc del Péral n'avait pas dit vrai en assurant qu'elle se trouvait seule et s'il n'était pas possible qu'elle n'attendît personne. La colère de la jeune femme, son indignation, devaient être grandes et difficiles à calmer. Coupable, elle était de caractère à tenir rigueur à Nuîio; mais innocente, à quelles revanches implacables ne devrait-elle pas se livrer? Le banquier songea à faire une nouvelle tentative pour la voir et essayer de la fléchir. 11 sortit de la salle de chasse, laissant ses hôtes couchés sur les larges divans, assis dans les profonds fauteuils, fumant et causant des incidents de la journée, heureux, car, après le plaisir de tuer, il n'en est pas de plus grand pour les chasseurs que de raconter comment ils ont tué. Il gravit le petit escalier, et, frappant à la porte de l'appartement de Mme del Péral, il fut reçu par la femme de chambre, qui, avec une mine de commande, hocha douloureu-
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sèment la tête. Sa maîtresse était souffrante, oh ! bien souffrante, et certainement elle ne pourrait pas recevoir M. le comte. De l'entrée, des senteurs fortes d'éther répandu imprégnaient l'atmosphère. Nuno insistait, et
peu à peu poussait la femme de chambre devant lui. 11 avait si largement payé cette fille qu'elle n'osait faire qu'une faible résistance, mais elle parlait haut pour que sa maîtresse sût bien qu'elle défendait la porte. Enfin Nuno parvint à l'écarter, et, pénétrant hardiment dans la chambre de Manuela, il fut tout désorienté en la trouvant obscure, les volets et les rideaux fermés. Il s'avançait à tâtons, quand, sur un canapé, une forme blanche se dressa, et, d'une voix aigre, sa voix de mauvaise humeur, la jeune femme s'écria :
— Qu'est-ce qu'il y a? J'avais dit qu'on n'entrât pas chez moi !
— Comtesse, murmura Nuno, en adoucissant autant qu'il lui était possible la rudesse de son organe, comtesse, c'est moi...
— Vous!
Elle se leva, effarée, furieuse, et, passant devant lui ainsi qu'un fantôme, elle courut vers la porte comme pour demander du secours.
— Me poursuivrez-vous jusqu'ici? Que voulez-vous encore ? C'est de la persécution !
— Je voulais savoir comment vous étiez, dit-il humblement.
— Mal ! Très mal !
— Ne peut-on vous soigner, vous soulager? Que faut-il ?
— Le calme, le repos, et surtout votre absence !
— Mauvaise ! Vous cherchez à me blesser... Vous y réussissez... Je suis désespéré...
— Ce n'est que juste !
— Laissez-moi rester près de vous un instant...
— Sortez immédiatement, ou, si malade que je sois, c'est moi qui m'en vais.
— Non ! non ! Je m'éloigne !... gémit le pauvre homme, désolé. Apaisez-vous, tâchez d'oublier, de me pardonner...
— On peut pardonner un mouvement de colère, mais un acte froidement délibéré, c'est impossible ! Vous m'avez outragée. . . Vous avez manqué d'affection, de confiance... Je ne saurais l'oublier... Restons-en là.
— Comtesse, quelles promesses dois-je vous faire? Quelles garanties dois-je vous donner? Vous n'avez qu'à parler, qu'à exiger...
— J'exige que vous me délivriez de vos obsessions. Après avoir été grossier et brutal, ne soyez pas ridicule et inintelligent.
Nuno poussa un soupir. Il n'osa pas insister, il craignit que la jeune femme n'eût une attaque de nerfs. 11 n'était pas de force avec elle. S'il avait trouvé le courage de lui dire nettement et posément : « Eh bien ! vous avez raison, nous ne nous accordons plus. Vous ne croyez plus à mon affection, moi je ne crois plus à votre fidélité. Brisons donc, ainsi que vous le voulez », il aurait vu un changement soudain. La voix aigre et dure serait devenue molle et larmoyante; aux sarcasmes blessants auraient succédé les doux reproches. Et tous
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les pas qu'il aurait faits en arrière, elle les aurait faits en avant. Mais il aimait, il était vieux, laid et trompé. Rien ne rend plus souple et plus humble. Il dit avec le ton d'un homme à genoux :
- Au moins descendrez-vous dîner?
