N KM ROI) ET
écrit en Autriche pour avoir des faisans et des perdreaux. 11 écrit à Boulogne pour avoir des lapins. El, quand le jour de l'ouverture arrive, et que nous sommes là, La Brèdo, du Tremblays et moi, les trois boscards de la Chevrolière, le fusil à la main, abattant le gibier pour assurer un de ces beaux tableaux que l'on cite avec envie dans les journaux, notre cher patron est content. Il en a pour son argent! Et si nous allions dans la maison en face, travailler de notre état et tuer le gibier qui n'est pas au coin du quai, il serait indigné, il nous traiterait d'ingrats, ne prendrait plus aucun plaisir chez lui, et finirait, tant nous lui manquerions, par se dégoûter de sa propriété.
— Conclusion, dit Francfort : on n'a pas une chasse pour soi, mais bien pour les autres.
Sélim, déridé, pour la première fois depuis le matin, opina de la tête, et dit :
— Cela est si vrai qu'on n'aime à inviter dans les chasses que les gens qui tirent bien.
— Du reste, c'est une grosse dépense que la chasse dans ces conditions, reprit Francfort. Prenez Tcrmont, par exemple, qui brûle une moyenne de cinq à six mille cartouches par an.
— Au moins, dit Brucken. Sans parler du tir aux pigeons...
— Naturellement. Eh bien ! En voilà déjà pour une très jolie somme. Ajoutez une paire de fusils presque tous les ans...
— Oui, parce que j'aime à changer.
— Tu t'engoues d'un armurier nouveau, et alors il
n'y a plus que lui... Nous en as-tu posé des hommes de génie, qui ne valaient plus rien Tannée d'après!... Et ce qu'il y a de particulier, c'est que toutes leurs armes étaient bonnes, quand c'était toi qui tirais avec!...
— Qu'est-ce que cela prouve? dit le procureur de la République d'un air gracieux à Termont : c'est qu'il n'y a pas de mauvais fusils, mais seulement de mauvais chasseurs. En somme, Messieurs, où se vendent les meilleurs armes?
— A Paris, s'écria Termont avec feu. Ne croyez pas aux armes anglaises! Elles n'ont qu'une vertu aux yeux des snobs : elles coûtent plus cher que les autres ! Une paire de fusils, achetés à Londres, vous coûtera cent livres, et n'importe quel armurier de Paris vous en établira d'aussi beaux, avec des canons de Léopold Bernard en plus, pour huit cents francs la pièce... Le vice de l'arquebuserie anglaise, c'est qu'il n'existe pas de canonnerie de l'autre côté de la Manche. Tous les damas viennent de Belgique ou de Paris. Quant aux canons d'acier, n'en parlons pas, si vous voulez bien. J'ai vu, de mes yeux, des canons de fusil anglais en acier crever au tonnerre, comme s'ils étaient en papier, parce qu'on avait tiré dedans des cartouches de poudre de bois un peu trop serrées. Jamais vous n'aurez ça à craindre avec un damas de Paris. Une soufflure, peut-être, une dislocation du verrou, et encore s'il est triple, non! Mais un canon qui s'ouvre comme un couvercle de tabatière?... Payez donc des fusils douze cent cinquante francs pour qu'ils vous coupent les doigts!
— Lesborduriers,qui nous tirentnotre gibier sous le nez, se servenl de vieilles serrures, dit Nuno d'un air sceptique, ce qui ne les empêche pas de tuer très bien et de fort loin.
— Ces gens-là mettent six grammes de poudre noire dans un seize et quarante-cinq grammes de plomb..., dit le procureur de la République. Ils n'ont pas peur de se casser l'épaule... Il paraît que l'homme arrêté, ce Rabassi m, avait eu déjà une affaire avec vous, monsieur le comte, le jour de l'ouverture ?...
— Ce n'est pas avec moi qu'il a eu maille à partir, répondit Sélim : c'est avec M. de Brucken, qui l'a corrigé vertement.
Brucken, depuis un instant plongé dans une méditation profonde, tressaillit en entendant prononcer son nom, et, fronçant le sourcil :
— Oui, il avait fait l'insolent, et levé même la main sur moi... Mais je ne connais pas cet homme, je ne l'ai jamais revu... Je ne saurais l'accuser...
Il avait parlé avec une sorte d'anxiété, et une pâleur s'était étendue sur son visage.
— Oh ! nous avons les plus mauvaises notes sur son compte, dit le procureur de la République. Son casier judiciaire abonde en condamnations, non seulement pour délits de chasse, mais encore pour voies de fait... Il a été fortement soupçonné de tentative de meurtre, il y a deux ans... Faute de preuves, on n'a pu le poursuivre... Mais, cette fois, le crime est évident... Qui, si ce n'est lui, avait intérêt à frapper ce malbeureux garde? Il est pris et bien pris. Il couchera à Meaux ce
soir, et passera aux assises, à la prochaine session. Le magistrat s'était levé.
— Vous partez déjà, monsieur le procureur de la République? demanda Nuno.
— ■ Je dois me retirer, monsieur le comte : il faut que je m'arrête à Lagny avant de retourner à Meaux... Je vous suis très reconnaissant de votre gracieux accueil.
— Puisque vous êtes chasseur, j'espère que vous voudrez bien me faire le plaisir de venir, un de ces jours, tuer mon gibier.
— Vous êtes mille fois trop bon.
Comme ils échangeaient des poignées de main, la porte s'ouvrit, et un domestique s'avança, portant une carte sur un plateau. Sélim la prit d'un geste indifférent, mais, aussitôt que ses regards furent tombés sur le carré de bristol, ses yeux s'allumèrent et une rougeur ardente monta à son visage. Il dit, d'une voix rendue plus rocailleuse par l'émotion :
— Voilà une visite inattendue... Et je n'aurais pas cru que celui qui est chez moi voulût y rentrer jamais...
— Qui est-ce donc? fit Francfort.
— Le marquis de Pont-Croix.
A ce nom, la pâleur de Bruckcn devint livide. Son cœur se serra et ses oreilles s'emplirent de bourdonnements. Il eutle pressentiment d'un grave danger. Si l'homme qu'il haïssait, et dont il se sentait méprisé, se présentait à la Chevrolière, ce ne pouvait être qu'à cause de lui. Une peur affreuse s'empara de sa pensée.
NÉMROD ET C1E. 207
11 se vit perdu, dénoncé et arrêté par ce môme proeureur de la République qui était là, son cigare ù la bouche, si déférent et si aimable, et qui, en une seconde, deviendrait implacable et terrible. Il songea à sortir, a gagner sa chambre, à prendre tout ce qu'il avait d'argenl et à fuir. Mais la fuite c'était l'aveu. Ne valait-il pas mieux faire tête à l'orage?... En somme, que savait-on? Quelles preuves pouvait-on réunir contre lui? Strchley ne parlerait pas. Manuela avait trop d'intérêt à se taire. Alors, quelle raison avait-il de se sauver devant Pont-Croix? Il s'affermit, prit un air indifférent, et osa regarder ses amis.
— Il faut, en effet, que Clément ait de graves motifs, pour avoir surmonté ses répugnances, dit Termont. J'imagine, Nuno, que vous n'allez pas le faire attendre.
— Non! certes. Qu'on fasse entrer M. de Pont-Croix dans mon cabinet... Messieurs, je vous confie M. le procureur de la République. Reconduisez-le...
Et, la carte toujours à la main, Sélim sortit, après avoir salué le magistrat. Il eut encor le temps d'entendre Termont dire :
— 11 est bien fâcheux, monsieur le procureur de la République, que les condamnations dont vous frappez les braconniers soient si faibles... Ces gens-là sont des voleurs! De simples voleurs!... Le gibier n'est plus « res nullius », il est élevé, cantonné, nourri...
— Hélas! monsieur, la loi est bien insuffisante... Il faudrait la remanier de fond en comble, et modifier les dispositions légales, comme on a changé le fonc-
tionnement des chasses... Mais on ne le fera pas...
— Oui! C'est une affaire d'élections! On a peur d'irriter le paysan! Voilà tout!
— Hélas! hélas!
La porte se referma, et Nuno, traversant le petit escalier, entra dans son cabinet. Un peu pâle, devant la cheminée, où il s'était si souvent chauffé à côté de son père, Clément de Pont-Croix était debout. 11 s'inclina légèrement devant Sélim, et, d'une voix lente mais ferme, il dit :
— Monsieur, vous êtes sans doute surpris de me voir ici. Votre surprise n'est surpassée que par la mienne. Il a fallu, croyez-le, une raison bien impérieuse pour me décider à franchir votre porte. Cette raison, vous l'apprécierez quand vous saurez qu'il y va simplement de la vie d'un homme.
Le saisissement de Nuno, à ces paroles, fut si grand qu'il ne s'arrêta pas à ce qu'elles pouvaient contenir de hautainement blessant pour lui. Il en oublia la forme pour n'en retenir que le sens. Mais ce sens était capital. Il répliqua vivement, dans sa hâte de savoir :
— De quel homme s'agit-il, monsieur le marquis?
— De Rabasson, qui a été arrêté, ce matin, sous l'inculpation de meurtre. Il est innocent.
— Innocent? s'écria Sélim. Alors qui donc est coupable ?
— C'est ce que vous saurez dans un instant. Mais, avant tout, veuillez, je vous prie, me faciliter un entretien avec M. de Bruckcn.
— Avec M. de Brucken? Pourquoi avec M. de Brucken?
— Monsieur, c'est ce qu'il ue m'appartient pas de vous dire, répondit Clément avec hauteur. Je me suis adressé à vous, tout d'abord, parce que vous êtes le maître de cette maison et que je sais vivre. Je vous ai dit de quoi il s'agissait, parce que vous l'auriez toujours su, et qu'il convenait de vous expliquer ma venue. Maintenant c'est à M. de Brucken, seul, que j'ai affaire, et je vous prie de bien vouloir faire appeler M. de Brucken.
— Mais, monsieur le marquis, s'exclama Sélim, repris de tous ses anciens soupçons, dévoré d'une horrible curiosité, et flottant, dans sa jalousie, de Brucken à Pont-Croix, avec une angoisse affreuse.
— Monsieur, si vous ne voulez pas faire appeler M. de Brucken, je vais me retirer, en laissant un mot à votre ami, pour le prier de venir chez moi... Comprenez donc la chose : ce que j'ai à dire ne regarde que lui et moi. Si, après, il lui plaît de vous prendre pour confident, libre à lui... Mais ce ne sera pas moi qui en aurai décidé.
— Je croyais que M. de Brucken était votre ennemi, hasarda Nuno.
Clément le foudroya d'un regard :
— Cela m'impose le devoir de le ménager d'autant plus!
A cette leçon de générosité, Sélim plia le dos, et, se dirigeant vers la porte, il obéit à Pont-Croix.
Si l'arrivée du marquis avait produit un violent
effet sur le châtelain ch la Chevrolièreet sur ses amis, elle n'avait point laissé indifférentes Esther et Manuela. La jeune fille revenait des communs, la jeune femme achevait sa toilette, car elle avait compris la nécessité de sortir de sa chambre, lorsque le tilbury de Clément était entré au grand trot par la grille d'honneur et s'était arrêté devant le perron. Esther, immobile prés d'un massif de chrysanthèmes, Manuela, attirée à sa fenêtre, regardèrent avec stupeur le jeune homme donner les guides à Célestin, descendre de sa voiture, et gravir les marches de pierre. Un pressentiment, aigu comme une pointe d'acier, traversa le cœur de Mme del Péral, elle se dit que, par un prodige incompréhensible, Clément savait ce qui s'était passé la veille et que c'était pour la perdre qu'il se présentait au château. Comme elle demeurait inerte, effrayée, le front collé à la vitre, elle vit, dans la cour, Esther qui la regardait. Elle lut dans les yeux de la jeune fille une angoisse semblable à la sienne, et, craignant que son visage ne la trahit, elle se rejeta vivement en arrière, laissant retomber le rideau un instant relevé.
Mais il avait suffi d'un coup d'œil à Esther pour se rendre compte du trouble de Manuela. Quel lien existait entre la claustration de la jeune femme depuis la veille, l'humeur sombre de Nuno et la présence de Pont-Croix à la Chevrolièrc? A coup sûr, il s'était passé quelque chose, que la jeune fille ne savait pas, mais qui touchait son père, Clément et Manuela : quelque nouvelle intrigue, quelque nouveau chagrin, et
dont certainement elle devrait subir le contrecoup.
Machinalement elle traversa le vestibule, et descendit dans le parterre. De là, elle apercevait la salle de chasse et les fenêtres du cabinet de son père. Comme elle arrivait, Termont et Francfort revenaient de conduire le procureur de la République à sa voiture. Brucken ne les avait pas accompagnés, cédant à une prudence instinctive, comme s'il craignait, en allant avec le magistrat, que celui-ci ne le laissât plus retourner avec ses amis et ne l'emmenât. Il était debout, devant la croisée ouverte, appuyé à la barre et regardant du côté des bois. Esther le vit sursauter brusquement. Nufio était, derrière lui, qui lui parlait avec animation. Brucken répondit : « Oui », de la tète, à une question que la jeune fdle n'entendit pas, et, rentrant dans l'intérieur de la pièce, se dirigea vers le petit escalier. Estbcr distingua sa baule silhouette devant la fenêtre, puis il disparut dans le cabinet de Nufio. Celui-ci était resté dans la salle de chasse. Il tourna un instant, et s'assit auprès de Francfort et de Termont.
Sans nul doute Hubert était allé rejoindre Clément, sur l'invitation de Nufio. C'était donc pour Brucken que Pont-Croix venait. Étant donnée l'hostilité bien marquée qui divisait les deux hommes, la démarche du marquis ne pouvait avoir que la plus grave signification. Esther sentit de la glace passer dans son sang ; une terreur horrible l'annihila pendant un instant; puis une envie de savoir, intense, furieuse, à ne reculer devant rien pour la satisfaire, s'empara d'elle. Une impulsion plus forte que sa raison, que sa délicatesse,
que sa pudeur la souleva : elle voulut entendre ce qui se disait entre ces deux hommes.
Déjà elle traversait le salon : elle s'était souvenue que, dans la bibliothèque, une porte, donnant autrefois dans le cabinet de son père, condamnée maintenant et recouverte d'une tapisserie, permettait de distinguer nettement les paroles échangées. Un jour qu'elle lisait dans la bibliothèque, elle en avait fait la remarque. C'était près de cette porte, devant cette tapisserie, à laquelle était adossé un canapé, qu'elle allait. La pièce, toute revêtue de boiseries et tendue de verdures, était naturellement sombre. Un store baissé l'obscurcissait encore. Esther se glissa, le cœur battant, jusqu'à la muraille, et, tremblante, elle prêta l'oreille.
Brucken venait d'entrer. Il avait dû demander à Clément pour quel motif il le faisait appeler, et Clément avait dû lui répondre, car Hubert reprenait, d'une voix un peu irritée :
— Je ne comprends pas : expliquez-vous plus clairement.
— Vous le voulez?... Eh bien! ce ne sera ni long ni difficile : Monsieur de Brucken, c'est vous qui avez tué le garde Strehley!...
Il y eut un piétinement, comme si Hubert se lovait et faisait plusieurs pas, puis celte réplique furieuse :
— Vous mentez !...De quel droit osez-vous m'accuser ainsi? Sur quelles preuves?...
— Ah! ah! monsieur de Brucken, dit Clément avec un sang-froid terrible, vous insultez! Bon! Ceci se retrouvera en temps utile. Pour le moment, ne perdons
pas do vue notre sujet. Vous demandez de quel droit je vous accuse?... Du droit qu'a tout honnête homme de prendre fait et cause pour l'innocent contre le coupable. Sur quelles preuves? Sur celles laissées par vous-même, dans le pavillon de la futaie : vos gants, que j'y ai trouvés, auprès d'un certain bouquet de violettes...
— Pas si haut ! interrompit Brucken avec l'accent de la terreur. Songez à la gravité de vos paroles...
— Vous voilà plus calme, à présent, dit Clément. 11 n'est rien de tel que d'écouter les gens, pour se rendre c anpte de sa situation...
— Mais vous dites que vous avez trouvé des gants, et qu'ils sont à moi... Qui le prouve?
— C'est l'évidence môme. Voulez-vous que je reconstitue la scène?... Vous étiez avec Mme... la dame au bouquet, dans le kiosque. Pour une cause ou pour une autre, vous avez été dérangés au milieu de votre entretien. La dame s'est sauvée d'un côté, vous de l'autre. Sur son chemin, elle a rencontré un personnage que je soupçonne être M. Nuno, et, avec lui, elle est revenue sur ses pas. Vous, vous avez donné dans le garde embusqué près du pont... 11 voulait vous empêcher de fuir, mais vous êtes vigoureux. En un tour de main, vous l'avez désarmé, cueilli, enlevé et serré un peu fort... Nous avons relevé vos traces, plus lourdes quand vous le portiez, et repêché son fusil, tombé dans l'eau près du pont, comme nous avions trouvé vos gants dans le kiosque.
— Nous!... Qui, nous ? interrogea Brucken.
— Oh ! ne craignez rien. Celui qui m'accompagnait sera aussi discret que moi-même, à la condition toutefois que vous nous donnerez les garanties dont nous avons besoin.
— Quelles garanties?...
— Une relation, écrite de votre main, de la façon dont les choses se sont passées.
— Et pour quoi faire ?
— Comment pour quoi faire? Mais pour empêcher un homme, injustement accusé, d'être poursuivi à votre place.
— Vous comptez donc vous servir de cette déclararation ?
— Naturellement. Croyez-vous que ce soit pour /'amour de l'art que je vous la demande?... L'adversité, permettez-moi de vous le dire, vous obscurcit un peu les idées. Qu'est-ce que cela peut me faire, à moi, que le garde de M. Nufio ait eu du désagrément avec vous? Si Rabasson n'était pas arrêté, mais, au lieu de vous tourmenter, je vous aiderais à dépister la justice. Il n'est jamais bon qu'un homme du inonde soit dégradé: cela dégrade un peu tous les autres. De plus, il y a, dans l'affaire, une dame que j'aurais bien voulu en tirer indemne. Tout me porle donc à vous aider. Cependant je ne puis faire relâcher le drôle qu'on a arrêté qu'en désignant le vrai coupable. Vous le comprenez? En somme, moi je sais tout, je viens vous en prévenir, vous vous mettez à l'abri, et, quand vous n'avez plus rien à craindre, je me sers de votre aveu. Voilà toute la combinaison.
NEMROD ET CIK. .275
— Avouez que vous êtes heureux de me perdre? Car
vous me perdez! s'écria Brucken avec une violente amertume.
— Que vous me connaissez mal !
— Vous me haïssez ! Vous m'avez toujours haï!
— Moi?... Vous vous flattez!
— Ah! je sais à quoi m'en tenir! Et Manuela m'a, depuis longtemps, ouvert les yeux.
— Je ne crois pas ce que vous me dites.
— Oui, oui, vous ne m'avez pas pardonne' de vous avoir remplacé auprès d'elle...
— Mais, cher monsieur, vous n'avez pas été seul à triompher de moi, interrompit Clément avec ironie, et d'autres ont partagé votre gloire... M. Nuno, si je ne me trompe, a droit aux mêmes palmes que vous, avec cette différence que les siennes devraient être en or, étant donnés les procédés dont il se sert pour vaincre... Croyez-vous que je sois jaloux de tant de gens à la fois? Non. Mme del Péral m'a coûté cher, mais je ne le regrette pas. Nous nous sommes séparés quand j'ai été ruiné, c'est exact... 11 est vrai que je ne suis pas de ceux qui s'enrichissent eu fréquentant les jolies femmes... Mais toutes ces récriminations sont inutiles. Revenons encore à la question. Voulez-vous faire c»' (jue je demande?