— Vous êtes fou! Je pense bien à manger ! Mais vous doutez même de mes souffrances! Allez-vous-en.
Comme il restait debout au milieu de la pièce, elle le prit par les épaules, et le poussa vers l'entrée, avec bien de la vivacité pour une femme si mourante. Et derrière lui, avec bruit, elle ferma sa porte. Devant la femme de chambre, qui levait les bras avec découragement, comme pour protester qu'elle l'avait prévenu de ce qui allait arriver, il eut l'humiliation de se retirer chassé. Il redescendit triste, avec le sentiment de sa duperie et de sa lâcheté.
Le lendemain matin, comme Sélim, après une nuit affreuse, descendait dans son cabinet, le garde spécialement attaché à sa personne les jours de chasse fit demander à lui parler. Jamais les gens de service n'étaient reçus avant dix heures. Le soupçon do quelque événement grave passa par la pensée de Nuno. Et sans retard, il ordonna d'amener le garde. Dès le premier coup d'œil le banquier jugea que ses prévisions n'étaient point fausses. L'homme, fort correct dans sa tenue, offrait une physionomie bouleversée. Il demeura le képi à la main, comme au port d'arme, devant son maître, attendant d'être interrogé, mais tremblant d'impatience. Sélim, le couvrant de son regard glacé demanda :
— Eh bien! qu'y a-t-il pour que vous veniez si matin?
■ — Monsieur le comte, une affaire des plus sérieuses. Nous étions très inquiets, hier soir... Mais nous n'avions pas voulu tourmenter M. le comte... Strehley
n'était pris rentré depuis le déjeuner... El personne ne lavai! vu... Enfin Rigaud, en faisant sa tournée, avait constaté que le kiosque de la grande futaie avait été incendié... Des tas de bourrées, allumées par malveillance, le feu s'était communiqué au balcon et au toit... 11 n'en restait que la carcasse de briques... Cela a dû flamber comme de la paille, car, si ce n'est un mareband de bois qui a aperçu une colonne de fumée au-dessus des arbres, en passant sur la route de Précigny, nul n'a rien vu et l'alarme n'a pas été donnée.
— Bab! ce n'est peut-être qu'un accident, dit >"uno, désireux d'éviter les recherches sur la façon dont l'incendie avait commencé...
— Oh non! monsieur h; comte, car, dés la pointe du jour, Strehley n'ayant point reparu, nous avons organisé des battues, et dans le rû de la -Mare-Plate, au-dessus du barrage, nous avons, Rigaud et moi, retrouvé le corps du chef...
— Il s'était noyé? interrogea Sélim avec, un geste de violente surprise.
— Il ne s'était pas noyé... On l'avait jeté à l'eau, après l'avoir étranglé... La trace des mains se voit sur le cou... Il a été serré ferme!...
— Etranglé! sécria jN'uùo, devenu très pâle. Étranglé... Mais par qui?
— Monsieur le comte, le parquet de Meaux est prévenu. La gendarmerie a été appelée aussitôt. Il était sept heures du matin... Une descente a déjà été faite parlemaréchal-des-lotnsdans la maison de Strehley... Il a été impossible de retrouver son fusil... Et nous
sommes sûrs qu'il l'avait quand il est parti... Dans sa maison, aucun indice... Sa femme, qui est comme folle, n'a rien pu nous dire... Elle ne comprend rien à ce qui arrive... Elle ne connaissait aucun ennemi à son mari... Cependant le maréchal-des-logis, dans les mains de qui Strehley avait déposé, la veille même, un procès-verbal contre Rabasson, pour délit de pêcbe aggravé par des injures et des menaces de mort...
— Des menaces de mort? répéta Nufio, stupéfait de la direction inattendue que prenait l'affaire.
— Oui, monsieur le comte. Les bûcherons, qui travaillent dans la coupe du bois Flamant, avaient assisté à la scène, et sont cités comme témoins dans le procèsverbal... Il y a donc de grandes chances pour que Rabasson, qui est un chenapan capable de tout, soit le coupable... Du reste, il a été arrêté immédiatement, et se trouve à Lagny, à la disposition du commissaire de police...