— Et si je ne le veux pas? cria Brucken, en frappant un coup violent sur la taule.
— Alors je me retire. Vous savez que le procureur de la République doit être encore à Lagny. En une demi-heure, il peut être de retour ici.
— Vous me dénonceriez?...
— Sans hésiter.
— Mais vous n'êtes même pas sûr que je sois coupable. Que prouve une paire de gants?... Ne peut-elle vous appartenir?...
— La pointure est caractéristique, le nom du fabricant est dans l'intérieur.. Voyez...
— Ah! vous les avez!... Rendez-les-moi!... Ah! vous me les rendrez!... Quand je devrais...
Dans la pièce voisine, il y eut un bruit sourd de lutte, puis un silence terrible. Esther soupçonna que Brucken étranglait Pont-Croix, comme il avait étranglé Strehley. Une chaleur dévorante lui monta de la gorge a. la tête. Elle ouvrit la bouche pour appeler, elle ne put proférer aucun son. Elle voulut courir à la fenêtre pour crier : « Au secours! » Ses jambes lui parurent d'une lourdeur de pierre. Ce fut l'espace de vingt secondes, longues comme un siècle d'angoisses. Mais un rugissement, de l'autre côté, se fit entendre, puis la voix de Clément, un peu haletante, qui disait :
— Si vous bougez, maintenant, je vous assomme! Esther devina qu'il était vainqueur, qu'il venait de
maîtriser, d'écraser cette bête féroce, ce monstre pour lequel elle comprenait à présent son instinctive horreur. Elle se figura Brucken grondant de fureur, courbe sous une main de fer. Au même instant la voix du misérable s'éleva presque suppliante :
— Que faites vous? Allez-vous me livrer?
— Non! Mais je vais demander qu'on appelle M. Nuno.
Je n'ai pas envie do recommencer à me colleter avec vous...
— Par pitié! Attendez.... J'écrirai ce que vous voulez...
— Soit. Écrivez donc.
Et, de nouveau, aucun bruit ne parvint aux oreilles d'Esther épouvantée. Un bouillonnement de pensées contradictoires bouleversa son cerveau. Maîtresse du secret de Brucken et de Mme del Péral, allait-elle supporter plus longtemps leur atroce présence? Cependant ne devait-elle pas imiter la discrétion du marquis, qui voulait attendre qu'Hubert fût bors d'atteinte avant d'user de sa déclaration? De quelle résolution, de quel courage et de quelle vigueur il venait de faire preuve, ce Clément! Elle se souvint des paroles de Mme del Péral, le jour d'ouverture où Brucken avait enlevé le braconnier à bout de bras : Pont-Croix est encore plus redoutable qu'Hubert! Et un pincement douloureux au cœur la fit tressaillir. Oui, elle connaissait bien ces deux bommes, Manuela. Pour l'un, peu importait à Esther, mais pour l'autre ! Vraiment elle se découvrait pour la jeune femme une singulière haine. Les fautes, qu'elle lui reprochait autrefois, lui paraissaient peu de chose. Mais elle avait été aimée de Clément : c'était là le véritable crime.
Le bruit d'un siège bousculé, dans le cabinet de son père, tira Esther de sa méditation.
— Tenez, dit la voix de Brucken, voilà la déclaration que vous avez exigée de moi... Mais que le diable vous étrangle pour vous être mêlé de cette affaire là!...
— Le diable m'aurait étranglé, tout à l'heure, si je
n'y avais mis bon ordre, répliqua tranquillement Pont- Croix. C'est bien, la déclaration est fort claire.
— Que puis-je faire maintenant?
— Tout à l'heure, je vous aurais dit : Prenez le large, et filez en Amérique... Mais vous m'avez insulté, violenté, de sorte qu'à présent j'ai une autre solution à vous proposer.
— Laquelle?
— Vous allez la connaître dans une seconde. Vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que j'appelle vos amis?
— Je crois vous comprendre, dit Hubert avec un accent de rage. Je les appellerai moi-même.
Il ouvrit la porte et cria très haut :
— Termont, Francfort, venez, je vous prie.
Nuno ne devait pas être loin, car, quoique Brucken, par un reste de défiance, ne l'eût pas nommé, ce fut lui qui répondit le premier :
— Qu'y a-t-il donc? Nous expliquerez-vous enfin ce dont il s'agit?
— Il y a qu'au cours de notre entretien, répondit Pont-Croix, M. de Brucken s'est permis à mon endroit quelques réflexions désobligeantes, et que nous estimons, lui et moi, que la fin de cette explication ne peut se passer de témoins.
— Parfaitement, ponctua Hubert avec beaucoup de fermeté.
— Eh bien! monsieur, reprit Clément, êtes-vous disposé à m'exprimer, devant ces messieurs, vos regrets des vivacités auxquelles vous vous êtes laissé emporter?
— Je ne regrette rien.
— A merveille. Vous trouverez donc bon que je vous demande réparation. M. Nuno el M. Francfort, je pense, consentiront à vous assister. Termont sera libre de me représenter, s'il le veut bien, avec Préfont, que je vais envoyer chercher...
— A votre disposition, cher ami, vous le savez, dit le jeune homme, avec une pointe d'émotion dans la voix, car cette rencontre qui se préparait, il la prévoyait terrible.
— Abrégeons donc les formalités... Je suis l'offensé... Je prendrai l'épée... Au pistolet, tout le monde sait que j'aurais trop d'avantage...
— Je ne veux pas de vos générosités, cria furieusement Brucken.
— Il ne dépend pas de vous de les refuser, déclara Pont-Croix avec hauteur. Préfont viendra ce soir, l'affaire pourra avoir lieu demain matin, j'imagine. Pour des raisons, connues de monsieur et de moi, tout retard serait regrettable. Au revoir, Termont. Messieurs, je suis votre serviteur.
Un bruit de pas, le claquement d'une porte, puis le silence, et dans ce silence le grondement exaspéré de Brucken demeuré seul, un blasphème effroyable, et des menaces enragées contre son adversaire. Esther, pâle et glacée, se leva, et, traversant lo petit salon, out encore le temps de voir Clément, sur le haut siège de son tilbury, saluer Nuho en souriant, et au grand trot de son cheval, calme comme s'il allait à la promenade, s'engager dans la grande allée et disparaître. Un pas
léger, glissant sur le parquet, derrière elle, la fit retourner. Elle se trouva en face de Mme del Péral. Gomme avant l'entrevue de Clément et d'Hubert, lorsque, à sa fenêtre, elle regardait avec stupeur le marquis de Pont-Croix arriver à la Chevrolière, la jolie Portugaise était pâle. Cependant elle avait encore la force de sourire.
— Il paraît que c'est le jour des grandes réconciliations, dit-elle d'un air enjoué : le descendant des anciens seigneurs vient de faire visite au nouveau propriétaire...
— Ce n'est pas mon père que M. de Pont-Croix cherchait, répondit la jeune fille avec un regard hostile, mais M. de Brucken. Et il s'agissait de tout autre chose que d'une réconciliation.
— Comme vous êtes informée ! reprit Manuela avec ironie.
— Presque aussi bien que vous, répliqua durement Esther.
— Que moi? s'écria Mme del Péral avec un trouble soudain.
— Oui, que vous, répéta Esther, s'enhardissant à mesure que Manuela perdait de son assurance. Ne savez- vous pas comment M. de Brucken a été entraîné à se défaire du garde Strehley?
— Esther!
— Un homme est déjà mort, victime de vos intrigues. Deux autres seront aux prises demain, à cause de vous... Et vous riez de l'aventure? C'est fort plaisant, en effet! Et que li' s;mgde M. de Brucken, ou celui
du marquis de Pont-Croix, coule pour les beaux yeux de M"" del Péral, n'est-ce pas tout naturel?
— Brucken... Pont-Croix... balbutia la Portugaise. Expliquez-moi... Ali! mon Dieu ! voilà qu'on vient. Il faut cependanl que je sache... Esther, ne vous contentez pas de m'accuser. Eclairez-moi, entendez-moi... Allons cbez vous : il est nécessaire que nous nous expliquions sincèrement, une bonne fois.
— Suit: venez chez moi.
Nuno paraissait au bout de la galerie. Les deux jeunes femmes, aussi désireuses l'une que l'autre d'éviter sa présence en cet instant, gravirent lestement l'escalier et s'enfermèrent dans l'appartement d'Esther.
Face à face, les deux anciennes amies se regardèrent d'abord en silence. La gravité, l'importance des paroles qu'elles allaient échanger leur apparaissaient clairement. Jamais, depuis leurs premiers désaccords, elles n'avaient parlé à cœur ouvert. Elles savaient, l'une et l'autre, ce qu'elles voulaient, ce qu'elles devaient espérer et craindre. Le duel, entre elles, pouvait être aussi décisif que celui qui mettrait aux prises Hubert et Clément. Mais, quoique l'une fût bien redoutable par sa ruse et sa souplesse, l'autre était bien forte de sa droiture et de son honnêteté.
— Esther, dit Mme del Péral, avec une impatience que trahissait sa respiration entrecoupée, vous avez prononcé tout à l'heure des paroles qu'il faut que vous m'expliquiez. Depuis plus d'un an vous me traitez avec une injustice que j'ai patiemmment supportée. Mais vos insinuations deviennent à ce point injurieuses, que ne pas les relever équivaudrait à les accepter. Que prétendez-vous dire? Qu'avez-vous à me reprocher?
— J'ai à dire, flt gravement Eflher, que le jour où ?oua êtes entrée dans cette maison, vous y avez apporté la duplicité et la corruption. J*ai à vous reprocher d'avoir abusé de ma confiance pour me voler l'affection de mon père, et, vous étant emparée de lui, de l'avoir trahi sous ses yeux, sous les miens, avec M. de Brucken.
Si Mlle Nuno n'avait pas été si sûre de son fait, l'horreur et le désespoir qui se peignirent sur le visage de Mme del Péral auraient pu l'émouvoir. Mais elle connaissait les ressources de mimique dont disposait la jeune femme et savait quelle comédienne habile elle était. Elle accueillit avec une froideur glacée ses protestations passionnées.
— Ah! je me doutais bien que vous me haïssiez, s'écria Manuela en tordant ses beaux bras, mais aurais-je pu supposer que vous vous montreriez aussi injuste envers moi?... Oui, j'ai cédé à l'affection si convaincante de votre père, oui, je me suis laissé entraîner à la douceur de vivre entre vous deux, car, ingrate, vous étiez pour moitié, au moins, dans le sentiment qui m'avait fait faiblir. Et j'aurais été assez folle pour compromettre un si grand bonheur, en commettant la faute d'accueillir M. de Brucken?... Vous me soupçonnez de calcul? Alors laissez-moi le bénéfice complet de ma conduite!... Ne me jugez pas habile, quand il faut séduire M. Nuno, et stupide quand il s'agit de le tromper! Croyez-moi assez intelligente pour ne pas me nuire tant à moi-même... D'ailleurs pourquoi? Dans quel but? Au profil de qui?...
— C'est ce que je me suis demandé bien souvent, d'it Esther, la lèvre crispée par une expression de mépris, sans pouvoir trouver d'autre explication que l'attrait du vice et le plaisir de mal faire.
— Voyons, Esther, reprit Manuela avec animation, écartez les préventions qui vous troublent l'esprit. Ne vous laissez inspirer que par votre cœur. Souvenezvous que vous m'avez aimée pendant longtemps, que j'ai été une sœur pour vous, une confidente fidèle...
— C'est justement quand je pense à l'amitié que j'avais pour vous, et que vous avez détruite à plaisir, à la confiance que je vous témoignais, et dont vous avez si indignement abusé, que je ne trouve plus en moi que sévérité. Vous avez bien tort de faire appel à mes sentiments anciens : ce sont eux qui vous condamnent le plus sûrement.
— Mais que faut-il donc que je fasse pour te convaincre et m 'innocenter, fille implacable? s'écria .Manuela en saisissant les froides mains de la jeune fille entre ses mains souples, douces et enlaçantes. Si j'ai cédé à ton père, qui m'adorait, qui me suppliait, qui était malheureux, est-ce bien à toi de m'en faire un crime? 11 était libre, en somme ! Aurais-tu préféré qu'il mourût de chagrin?
— Il fallait rompre avec moi, me quitter, ne pas me salir de cette intimité coupable, à laquelle j'avais l'air de prêter l'appui de ma complicité.
— Tu as raison : j'aurais dû m'éloigner, comme tu le dis. Mais il m'en eût coûté de ne plus te voir. Vastu faire une circonstance aggravante de ma tendresse
pour toi?... Quant à ton père, j'ai été prise au cœur par L'adoration patiente de cet homme si bon, par ses soins de tous les instants... Et je l'aime, entends-tu : je l'aime... Tu ne peux donc te rendre compte du mal que tu me fais, en m'accusantde l'avoir trahi... Et avec Brucken! Son ami?... Non, jamais, Brucken. Jamais! Elle se montrait si vibrante d'indignation, si brûlante de sincérité, qu'un juge moins prévenu que M"° Nuno eût pu se sentir ébranlé dans ses convictions. Mais Esther était à l'épreuve de ces artifices. Elle resta immobile, le regard triste et la lèvre dédaigneuse, car elle avait le cœur empli de dégoût.
— Jamais Brucken? répéta-t-elle avec une tranquille ironie. Je le lui ai entendu avouer, à lui-même, il n'y a pas une heure.
Mme del Péral bondit. Une pâleur plombée assombrit son charmant visage, une expression de fureur diabolique convulsa tous ses traits et lui donna, pour une seconde, un air de méchanceté effroyable :
— 11 s'est vanté, entends-tu? Vanté! C'est un misérable!...
— Il ne s'est pas vanté : il a été obligé de convenir de la réalité des faits, devant les preuves qui lui en étaient données, de reconnaître qu'il était auprès de vous, dans le pavillon, quand .mon père a failli vous y surprendre.
— Et c'est à Pont-Croix qu'il a dit tout cela, le lâche?....
— lia fait les derniers efforts pour se dérober à cet aveu, qui le perdait, comme vous les faites, vous, en
ce moment... Mais on ne triomphe pas de l'évidence...
— Tu assistais donc à leur conférence?...
— Non. Mais j'ai entendu toutes les paroles qui s'y sont échangées.
— Tu écoutais? Mes compliments! fit Manuela avec un sourire. Je ne te croyais pas si forte. Tu te formes!...
A ces railleuses paroles, Esther rougit :
— J'ai voulu connaître la vérité. Entre nous, la lutte était vraiment trop inégale! Maintenant je puis me défendre : je sais à quoi m'en tenir.
— Tu ne sais rien du tout. Brucken a répondu ce qu'il a voulu... Qu'est-ce qui te prouve qu'il n'a pas menti?...
— S'il avait nié, bon!... Par point d'honneur, cela pouvait s'expliquer... Mais il avouait, entendez-vous, il avouait !... Pris au piège... Dans l'impossibilité de s'échapper... Les preuves sous les yeux!...
— Quelles preuves?
— ■ Ses gants, qu'il avait laissés sur la table du kiosque, à côté de votre bouquet de violettes...
Mme del Péral laissa passer entre ses lèvres un sifflement sarcastique, elle frappa ses mains, l'une contre l'autre, en signe de dérision, ses traits se détendirent, elle fit lentement quelques pas dans le salon, le front penché, comme réfléchissant, puis, d'un ton très calme :
— Alors il s'est laissé dominer par Pont-Croix, comme un enfant?...
— Il a crié, tempêté, menacé, insulté...
— El l'autre? Terrible, hoin? Et cet imbécile d'Hubert l'a insulté? Alors ils vont se battre...
— Oui.
— YA\ bien, brucken est un homme mort.
— Et vous le dites avec cette tranquillité?
— Crois-tu que je vais le pleurer?... Je te le donnais bien pour mari!
— Tenez, vous me faites horreur!
Mme del Péral regarda MIIe INuno d'un air impérieux, puis, hochant la lête :
— Ça, c'est du mélodrame, ma mignonne. Gardonsnous des exagérations. On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve. En ce moment, mes combinaisons paraissent dérangées, mais il ne faut qu'un instant pour que l'avantage me revienne. Nous nous sommes livré bataille. Tu es victorieuse aujourd'hui, c'est bien : pose tes conditions. Car jeté fais l'honneur de croire que tu ne m'as pas raconté toutes ces histoires-là platoniqueineiit, et pour le seul plaisir de m 'être désagréable...
— Vous me croyez plus d'esprit que je n'en ai. Mon premier mouvement a été tout instinctif, et si je me suis répandue en reproches, lorsque je vous ai rencontrée, c'est emportée par la colère... Depuis j'ai réfléchi, en vous écoutant, et j'ai songé à tirer parti de la situation pour le bien de mon père.
— Qu'entends-tu par là?
— J'entends qu'une rupture entre vous et lui me parait indispensable.
— La crois-tu possible?
— Oui, si vous vous y prêtez...
— Me juges-tu si bénévole?
— Je me charge de vous donner de la bonne volonté.
— Ah ! petite Esther, comme tu vas !
Elles se regardèrent un instant, Mlle Nuno, pâle et résolue, Mmc del Péral, redevenue gracieuse et souriante.
— Écoute, mon enfant, ne nous fâchons pas, dit la jolie Portugaise. Cela ne servirait à rien pour le moment, et gênerait pour nos relations futures. Causons bien gentiment, en femmes qui savent ce qu'elles valent, et expliquons-nous à fond, afin de n'avoir plus à y revenir... Tu veux que je parte? J'y consens : je vais partir. Cela m'arrange. Il me paraît probable qu'au travers des incidents de l'affaire stupide que Brucken s'est mise sur le dos, ton père aura la confirmation de certaines choses qui le mécontentaient déjà fortement, quand il ne faisait que les soupçonner, et qui l'exaspéreront, quand il les tiendra pour vraies. Cette explosion de colère, pendant laquelle il peut s'oublier jusqu'à prononcer des paroles qu'il regretterait amèrement ensuite, il vaut mieux que je n'y assiste pas. Tu vois que nous sommes d'accord. D'ailleurs, chère enfant, ce n'est pas contre moi que tu auras jamais à lutter, mais contre ton père. 11 tient à moi, beaucoup, vois-tu, et, une fois sa colère passée, quand il aura réfléchi, je lui manquerai. C'est là, que les difficultés commenceront pour toi. Tu vas, par ta rigueur, t'engager dans des complications déplorables, tandis que, si tu voulais comprendre les choses et marcher d'accord avec moi, tu ne sais pas ce que tu pourrais espérer...
NEMROD ET CtE. 289
Comme Esther faisait un brusque geste d'horreur et de protestation, la jeune femme la regarda avec une pénétrante attention, ainsi qu'une sorte de phénomène; puis, 1res posément :
— Est-ce que tu es moins intelligente que je ne supposais? Tu n'ignores pas que ton père est incapable de vivre sans avoir, auprès de lui, une jupe autour de laquelle il puisse tourner. C'est un homme à femmes; il mourra dans l'impénitence finale. Crois-tu qu'il trouvera une autre amie qui me vaille, non pas pour lui, pauvre Sélim! mais pour toi? Un instant j'ai cru que tu le mettais dans mon jeu et que tu allais pousser à mon mariage...
— Je l'ai voulu, s'écria Esther, c'est vrai, et j'aurais surmonté toutes mes préventions, dans l'intérêt de mon père... C'est vous qui avez rendu l'exécution de ce projet impossible.
— A cause de Brucken?...
Manuela resta rêveuse pendant quelques secondes :
— Oui, ça a été une sottise... Mais tu supposes bien que ce n'était qu'une liquidation... Ah! Dieu! Je l'aurais volontiers prié de penser à autre chose... Mais les bouillies n'ont pas de raison... Quand on les contrarie, ils poussent tout de suite des mugissements... Si encore tu ne lui avais pas fait si grise mine, il aurait été obligé de s'occuper de toi... Et il n'aurait pas été un mauvais mari... Ton père l'aimait beaucoup... Enfin, il n'y a plus à y revenir. L'imbécile s'est brûlé lui-même. Reste une seule solution heureuse : c'est que tu sois
indulgente, que tu oublies le passé, que tu acceptes mes promesses pour l'avenir, et qu'après une courte absence tu me permettes de rentrer dans la maison pour n'en plus sortir.
— Me croyez-vous capable d'accepter de tels accommodements?
— Je crains pour toi que tu n'en sois pas capable... Ce serait pourtant bien habile !
— Ce serait méprisable !
— Des mots! Tout ça : des mots! Tu no peux pas avoir la monarchie chez toi, contente-toi de la meilleure des républiques. Tu as vu, par ce que j'ai essayé de faire pour Brucken, que je suis dévouée à mes amis, et que je tiens mes engagements... Si tu veux me laisser revenir et ne pas faire d'opposition à mes desseins, tu auras en moi, je t'en donne ma parole, une alliée fidèle, en toutes circonstances, tu m'entends, même les plus délicates...
La corruptrice avait suivi du regard, sur le visage di^ Mllc Nuno, l'effet de ses paroles. A mesure que sa pensée se dévoilait plus clairement, elle avait vu la jeune fille pâlir, puis trembler. Elle jugea nécessaire de bien préciser, et, portant le dernier coup, celui qu'elle jugeait devoir être irrésistible :
— Ton père est bien hostile à M. de Pont-Croix... Je le lui rendrai favorable... Clément se détourne de vous... Je vous l'amènerai affable et confiant... Si tu sais t'y prendre, tu peux être heureuse, petite Esther : tu es si riche !
Une rougeur indignée monta au front de MUc Nuno;
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elle redressa sa taille, et, foudroyant Manuela d'un coup d'œil :
— Vous nous outragez tous, en supposant que nous pouvons avoir besoin de votre entremise, dit-elle d'une voix furieuse. C'est parce que vous subordonnez toujours les questions de sentiment aux questions d'intérèl que vous avez élevé, entre vous et nous, une barrière infranchissable. Ni mon père, ni M. de Pont- Croix, ni moi, nous ne pensons comme vous. Et, je vous le dis en toute sincérité, si j'aimais un homme et que je dusse compter uniquement, pour l'attirer à moi sur sa cupidité, je le mépriserais tellement, à l'instant même, que je préférerais tout à l'horreur d'être à lui.
— Du roman! Toujours du roman ! dit Manuela avec un faible sourire. Ah! quel mal l'absence d'idées pratiques fait aux pauvres humains! Tu regretteras amèrement un jour de ne m'avoir pas comprise... Car tu m'entends, mais tu ne me comprends pas.
— Heureusement !
— Bon, bon. Ce n'est pas toi qui parles, ce sont les conventions sociales, les préjugés mondains. Tu verras ce qu'ils valent quand ils sont aux prises avec une vraie passion. Ton père se chargera de la démonstration. Je vais partir, puisque tu le veux, et que cela m'arrange. Mais avant huit jours Nuno sera à genoux à ma porte. Tu ne connais pas mon pouvoir sur lui, mon enfant : tu apprendras à le connaître. Je n'aurai qu'à siffler pour qu'il accoure. Et alors, retiens bien ceci : son adoration sera décuplée par le sentiment môme de son indignité. Règle générale ; un homme
est d'autant plus amoureux qu'il y a plus de péril ou d'infamie pour lui à l'être. Fais ton éducation, petite, et sans adieu, car nous nous reverrons. Et je t'aimerai toujours bien, tu sais : je suis sans rancune.
Elle adressa à Esther un signe de tête bienveillant, et, sans attendre une réponse qu'elle jugeait dénuée d'intérêt, elle sortit et regagna son appartement. Esther, restée seule, s'approcha de la fenêtre. Ses yeux errèrent sur le parc, dont les taillis, aux feuillages rougis par l'automne, s'argentaient d'une brume légère. Sur les gazons, déjà flétris par les premières gelées blanches, des pies sautillaient en caquetant, un pâle soleil descendait à l'horizon. Tout était silencieux, morne, froid et comme près de mourir. Esther frissonna : la mort n'était-elle pas prête à frapper, en effet? Et qui? Brucken, avait prophétisé Manuela avec une sombre ironie. Mais si elle se trompait, et si c'était Pont-Croix! A cette pensée, une tristesse immense s'empara de la jeune fille. Il lui sembla que tout était fini pour elle dans la vie, et qu'une ligne noire barrait s.on avenir. Et cependant, que Clément fût vivant ou mort, l'avenir d'Esther ne paraissait-il pas irrémédiablement perdu? Tout était menace, tout était inquiétude. Ce que Manuela venait de lui dire sur son père, n'était-ce pas cruellement vrai? Certes, Nuno aimait sa fille, il était disposé à bien des sacrifices pour elle. Mais pousserait-il l'abnégation jusqu'au sacrifice de son péché? La fine Portugaise le connaissait bien. Mais il allait, lui aussi, la connaître, et pourquoi le mépris ne tuerait-il pas l'amour? Manuela, elle, pré-
tendail qu'il le décuplerait. Cependant sa corruption savante pouvait avoir tort.
Esther se sentit prête à lutter furieusement pour tirer son père des griffes de cette perverse créature. Elle sortit dans le couloir et gagna le petit entresol qu'habitait M"c Faverger. L'excellente femme lisait près de sa fenêtre. En voyant entrer son élève, elle posa son livre, et, relevant ses lunettes sur son front :
— Que se passe-t-il donc, dans la maison, ma chère tille? M. de Pont-Croix s'est présenté au château, ce qui renverse toutes mes idées... Et, fait encore plus extraordinaire, ces messieurs ne vont pas à la chasse!
Esther, quelque confiance qu'elle eût en MUe Faverger, in1 voulut jias lui confier les graves secrets découverts depuis deux heures. Et puis, à l'idée de raconter toute cette histoire, si simple et cependant si pleine d'affreux détails, une lassitude écœurée la prenait. Elle répondit :
— C'est l'affaire de ce malheureux garde qui met tout le monde à l'envers.... La justice a fait ce matin uni' descente, on cherche des preuves, on invoque des témoignages... Arrachons-nous à cette préoeccupation, voulez-vous? Êtes-vous en train de marcher?
— Toujours.
— Eh bien! allons jusqu'à Précigny à pied. Je voudrais donner à l'abbé Pierquin les vêtements de laine que j'ai fait acheter pour les petits pauvres... Je les enverrai par un domestique, et nous, nous traverserons le parc en nous promenant.
— Comme il vous plaira.
La gouvernante mit son chapeau, prit son manteau, et suivit la jeune fille. Comme elles arrivaient au rezde-chaussée, elles aperçurent Nufïo qui se promenait tout seul dans la galerie, le front penché, l'air soucieux. En entendant descendre les deux femmes, il leva vivement la tête avec un air de joie. Mais, reconnaissant Esther, son œil s'éteignit, et sa figure redevint sombre. Il avait évidemment espéré que c'était Manuela qui se décidait à quitter sa retraite. Il s'avança vers sa tille, lui pressa la main, l'attira pour l'embrasser, puis, ne pouvant se soustraire à l'obsession qui pesait sur son esprit :
— Tu as vu Mme del Péral? Tout à l'heure, vous causiez ensemble... Comment va-t-elle?
— Mieux, mon père.
— Comment se fait-il qu'elle ne descende pas au salon?
— Je l'ignore.
— Comprends-tu cela? Elle a demandé Brucken. Ils sont en conférence, tous les deux, en ce moment.
Esther jeta à Nufio un vif coup d'oeil, et dit :
— Je n'en suis pas surprise. Ils doivent avoir à causer ensemble.
Le banquier tressaillit. La netteté de la réponse d'Esther, le ton dont elle était faite, lui donnèrent à croire que sa fille en savait, sur les affaires qui le tourmentaient si fort, plus qu'il n'avait soupçonné. Il pensa : ces petites filles sont si rusées! Celle-ci a peut-être pénétré, depuis longtemps, tout ce qui demeure encore obscur pour moi. Il fut tenté de prendre Esther par le
1 tr;i s e\ de lVmmener dans son cabinet pour la confesser. Il eul peur de trop prêter le flanc à des critiques aiguës, de jouer un sot rôle devant cette enfant, et il s'abstint. 11 poussa un soupir, et, hochant la tête avec ennui :
— Tout est bouleversé ici, aujourd'hui... Tout!
11 caressa la joue de sa fille du revers de sa grosso main brune, et dit :
— Tu vas faire un tour? Bonne promenade!
Et, comme honteux de sa faction au pied de cet escalier, il rentra chez lui. Estheret Mlle F averger prirent le chemin de Précigny.
Au premier étage, dans le petit salon d'où Mme del Péral, la veille au soir, avait mis Nuno à la porte, Brucken et la jolie Portugaise tenaient conseil. La situation était plus que grave : terrible. Le moins qu'il pût arriver au bel Hubert était de se voir poursuivi pour homicide par imprudence. Mais peu importait le chef d'accusation. Ce qui rendait le procès si redoutable, c'était l'explication à donner de l'homicide. Si Hubert était libre de répondre : « Il s'agissait de sauver la réputation d'une femme » , tout devenait clair et simple. Or c'était là justement ce qu'il fallait taire avec soin. Manuela intervenant dans l'affaire, Brucken avait un rôle possible. Mais Manuela était perdue, déconsidérée, la proie des journaux, le thème des cancans mondains. Manuela restant dans l'ombre, insoupçonnée, Brucken n'arrivait point à faire comprendre pourquoi il avait serré si fort la gorge du garde, et succombait sous l'accusation banale d'un meurtre commis dans un
coup de colère. Voilà le poignant sujet sur lequel Hubert et Manuela conversaient. Nuno n'avait pas besoin de palpiter, de souffrir en regardant le plafond et en se disant : Que font-ils? Ils étaient à cent lieues de l'amour.
— Alors, cet infernal Clément a découvert la bonne piste? fit Mmodel Péral.
— Que n'est-ce lui que j'ai rencontré au petit pontT ditBrucken en crispant les poings, au lieu de Strebley ! Il ne nous générait pas aujourd'hui.
— Oui, mais il aurait pu vous gêner davantage, sur le moment!
— 11 a une diable de poigne, grogna Hubert. Tout à l'heure, j'ai eu toutes les peines du monde à me tirer de ses mains. Mais voilà certainement deux ans qu'il n'a touché un fleuret... Il a dû perdre... Et moi, j'ai gagné beaucoup... Je le tuerai!
— Ça nous avancera bien !
— Vous, Manuela, dans tous les cas, vous n'avez rien à redouter. D'abord, il n'y aura pas de proies. puisque, si je suis encore vivant demain, je m'embarquerai pour l'Amérique du Sud... Pendant que je serai loin, les amis, que nous avons, travailleront en ma faveur. C'est l'affaire d'un an ou deux, au plus. Qui sait? Là-bas, je trouverai peut-être une occasion de fortune.
— Vous l'avez bien manquée ici, Hubert.
— Je vous aimais trop, Manuela.
— Cela vous coûte assez cher pour que je ne vous le reproche pas.
— Craignez-vous quelque chose de Nuno?
NEMIIOD ET C"'. 291/
— Je no crains rien do Nufio. Il sera le premier, vous à l'abri, à se démener pour que je ne sois pas inquiétée. Tout lui commande cotte conduite : ma présence chez lui, mes amicales relations avec sa fille, et enfin son affection pour moi.
— Et de M118 Esther, que pouvez-vous attendre?
— Rien de bon. Elle me hait.
— Sait-elle donc ce qui se passe?
— Entièrement.
— Qui le lui a appris?
— Elle a entendu toute votre conversation avec Clément.
Une flamme de colère monta au visage de Brucken, à la pensée que son humiliation devant Pont-Croix avait eu un pareil témoin. Puis, le sentiment de la gravité de sa situation lui revint; il jugea bien vaine sa préoccupation, et, faisant claquer ses doigts :
— Eh bien ! Elle sait à quoi s'en tenir. Cela lui évitera les surprises.
— Dites-moi, maintenant, dans quel état sont vos tinances. A la veille de partir, vous n'avez ni le loisir ni la facilité de vous procurer une grosse somme, si vous ne l'avez toute prête... Puis-je vous être d'un secours quelconque?
— Je vous remercie, chère amie, dit Hubert en riant. Vous agissez comme une généreuse complice... Mais je n'ai besoin de rien... Je possède six cent mille francs de valeurs au porteur et une centaine de mille francs liquides... Avec une telle somme on va loin...
— Il y a de quoi créer une hacienda modèle au
Texas, ou fonder une banque à Rio-de-Janeiro... Qui sait si vous voudrez jamais revenir, une fois que vous aurez goûté de la vie de ces pays-là? Vous êtes jeune, vous êtes fort, vous n'avez pas de préjugés, tout ce qu'il faut pour réussir enfin.
— J'en accepte l'augure. Mais, avant tout, il est nécessaire que je trouve moyen de partir, et pour cela je dois me défaire de Pont-Croix. Vous n'avez plus rien à me dire?
— Non !
— Alors, je vous quitte. Nuîlo, sans doute, juge déjà ma visite trop longue. Il convient que je me le conserve favorable jusqu'à latin. D'ailleurs, lestémoins de Pont-Croix peuvent arriver, et je dois être là pour les recevoir.
— Allez donc.
Il prit la main de la jeune femme, et, sur son poignet blanc, déposa un baiser. Elle le regarda s'éloigner, et, la porte refermée, elle s'approcba, rêveuse, de la fenêtre. Ses yeux ne parcoururent pas le paysage qui s'offrait à sa vue. Ils demeurèrent baissés. Au fond d'elle-même, elle cherchait à provoquer l'intuition d'une probabilité. Brucken sortirait-il sain et sauf de la lutte engagée? Ou serait-ce Clément qui triompherait? Et, malgré l'assurance de celui qui la quittait, malgré sa vigueur, elle ne parvenait pas à se figurer Clément vaincu. Elle eut presque le même geste d'insouciance qu'avait fait Hubert, et, sonnant, elle murmura :
— Le jeu est fait!
La femme <le chambre entrait.
— Nous partons demain pour Paris, dit Manuela. Commencez les malles. Mais arrangez-vous pour que, dans la maison, on ne sache rien de mes intentions.
— Bien, madame. Madame à raison de rentrer à la ville. Ici, il commence à faire froid.
— C'est mon avis, dit Manuela, avec un sourire. Et, se recouchant sur sa chaise longue, elle reprit la
lecture du roman commencé.
Dans la pièce qui, au rez-de-chaussée du presbytère, servait à la fois de salon et de salle à. manger au curé, Esther et Mll0Favcrger ouvraient, sur la table, les ballots de vêtements destinés aux pauvres de la commune. La vieille servante de l'excellent abbé Pierquin, les yeux écarquillés, touchait d'une main experte les camisoles de flanelle, les bérets de laine, les bas tricotés épais et rudes, les culottes, les chemises, toutes les richesses providentielles que la jeune fille offrait poui combattre la pluie, la neige, le vent d'hiver.
— Eh bien! monsieur le curé, dit la vieille femme, vous voilà avec un vrai magasin. Vous aurez de quoi nipper tous les polissons qni vont d'habitude le derrière à l'air, sauf votre respect, mademoiselle, et vous pourrez encore en céder à ceux des paroisses voisines...
— Emportez tout ça, madame, fit Esther.
— Et rangez-le bien vite, ajouta le curé avec inquiétude.
KEMROD ET CIE. 01
— Soyez tranquille, monsieur le curé : est-ce que je vous laisse jamais perdre quelque chose?
Elle s'en alla, disparaissant sous la charge. Le cure', montrant le feu àM1,aNuno et à l'excellente Favnger:
— Approchez- vous, mesdames. Laissez-moi le temps de vous remercier du plus profond de mon cœur. Hélas ! je crains bien que mes paroles ne traduisent insuffisamment ma gratitude... Si, dans chaque commune, il se trouvait seulement une personne aussi charitable que vous, le problème social serait résolu : il n'y aurait plus de malheureux !
— Les souffrances matérielles seraient calmées, dit gravement Esther, mais il resterait les douleurs morales, et ce sont les plus à plaindre, car elles sont presque toujours impossibles à guérir.
— Vous parlez de ees douleurs avec bien de l'âpreté, mademoiselle, lit le bon prêtre en retenant un sourire, et cependant vous ne devez pas les connaître... Vous êtes heureuse, et il faut en louer la Providence, car vous méritez de l'être, par votre bonté...
— Le bonheur le plus apparent est quelquefois le moins réel.
M"e Faverger, alarmée de voir Esther s'engager dans une voie qui lui semblait périlleuse, commença à s'agiter sur sa chaise. L'abbé Pierquin, sans remarquer cette inquiétude et ce malaise, emporté par la réplique de M"e Nuno dans un ordre d'idées correspondant à celui de la jeune fille, répliqua aussitôt :
— Il est vrai que les espérances de bonheur sont souvent trompeuses. Une des plus charmantes jeunes
filles de ce pays vient d'en faire la cruelle expérience. Mon Dieu! je puis raconter son histoire : elle a été publiée récemment par tous les journaux du département. C'est de Mlle de Rasseval qu'il s'agit.
Le bon curé fit une pause. Il jeta sur les deux femmes un coup d'œil satisfait. Il les trouvait attentives, et se louait d'avoir rencontré l'occasion de ce récit, qui allait lui permettre de faire des frais d'amabilité avec sa généreuse donatrice. Il reprit :
— Mlle Clémence de Rasseval est la fille d'un ancien magistrat, habitant, du côté de Bassevelle, un domaine important. Cette jeune personne, qui avait, dès sa plus tendre enfance, montré une piété fervente, à ce point qu'elle avait pleuré toutes les larmes de ses yeux lorsque son père l'avait retirée du couvent, s'était éprise très violemment d'un de ses parents, M. le comte de Bosc-Mesnil, lieutenant de vaisseau promis au plus bel avenir. Le jeune officier partageait les sentiments de M"e de Rasseval. Égalité de situation, de fortune, affection mutuelle, tout paraissait réuni pour assurer leur bonheur. Le mariage allait se conclure, le fiancé devait revenir de Toulon, où la flotte hivernait, lorsqu'une terrible nouvelle jeta la désolation dans tous les cœurs.
L'abbé Pierquin, ayant arrrondi sa période, resta sur la péripétie et examina ses deux auditrices. Il les vit intéressées, et se réjouit pour ses pauvres de la facilité avec laquelle il payait leur dette.
— Oui, une funèbre et navrante nouvelle. A la veille de quitter la flotte, M. de Bosc-Mesnil, dans une tournée
d'inspection par une mer très mauvaise, était tombé à l'eau et s'était noyé.
— Ah! gémit la sensible Mllc Faverger, quel affreux malheur!
— Affreux malheur, en effet, car, en l'apprenant, Mlle de Rasseval faillit mourir. Sauvée, hélas! par un médecin trop dévoué, car si le mal du corps pouvait se guérir, la plaie de l'âme était incurable, la pauvre jeune fdlese rétablit et se remit à vivre, mais dans quel état d'abattement moral! Ni les larmes de sa mère, ni les supplications tendres de son père ne purent obtenir qu'elle fit un effort pour surmonter son accablement. Seuls, les secours de la religion apportèrent un peu de calme à ce cœur tourmenté. Notre vénéré grandvicaire sut toucher l'esprit de Mlle de Rasseval, réveiller sa conscience et lui montrer la nécessité de subir l'épreuve de la vie comme un devoir. Elle obéit, mais sa vocation religieuse l'avait reprise. Elle retrouva la volonté de vivre, pour appeler la miséricorde de Dieu sur les souffrants et les coupables. Son père et sa mère, désolés, voyant qu'ils n'avaient, pour elle, à choisir qu'entre le cloître et la tombe, se résignèrent, et, il y a quinze jours, M1Ie de Rasseval a prononcé ses vœux à l'abbaye de Saint-Pons. Elle édifie toute la communauté par sa résignation et sa douceur. On peut dire d'elle que c'est un ange sur la terre. Bénies sont les créatures terrestres qui font tourner au salut de leur âme et à la gloire de Dieu leurs souffrances et leurs misères !