— Vous avez agi promptement, dit Nuno en examinant son garde.
— Nous n'avons fait que prévenir la gendarmerie, monsieur le comte. Mais un coquin comme Rabasson, si on lui avait laissé le temps de gagner Paris, devenait très difficile à retrouver... Il n'en est pas à son coup d'essai... C'est sûrement lui qui a tiré une charge de zéro au garde du prince de Friedland,il y a deux. ans... Ou n'a jamais pu en avoir la preuve. Il avait un bon alibi... Mais tout le pays est convaincu qu'il tuerait un homme comme un lapin... Le danger vient de ce que ces gars-là vont au branché... Ils ont leur fusil, cl,
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dame! si le garde apparaît, tant pis pour lui!...
Le garde aurait pu continuer à parler indéfiniment. Nuno ne l'entendait plus, il réfléchissait profondément. Si Strehley s'était éloigné de son poste d'observation après avoir allumé les fagots placés sous le balcon du kiosque, il n'était point surprenant que Manuela eût été trouvée seule. Mais alors, puisque Strehley avait été étranglé, c'était donc le complice de la jeune femme qui avait tué l'Anglais. Comment se faisait-il que Strehlej^, en se voyant si rudement attaqué, ne se fût pas servi de son fusil pour sa défense? 11 suffisait qu'il tirât en l'air pour que Nuno arrivât immédiatement. Et il le savait. Le garde avaitil donc livré complaisamment passage à l'amant de Manuela? S'était-il fait payer pour trahir son maître au bénéfice de ceux qu'il avait primitivement trahis? Et était-ce après l'évasion du coupable que, poursuivant sa tournée dans les bois, il avait rencontré Raba-son, et s'était pris de querelle avec lui?
Arrivé logiquement â cette conclusion, qui était conforme à l'opinion des gendarmes et des gardes, confirmée par le témoignage des bûcherons, Nuno secoua la tète avec doute. Il sentait instinctivement que cela n'était pas la vérité. Il revenait â l'hypothèse d'un passage de vive force opéré par le galant désireux de sauver l'bonneur de sa belle. Mais, cependant, il lui paraissait improbable que Strehley se fût laissé aborder par Brucken, qu'il haïssait, sans se mettre en défense. Et Hubert était-il assez agile pour franchir les cinquante pas qui séparaient le kiosque du pont, ctpour
fondre sur le garde avant qu'il fût prêt à recevoir le choc? Une fois corps à corps avec Strehley, la force bien connue du jeune homme rendait l'étranglement et l'enlèvement du garde très admissibles. Il l'avait emporté comme un loup enlève un mouton, sur son épaule.
Mais là, Sélim se heurtait encore à une invraisemblance. Il était établi que Brucken, au moment où la scène tragique se passait, avait rejoint ou était près de rejoindre ses compagnons de chasse. Si habilement qu'il s'y fût pris pour les tromper, si rapide qu'eut été sa course, pouvait-il supprimer de la journée l'heure grave, l'heure criminelle? Cela semblait impossible. Alors que restait-il? La ressource d'accepter pour vraie l'histoire de Rabasson mettant à exécution les menaces que les bûcherons lui avaient entendu proférer la veille. Ou bien...
Et là, une hypothèse très séduisante se présentait à la pensée de Nuno. Il n'osait pas encore s'y attacher, tant elle lui paraissait hasardeuse. Mais elle aurait, en se réalisant, comblé à ce point ses vœux secrets, qu'il frémissait d'une sombre joie rien qu'à l'entrevoir. C'était celle où, au lieu de Brucken, un autre bomme, celui qu'il détestait si cordialement parce qu'il le soupçonnait d'avoir été adoré par sa maîtresse et d'être aimé par sa fille, aurait été avec Manuela dans le pavillon. Oh! si cela pouvait être! Si, d'un coup, Nuno rencontrait l'heureuse occasion de se venger du passé et du présent, de se débarrasser de ce voisin dangereux qui lui rendait inquiétant le séjour à la Cbevro-
lière. Gomme il l'eût saisie avec une implacable énergie! El pourquoi n'eût-ee pas été lui? Sa vigueur ne le cédait en i i<Mi à celle de Brucken et son agilité était bien plus grande. Il était probable que Strehley se serait laissé aborder par lui pour parlementer, ce qui faisait tout simple le désarmement du garde et son enlèvement. Il était admissible que le fugitif n'eût pas l'intention d'étouffer Strehley : il voulait simplement l'arracher à son poste et le contraindre au silence. Dans la chaleur de l'action, au lieu de la bâillonner, il l'avait étranglé. Et de déductions en déductions, Sélim, sauf l'erreur sur la personne, arrivait, par un effort de son intelligence échauffée par la haine, à reconstituer le drame tel qu'il s'était passé.