Le curé se tut et allongea vers le feu son pied gauche,
30t LES BATAILLES DE LA VIE.
qu'un vont coulis passant sous la porte avait refroidi. 11 n'était pas mécontent de sa petite narration. Le silence, dans lequel elle avait été écoutée, le flattait. Ce silence même se prolongeait après qu'il avait fini, et commençait à l'embarrasser un peu. Esther cependant parla au bout d'un instant :
— MUe de Rasseval, ayant un père et une mère excellents pour elle, n'aurait-il pas mieux valu qu'elle se consacrât à adoucir leurs dernières années d'existence?
— C'est ce que je pensais moi-même, dit M"e Faverger avec animation. Un des plus indispensables commandements de Dieu n'est-il pas : « Tes père et mère honoreras » ?
— Oui, ma chère demoiselle. Aussi MUc de Rasseval voulut-elle obtenir l'autorisation de son père et de sa mère, qui la lui donnèrent en pleurant... Dieu, certes, n'accueillerait pas le don d'une existence qui serait dérobée à la famille.
— Ah! je comprends bien qu'on prenne le môme parti que j\llle de Rasseval, si on n'avait plus à compter sur aucune affection dans la vie...
jypie Favorger, redevenue inquiète, coupa délibérément la parole à son élève et dit :
— Où est située cette abbaye de Saint-Pons, monsieur le curé?
— Au delà de Germigny-TÉvêque. C'est, avec l'abbaye de Jouarre, un curieux spécimen d'architecture ancienne. La crypte est du ixe siècle, la chapelle, de style gothique. Tous les ans, un pèlerinage amène un grand nombre de fidèles qui viennent invoquer la Vierge
NEMROD ET CÏB. 30a
noire. C'est une vierge très c,urieuse, sculptée dans un bloc il.' marbre el qui a été rapportée de Palestine... M11" Nufio se tourna du côté de sa gouvernante, et dit :
— Ma lionne Faverger, si vous voulez, nous irons visiter l'abbaye de Saint-Pons.
Elle s'était levée et prenait congé. L'abbé Pierquin conduisit les deux femmes nu-tête, presque dans la rue, malgré les protestations de M"e Faverger, qui lui répétait :
— Monsieur le curé, vous allez vous enrhumer...
— Mais non, ma bonne dame, j'ai bien l'habitude du plein air... Je marche presque toujours mon chapeau sous le bras... Un pauvre curé de campagne doit s'endurcir, comme ses paroissiens.
11 les accompagna jusqu'auprès de la porte du cimetière. Là seulement il se décida à rentrer chez lui, après de nouvelles actions de grâce adressées à la jeune fille. Quand Estber vit le chemin désert, elle pénétra dans le champ du repos, comme elle en avait l'habitude, et se promena dans les larges allées bien sablées. Le jardin des morts avait perdu sa verdoyante parure ; seuls les cyprès et les buis avaient résisté aux premières atteintes du froid. L'herbe des tombes avait jauni sous la gelée blanche, et les fleurs s'étaient fanées. Une mélancolie plus profonde se dégageait de ce triste lieu. Il n'y avait plus de contraste entre la floraison vigoureuse des plantes et l'inertie glacée des êtres. Maintenant tout était mort. Au centre du cimetière se dressait un monument de marbre au
fronton duquel étaient gravés ces mots : Famille de Poxt-Croix, et, au-dessous, l'écusson au pont et à la croix d'azur, deux et un, sur champ d'argent. Par une brusque association d'idées, entre sa préoccupation latente et ce tombeau qui frappait ses yeux, la jeune fille se figura le cimetière plein de monde venu pour assister aux funérailles de Clément. Brucken avait eu raison de Pont-Croix, la trahison l'avait emporté sur la loyauté, et, dans sa bière, le marquis dormait son dernier sommeil. La sensation fut si vive, qu'Esther se tourna vers M1Ie Faverger, et lui parla pour dissiper l'illusion qui la poignait. La gouvernante répondit, et MUe Nuno se trouva plus calme. Cependant elle était hantée par une crainte sourde. Elle pensa : Si je priais pour lui, cela lui porterait bonheur. Mais prier pour lui, où? Dans ce cimetière? Non, il faut que j'entre dans l'église. Elle marcha vers la petite porte, qui s'ouvrait sur le bas-côté, pressa la pédale de fer qui soulevait la barre : le battant s'entrebâilla aussitôt.
— Que faites vous, Esther? demanda Mlle Faverger avec étonnement.
— Depuis longtemps, mademoiselle, j'ai envie de visiter cette petite église de campagne... Aujourd'hui elle doit être déserte, je puis me contenter sans inconvénient...
— Mais, ma fille, quelle singulière curiosité! repril la gouvernante. Votre place n'est pas là...
— Qui me verra? Et puis y a-t-il du mal à ce que je fais?
— Non, certes. Mais c'est au moins inutile.
San? écouter Mllp Faverger, la jeune fillo entrait déjà. Elle fut saisie par l'ombre douce et recueillie qui s'étendait dans la nef. Le jour baissait, et les vitraux tamisaient une lumière éteinte à travers leurs losanges de couleur. Une sonorité s'éveillait, dans les hauteurs de la nef, au bruit des pas des deux femmes, et, prise d'une sorte de saisissement sacré, Esther s'étudia à marcher silencieusement pour ne pas troubler les écbos endormis de la paisible demeure. Elle regardait avec curiosité autour d'elle. Sur l'autel, richement décoré, le tabernacle étincelait;- le porte-livre était resté, attendant la prochaine messe. Une grille basse en fer forgé, trop belle pour une modeste église de village, attestait la générosité des anciens seigneurs. Au premier banc, la jeune fille remarqua un prie-dieu de velours bleu. Elle s'approcha, et avec émotion elle lut cette désignation : Mmn la marquise de Pont-Choix. A côté, des chaises de paille étaient timbrées de ces lettres, marquées au feu dans le bois : M. de P. Esther pensa : C'était là, sur cette chaise de velours, que priait sa mère. C'est là sans doute qu'il prie lui-même. Elle demeura devant ce banc vide, hésitante et songeuse. Une sourde tentation la poussait à s'agenouiller aussi à cette place. 11 lui semblait qu'une prière faite dans cette église, et sur ce prie-dieu, assurerait le salut de Clément. Mais comment s'agenouiller, elle juive, devant cet autel, où le Christ torturé convulsait ses bras sur la croix arrosée de son sang et de ses larmes? Ne serait-ce pas un sacrilège? Et ne déchaînerait-elle pas la colère de ce Dieu offensé, au lieu de
se concilier sa clémence ? Elle se tourna vers Mlle Faverger, et très bas, lui dit :
— Mademoiselle, croyez -vous qu'une juive puisse, sans sacrilège, prier votre Dieu?
— Mon enfant, répondit doucement la gouvernante, il n'y a qu'un Dieu, créateur du ciel et de la terre, et le nôtre, celui des chrétiens, est le même que celui des juifs... Mais quelle étrange préoccupation est la vôtre ! Pourquoi venez-vous dans cette église? Et quel sens caché a la question que vous m'adressez?
— Ma question est fort claire. Je voudrais prier ici, et il me semble que je n'y puis prier que le Dieu qu'on y adore.
— Esther, je me repens de vous avoir accompagnée, s'écria M"e Faverger, pleine de trouble : vous abusez de ma complaisance, et vous m'exposez, j'en suis sûre, à manquer gravement à mon devoir... Allez-vous être reprise des singulières curiosités auxquelles j'ai été en butte dans votre enfance? Quelle obsession subissezvous? Qu'y a-t-il?
— Rien, ma bonne Faverger, ne vous tourmentez pas, rien qui puisse engager votre responsabilité. Des subtilités de sentiments, des scrupules personnels qu'il faudrait trop de temps pour vous expliquer...
— Esther, mon enfant, votre esprit est, depuis quelque temps, plus gravement troublé que vous ne voulez le laisser croire. En vous s'agitent je ne sais quelles pensées... Pour que vous me cachiez l'état de votre aine, n'est-il donc point louable... Et craignez-vous des reproches?
— Moi! <lil vivement Esllier, non certes! Détrompez-vous... Si j'avais pu vous confier mes pensée- secrètes, si elles pouvaient être confiées...
— Vous voyez, interrompit la vieille fille... Vous ;ivouez vous-même que vous dissimulez.
— Non à cause de moi... Mais à cause îles autres... Ali ! prochainement je vous dirai tout, et vous verrez -i j'avais tort de me taire... Oui, un grand trouble est en moi qui se dissipera, j'espère...
Elle fit à sa gouvernante un signe de la main, comme pour lui demander de ne pas insister, et, se courbant sur le prie-dieu, à la place où la mère de Clément et peut-être Clément lui-même avaient dû poser leur iront, elle posa le sien. Elle resta inclinée, pendant quelques înslants, et ne se redressa qu'en entendant un pas résonner dans le silence ombreux de l'église. Elle regarda autour d'elle, et, avec un inexprimable saisissement, elle vit -avancer celui qui occupait si exclusivement son esprit.
M" Faverger aussi avait reconnu le marquis, et prenant le bras de la jeune fille, elle s'efforçait de l'entraîner. Clément s'était arrêté brusquement, en apercevant E.-tber dans l'église. La pensée qui y avait conduit la jeune tille l'y conduisait lui-même. Et c'était à son banc, devant la chaise, où il s'asseyait chaque dimanche, qu'il la trouvait recueillie et prosternée. Une émotion soudaine le saisit, il devina que la jeune fdle était venue là, comme à un pèlerinage. 11 ne se demanda pas comment Esther avait été informée, il ne douta pas qu'elle ne le fût et que, de même qu'il voulait implo-
rcr la faveur divine, elle l'avait implorée pour lui. Il en éprouva à la fois du mécontentement et de la joie. Et, indécis s'il s'écarterait de M"e Nuîïo avec humeur, ou s'il irait à elle avec reconnaissance, il resta immobile près de la porte.
— Esther, murmura Mlle Faverger à l'oreille de son élève, en lui serrant fortement le bras qu'elle avait passé sous le sien, affirmez-moi que vous ignoriez que M. de Pont-Croix dût se présenter ici.
— Je vous l'affirme.
— Bien. Mais, mon enfant, il faut nous retirer...
Elles arrivaient auprès de Clément. Il s'inclina devant les deux femmes, ouvrit la porte, et, les laissant passer, sortit derrière elles.
Ils marchèrent un instant dans le chemin sablé, bordé de tombes et de croix. Le silence qui pesait sur eux parut tellement pénible à Estber qu'elle dit :
— Nous sommes allées chez M. l'abbé Pierquin, et, en sortant, nous avons cédé à la curiosité de visiter cette église... Elle est tout à fait jolie dans sa simplicité..,
— Je l'aime beaucoup, déclara Clément... Tant de liens m'y attachent!... C'est laque j'ai été baptisé, que j'ai fait ma première communion... C'est là que mon père et ma mère se sont mariés... C'est là que reposent tous ceux qui ont porté mon nom... C'est aussi là que je reposerai moi-même.
A ces mots, prononcés avec gravité, Esther ne put se défendre de lever les yeux sur Clément. Elle le vit résolu mais un peu triste. Elle voulut lui apporter le secours de sa confiance, de son espoir, et vivement :
NEMROD ET C,E. 31 i
— Oh! dans bien longtemps...
— Qui sait ? Nul ne peut l'assurer... Il faut être toujours prêt...
La jeune fille, bouleversée par cette simplicité résignée plus qu'elle ne l'eût été par une manifestation héroïque, eut peine à retenir les larmes qui lui montaient aux yeux. Son visage pâlit, ses lèvres tremblèrent, à la pensée du terrible danger que celui, qui était devant elle, allait courir dans quelques heures. Elle eut envie do lui crier : « Défendez-vous bien; votre adversaire est implacable. Il abusera de votre générosité! » Un dernier reste de fierté la retint. Et elle demeura muette, presque égarée, devant Pont-Croix, qui l'examinait avec inquiétude.
Il voulut changer la conversation, et dit :
— Monsieur votre père a eu de graves ennuis avec l'affaire de ce garde... J'y ai été un peu mêlé par le hasard... Mais tout cela va s'arranger... Le coupable sera puni, et ce pauvre diable vengé... Les choses finissent toujours par tourner mieux qu'on ne le pensait.
Elle hocha soucieusement la tête. Mais lui, pour se dérober à la gêne de cet entretien, pour abréger l'énervement de Mllc Faverger, qui piétinait d'impatience à côté de son élève :
— Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, si je vous quitte, mais le bon abbé Pierquin m'a donné rendez-vous, et j'ai à cœur de ne point le faire attendre...
Elle n'eut pas la force de lui répondre. Il continua :
— Je ne sais si j'aurai, de longtemps, le plaisir de vous rencontrer... J'ai l'intention de quitter demain
soir le pays, si rien ne met obstacle à mes projets... L'émotion qu'elle ressentit lui donna la hardiesse de demander :
— Et où irez-vous?
— En Angleterre, dans ma famille... Je crains d'être ici une cause de trouble.
Elle ne releva point cette dernière phrase. Peu lui importait. Elle savait bien à quoi il faisait allusion. Elle hasarda seulement encore cette question :
— Et vous ne reviendrez plus?
— C'est beaucoup dire, mais à une époque si lointaine, qu'il n'est pas facile de la préciser. Recevez donc, mademoiselle, mes adieux.
Elle demeura immobile, de glace, sans un geste, sans une parole. L'idée qu'elle était séparée de Clément avait été acceptée par elle; mais l'idée qu'elle ne le verrait plus peut-être, soit qu'il fût tué, soit qu'il s'expatriât, la frappait de stupeur, anéantissait sa pensée, déchirait son cœur. Il la saluait et allait s'éloigner, sans qu'un dernier mot d'elle le réconfortât, sans qu'un vœu suprême jailli de son âme, et sanctionné par Dieu, détournât de lui le malheur. A cette seconde, elle se ressaisit, et, lui tendant la main, elle dit avec un accent auquel il ne se trompa pas :
— Bonne chance, monsieur!
Il se courba, en pressant doucement cette main blanche qui s'offrait et qu'il eût gardée bien facileniL'iit s'il eût voulu, et se dirigea vers l'église.
— Venez, ma bonne Faverger, balbutia Esther en entraînant sa gouvernante hors du cimetière. Mais,
arrivée sur la route solitaire, elle fut prise d'une telle crise de désespoir qu'elle dut s'asseoir sur un talus gazonné, et, malgré sa résistance, malgré sa Qerté, vaincue, anéantie, elle éclata en sanglots désespérés, sans une explication, sans une plainte, pleurant toutes les larmes de son cœur, et ne répondant, aux suppliantes questions de sa compagne terrifiée, que par ces mots : « Ce n'est rien! Ce n'est rien! » avide de mourir en gardant son secret.
Au bout d'un instant, elle fut assez calmée pour se remettre en chemin. Mais, tout en marchant, appuyée au bras de Mllc Faverger, elle continuait à pleurer silencieusement.
11 était cinq heures, quand les deux promeneuses rentrèrent à la Chevrolière. De loin, dans les arbres, la masse du château très éclairé apparaissait, et des coulées de lumière se répandaient blanches sur les pelouses et les parterres. Un grand silence autour de cette demeure resplendissante. Une tristesse l'enveloppait. Dans le vestibule, un valet de pied s'avança et dit à Esther :
— M. le comte a déjà fait demander deux fois si Mademoiselle était revenue... M. le comte est dans son Cabinet.
— Dites à mon père que je vais à l'instant le retrouver...
Elle monta vivement chez elle. Avant de paraître devant Nuno, elle voulait rafraîchir ses yeux rougis par les larmes. Elle se doutait que son père avait, clans celte journée, passé par des émotions diverses, mais
toutes pénibles, et qu'il éprouvait le besoin de se plaindre, de répandre son amertume en paroles. C'était cet impérieux goût de confidence et d'expansion qui le rendait incapable de se passer de maîtresse. Il ne pouvait pas tout dire à sa fille, et il fallait qu'il dît tout. Si Manuela avait consenti à l'écouter, ce jour-là, à le conseiller, elle eût reconquis tout le terrain qu'elle avait perdu depuis la veille. Nuno n'aurait vu que par ses yeux, jugé que d'après ses avis. Mais la Portugaise savait que le départ de Brucken, en éclairant Nuno, remettrait tout en question, et elle préférait s'en tenir à l'attitude qu'elle avait prise, et qui lui permettait une retraite opportune, pouvant être suivie d'un retour offensif triomphant. Elle avait donc résisté à toutes les tentatives de Sélim pour parvenir jusqu'à elle, etr brusquant la situation, elle avait fait annoncer son départ pour le lendemain matin.
Nuno, consterné par cette détermination, agité par les pourparlers avec les témoins de M. de Pont-Croix, repris de toutes ses inquiétudes sur la fidélité de Mmc del Péral, avait passé une après-midi atroce, et, ne sachant à qui se fier, sentant la nécessité de raconter ses ennuis, s'était tourné désespérément du côté d'Esther. Mais elle aussi le fuyait. On l'avait vainement cherchée dans le château, dans le parc, chez la veuve de Strehley. Et, au-dessus de sa tête, toute la journée, Nuno avait entendu rouler les malles de Manuela, piétiner les gens de service, tout un remue-ménage navrant, qui annonçait l'abandon. Aussi, quand il vit s'ouvrir la porte et paraître Esther, il poussa un cri
de joio . cl s'élança au devant de sa fille avec des démonstrations de tendresse qui la touchèrent. Elle le sentait malheureux. Elle savait qu'il allait l'être encore davantage.
— Enfin, ma chérie, te voilà! J'ai passé une journée agréahle, va ! Et je crains bien qu'il ne s'en prépare une pareille pour demain... Mme del Péral nous quitte : elle rentre à Paris!...
11 guettait sur le visage de sa fille l'impression qu'allait lui produire l'annonce de cette nouvelle. Esther demeura impassible.
— Et cp n'est pas tout!... Voilà Brucken qui a une affaire des plus graves avec le marquis de Pont-Croix. Nous avons passé tout l'après-midi à des pourparlers, auxquels je suis peu habitué, et qui m'ont fort troublé. J'aurais eu besoin de quelqu'un qui me fit bon visage, pour me distraire de tous ces ennuis, mais il semble que chacun m'évite ici... Jusqu'à ma fille, qui s'en va quand j'aurais du plaisir à me trouver avec elle !
Esther ne releva pas ces paroles, elle ne manifesta aucun étonnement des confidences de Nuno. Elle dit seulement :
— Pour quelle heure est la rencontre?
— Pour dix heures. Le rendez-vous est à la maison de garde du Bois-Brûlé... On se bat à l'épée.
La jeune fille abaissa la tête, comme quelqu'un qui sait, et garda le silence.
— Brucken est parti pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires... Il revient demain, par le train du matin : nous irons le prendre à la gare on voiture... Tu
vois, je ne serai même pas là, quand Mme del Péral s'en ira... Je compte sur ta gentillesse pour me bien remplacer... Quels que soient tes sentiments envers elle, tu es chez toi, et il ne faut pas l'oublier...
— Je ne l'ai jamais oublié, dit Esther, et je ne l'oublierai pas maintenant.
— Elle a pu avoir quelques torts, reprit Nuîïo, mais elle est si bonne qu'il faut l'excuser.... Moi-même, le premier, j'ai besoin qu'on me traite avec indulgence. Il n'y a que toi qui sois parfaite... Car tu es parfaite !...
Un triste sourire passa sur les lèvres d'Esther. Elle al tendit la tin de la phrase de son père, pour savoir quel acte de condescendance ou de faiblesse il voulait payer d'avance par ces louanges.
— Ne crois-tu pas, dit-il, que si tu montais chez Mme del Péral, et si tu lui parlais gentiment, comme tu sais parler quand tu veux, elle ne consentirait pas à rester?... Nous allons être biens seuls, quand elle sera partie... Toi surtout...
— Vous inviterez du inonde, mon père.
— Oui, sans doute... Mais ce ne sera plus l'intimité... Et c'est l'intimité surtout qui est agréable... Tu crois que si tu montais causer avec elle, un petit quart d'heure seulement, tu n'arrangerais pas les choses?... Je suis sûr qu'elle n'attend qu'un mot de toi pour décommander son départ.
11 la regardait avec une figure à la fois anxieuse et humiliée, en parlant ainsi, et Esther se rappelait la déclaration de Manuela : « Ton père, je n'aurai qu'à siffler pour le faire venir ». Oui, elle avait raison, la
NEMROD ET C,n. 317
jolie Portugaise, et elle connaissait bien son pouvoir. Nuno n'attendait pas qu'on le sifflât, il courait au devant de l'appel. Que faudrait-il donc pour rompre le lien qui l'attachait si servilement à cette femme? Quelle cruelle déception, quelle douloureuse offense le rendraient à lui-môme? Elle répondit :
— Tout serait inutile, mon père. Mmc del Péral veut partir. Après le déjeuner, j'ai devancé votre désir, et suis montée chez elle. Sa résolution est bien prise.
— Mais pourquoi ? gémit Nuno désespérément.
— Vous ne pouvez l'ignorer.
— Mais si, je l'ignore. Des idées, des soupçons, des querelles, mais tout ça, au hasard, en l'air, sans preuves...
— Vous en aurez, mon père, dit Esther nettement. Il s'arrêta, la regarda effrayé :
— Tu en sais donc plus que tu ne veux en avoir l'air? Plus que moi peut-être? Hein ? Dis-moi ce que tu sais ? Mais non, c'est ta haine qui t'emporte, tu ne sais rien, tu inventes ! C'est toi peut-être qui as poussé cette pauvre femme à bout !
Esther pinça les lèvres, et amèrement :
— Plaignons-la!
— Oui, pourquoi pas? Sa situation était agréable ici!... A peine tolérée par toi, et...
Il allait s'embarquer dans des confidences dangereuses, il s'arrêta brusquement. Il dirigea sur Esther un regard noir :
— Ainsi tu me refuses ce que je te demande?...
— Attendez à demain, mon père, dit-elle avec force,
et, si vous l'exigez, alors j'irai à Paris, s'il le faut, pour vous chercher Mme del Péral.
Il resta interdit devant sa fille, comprenant qu'elle lui annonçait des révélations à coup sûr douloureuses, cherchant quelles elles pouvaient être, ne sachant s'arrêter à aucune, et, pris de crainte en voyant Esther si affirmative, quand il se débattait, lui, dans le doute. Il se détourna, honteux à la fois et mécontent, et, s'asseyant devant son bureau, il se plongea dans la plus douloureuse méditation. La cloche du dîner, sonnant dans le silence, le rappela à lui-même. Il pensa qu'il allait enfin voir Manuela, qu'il n'avait pu approcher depuis la veille, et, sans adresser un mot à sa fille, il passa devant elle, et gagna le salon.
XYI
La garderie du Bois-Brûlé est la plus rapprochée de Précigny. Elle est coupée eu deux par la route de Lagny. Une petite maison en briques, entourée d*un jardin, sert d'habitation au garde. Une faisanderie y est adossée, et des parquets nombreux s'alignent, au milieu d'une prairie close d'un grillage de fil de fer. Des poules, qui ont servi de couveuses au printemps, se promènent et picorent en liberté dans le bois. Un chien brun, à poil ras, se chaufle aux pâles rayons d'un soleil d'automne. La voiture de Nuno et un landau au chiffre du baron de Préfont attendent au milieu du rondpoint. Les chevaux fument sous leur couverture, comme après une course rapide. Le garde, les mains derrière le dos, se promène de long en large, et semble veiller. De temps en temps il jette un regard soucieux du côté d'une allée qui s'enfonce dans le taillis. C'est par là qu'il y a cinq minutes les adversaires, leurs témoins et le chirurgien appelé pour la circonstance se sont silencieusement éloignés.
Un petit routin, sur la gauche, les a conduits à une large clairière au sol de grès fin, entourée de bouleaux et de bruyères, comme un cirque. Place faite à souhait pour un combat. La brume du matin voile le soleil, pas un souffle de vent n'agite les branches. Quelque côté qui leur soit dévolu, les adversaires auront chance égale. Du reste, ils en ont peu de préoccupation. Rarement on a vu tranquillité et assurance plus complètes. Chacun à un bout de la clairière, ils causent, Brucken avec le chirurgien, Pont-Croix avec Termont, pendant que Francfort et Préfont inspectent le terrain, suivis par Nuno, qui s'agite, en proie à un malaise et à une émotion qui ne font que croître, essayant de tromper son angoisse physique et morale par le mouvement. 11 n'y parvient pas, et, pâle, la sueur au front, les mains tremblantes, à le voir, on croirait que c'est lui qui va, dans un instant, risquer sa vie. Cependant, remplacement, qui doit servir de champ, est mesuré. Une canne est plantée à chaque extrémité dans le sable, marquant la limite que les adversaires ne devront pas franchir, sous peine d'être mis hors de combat. Francfort a piétiné deux taupinières qui rendaient le sol inégal. Pré- Ion t a fait signe à Termont de venir le rejoindre. Il tire de sa poche une pièce de monnaie, et pour décider de quelles épées on se servira, il dit à Nuno :
— Pile ou face?
Nuno répond d'une voix sourde :
— Pile!
Préfont ouvre la main : Brucken a gagné. On se servira de ses colichemardes lourdes, à lames larges, à
coquilles profondes; et dont il a espéré que lo poids fatiguerait Pont-Croix. Termont ramasse les armes, les dégaine; tirant de sa poche un llacon d'acide phonique, il stérilise les deux pointes, puis il tend les poignées à Francfort, qui au hasard en prend une. Clément et Hubert ont suivi de l'œil le manège de leurs témoins, et vivement ont mis habits bas. Causant toujours avec le docteur, Brucken retrousse la manche de sa chemise, et montre un bras droit musclé et solide. Il paraît complètement maître de lui, quoique une pâleur inaccoutumée soit sur son visage. Pont-Croix est impassible. Un émouchet, jetant son cri aigu au dessus du taillis, attire son attention; il lève les yeux et regarde un instant le rapace planer dans le ciel. L'air d'indifférence, avec lequel il vient de se distraire des préparatifs de la rencontre pour suivre l'oiseau de proie, a donné une secousse morale à Nuno. Cette assurance le terrifie plus que ne le ferait une théâtrale forfanterie. Il se rappelle que Brucken a eu plusieurs duels toujours heureux, qu'il est considéré comme très redoutable. Qu'est donc ce Pont-Croix lui-même pour affronter un tel homme avec tranquillité?
Il va le savoir. Avec une fermeté et une netteté terribles, Hubert et Clément viennent de tomber en garde, après que Termont a eu joint leurs épées à deux centimètres de la pointe, en prononçant le décisif : Allez, messieurs ! Vivement Brucken a fait deux pas de retraite, pour voir venir son adversaire, et, la coquille de son épée à la cuisse, la main basse, la pointe en arrêt, sans donner de fer, il attend. Un instant les deux
combattants se regardent immobiles, puis Clément avance des deux pas que Brucken a rompus, et, brusquement, menace au visage. Hubert, qui domine Pont- Croix de la tête, prend un contre, et dégage en marchant avec une vivacité foudroyante. Clément pare d'un coup sec, et, lançant la contre-riposte qu'il a amenée, il arrache à la chemise de son adversaire un lambeau d'étoffe. Brucken n'a pas eu le temps d'arriver pour écarter le fer, et sans une vive retraite du corps il était touché.
Les deux hommes sont en garde, fermes, les lèvres serrées par la tension des volontés, la respiration activée par l'effort, superbes sous les armes. Avant que leurs témoins anxieux n'aient eu le temps de les contempler, ils fondent de nouveau l'un sur l'autre, et avec une telle fureur, que trois coups sont portés, parés et ripostés, dans un admirable enchaînement de phrases, sans que ni Clément ni Hubert puisse prendre l'avantage.
Ils soufflent un moment, en se guettant de l'œil. Les témoins trouvent alors le temps de penser, et se rendent compte de la gravité de la lutte. Pas un coup n'a été tiré au bras ou à la main. Les deux adversaires cherchent le corps. Le duel aura donc immanquablement une issue des plus graves. Entre deux hommes aussi résolus, aussi expérimentés, le résultat ne peut dépendre d'un hasard. L'un et l'autre donnent leur maximum d'effort, mais ne s'engagent qu'avec une extrême précaution. Leur fougue et leur vitesse sont merveilleusement réglées.
NEMROD ET CIK. 323
Après avoir repris haleine, les combatlants se sont rapprochés, puis Brucken doucement a rompu d'un demi-pas, sur une menace de Pont-Croix. Celui-ci avance, et, comme il fait un battement un peu allongé, l'épée de Brucken, lancée, le prend dans sa marche, par un temps très habile, et l'épaule de Clément devient rouge. Termont s'est jeté d'un élan entre les combattants. Préfont arrête Brucken. Le chirurgien s'empare de Pont-Croix et lui fend sa manche avec des ciseaux.
— Mais ce n'est rien! dit le blessé.
— Monsieur le marquis, je vous demande pardon : vous avez une plaie pénétrante de trois centimètres dans le deltoïde. Il ne s'écoulera pas cinq minutes avant que votre bras vous refuse le service... Vous êtes dans un état d'infériorité évidente, et je pense que nous n'avons plus qu'à nous retirer.
Nuno pousse un soupir de délivrance et regarde Francfort avec une allégresse mal dissimulée. Enfin cet affreux cauchemar est fini : Pont-Croixale dessous! Et, dans le fond de lui-même, Sélim se réjouit de l'avantage d'Hubert, comme d'une victoire personnelle. Mais Clément a parlé à ses témoins, et Préfont s'approche :
— Messieurs, notre client estime que, pour une telle égratignure, l'affaire ne doit pas prendre fin. Le résultat lui paraît disproportionné avec la cause. Il demande donc que l'on continue. Si M. de Brucken n'y voit pas d'inconvénient, M. de Pont-Croix prendra la main gauche.
Hubert a entendu. Il n'hésite pas, et, se tournant vers ses témoins :
32i LES BATAILLES DE LA VIE.
— J'accepte.
Il sait que Pont-Croix tire aussi bien de la main gauche que de la main droite. Sa blessure doit le gêner sérieusement, mais le changement de garde va compenser ce désavantage. Cependant Hubert, qui a beaucoup de tête, calcule que Clément doit être exaspéré, qu'il craindra la prolongation de la lutte, voudra en précipiter le dénouement et se laissera aller à quelque témérité qui le mettra à sa merci. Au même moment, Pont-Croix, non moins lucide, prend la résolution de ne plus attaquer et d'attendre Brucken. 11 a dans la main une riposte par le coupé qui manque rarement son effet.
Replacés par Préfont, les adversaires se trouvent de nouveau en présence. De pied ferme, à longue distance, ils se tàtcnt, cherchant à amener un coup avantageux. Brucken, malgré sa détermination, se sent devenir nerveux, en constatant que Pont-Croix demeure immobile. 11 s'attendait à une attaque furieuse, il trouve une défensive irritante. Presque malgré lui. il est attiré en avant. Clément, bien en garde, le couvre de son regard clair, qui semble chercher la place où la main devra frapper. Pendant une seconde, tous deux restent tendus, en arrêt, comme si, entre eux, la mort était en suspens. Un silence terrible oppresse les assistants. Soudain Hubert se rapproche et fouette d'un vigoureux battement le fer de son adversaire. Clément rompt. Brucken redouble, et, sur un changement de ligne, avançant de deux pas rapides, tire à fond. Mais Pont- Croix a pris son fameux contre de tierce : sa main se
NEMROD ET C1E. 32o
renverse, et, comme un éclair, la lame brillante s'enfonce dans le flanc de Brucken,qui pousse un soupir et lâche son épée. Debout, le visage crispé et menaçant, la main à son cou, comme pour retenir le souffle qui lui échappe, il regarde un moment Pont-Croix. Il fait un pas. pour aller à lui, mais ses jarrets plient, et, dans les lnas de Francfort et de Termont, il s'affaisse avec un hoquet affreux.
— Étendez-le là, sur ce talus! crie le chirurgien.
Et, ouvrant la chemise du blessé , il met à l'air sa large poitrine. Un petit point violacé marque la place de la blessure. Pas une goutte de sang: on dirait la tine piqûre d'un dard de guêpe. Mais le coup a pénétré loin, et l'étouffement du blessé annonce un épanchement interne. Une mousse rouge lui monte aux lèvres, sa tête se renverse : il est évanoui.
— Il faut le saigner, dit le chirurgien.
Il prend sa trousse, et, serrant une bande autour du bras d'Hubert, il perce la veine. Mais le sang coule à peine. Nuno interroge de l'œil Francfort, qui secoue la tête avec découragement.
— Il est perdu, murmure Termont : la pointe a été jusqu'au cœur.
Brucken fait, h ce moment même, un mouvement comme pour se redresser, ses lèvres tremblent, un râle sort de sa bouche. Il regarde Nuno, il voudrait lui parler. Mais une expression de souffrance horrible passe sur son visage, ses yeux se retournent, et il retombe en arrière.
Le chirurgien pose la main sur la poitrine, hoche la tête, et dit :
— C'est fini!
Alors Termont se détache du groupe funèbre, et, marchant vers Pont-Croix, qui se rhabille, aidé par Préfont :
— Il est 'mort!...
Le sourcil de Clément s'est froncé, une tristesse assombrit son front. 11 se détourne pour ne pas voir ce grand corps blanc étendu sur la bruyère, puis, presque à voix basse :
— Il était brave : il a fini en homme de cœur. Cela vaut mieux ainsi.
Et comme Termont, étonné, semble l'interroger du regard :
— Cher ami, dit-il, ayez la bonté de prier M. Nuno de venir me parler. J'ai une importante communication à lui faire... Vous n'avez plus besoin de moi n'est-ce pas?
— Non ! Diable ! Pour aujourd'hui c'est assez de besogne.
— Eh bien ! je vais avec Préfont du côté des voilures.
— Envoyez-nous le garde, alors, et nos domestiques pour que nous fassions transporter ce pauvre garçon, dit Termont avec émotion. Vous savez, Pont-Croix, que je vous aime bien, mais j'aimais aussi beaucoup Brucken. Voilà dix ans que nous chassons ensemble : cela attache... Vraiment, vous avez eu la main malheureuse!...
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Clémenl lova la tète, et, de ce même ton qui avait intrigué son ami, il répéta :
— Ne regrettez rien : cela vaut mieux ainsi !
Et, prenant le bras de son cousin, il se dirigea vers la garderie.
— Ta blessure ne te fait pas mal?
— Si. un peu.
— Le chirurgien aurait pu te panser.
— Bab! une égratignure dont il ne sera plus question dans huit jours. Célestin m'arrangera ça tout à l'heure.
Ils débouchaient dans le carrefour. Les domestiques et le garde les regardaient anxieusement s'approcher.
— Allez tous retrouver ces messieurs, dit Préfont. Emportés par la curiosité, ces gens s'élançaient.
L'apparition de Nuno arrivant à pas pressés calma leur ardeur. Ils attendirent d'être hors de vue pour courir. Nuno venait à Clément, l'horreur du combat encore peinte sur le visage. Il l'aborda, avec une nuance de respect craintif, qui eût prêté à rire en de moins tragiques circonstances.
— Vousavez désiré me parler, monsieur le marquis? Me voici à vos ordres.
— Monsieur, dit Clément, les causes de ma querelle avec M. de Brucken sontdemeurées obscures pour vous. Il convient que je vous éclaire, car la mort de votre ami rend possible, immédiatement, une explication qui aurait été ajournée s'il avait survécu. Ce n'est pas le braconnier Babasson qui a assassiné le garde Strehley. Le hasard m'avait fait connaître la vérité, qui était
également connue par M. de Brucken, et c'est quand je venais le sommer de de'noncerle vrai coupable qu'il s'est laissé emporter aux actes qui ont motivé cette rencontre.
— Mais qui donc avait commis le crime? demanda Sélim.
— Ce papier vous expliquera tout, mieux que beaucoup de paroles.
Il prit dans sa poche la déclaration signée par Hubert et la tendit à Nuno. Le banquier, pâlissant, la lut d'un coup d'œil, et, la voix étranglée par une émotion plus violente que toutes celles qu'il subissait depuis le matin :
— Lui! s'écria-t-il. C'était lui?
— Vous comprenez maintenant pourquoi je vous mets au courant de la situation. Il vous appartient, il n'appartient qu'à vous, de révélera la justice ce qu'elle doit savoir. Le garde était à votre service, le coupable était votre hôte. Vous avez un intérêt capital à diriger l'a flaire et à ne point laisser s'égarer lés recherches qui pourraient être faites pour un supplément d'information... Qui sait si on ne serait pas amené à découvrir un ou des témoins qu'il convient de ne pas compromettre?...
A ces mots, Nuno leva sur Pont-Croix un regard effrayé : il avait eu, en une seconde, la vision de Manucla mandée chez le juge d'instruction et interrogée sur les circonstances du crime.
— Vous m'avez compris, dit Clément avec un signe de tête. En communiquant vous-même cet aveu au
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parquet, exemptez-moi donc du souci de paraître poursuivre mon adversaire par delà la mort. Je n'avais point de haine contre lui, quoiqu'il en eût contre moi. Et dans tout ceci, il avait été plus malheureux que coupable.
Sélim répondit par un grognemjent sourd, qui ne pouvait point passer pour une marque d'assentiment. Il froissait le papier entre ses doigts velus, agités d'un tremblement fébrile.
— Je vous prie donc de m'excuser si je vous donne le soin de cette pénible mission. Mais il semble, à tous égards, plus convenable que ce soit vous qui vous en chargiez. Vous la remplirez, n'est-ce pas? Je puis y compter.
— Vous pouvez y compter.
— C'est bien.
Le marquis, de la main gauche, souleva son chapeau, et, quittant Nuno, rejoignit M. de Préfont
— Rentrons, cher ami : nous n'avons plus rien à faire ici.
— C'est heureux pour ceux qui restent! dit le baron avec un sourire. Appuie-toi sur moi.
Ils montèrent en voiture et partirent. Par le sentier, le lugubre cortège des témoins, précédant les hommes qui rapportaient Hrucken, s'avançait. Nuno, immobile, sombre, les regardait venir en se répétant : C'était lui ! c'était ce misérable! On ne m'avait donc pas menti : elle me trompait avec lui! Une rage sourde bouleversait son esprit. Et sa jalousie exaspérée ne se calmait pas devant ce cadavre.
— Où faut-il mettre ce pauvre garçon? demanda Termont.
Sélim lui jeta un atroce coup d'oeil, et, de sa voix rendue plus rauque par la colère, du même ton qu'il eût dit : Au diable ! il cria :
— Chez le garde!