Depuis un instant, le banquier marchait à pas lents dans son cabinet, oubliant la présence de son garde. C lui-ci, debout dans un coin, regardait son patron avec surprise. Soudain Nuno releva la tête et fit Un geste de menace. Dans ce mouvement, il aperçut l'homme, et reprenant son calme :
— Eh bien! si la gendarmerie est lancée et si le parquet est prévenu, nous n'avons rien à faire ici qu'à attendre. Je vous ordonne, à vous et à vos camarades, la plus grande circonspection, dans vos paroles et dans vds actes, pour tout ce qui sera relatif à cette affaire. Nous sommes déjà assez mal avec les gens du pays... C'est un babitant de Précigny qui est soupçonné, ne prenez point parti contre lui. Laissez la justice se débrouiller... C'est son métier... D'abord il est possible que ce drôle soit innocent...
Comme le garde, maigre' son respect, hochait la tête d'un air de doute, Nuno reprit avec sévérité :
— Vous savez que Strehley était congédié... "Son service a prêté à la critique... Il était ivrogne et avait de mauvaises connaissances... Qui sait si quelqu'un n'a pas eu intérêt à le faire disparaître?... Vous le supportiez malaisément quand il était votre chef... Allez-vous le regretter parce qu'il est mort? En somme, c'était un mauvais sujet...
— C'était un garde, monsieur le comte. Et dans ce pays-ci, toutes les fois qu'il y a un garde frappé, ça monte la tête aux délinquants, et il y a un autre mauvais coup d'exécuté à bref délai... Ça va par séries... Nous le savons bien!
— Vous ferez toutes vos rondes par trois... Quant à la veuve de Strehley, j'assurerai son sort... On ne meurt pas inutilement à mon service.
Ayant ainsi changé la question du sang en une question d'argent, Sélim fut satisfait. Il dit à son garde :
— A compter d'aujourd'hui, et jusqu'à ce que j'aie pourvu au remplacement de Strehley, vous commanderez.
L'homme rougit de joie, et saluant militairement, la mort de son camarade déjà oubliée dans sa satisfaction d'orgueil, il sortit.
Au moment même où Nuno apprenait la péripétie finale et mystérieuse de son guet-apens,le marquis de Pont-Croix, conduisant son bateau, relevait le long de la berge, en face de Chalifert, des nasses placées, avec
un soin jaloux, dans des couloirs pratiqués à coups de croissant, au milieu des herbiers fréquentés par les brochets. Un pâle soleil d'automne dorait les coteaux de ses rayons, et une brume fine, bleuâtre, traînait sur la rivière sa gaze transparente, déchirée de temps en temps par un vent léger. 11 venait, avec Célestin, de sortir de l'eau une anguille monstrueuse, qui faisait vibrer de ses bonds désespérés les mailles de l'engin, lorsque sa chienne, couchée à l'avant, releva la tête et grogna sourdement. Au même moment, une voix haletante cria de la route :
— Monsieur Clément! Monsieur Clément!...
Le jeune homme regarda à travers les saules de la rive et, voyant un homme accourir dans l'herbage :
— C'est Briffaut! Qu'y a-t-il donc? Il parait bouleversé... Aborde, Célestin !
Le domestique enferma l'anguille dans un filet, se déficha, et, prenant le croc, il poussa la barque à la berge.