Et comme Termont paraissait douloureusement étonné :
— Pensiez-vous que j'allais l'emmener au château? Du reste, on le rapportera à Paris, n'est-ce pas? Eh bien, ici il est plus près de la gare!
Il fit, emporté par sa violence, quelques pas vers la civière sur laquelle le corps était étendu. Il eut un geste de menace. Mais, voyant les domestiques qui l'examinaient, attendant un ordre :
— Sous le hangar! cria-t-il; sous le hangar! Il se tourna vers Termont et Francfort.
— Rentrez-vous avec moi?
— Non ! Nous restons pour veiller aux arrangements.
— A votre aise. Je vous renverrai la voiture.
— C'est inutile : nous reviendrons à pied.
Il s'éloignait. Termont courut après lui, et, le prenant par l'épaule :
— Sélim, qu'avez-vous? Quelle attitude est la vôtre? Je ne vous reconnais plus.
— Bon ! bon ! dit le banquier avec un rire amer, vous me comprendrez plus tard. Mais croyez bien que je ne fais rien qui ne soit justifié! Au revoir.
Et brusquement il laissa son ami. En voiture, il sembla que le mouvement activait sa pensée. Il re-
passa avec fièvre tous les événements qui s'étaient écoulés depuis une semaine. La demande de la main d'Esther par Brucken, avec l'appui de Manuela, la résistance de sa fdle, comme si elle avait connaissance de l'infamie de celui qui voulait l'épouser, puis la dénonciation de Strehley, l'incendie du pavillon des rendez-vous, la fuite de l'homme, la prise de la femme, et la fureur de Mmodel Péral, son arrogance, ses menaces, l'habileté avec laquelle elle avait détourné les soupçons sur un autre qu'Hubert, l'alibi extraordinaire fourni par celui-ci, l'arrestation du braconnier, l'intervention de Pont-Croix... Tout, tout en un instant lui revenait à la mémoire, avec un enchaînement logique, une clarté aveuglante, au point qu'il se demandait comment il avait pu hésiter à les croire coupables.
Oui, ils le trompaient, les infâmes! Elle, en qui il avait toute confiance ! Lui, qu'il traitait comme un fils! Avaient-ils dû rire de sa crédulité ! La pâle et grimaçante figure d'Hubert agonisant s'évoqua devant lui, et il pensa férocement : En voilà toujours un qui ne rira plus! Quant à l'autre... Oh! l'autre, sa complice, je nie vengerai d'elle! Je la démasquerai, je lui cracherai mon mépris à la face. Elle saura ce que je pense de son inconduite, de son hypocrisie, de sa lâcheté. Car elle a été lâche : elle a abandonné ce malheureux après l'avoir perdu. Oui, elle l'a perdu : comment en douter? 11 avait tout intérêt à me ménager. Mais la créature enragée se trouvait là, près de lui, et il n'a pas su résister. Oh! cette femme si séduisante, dont je croyais
que toutes les séductions étaient pour moi! Toutes ces beautés, toutes ces grâces, elle les prodiguait à d'autres! Quelle confiance avoir maintenant? A qui s'abandonner? Et elle avait des façons si candides, une tenue si correcte! On aurait juré qu'elle n'aimait que moi! Ob! la misérable! la misérable! Quelle punition inventer qui soit assez cruelle pour sa faute? Il n'en est qu'une : c'estde la quitter brutalement, de lui couper les vivres, de la laisser dans le dénuement. Oui, plus d'argent, plus de luxe ! Comment fera-t-elle? Car elle jetait l'or par les fenêtres. Personne ne sera avec elle aussi généreux que je l'étais. Elle me coûtait les yeux de la tête avec ses airs désintéressés ! Oui, qu'elle aille au diable! Ab! C'est la fin du bonheur pour moi. Il va falloir renoncer à ce qui fait tout le charme de la vie. Plus même l'illusion de l'amour!
Il tomba dans une mélancolie navrée. Mais, quels que fussent ses regrets, ils n'affaiblissaient pas sa colère. Il se trouva aussi animé, aussi déterminé à sévir, quand la voiture s'arrêta dans la cour du château. Comme par hasard, Esther était dans la galerie du rezde-chaussée. Moins préoccupé, Nufio eut pu penser que sa fille le guettait. Elle vint à lui avec empressement. 11 la prit dans ses bras, et la serra avec attendrissement, comme il avait coutume aux heures d'ennui. Elle le regardait pleine d'anxiété, n'osant l'interroger, tant elle redoutait sa réponse. Il l'entraîna jusque dans son cabinet, et, jetant son chapeau sur un meuble :
— Ah! ma pauvre enfant! dit-il.
En s'entendant plaindre, elle eut l'horrible soupçon
que son père avait deviné pour qui elle faisait des vœux, et qu'il la préparait à la mort de Clément. Elle pâlit affreusement, et, ne pouvant plus supporter l'indécision :
— Lequel? balbutia-t-elle, lequel des deux?
— Brucken.
— Mort?
Nuno ne répondit pas. 11 baissa la tête. Il sembla à Estber que, sur le feu dévorant de son cerveau, une rosée céleste descendait, rafraîchissante et délicieuse. Elle s'assit sans mot dire, et des larmes coulèrent de ses yeux, pendant que ses lèvres murmuraient des actions de grâce. Elle ne réfléchit pas à ce qu'il y avait d'atroce dans sa joie, elle ne vit qu'une chose, c'est que Clément était sauf et qu'elle avait été exaucée.
Elle fut interrompue par son père, qui, debout devant elle, lui disait :
— Attends-moi ici. Je monte chez Mme del Péral. Elle le regarda avec étonnement. Toute à son
ravissement, elle n'avait plus pensé à la jolie Portugaise, cause première de tous ces malheurs. Elle se leva :
— Mais, mon père, Mm« del Péral est partie depuis deux heures...
— Partio ! s'écria Nuno. Quoi ! je ne pourrai pas lui annoncer, moi-même, le résultat de ses infamies? Ah! elle est partie! répéta-t-il. Elle s'est sauvée!... Elle n'a pas osé se retrouver en face de moi ! Je le conçois, d'ailleurs! Ah! ma fille, tu avais bien raison! Celte femme est un monstre. Elle a commis des crimes!...
Et comme Esther l'écoutait sans un signe ni un mot d'approbation :
— Tu ne peux soupçonner, pauvre enfant, ce dont elle était capable ! Ton innocence avait eu l'intuition de son indignité. Mais si tu savais...
— Je savais, mon père, dit gravement Esther, tout ce qui pouvait me la faire craindre, et j'ai appris hier ce qui devait me la faire mépriser.
— Ce Brucken, qu'elle avait rêvé de te faire épouser ! Ce brigand, qui vivait sous mon toit, qui m'avait volé ma confiance, mon affection, et qui me trahissait avec elle!... Oui, c'est pour n'être pas surpris par moi, dans le pavillon où ils étaient ensemble, que cette bête féroce a tué le malheureux Strehley. Et sans l'intervention presque providentielle du marquis de Pont-Croix, il laissait condamner un innocent. Voilà l'homme qu'elle prétendait nous imposer, à toi comme mari, à moi comme gendre ! Il était bien vil et bien misérable... Et cependant il valait encore cent fois mieux qu'elle !
— Mon père, il faudra vous souvenir de ce que vous dites là.
— Crois-tu que je puisse changer d'opinion sur son compte? s'écria Nuiio en cessant de marcher de long en large dans la pièce.
— J'espère que non, mais je dois vous avouer que Mme del Péral croit le contraire.
— Elle te l'a dit?
— Très tranquillement, en personne sûre de son fait.
NEMROD ET CIr". 335
— L'impudente créature! Eh bien, elle verra! J'aimerais mieux mourir que de me retrouver en sa présence !
— Elle prétend qu'elle n'aura qu'à lever un doigt pour que vous accouriez auprès d'elle.
— Après s'être conduite envers moi d'une si abominable façon?
— Fùt-elle cent fois plus criminelle encore !
— Me croit-elle tombé en enfance? cria Nuno exaspéré. Mais si j'étais assez faible pour lui pardonner le mal qu'elle m'a fait, je ne serai jamais assez fou pour oublier celui qu'elle t'a voulu faire! Non, ma fille, ne crains pas que je revienne sur son compte. Jusqu'ici j'ai eu des illusions, mais maintenant j'y vois clair. C'est bien fini ! La revoir? Je ne supporte pas cette idée-là. Je l'ai bien aimée : elle était si charmante ! Toi-même, tu subissais son ascendant... Elle t'avait conquise... A présent, je la hais! Vois-tu, ma chère petite, il faut revenir à notre douce intimité d'il y a deux ans, avant que cette perfide créature se fût glissée entre nous pour nous désunir. Nous étions heureux, nous le redeviendrons. Ta tendresse me consolera de mes désillusions! A mon âge, il ne faut plus penser qu'à la famille... Tu seras tout pour moi, et je ne vivrai plus que pour t'aimer!
— Ah ! cher père, dit Esther, si je pouvais croire que vos résolutions seront durables...
— Mais c'est m'offenser que d'en paraître douter. . .
— Voyez quelle serait ma situation, si vous retom-
biez dans la dépendance de Mme del Péral, et si, comme par le passé, vous vouliez me l'imposer!
— J'étais fou!... Cela ne sera pas. Faut-il que je te le jure?
— Si vous la revoyez seulement, tout est perdu !
— Je la fuirai.
— La fuir?... Ah! comme vous êtes encore peu sûr de vous!...
Nuno resta muet, humilié des doutes de sa fille, sentant bien cependant qu'il les avait justifiés, et ne voulant pas protester davantage de sa sincérité.
Esther vint à lui, et, avec une solennelle gravité :
— Ecoutez, mon père, l'heure que nous traversons doit être décisive pour vous et pour moi. Jusqu'ici, j'ai souffert de vos faiblesses : je n'en veux plus souffrir. Vous affirmez qu'entre Mme del Péral et vous la rupture est définitive: j'accepte cette assurance. Mais, en échange, je vous fais la déclaration suivante : entre elle et moi, vous venez de choisir. Dans votre maison, ce sera donc elle ou moi. Si vous la revoyez, je pars !
— Quoi! Esther, tu me laisserais tout seul? s'écria Nuno, effrayé de la résolution empreinte sur le visage de sa fille.
— Je ne vous laisserais pas seul, mon père, puisque vous auriez Mme del Péral... Je vous le répète : elle ou moi. Je suis majeure, indépendante. Je m'éloignerais pour vous permettre d'user à loisir de votre liberté.
— Eh bien! soit. C'est un engagement que tu me demandes : je le prends. Va, je suis bien corrigé, et tu n'as rien a craindre.
— Puissiez-vous dire vrai.
Ils fuient interrompus par l'arrivée de Francfort et de Termont, qui revenaient de chez le garde du Bois- Brûlé. Alors Esther apprit, par le menu, les détails de cette terrible matinée. Elle frémit d'horreur en se figurant Pont-Croix blessé aux prises avec Brucken. Elle fit mentalement une prière pour le repos de l'àme de celui qui finissait si mal sa vie. Sans paraître interroger, elle sut obtenir des renseignements sur l'état de Clément. Termont et Francfort arrivaient de la Commanderie, où le procès-verbal du duel avait été rédigé avec Préfont. Le marquis, fort dispos, avait fait les honneurs de chez lui, comme si de rien n'était. A peine aurait- il, pendant huit jours, le bras en écharpe.
Après ses amis, Nufio prit alors la parole pour donner connaissance du document que Pont-Croix lui avait remis. Et ce fut une stupeur, quand il révéla que le. meurtrier de Strehley était Brucken. Très ingénieusement, il expliqua que le garde, furieux de son renvoi, causé par Hubert, avait attendu celui-ci dans le bois pour lui faire un mauvais parti. Le guet-apens n'avait pas tourné comme l'espérait ce drôle. La vigueur athlétique de Brucken avait eu raison de l'assaillant. Mais, dans la lutte, le jeune homme avait eu la main trop lourde, et le garde avait payé de la vie sa criminelle tentative. Dans l'affaire, ainsi racontée, Mme del Péral ne figurait pas. Il n'était plus question d'un rendezvous surpris. Tout se bornait àunebassevengeanced'un subalterne chassé. C'était parle plus grand des hasards que le marquis de Pont-Croix avait découvert le véri-
table meurtrier de Strehley. Et le duel, issu de l'explication engagée avec Brucken, avait arrêté celui-ci au moment où il allait tout révéler, pour faire remettre en liberté le pauvre diable emprisonné à sa place.
Là, Nufio, quelque habilement qu'il présentât les choses, ne persuada pas aussi complètement ses auditeurs. L'attitude impassible d'Hubert, quand le magistrat, la veille, faisait son enquête, n'avait point été celle d'un homme qui va se livrer à la justice pour sauver un innocent. L'intervention de Pont-Croix parut avoir été un peu plus nécessaire que ne semblait le croire Nufio. Mais à quoi eût servi de discuter? Le coupable était mort. Son châtiment avait été plus complet que n'eût pu le souhaiter le juge le plus rigoureux. Il n'y avait plus qu'à le plaindre et qu'à faire une pension à la veuve de sa victime.
— J'irai dans la journée avec vous à Meaux, si vous voulez, dit Francfort à son oncle. Nous rendrons au procureur de la République sa visite, nous ferons élargir le Rabasson, qui demeure, malgré tout, une délicieuse canaille, et nous mettrons en revenant des cartes chez M. de Pont-Croix. Ainsi se trouvera liquidée cette fâcheuse affaire.
— C'est entendu.
La cloche sonnait pour le déjeuner.
— Au fait, dit Nufio, vous ne verrez pasMme del Péral... Elle est rentrée, ce matin, à Paris.
Termont et Francfort échangèrent un regard, mais, comme Esther était présente, ils s'abstinrent de toute réflexion. La jeune fille, privée maintenant de l'exci-
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tation do l'attente, se sentit prise, à la fois, d'une grande lassitude et d'une profonde tristesse. Tant qu'elle avait craint pour la vie de Clément, elle n'avait point pensé à ce qui adviendrait s'il demeurait sauf. A présent, elle se souvenait qu'il allait partir, et qu'elle resterait séparée de lui, sans espérance de le revoir. L'avenir, devant elle, se montra si sombre, si désolé, qu'elle s'en détourna, le cœur serré. Peu confiante dans les résolutions de son père, elle ne prévoyait plus pour elle que chagrins sur la terre, et instinctivement ses yeux se dirigèrent vers le ciel, comme pour lui demander un suprême secours.
Dans son hôlcl de la rue Fortuny, Mme del Péral, depuis une semaine, était de retour. Elle était sans nouvelles de Nuho, et éprouvait quelque étonnement d'une bouderie aussi longue. Le mois de novembre commençait, et Paris se repeuplait peu à peu. Cependant aucun salon n'était encore ouvert, et la jolie veuve ne pouvait trouver l'occasion de se rappeler indirectement au souvenir de Sélim. Elle attendit donc, en jurant de se venger cruellement des impatiences que Nuno lui causait, si jamais il retombait en servitude.
Et, en y pensant, comment n'y retomberait-il pas? Gomment, môme, n'y était-il pas déjà retombé? Elle connaissait bien son pouvoir, la charmante Manuela, elle savait comment elle affolait un homme, et le rendait incapable de sepasser d'elle. Après avoirvu Nuno ramper à ses pieds, comme un chien soumis, elle n'admettait pas qu'en huit jours il retrouvât l'équilibre de sa raison et le calme de ses sens. Non! Il tenait bon, par orgueil, mais il souffrait loin d'elle. Qu'une occasion se présentât de le revoir, de le rencontrer, qu'un
hasard les mît on présence, et toute sa magie ancienne produirait à nouveau ses effets sur le vieillard. Des souvenirs lui incendieraient le cerveau, des désirs lui bouleverseraient le cœur. Et il serait trop heureux d'implorer à genoux le pardon qu'elle lui marchanderait, pour le punir de son affectation d'indifférence.
En attendant, elle se réinstallait, offrant aux regards curieux de sa femme de chambre un front tranquille. Chaque jour, elle sortait pour aller au Bois, afin de se montrer, d'informer les habitués de l'allée des Acacias de sa rentrée, prodiguant les saluts et les sourires, ravie d'être admirée, et sûre que Nuîio entendrait prochainementparler d'elle. En effet, deuxjoursne s'étaient pas écoulés, depuis qu'elle manœuvrait si habilement, que Bernheimer, rencontrant Nuno à la Bourse, lui disait :
— Tiens! J'ai croisé Mme del Péral, dans l'avenue du Bois de Boulogne, hier. Elle était en beauté... C'est décidément une bien jolie femme...
Sélim reçut un coup au cœur. 11 regarda son rival en affaires et en galanterie avec des yeux menaçants, et ne put prononcer qu'un « Ah! » étranglé. Il se ferdit dans la foule, au risque de donner à son confrère d'étranges soupçons sur l'état de ses relations avec la jeune veuve. Il se demandait, tout frémissant de colère, si Bernheimer ne s'occupait pas déjà de Manuela. Il pensa : Ce bandit-là a toujours essayé de me souffler les femmes auxquelles je tenais! Il a peut-être voulu me narguer, en me parlant ainsi. Eh bien ! Et puis après? Qu'est-ce que cela peut me faire, puisque
je suis décidé à ne pas revoir Manuela? Qu'il la prenne, s'il peut et si elle veut. Il sera traité encore plus mal que moi !
Il s'efforça de ne plus penser à la jeune femme, mais il fut troublé pendant tout le reste de la séance. Il s'en alla, morose, retrouver le coupé de son secrétaire, qui stationnait toujours rue de la Bourse, au coin de la rue des Colonnes. A sa maison de banque, il rudoya ses cbefs de service, et partit de bonne heure pour la gare de l'Est. A la Ghevrolière, il se montra préoccupé, avec des réveils d'animation qui parurent un peu fébriles. Esther examina son père avec inquiétude. Elle connaissait ces alternatives de prostration et d'éncrvement qui se manifestaient quand Nuno était en désaccord avec Mme del Péral. Elle y trouva la preuve que son père songeait toujours à la jolie veuve, que peutêtre même il projetait de se rapprocher d'elle.
Le lendemain, Sélim fut joyeux, vif, aimable, comme s'il avait à cœur de faire oublier sa maussaderie du jour précédent. Il n'alla pas à la Bourse, il chassa avec ses amis. Un fermé de lapins avait été préparé dans la plaine de Précigny, au moyen d'un arrêt de nuit. Il tirailla tant qu'il put, tua peu, mais se déclara enchanté. 11 y avait trois cents lapins, douze lièvres et une quarantaine de perdrix au tableau. Esther crut à une fausse alerte. Elle attribua l'humeur capricieuse de son père à des soucis d'affaires. Elle voulut croire qu'il ne s'occupait plus de Mme del Péral, et qu'il tiendrait ses engagements. Deux jours de suite il se rendit à Paris, et revint sans que son visage trahît la moin-
dre préoccupation, sans que sa façon d'être parût changée. Le troisième, il ne rentra pas : un incident bien simple et cependant bien grave s'était produit. A trois heures, le coup de cloche sonné, Sélim suivait le trottoir de la rue de la Bourse pour aller, comme d'habitude, prendre sa voiture, lorsque, d'un coupé, une jeune femme sauta lestement devant lui. Il vit un joli pied, une taille charmante, il leva les yeux pour regarder la figure: il resta stupéfait en reconnaissant Manuela. Elle fit en l'apercevant : « Ah! » d'un air effarouché, rougit, voila ses beaux yeux de ses longues paupières, eut un triste sourire, et, passant rapide, comme effrayée, elle se réfugia dans la boutique du pâtissier. Aussi prompt qu'elle, et emporté par un désir plus puissant que tous les raisonnements, il était entré à sa suite. Elle n'eut pas l'air de savoir qu'il était là, elle fit sa commande de gâteaux sans se tourner une seule fois de son côté. Mais il remarqua que la main de la jeune femme tremblait, et que sa voix était altérée. Du reste, jamais il ne l'avait vue aussi jolie. Une petite capote mauve encadrait sa ravissante tête, donnant une vive animation à son teint. Une jaquette soutachée, très simple, moulait les rondeurs de son buste, une jupe de drap dessinait, à chaque mouvement, l'élégance de ses formes. Nuno, bouleversé, le sang aux tempes, restait immobile, en arrêt, ainsi qu'un chien devant une perdrix. Mme del Péral donna son adresse, et sortit on coup de vent, comme elle était entrée. Nuno s'élança derrière elle, l'entendit qui disait à son cocher : A la maison ! et, la portière ouverte, avant
qu'elle eût le temps de s'y opposer, il se jeta à sa suite, et s'installa à côté d'elle sur les coussins :
— Êtes-vousfou, monsieur? cria-t-elle, rouge d'indignation. Descendez à l'instant !