— Monsieur Clément! appela encore une fois Briffaut avec un accent désespéré.
— Eh bien! Quoi? Me voilà! Quand tu crieras au pendu!... Explique-toi... Ce sera plus simple...
Briffaut aspira l'air avec force et, se laissant tomber assis sur le bord de l'eau :
— Ah! j'ai couru!... Je viens de chez vous... On a arrêté Rabasson!...
— Ça ne pouvait pas lui manquer, dit tranquillement Pont-Croix : je t'en avais prévenu.
— Mais on l'a arrêté pour meurtre!
2o2 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Pour meurtre? Diable! C'est mieux qu'un délit!... Ce n'est cependant pas impossible!
— Oh! monsieur Clément! je vous jure qu'il est innocent! Nous étions ensemble, à l'heure où le coup a été fait!...
— Imbécile, tu vas être compromis!
— C'est bien à quoi j'ai pensé tout de suite, dit naïvement Briffaut, aussi je suis venu vous trouver, monsieur Clément, pour que vous me donniez un conseil... Vrai, j'ai la tête à l'envers! J'arrive de Lagny tout courant... Rabasson est gardé à vue par deux gendarmes.
— Et qui aurait-il assassiné?
— Strehley, le garde-chef de la Chevrolière.
— Ah! diable! Qui l'accuse?
— Il a fait tout ce qu'il fallait pour être accusé... Tout le monde le croira coupable ! A moins que vous ne vous en mêliez, monsieur le marquis, et que vous ne prouviez qu'il est innocent...
— Et comment veux-tu que je m'y prenne?... Suisje avocat pour défendre ton coquin de camarade?...
— Si vous nous abandonnez, qu'allons-nous devenir?
Briffaut se cacha la tête dans les mains avec un si sincère désespoir que Pont-Croix en fut touché. Il lui était doux de se voir prendre comme protecteur, dans toutes les circonstances graves, par ces hommes nés sur sa terre. Il retrouvait là une des prérogatives de l'ancienne suzeraineté exercée par ses pères. Et les vassaux émancipés se refaisaient ses clients, inslinc-
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tivement, comme sous l'influence d'une confiance héréditaire. Il dit, après avoir songé un instant :
— Où le corps a-t-il été trouvé?
— Dans le rû de la Mare-Plate.
— Où étiez-vous, Rabasson et toi, hier?
— Dans les bois d'Annet...
— Pouvez-vous le prouver?
— Non , monsieur Clément : personne ne nous a rencontrés.
— Allons voir l'endroit où le meurtre a été commis, nous y découvrirons peut-être quelque indice... Célestin, continue à relever les nasses, et ramène le bat eau.
Il sauta, d'un seul élan, sur la berge, et, suivi de sa chienne, coupant à travers la prairie, il gagna la route de Précigny et les bois de la Commanderie. Chemin taisant, il écoutait Biïffaut, qui d'abord avait eu de la peine à se vider de renseignements, comme une carafe très pleine, mais qui maintenant abondait en détails : le pavillon brûlé, le fusil disparu, le garde étranglé. Comme si Rabasson aurait été assez vigoureux pour tordre le cou à Strehley, quand il était notoire que ce damné Anglais assommait un homme, en trois coups de poing, tant il savait bien boxer! Il avait fallu une poigne supérieure, pour faire passer à ce gaillard-là le goût du pain si facilement. Clément ne répondait pas, il réfléchissait. Dans un moment de silence, pendant que Briffaut respirait, il murmura comme malgré lui, à voix basse :
— Mais quel intérêt aurail-il eu?
2o4 LES BATAILLES DE LA VIE.
Briffaut, en racontant plus tard la scène, dit :
— Je voyais bien qu'il ruminait quelque chose pour sauver le camaro. Il marchait, les yeux fixés sur la pointe de ses souliers, et les sourcils froncés, avec l'air de faire un effort violent, tout comme la mère quand elle reçoit une lettre de ma sœur et qu'elle se donne un mal affreux pour la lire... Ah! je n'osais plus parler, je sentais qu'il fallait le laisser à lui-même et que tout irait mieux!
Clément creusait, en effet, un bizarre problème. Il lui était venu brusquement à l'esprit que c'était Brucken qui avait tué le garde, et il avait le soupçon que Mmc del Péral était mêlée à l'affaire. Comment?... Pourquoi?... Il l'ignorait. Mais c'était justement ce qu'il allait chercher à découvrir. Il entrait sur le territoire de la Chevrolière, pour la première fois, depuis la vente du domaine. Il revit la petite rivière sur laquelle, étant enfant, il faisait naviguer ses bateaux. Là, devant le barrage qui lui servait de jetée pour diriger ses goélettes et ses canonnières, le cadavre du garde avait été retrouvé. Et les doux souvenirs du passô se mêlaient aux réalités sinistres du présent. Il s'arrêta brusquement. Briffaut, tendant le bras vers une place où l'herbe était foulée, avait dit :
— C'est de là qu'il a été précipité.
Le long du rû, à la bordure du gaulis,une sente courait sur un sol de grès, où les empreintes des pieds de ceux qui avaient retiré le corps du garde étaient marquées. Impossible, là, de rien démêler. Ces gens étaient venus par le barrage : des pierres, nouvelle-
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menl arrachées à la digue, le prouvaient. Sur la rive où se trouvaient Clément et Briffant, les investigations paraissaient s'être bornées à un cercle de vingt mètres de rayon : les branches étaient cassées, la terre piétinée, l'herbe flétrie. Au delà, rien.
La chienne avait flairé ces traces, puis s'était arrêtée auprès de son maître.
— Examinons la partie de la berge qui est entre cette place et le kiosque brûlé, dit Clément, obéissant à cette pensée secrète qui, en lui, unissait le crime commis à l'incendie allumé.
Les deux hommes, l'un, chasseur émérite, l'autre, fin braconnier, experts à reconnaître les passées du gibier, se courbèrent, sur le sable mou et marchèrent, pendant quelques pas. Soudain Briffaut, poussant une exclamation, montra du doigt, sur la sente, la trace de deux pieds chaussés de souliers aux semelles larges, mais élégamment tournées, et qui ne pouvaient aucunement appartenir à un garde ou à un paysan. Le talon, à petits clous carrés, était enfoncé profondément, et la pointe se dirigeait vers le barrage. Entre le pied gauche et le pied droit, une distance d'un mètre au moins se remarquait, ce qui établissait que celui qui avait fait ces enjambées courait vivement.
— C'est un pied de bourgeois, dit Briffaut en constatant la cambrure de la semelle, entre le talon et l'orteil.
— Oui, et l'homme est grand, ajouta Clément.
— Etpesammentchargé,repritle braconnier. Voyez, monsieur Clément, comme le talon est enfoncé ! Cou-
rant comme il courait, s'il n'avait rien porté, il aurait sauté sur le bout du pied, et la pointe marque à peine.
— Bien jugé ! dit Pont-Croix en souriant. Allons plus loin.
Ils suivirent attentivement leur piste. Et, à mesure qu'ils se rapprochaient du pont, l'écartement des enjambées devenait plus sensible, et les talons s'enfonçaient plus avant dans le sol, comme si la course de celui dont ils relevaient les traces était plus précipitée.
— Vois-tu? fit Clément, l'homme, au départ, était effrayé, il voulait échapper à un danger, et il courait de toute sa force. En arrivant près du barrage, soit qu'il se soit essoufflé, soit qu'il se sentît plus en sûreté, il a ralenti sa vitesse, et ses pas sont moins allongés...
— Donc, il venait du pont... Et il était seul, car il n'y a pas d'autre marque que celle de ses chaussures.
— Avançons encore.
Ils étaient au pont. Là, plus aucun vestige. Le bois du tablier n'avait pas conservé d'empreinte. En avant du pont, du côté du pavillon, toujours le môme pas d'homme, mais plus espacé, plus lancé encore, ainsi qu'à fond de train, et plus léger, comme si le coureur était tout frais, au départ, ou moins chargé. La pointe de son soulier portait là profondément, et le talon s'enfonçait moins, justifiant l'observation sagace de Briffant.