Il n'en fit rien, et, d'un air suppliant :
— Manuela, voyons... Écoutez-moi... Vous êtes toujours fâchée?
— C'est odieux! odieux! cria-t-elle. Puisque vous me bravez, je descendrai donc moi-même...
Elle s'avança pour passer devant lui. Il la saisit dms ses bras, la serra frénétiquement, colla ses lèvres sur le drap souple et chaud de son corsage, la fit rasseoir, et ferma vivement la portière. A ce bruit, le cocher partit. La voiture roulait dans la rue du Quatre- Septembre, se dirigeant vers la rue Fortuny.
— Allons, Manuela, ne faites pas la méchante, dit Sélim, en essayant de prendre une main, qui se contracta aussitôt, crochue et menaçante. Ne vous détournez pas. Serez-vous bien malheureuse, pour causer un quart d'heure avec un homme qui vous a donné de sincères preuves d'affection?
A ces mots, Mme del Péral ne montra plus à Nuno que sa nuque blanche, sur laquelle bouclaient des cheveux noirs et, à jour frisant, une petite oreille rose, nacrée, mutine, qui appelait les lèvres. En même temps, un vague sanglot se fit entendre.
— Manuela, vous pleurez ?cria le gros homme hors do lui. Au nom du ciel, regardez-moi, parlez-moi, expliquons-nous.
Il la saisit par la taille, la força à se retourner, et,
avec un saisissement délicieux, vit des larmes couler de ses beaux yeux. Perles brillantes, elles glissaient sur des joues roses, vers une bouebe palpitante que, dans cette voiture, Nuno, affolé, eût donné cent mille francs pour pouvoir baiser. La jeune femme, résignée, comme subissant une dure contrainte, continuait à pleurer, avec la physionomie d'une vierge qui affronte le martyre.
— Manuela, je vous en supplie, ayez pitié de moi! dit Sélim, le cœur déchiré. Que vous ai-je fait pour que vous soyez si fâchée? Ne voulez-vous donc plus ni me regarder, ni me parler?
Elle leva les yeux sur lui alors, et ce fut un étincellementque ce regard avivé parles larmes qui tremblaient au bord des longs cils. Elle eut un air si navré, que Nuno pensa en pleurer lui-même, et, d'une voix entrecoupée, elle gémit :
— Ne pouvez-vous me laisser à ma douleur? Je ne vous demande rien que l'éloignement et le silence...
— Mais, Manuela, pourquoi? Mon Dieu, pourquoi?
— Que me voulez-vous? Tout est fini entre nous. Ne m'avez-vous pas fait chasser de votre maison?
— Mui! cria-t-il. Chasser!... Et par qui?
— Par voire fille !
A cette réponse, Nuno eut une lueur de raison. Il se souvint de ce qu'Esther lui avait dit, de ce qu'il avait soupçonné. Pendant une seconde, il devina le piège qui lui était tendu. Mais la jeune femme reprit d'un ton plaintif :
— Ah! je ne l'accuse pas ! Ce qu'elle a fait était si
naturel!... Elle était jalouse de l'affection que j'avais pour vous. Elle a voulu nous séparer... A sa place, j'eusse agi de môme, sans doute. Mais j'ai trop souffert : je ne veux plus souffrir ainsi!...
— Oui, certainement, elle a pu être rigoureuse... Je vous l'accorde, capitula Nufio, mais avouez que les circonstances... En toute franchise, les circonstances ne l'excusaient-elles pas?...
— Les circonstances ! se récria Manuela, en bondissant dans la voiture. Allez-vous revenir sur ces événements?... Grand Dieu! J'ai cru en devenir folle! Et tout cela, par votre faute ! Oui, vous êtes responsable de tout! C'est votre absurde et aveugle jalousie qui a amené la mort de ces deux hommes !...
Elle était devenue rouge de fureur et foudroyait Nuno du regard. En un instant, avec stupéfaction, le pauvre homme se vit chargé de toutes les fautes commises, de tous les crimes consommés. Le sang de Strehley et de Brucken l'éclaboussait: c'était lui le double meurtrier.
— Pauvre Hubert! sanglota la jeune femme. Si bon, si simple, et tué misérablement!... Tenez, allez-vousen : vous me faites horreur! Je lis sur votre visage que vous le croyez encore coupable !
Et, de nouveau, des torrents de larmes coulèrent des yeux de Manuela. Jamais elle n'avait été aussi sédui- ^a)te que dans cette voiture, à demi-pàmée, la tête appuyée au satin noir de la tenture, et pleurant éperdùinent.
Nufio, le cœur bouleversé, assistait à cette scène,
NEiMHOD ET CIK. 347
n'osant placer une parole de peur d'exciter la colère ou de redoubler la douleur de la jeune femme. Il s'adressail à la fois les exhortations les plus sages et les reproches les plus violents, sentant bien qu'il avait affaire à une fine mouche qui lui jouait une admirable comédie, et se disant : « Où trouver une femme qui la fasse oublier? » Il jouissait de se voir tromper, tant l'art de la trompeuse était supérieur.
— Voyons, Manuela, reprit-il, soyez raisonnable. Ai-je récriminé? Non! Je cherche des excuses à tout le monde, tant j'ai le désir d'arriver à pacifier les esprits. Le mal qui est fait est fait : nous n'y pouvons rien. Mais l'avenirnous reste... A quoi bon le sacrifier quand il serait si facile d'en profiter pour être heureux?
— Ah ! ce n'est plus possible!
— Pourquoi?
— Quelle confiance aurais-je en vous maintenant? Après la façon dont vous m'avez traitée, je puis tout craindre de votre caprice ou de votre colère... Non! C'est fini!... El j'ai tant de chagrin que je suis décidée à quitter Paris, à retourner dans mon pays. Au moins là je pleurerai sans qu'on épie mes larmes, sans qu'on se réjouisse de mes chagrins...
— Retourner en Portugal! s'écria Nufïo saisi. Mais alors je ne vous reverrai plus jamais?
— Jamais !
Elle prononça ce mot avec une douceur qui lui donnait le sens de « toujours ».
— C'est bien : je partirai avec vous, dit Sélim sans hésiter.
Au même moment, la voiture s'arrêtait devant le perron de l'hôtel de Mmc del Péral. Nuno descendit, offrit la main à sa charmante compagne, et, entrant comme si rien ne se fût passé entre eux, depuis huit jours, il l'accompagna jusqu'au milieu du vestibule. La femme de chambre venait au devant de sa maîtresse. D'un geste cérémonieux, Manuela arrêta le banquier, et, montrant la porte du salon :
— Ayez la bonté d'attendre là, je vous prie.
Elle disparut. Resté seul, Sélim reprit un peu sa lucidité, troublée par la succession rapide des sentiments éprouvés. 11 jugea qu'il était pour Manuela un piètre adversaire. Elle est plus forte que moi, pensa-t-il. Mais je ne puis m'en passer : il faut donc se rendre. Et comment m'arranger avec Esther? Bah! Elle est si bonne que j'obtiendrai son indulgence! Cependant, sera-ce assez de son indulgence? L'autre s'en contentera-t-elle? Si son humeur ne s'adoucit pas, elle est capable de vouloir triompher, rentrer en victorieuse. Cette fois, nous nous heurterons à des difficultés sans nombre. Et, si elle me plante là, que devenir?... J'en ai eu des femmes, depuis vingt ans. Tout ce que Paris compte de mieux, je l'ai connu. Rien ne valait Manuela, rien ne la vaudra! Manuela, ce n'est pas une femme, c'est dix femmes : tout un harem!... Subissons donc la loi du vainqueur. Mais en discutant les conditions... Diable! N'allons pas jusqu'au mariage !...
Il en était à pardonner les tromperies de la jeune femme et à lui rendre toute sa faveur, quand la porte s'ouvrit, et Manuela parut. Ce fut un changement à
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vue. Ello avait révolu une robe d'intérieur en sicilienne crème, garnie de dentelles; ses cheveux, en bandeaux, lui encadraient virginalement le front, ses yeux n'avaient pins leur diabolique expression. Elle s'avançait lentement, le regard baissé, les mains pendantes, suave, fraîche, reposée. On eût dit une jeune fille. Nnno, quoiqu'il fût bien habitué aux artifices de la Portugaise, la contemplait avec admiration. C'était une Manuela de seize ans, innocente et sortant du couvent.
Elle vint à lui, et, d'une voix douce :
— J'ai réfléchi, mon ami, je n'ai pas été juste envers vous. En somme, vous n'êtes pas seul responsable de tous mes ennuis, le hasard y a eu une grande part. Je n'en ai pas tenu compte, dans l'emportement de ma colère. Je vous ai mal parlé, mais ce que je vous ai dit de méchant ne sortait pas de mon cœur. Je vous prie de me le pardonner.
— Manuela!...
— Je ne veux pas que vous conserviez un mauvais souvenir de moi. Vous avez été, depuis deux ans que je vous connaisse plus tendre et le plus indulgent des pères... Je n'aurais pas dû l'oublier.
— Mais je ne me plains pas, interrompit Nuno. Je ne vous demande qu'une seule chose, c'est de no plus penser à notre désaccord passager, et d'être pour moi ce que vous étiez il y a huit jours : la plus charmante des femmes.
— Oh! cela est impossible!
— Impossible?
— Oui, mon ami. J'ai fait une folie en cédant à votre affection... J'en ai été bien punie : je ne veux plus recommencer.
Une idée atroce vint à Sélim : Elle m'a déjà remplacé! J'arrive trop tard! Il ne put supporter cette incertitude, il devint d'un rouge sombre, ses yeux s'injectèrent, des bourdonnements emplirent ses oreilles. Il se montra sous le coup d'une si imminente apoplexie, que Manuela craignit un instant d'avoir trop bien joué son rôle. Elle s'élança vers lui, posa ses mains fraîches sur le front du vieillard, lui dénoua gentiment sa cravate, pour donner de l'aisance à son cou de taureau, et dit avec une tendresse inquiète :
— Qu'avez-vous, mon ami?
Il répondit d'une voix sourde :
— Manuela, vous me tuez. Vous jouez avec mon cœur, sans savoir le mal que vous me faites. Jurezmoi que vous n'aimez personne? Que vous êtes maîtresse de vous-même ?
— Mais je vous le jure, fit-elle d'un ton doux et candide.
Il sembla à Nuno que le jour renaissait, que son cœur était soulagé d'un poids écrasant et que l'air embaumait la Heur d'oranger.
— Eh bien! ajouta-t-il avec effort, prouvez-moi que vous dites vrai, en me gardant ce soir à dîner chez vous.
— Voilà tout? demanda-t-elle avec un sourire, qui fit passer dans le dos de Sélim un frisson. Vous vous contentez de peu. Mais vous allez faire maigre
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chère... Depuis que j'ai du chagrin, je ne mange pas.
— Ah! peu importe! Ce qu'il y a sera suffisant...
— Soit! Restez.
— Que vous êtes bonne !
— Mais on vous attendra chez vous.
Je puis téléphoner à mon bureau pour qu'on prévienne ù la Chevrolière.
— Téléphonez.
Ils passèrent dans le parloir. Là, Sélim voulut prendre les mains de Manuela. Elle lui échappa avec un geste souple, et, levant son doigt rosé, terminé par un ongle taillé en amande, et qui n'avait pas trop l'air d'une griffe :
— Chut! Frère et sœur!
Sélim poussa un soupir, et, comme la sonnette d'avertissement de l'appareil tintait, il se pencha vers la plaque et dit :
— Allô! C'est du bureau qu'on me parle?... Ah! c'est vous, Sturheim?... Prévenez, à la Chevrolière, M"c Esther que je suis retenu à Paris par une grosse affaire...
Derrière lui, Manuela ajouta d'une voix douce : Mais que je rentrerai ce soir, par le train de dix heures. Sélim posa les deux récepteurs sur les crochets, appuya sur la sonnerie, pour indiquer qu'il avait fini, et résolument :
— Non! non! Je n'aime pas à retourner le soir... Je coucherai à Paris.
Il resta trois jours sans reparaître à la Chevrolière. Avant d'être réconcilié avec Mme del Péral, ce qui pri-
3j2 LES BATAILLES DE LA VIE.
mait tout pour Sélim, c'était la crainte de ne pas obtenir sa grâce. Maintenant, ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était l'explication qu'il devrait fournir à Esther. Car comment mettre en défaut un esprit si sagace? Et puis, à quoi bon? Ne faudrait-il pas toujours aboutir à un aveu? Alors, le plus tût ne serait-il pas le mieux? Seulement, Nuno appréhendait ce momentlà. Il avait fait de trop solennelles promesses à sa fille pour y manquer tout bonnement. Et puis, il savait qu'il allait l'affliger, et il en souffrait. 11 fallut cependant se décider. 11 avait chez lui des amis qui, pour intimes qu'ils fussent, auraient fini par s'étonner de la prolongation de son absence. Il quitta Manuela avec l'intention bien arrêtée de se réinstaller à Paris avant huit jours.
L'accueil qu'il reçut d'Esther, à son arrivée, le surprit agréablement. Il s'attendait à une hostilité glacée, peut-être à d'amères récriminations. Il trouva la jeune fille telle qu'elle avait l'habitude d'être : calme et souriante. Elle l'embrassa, s'informa de sa santé, le câlina, le gâta comme d'habitude, et l'enhardit si bien que, le lendemain même, il démasqua sa batterie et annonça qu'il quittait la Chevrolière.
— Il commence à faire froid, les jours sont courts, les soirées interminables... C'est incroyable comme il y a du monde à Paris !...
Il parla ainsi, pendant cinq minutes, cherchant dans les yeux d'Esther uno approbation sur laquelle il comptait et qui ne se manifesta pas. La jeune fille ne protesta ni n'acquiesça. Elle demeura silencieuse, le front pen-
ché, avec quelque chose de décidé, dans le pli d<- la livre et la contraction des sourcils, qui donna fort à réfléchir à Nuno. Il comprit que le moment de la lutte, s'il devait y avoir lutte, était arrivé. Il se prépara. Mais il ne s'attendait pas à ce que sa fille lui réservait. Restés seuls, elle s'approcha de lui, et, de l'air le plus naturel, elle dit :
— Mon père, je trouve tout simple que vous désiriez vous rapprocher de vos affaires... La campagne, à cette époque-ci, est sans beaucoup de charmes, quand on n'a pas de raisons particulières de rechercher le calme... Vous trouverez à Paris tout ce qui vous manque ici.
Elle fit une légère pause, qui souligna si nettement l'allusion, qu'un flot de sang monta au visage de Nufio. Il allait parler, interrompre, protester, elle ne lui en laissa pas le temps, et poursuivit :
— Partezdonc. Mais trouvez bon que moi, qui n'ai pas les mêmes raisons de désirer revenir à la ville, je reste à la Chevrolière avec M"e Faverger. J'aime le silence, l'isolement, la promenade, le grand air : laissez-moi encore quelque temps ici... Plus tard j'irai vous rejoindre... Tout est à votre avantage et au mien, dans la combinaison que je vous soumets : vous serez plus libre d'agir comme il vous conviendra, et je serai en droit de l'ignorer, pour ne m'en point faire de peine.
Nufio eut un pressentiment qui lui serra le cœur :
— Esther! ciia-t-il, Esther... Tu veux te séparer de moi?
3oi LES BATAILLES DE LA VIE.
— Non, mon père.
— Mais je ne pourrai me passer de te voir.
Elle baissa le front, et cette fois, avec une vibration de colère dans la voix :
— Vous aurez tant de compensations.
Il la prit par le bras, l'attira à lui, et avec une grande chaleur de tendresse :
— Allons, ma fille, ne t'amuse pas à me tourmenter... Je te comprends à demi-mots... Tu m'en veux, tu me fais payer ma faiblesse... Soit! Mais il ne faut pas tenir longtemps rigueur à son père.
— Vous vous trompez. Telle n'est pas mon intention, et je suis prête à vous obéir, si vous m'ordonnez de vous suivre.
— T'ordonner de me suivre! se récria Nuno. Je deviendrais un tyran? Moi, qui n'ai jamais eu qu'une volonté : la tienne ! Ma fille, ma chère petite Esther, tu es Cachée. Tu as raison de l'être, là! Tu vois, je suis bien conciliant ! Mais ne me garde pas rancune. Tu sais comme cela m'est dur de te voir mécontente... Raccommodons-nous, veux-tu? De quoi as-tu envie, dans ce moment? Est-ce d'un beau bijou, d'un tableau, d'une voiture, de chevaux? Quoi? Demande, je ne te refuserai rien.
Pauvre Nuîïo, il ne savait rien obtenir d'une femme, fût-ce sa fille, sans offrir de payer! Esther, très troublée par cette effusion, qu'elle sentait sincère, prise entre l'affection qu'elle avait pour son père et les résolutions qu'elle avait arrêtées, restait silencieuse.
— Tu ne me réponds pas? reprit Nuno. C'est donc
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plus grave que je ne croyais? Voyons... Tu boudes? Tu ne veux même pas me faire de reproches?... C'est l'indifférence, alors?Non ! Je vois bien que tu m'aimes malgré lout. Ah! ma chère petite... Oui, j'ai eu tort, mais si je te racontais...
.Malgré lui, il fallait qu'il en vînt à parler de Manuela. Esther lui posa sa main sur les lèvres. Il la baisa tendrement. Elle voulut lui imposer silence. Mais comment endiguer un pareil torrent?
— Jr> te jure que c'est le hasard qui a tout fait... Je ne la cherchais pas... Elle s'est trouvée devant moi, à l* improviste, dans la rue de la Bourse... Elle allait chez le pâtissier... Elle descendait de voiture... Je pouvais passer mon chemin, n'est-ce pas? Elle ne m'aurait pas forcé à la suivre... Mais quand je l'ai vue, j'ai tout oublié.
Esther pensait : Pauvre père, il croit au hasard de sa rencontre avec cette rouée. Il croit que, s'il ne l'avait pas abordée, elle ne l'aurait pas... Mais il croit tout! Que ne lui fera-t-elle pas vouloir? Elle me l'a bien dit : Un homme est d'autant plus amoureux qu'il y a plus de péril ou d'infamie, pour lui, à l'être... Alors, moimême, un jour prochain, il me mettra à la merci de cette femme ! Oh ! cela, non !
Nuno continuait :
— Nous nous sommes expliqués... El vraiment, voistu, il y a eu bien de l'exagération dans nos jugements sur elle... Nous .'•lions dans l'énervement d'une situation très tendue... Mais, revenu au calme, j'apprécie mieux les choses... Je t'assure que tout cela se réduit à rien. Si
3oG LES BATAILLES DE LA VIE.
tu consentais seulement à causer cinq minutes avec elle...
— Jamais ! cria Esther, dont les regards étincelants intimidèrent Nufio.