Les deux hommes s'arrêtèrent, embarrassés. Clémont réfléchit un moment et dit :
— C'est évidemment sur le pont que le choc a eu lieu. C'est à ce point précis que les empreintes se
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modifient... En deçà, superficielles, au delà, profondes. 11 retourna vers le pont, et soudain ses yeux lurent attirés par sa chienne, qui, de sa patte, poussait un tout petit objet qu'elle flairait avec insistance. 11 se Laissa et poussa un cri de surprise :
— Une sous-garde de fusil...
L*n fragment de pontet, toute une volute fraîchement cassée, et provenant assurément du fusil non retrouvé, était tombé là, à quelques centimètres du parapet à claire-voie. L'arme, échappée ou arrachée de la main du garde, avait dû rouler sur le bois, et sans doute glisser dans le rû.
— Brillant, dit le marquis, il est probable que nous allons découvrir le fusil dans l'eau. Descendons sous le pont.
Ils gagnèrent la berge, et, de leurs yeux perçants, s'efforcèrent de sonder le courant rapide de la petite rivière. Mais le bouillonnement sur les cailloux pro duisail un miroitement qui rendait les recherches impossibles.
— Es-tu homme à te mettre à l'eau? demanda Pont- Croix.
— Moi ! monsieur Clément... Pour tirer de peine un camarade?...
Déjà le braconnier se déshabillait.
— C'est dans six mètres carrés qu'il faut chercher. Tu devrais trouver l'instrument, au droit de la grosse pierre qui fait une tache blanche... Comprends-tu?
— Oui, monsieur Clément...
Et Briffaut, nu comme Adam dans le Paradis, se
coula dans les herbes et gagna le milieu de la rivière. Il avait de l'eau jusqu'aux aisselles.
— Est-ce chaud? demanda le marquis gaîment, car il commençait à voir clair dans l'affaire.
— Une glace!
Et, se baissant, il commença à fouiller le fond. Trois fois il se redressa, pourpre d'avoir retenu sa respiration. A la quatrième, il trébucha et faillit perdre pied. Il était si rouge, quand il reparut, et ses yeux étaient si hagards, que Clément eut pitié de lui :
— Tu n'en peux plus! Veux-tu que j'y aille?
— Oh ! monsieur le marquis, ça ne serait pas à faire ! Il replongea, après avoir avancé de quelques pas,
et se releva vivement. Il tenait le fusil de la main droite.
— Je l'ai, nom de nom ! cria-t-il d'une voix étouffée. Il était temps ! Ça n'allait plus !
Il remonta, aidé par Pont-Croix, qui l'attirait à lui, et se rhabilla vivement. Pendant ce temps-là, le marquis ouvrait le fusil, et constatait que les deux cartouches non tirées étaient dans les chambres. La volute du pontet avait bien été cassée.
— Maintenant allons visiter le pavillon, dit Clément, et nous aurons fini... Te réchauffes-tu?
— Je bous maintenant.
— C'est la réaction... Attention!
Brusquement le marquis s'était arrêté, et, penché
sur le chemin, il examinait des traces marquées sur lo sable.
— Qu'est-ce que lu vois la, Briffaut? demanda-t-il.
— Comme qui dirait, monsieur Clément, un pied de femme... Tout petit, tout petit...
— El à côté?
— Une large semelle... Un soulier de bourgeois encore... Mais ce n'est plus le pied de celui qui courait...
— Va, mon garçon. Je crois, comme on dit, que je commence à brûler. Et, pour la rareté du fait, je veux démontrer que ton copain n'est pas coupable, en la circonstance.
— Oh! monsieur Clément, si vous parlez ainsi... alors il est sauvé ! Parce qu'un homme tel que vous ne se trompe pas!
Les deux hommes arrivaient au kiosque. Les assises de pierre avaient résisté, la carcasse de briques était entière. Seuls les revêtements de bois grume et le chaume avaient flambé. De l'escalier plus de traces. Mais une escalade n'était pas pour embarrasser Clément et Briffaut. Ils parvinrent lestement à l'intérieur. Là tout «Hait presque intact. Les volets brûlés étaient tombés, mais les meubles restaient en place. Le tapis de nattes, un peu roussi, répandait une odeur acre, et un petit bouquet de violettes cueillies au passage, le long du chemin, et noué par un brin d'herbe, se fanait sur la table à côté d'une paire de gants, abandonnée sans doute dans la précipitation de la fuite. Clément s'en saisit. Gants de cuir fauve, timbrés Clasens à l'intérieur et numérotés 8. Un fugitif sourire passa sur le visage du marquis. Il murmura :
— Cette fois, voici la preuve. Le bouquet de vio-
lettes laissé par la femme et les gants oubliés par l'homme. Et des gants dont la pointure révèle une main de géant... Pauvre Manuela! Quel ennui pour elle, si l'affaire devient publique ! Et comment obtenir qu'elle ne le devienne pas?
Il réfléchit un instant, hocha la tète, et mit les gants dans sa poche avec le bouquet. Puis, se tournant vers Briffaut, qui le regardait faire en silence :
— Allons-nous-en, et pas un mot de ce que nous avons trouvé dans le rû et ici.
— Mais, monsieur Clément, vous ferez lâcher Rabasson, au inoins?
— Quand il en sera temps.
— Comment! vous allez permettre qu'il aille en prison?
— Pour quelques jours. Cela lui sera profitable. Il aura le loisir de réfléchir. Mais je te réponds de sa mise en liberté. Laisse moi agir à mon idée
Briffaut poussa un soupir, et, suivant Pont-Croix, il reprit le chemin de la Commanderie. Par-dessus les futaies, dans le lointain paisible, dix heures sonnèrent au clocher de Précigny.
Dans la salle des chasses, après le déjeuner, fumant et causant, se trouvaient réunis Nuno, Brucken, Termont, Francfort et le procureur de la République, venu pour faire une enquête sur le compte de Strehley. Arrivé à la Chevrolière, accompagné du commissaire de police et escorté par les gendarmes, le magistrat s'était d'abord montré froid et un peu rogue. Mais la bonne grâce de MUe Nurïo, rencontrée chez la veuve du garde, à qui elle était venue apporter des consolations, avait modifié ses impressions. Sélim, averti de la présence du chef du parquet, s'était mis à sa disposition, et, perquisition faite, interrogatoires terminés, le procureur de la République avait consenti à entrer au château. Maintenant, entre les hôtes de la Chevrolière et lui, la cordialité la plus grande régnait. Une passiun commune, celle du fusil, avait rapproché tous ces hommes. Et la conversation, commencée par le développement de ce lieu commun : les dangers que couraient les gardes dans un pays de grandes chasses
comme le département de Seine-et-Marne, était devenue tout à fait intime et spéciale.
— C'est une fameuse résidence pour vous que Meaux, monsieur le procureur de la République, dit Francfort, puisque vous êtes chasseur... Et les occasions de tirer du gibier ne doivent pas vous manquer...
— Sans doute, monsieur, mais je suis très pris par mes fonctions et n'ai pas autant de loisirs que je le souhaiterais.
— Eb bien ! vous en êtes quitte pour choisir les maisons où vous allez, fît Termont. Il ne faut pas se disperser, voyez-vous : c'est très mauvais. Quand on a trois ou quatre beaux terrains de chasse à sa disposition, on s'y tient. Moi, c'est ce que je fais. En dehors de la Chevrolière, d'Armainvilliers et de Rambouillet, je ne vais nulle part.
— Vous, Termont, vous êtes un homme à habitudes, dit Brucken, avec un rire un peu trop bruyant.
— Parfaitement! Et je m'en trouve bien. On tient à moi, et les égards qu'on me témoigne sont en proportion de la fidélité que je montre. Je fais partie du fonds de la chasse. Si je manquais, là où l'on compte sur ma présence, ce serait un événement. Rien ne marcherait. Demandez à Sélim ce qu'il dirait si je cessais de venir chez lui : il serait capable de renoncer à son élevage. Car tout ce gibier qu'il entretient à grands Irais, ce n'est pas pour lui, grand Dieu! C'est pour moi. Quand l'année est mauvaise, que les pluies ont décimé les couvées ou fait mourir les lapins du gros-ventre, il songe avec chagrin : « Que va penser Termont? » Alors il