— Mais si elle parvenait à te convaincre...
— De quoi? Qu'elle n'est pas une intrigante? C'est vous-même qui me l'avez dit.
— Mais j'étais emporté par la colère, comme tu l'es en ce moment. Ah! mon Dieu! Que c'est désolant de ne pas pouvoir arriver à concilier les gens qu'on aime!
— Mon père, réflôchissez-donc, une seconde seulement, à l'immoralité énorme de vos regrets!
— Oh! tu n'es pas accommodante!
— Je ne l'ai été que trop ! Mais c'est fini : je ne veux plus l'être. Faites ce qui vous plaira, mon père, vous n'avez pas de compte à rendre, ni à moi, ni à personne. Mais ne me demandez pas de vous approuver, de vous couvrir par ma présence. Rappelez-vous les termes du traité que nous avons conclu ensemble, il n'y a pas longtemps, c'est vieux de dix jours : chez vous, Mmc del Péral ou moi. Voilà Mmc del Péral qui revient. Elle n'est encore qu'à la porte. Mais demain elle sera dans la maison. Je n'y vois donc plus de place pour moi.
— Je te jure que Mme del Péral ne viendra plus chez moi.
— Mon père, j'ai perdu toute confiance en vous...
— Tu crois que je veux te tromper? s'écria douloureusement Sélim.
— Non! Je suis convaincue que vous êtes sincère, en ce moment. Mais demain, cédant à l'influence irré-
sistible qui vous conduit, vous changerez, et je ne veux pas m'exposer à vos changements.
— Quoi ! Môme si je te donne ma parole?
— Vous n'y manquerez pas, mon père, je le crois. Mais vous serez si malheureux que je vous en dégagerai moi-même... Et il faudra suhir ce que je me reconnais impuissante à empêcher.
Nufio laissa tomber sa tète dans sa main et demeura un instant accablé. Il sentait combien était juste le raisonnement de sa fille; mais plus il était juste et plus il s'en trouvait blessé. Comme Esther devait le juger sévèrement, pour le traiter avec cette défiance! Et quelle misère de ne pas trouver, au fond de lui-même, d'abord l'énergie d'un bel élan pour crier: Eh bien! tu as raison! Je ne la reverrai jamais! et ensuite la fermeté de persévérer dans sa résolution. Mais il savait bien que c'était au-dessus de ses forces. Alors que répondre à sa fille?
— Ainsi, dit- il très assombri, tu veux rester ici, toute seule?
— Oui, mon père.
— Jusqu'à quand?
— Tant que je ne m'ennuirai pas.
— Mais c'est un terme indéfini... Ça peut être toute la vie !...
— Ça ne sera pas toute la vie.
— Soit. Je ne me reconnais pas le droit de contrarier ta volonté. Mais tu m'affliges cruellement.
Esther ne répliqua pas. La riposte était trop facile. Elle s'approcha de Nufio, l'embrassa, et dit :
— Vous êtes très bon, mon père.
Puis elle sortit, et jusqu'au départ de tous les habitants du château, qui eut lieu le surlendemain, elle se montra souriante. Quanta Nuiïo, très soucieux, il avait pris à part M1^ Faverger et lui avait donné des instructions très précises, dont la principale était de le tenir au courant de l'état d'esprit d'Esther. Il arriva triste à Paris, quoiqu'il sût que Manuela l'y attendait, et son premier soin fut de raconter à la jeune femme l'étrange fantaisie de sa fille. Mmo del Péral l'écouta songeuse, puis, comme pensant à autre chose :
— Et votre voisin de la Commanderie? demandât-elle. Savez-vous ce qu'il devient?
— Il voyage, m' a-t-on dit, en Angleterre, et son absence sera longue.
— Ah!
Manuela fit un geste, comme pour dire : Alors, je ne comprends plus! Et elle changea de conversation.
Il y avait trois semaines que Nuiïo était réinstallé à Paris, et, repris par le courant de la vie active, il se trouvait moins malheureux qu'il ne l'avait craint en se séparant d'Esther. Pratique, il profitait de l'absence de sa fille pour ne pas rouvrir sa maison. Il avait ainsi une excellente raison de ne pas recevoir chez lui Mme del Péral. Il ne la voyait que chez elle. Et, faisant honneur à sa force de caractère de ce qui n'était qu'un effet des circonstances, il se félicitait de si bien tenir Bfanuela à distance. Il était, du reste, quotidiennement renseigné sur la santé d'Esther : il causait avec elle chaque matin par le téléphone. Les choses allaient ou paraissaient aller bien à la Chevrolière. Il n'essayait pas d'entrer dans les détails de l'existence de sa fille. Il se contentait du présent, tel qu'on le lui dépeignait. Il appréhendait l'avenir, et, quand il réfléchissait à la transformation si complète des sentiments d'Esther, depuis un an, il éprouvait une sourde inquiétude. Quelle inquiétude? Il n'essayait pas de la
définir, ni de préciser ce qu'il pouvait craindre. Il faisait plutôt l'obscurité sur ces points. Il semblait un malade gravement atteint, mais qui préfère ne pas savoir quel est son mal, dans la crainte d'apprendre qu'il est incurable.
Sa fille s'écartait de lui, sa fille ne l'aimait plus comme autrefois : c'était un fait indéniable. Mais de qui se rapprochait-elle ? Qui aimait-elle? Voilà ce qu'il ne voulait pas rechercher. Il n'ignorait pas qu'un jour la vérité, à laquelle il fermait ses yeux, s'affirmerait éclatante. Il aimait mieux attendre que ce jour vînt, de lui-même, et ne pas le rendre plus prochain en se livrant à des enquêtes. Il ne parlait jamais de ses obscures préoccupations à Mmc del Péral. Mais rien ne prouvait qu'elle ne les avait pas devinées. Elle était bien fine pour que les agitations d'esprit de Nuno pussent lui échapper. Cependant, comme elle n'avait aucun intérêt à aborder la question, elle se tenait sur la réserve.
Jamais elle ne s'était montrée aussi bonne et aussi tendre pour Nuno. On eût dit qu'elle prenait à tâche de lui faire oublier ses ennuis, et de remplacer, aussi complètement que possible, Esther auprès de lui. L'intimité de leur vie était presque complète, et, désormais, leur liaison ne pouvait plus passer pour dissimulée. Ce fut l'époque des grandes libéralités de Sélim pour la jeune femme. Il y avait eu une grosse reprise d'affaires à la Bourse. Un lancement d'emprunts étrangers, pendant quelques semaines, bouleversait le marché. La politique internationale faisait rage sur les
diverses places de l'Europe, et les spéculateurs se battaient à coups de millions, ce qui était moins meurtrier, mais tout aussi cher, que de se battre à coups de canons. Il y eut quelques fluctuations sérieuses, dont Niuïo, toujours très bien renseigné sur l'état du change, profita sans courir aucun risque et avec sa dextérité des grandsjours.il pécha, dans cette eau trouble, une fortune pour Manuela, et il put lui apporter, non pas un paquet de billets de banque, libéralité presque outrageante, en ce qu'elle était trop visiblement le paiement du plaisir, mais des valeurs, au mouvement desquelles il l'avait associée, et qu'elle dut accepter comme un gain licite. Ce fut très proprement fait et vraiment princier. Manuela l'en récompensa par un mot qui fit tressaillir de joie le sensible cœur du banquier :
— Mon cher Sélim, vous m'avez faite si riche, et partant si indépendante, que vous ne croirez plus maintenant que ce ne soit pas pour vous que je vous aime.
A ces petites gentillesses-là, Nufio n'ajoutait jamais qu'à moitié foi. Mais elles lui faisaient tout de même plaisir. Son existence était donc aussi satisfaisante qu'elle pouvait l'être, lorsque le petit point, qui noircissait l'horizon, grossit en un instant, comme une nuée poussée par le vent, et déchaîna une épouvantable tempête.
Nuno était à son bureau, vers dix heures, en train de recevoir les agents de change et de distribuer ia besogne à ses chefs de service, lorsque MUe Faverger
fut annoncée. Le banquier eut le pressentiment d'un malheur. Il congédia tous ceux qui étaient autour de lui, et, allant lui-même au devant de l'institutrice :
— Qu'y a-t-il? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à Esther? demanda-t-il plein de trouble.
— Rien, monsieur: elle est en parfaite santé.
Il emmena la vieille fille dans son cabinet, et, lui offrant un siège :
— Alors pour quelle raison votre visite? Vous avez une demande à m'adresser ? Est-ce que ma fille voudrait rentrer à Paris? Vous n'ignorez pas que rien ne me ferait plus de plaisir...
— Il n'est point question de cela... Plût au ciel que la chère petite eût une idée aussi raisonnable !... Mais elle en est bien loin...
— Mademoiselle Faverger, vous m'effrayez...
Nuno était devenu très pâle, il fixait sur l'institutrice des regards pesants qui la bouleversaient. Elle fondit en larmes, et ne sut que balbutier :
— Ah! monsieur, qu'allez-vous penser de moi? Une enfant que vous m'aviez confiée. Et je n'ai pas pu la détourner de ses projets... Non, monsieur, je n'ai paa pu... Dieu sait pourtant que j'ai fait tout ce qui dépendait de moi, que j'ai dit tout ce que je devais dire!... Rien n'a servi... Elle est décidée!... Et c'est pour vous prévenir que je suis ici... Et je vous prie de croire que j'en suis assez malheureuse!...
— Mais de quoi s'agit-il, à la fin? cria Nuno exaspéré par le soupçon et la crainte. Au lieu de gémir, éclairez-moi... Que veut-elle?
NEMROD ET CIB. 363
— Elle veut se convertir.
— Se convertir?
— Oui, monsieur.
Nuîïo eut un geste terrible. Il montra le poing au ciel. Mais il ne prononça pas une parole. Son fatalisme lui ferma la bouche. Il pensa : Cela devait arriver! Dans le vaste cabinet, où les fumées de cigarettes traînaient encore en filets bleus, un lourd silence s'était fait. Mlle Faverger, essuyant ses larmes, regardait, à la dérobée, l'homme qui lui avait autrefois confié une juive et à qui elle allait aujourd'hui rendre une chrétienne, et se disait : Il peut m'accuser de l'avoir trahi, d'avoir failli à ma tâche, assigner à une pareille conduite les motifs les plus dégradants ! Et dans la sincérité, dans l'honnêteté de sa conscience, la bonne Faverger eût préféré être morte à se voir là, comme une coupable devant son juge.
Nuno sortit de sa sombre méditation, et d'une voix étouffée :
— Quand a-t-elle manifesté cette intention?
— Elle en a parlé hier soir, très nettement. Mais, depuis quelque temps déjà, la tournure de son esprit devenait inquiétante.
— Avant mon départ de la Chevrolière?
— Un peu avant.
— A quoi attribuez-vous ce changement? Oh ! Mademoiselle Faverger, soyez franche. Vous voyez que je ne vous adresse aucun reproche... Je suis sûr que vous n'êtes pour rien dans la résolution prise par ma fille... Justifiez la confiance que je
vous conserve en me découvrant toute la vérité.
— Qui peut se flatter de la connaître ?Esther, monsieur, vous le savez bien, est une fille très concentrée, qui réfléchit beaucoup, et qui ne dit que ce qu'elle veut dire... Oh! la bonté et la vertu sur la terre, monsieur... Jamais une pensée de cette enfant-là n'a été mauvaise...
Mlle Faverger s'attendrissant elle-même, se remit à pleurer bruyamment. Au milieu de ses soupirs et de ses sanglots Sélim entendit qu'elle balbutiait :
— Oh! elle a un grand chagrin... Ce n'est pas douteux... Un grand chagrin seul a pu la pousser à une telle résolution !...
— Quel chagrin? cria Nuno, dont le cœur se serra. Vous l'a-t-elle confié? Votre devoir est de me répéter ce qu'elle vous aura dit...
M"c Faverger leva sur Nuno un onl effaré. Elle hocha la tête, et, comme une personne qui prend une résolution inébranlable :
— Non, monsieur, non... Je ne sais rien de précis... Elle était triste, depuis quelque temps... Elle, qui avait le caractère le plus égal, souvent elle cédait à des emportements, aussitôt réprimés par elle-même et regrettés... Mais elle ne m'a point, fait de confidences... Je ne l'y ai d'ailleurs jamais poussée.
— Vous avez eu tort! cria Nuno. Si vous aviez su de quoi il retournait, et si vous m'aviez prévenu, toutes ces difficultés, tous ces malheurs eussent pu être évités!
A ces accusations, MUc Faverger rougit, et ses larmes
instantanément se séchèrent. Elle se redressa, et d'une voix tremblante :
— Monsieur, il est tel sujet qu'il m'eût été bien impossible d'aborder avec vous.
Nuno n'insista pas. Il avait compris. Mais il lui semblait que ce motif de mécontentement, auquel l'institutrice risquait une allusion, ne devait pas ôtre le mobile décisif auquel obéissait sa fille. Ce mysticisme subit, qui s'emparait d'elle, ne lui était pas inspiré par la réconciliation de son père avec Mmc del Péral. Non! Il y avait autre chose, qu'il entrevoyait, et dont rien que le soupçon lui faisait bouillonner au cœur une colère folle. Cette autre chose, pour en être sûr, il fallait causer avec Esther. Encore, peut-être, ne se décideraitelle pas à l'avouer. Quant à M"e Faverger, sa bonne foi se montrait entière. Il n'y avait point à la suspecter, ni à la blâmer.
— Ma fille sait-elle que vous êtes ici? demanda le banquier.
— Oui, monsieur.
— Sait-elle que vous devez me parler comme vous l'avez fait?
— Oui, monsieur.
— C'est donc avec son assentiment que vous êtes venue m'avertir?
— C'est sur son ordre.
— Bien ! Je vois qu'elle agit franchement, et qu'elle comprend la gravité de ce qu'elle projette. Retournez à la Ghevrolière, et annoncez-lui ma visite pour aujourd'hui. Au revoir, mademoiselle Faverger... A tantôt.
Mlle Faverger salua et sortit.
Resté seul, Sélim s'assit dans un des larges fauteuils de son cabinet. Il était arrivé à une des heures les plus pénibles de sa vie. Pris entre ses devoirs de père et ses caprices de viveur, il avait sacrifié les uns aux autres, et il subissait durement les conséquences de sa conduite. Il avait, pendant des années, reporté à plus tard la liquidation de ses vices, en se disant : Nous verrons, nous avons le temps, quand je serai vieux. Il était vieux, et son vice le tenait plus étroitement serré que jamais. Il ne supportait pas la pensée de renoncer à des tendresses si vaines, et l'affection solide, sûre, sincère, qu'il avait négligée, se détournait de lui. Il fit son bilan de débauché, avec une exactitude d'homme de finance. Il eut le courage de tout évaluer, de tout compter, et, ayant à l'actif Esther, au passif Manuela, il ne se sentit pas l'énergie suprême de liquider l'une pour conserver l'autre. Il se dit: C'est une transaction à passer, j'y arriverai.il faut trouver un modus vivendi. Je le trouverai, s'il ne s'agit que de Manuela.
Mais il devinait bien qu'il ne s'agissait pas que de sa maîtresse. Un profil d'homme, fier, dédaigneux même, lui apparaissait, et c'était celui-là le véritable auteur de l'éloignement de sa fille, c'était lui qui causait la tristesse désespérée d'Esther. Oui, cet homme qui, depuis un an, se dressait devant lui comme un obstacle, en toutes circonstances, et qu'il haïssait d'instinct, parce qu'il était noble, beau, désintéressé, et sur lequel il ne pouvait rien. Tout autre, il eut essayé de
NEMROD ET CIB. 3G7
le corrompre, de le séduire, de le payer. Mais un Pont-Croix! Un homme qui acquittait, jusqu'au dernier sou, ses différences de Bourse, quand il était si simple de se retrancher derrière l'exception de jeu, pour faire ensuite, à l'amiable, une liquidation de sa position, qui aurait satisfait tous les intéressés et laissé sa fortune intacte. Non! Il n'y avait rien à attendre d'un tel personnage. Et c'était justement parce qu'il était excessif, que sa fille l'avait remarqué et qu'il lui avait plu. 11 se leva et marcha avec agitation en parlant à voix haute :
— Mais qu'est-ce qu'elle peut espérer, cette absurde fille? Elle sait bien qu'un mariage, entre elle et lui, est impossible! Il ne voudrait pas, et je ne voudrais pas! Donc, refus des deux parts. C'est une situation inextricable ! Même chrétienne, il ne l'épouseraitpas, parce qu'elle esl ma fille! Il me méprise comme la boue de ses souliers ! Je l'ai bien vu : il ne s'en est pas caché ! Alors?...
La porte du cabinet s'entr'ouvrit, et une tète inquiète se montra :
— Qu'est-ce que vous voulez, Sturheim? cria Nufïo avec fureur, car il éprouvait le besoin de passer sa colère sur quelqu'un.
— Monsieur le comte, on vient de l'ambassade de Portugal...
— Qu'on s'en aille ! tonna Nuiîo.
— Mais c'est vous-même qui avez donné rendezvous!...
— Je m'en ficho!...
Les yeux du secrétaire de confiance s'agrandirent, terrifiés. Il eut cependant le courage d'entrer, car il s'agissait d'importants intérêts, et de refermer la porte pour qu'on n'entendît pas crier le banquier.
— Mais, monsieur, quels ordres donnez-vous, pour soutenir les Portugais, aujourd'hui?
— Allez-vous me laisser tranquille?... Je ne veux pas m'occuper d'affaires : c'est jour de deuil pour moi !
Sturheim plia les épaules, et, n'osant pas insister, sortit en murmurant :
— Qu'arrive-t-il au patron? Et quel bouillon vont boire les haussiers!...
Un peu calmé par cette explosion, Sélim regarda l'heure. Il vit qu'il avait juste le temps de déjeuner à la gare avant de prendre le train, et, passant par un petit escalier, il gagna sa voiture, qui attendait dans la cour.
En demandant à Nuno l'autorisation de s'isoler à la Chevrolière, Esther n'avait pas d'arrière-pensée. Son but unique était de se soustraire aux tiraillements que devait amener, entre elle et son père, la tyrannie de Mme del Péral. Elle voulait assurer sa tranquillité. Et c'était tout. Les premiers jours de son tête-à-tête avec M"c Faverger furent très agréables. Rien ne la troublait, ne l'inquiétait. Elle était maîtresse du pays. Clément avait quitté la Gommanderie. On le disait parti pour l'Angleterre. L'absence du marquis rassurait Esther. S'il eût été à Précigny, peut-être ne fût-elle pas restée. Une pudeur l'eût prise de paraître demeurer à cause de lui. C'était si bien le fond de sa pensée de ne
pas s'éloigner de l'endroit où il vivait! Mais elle ne se l'avouait pas à elle-même. Elle avait fait avec Mll£ Faverger la promenade annoncée à l'abbaye de Saint- Pons. Le site lui avait semblé charmant, plein de fraîcheur et de recueillement. Un beau parc entourait les bâtiments habités par les religieuses. Au centre d'un cloître à arcades gothiques, la chapelle s'érigeait, véritable bijou artistique, admirablement restauré par la piété des lidèles. Esther ne pénétra pas dans la chapelle, mais elle se promena dans le parc. Pendant qu'elle errait silencieusement, une cloche tinta, appelant les Sœurs aux vêpres, et les bâtiments s'emplirent d'un bourdonnement de ruche. De loin, à travers les arbres, la jeune fille vit, sous les galeries du cloître, les religieuses, en rang, disciplinées, défiler lentement, puis disparaître. Elle ne put se retenir de dire à Mlle Faverger :
— L'existence de ces femmes si bien réglée, si complètement exempte d'inquiétudes matérielles et de préoccupations sociales, doit être heureuse...
— Mais elles ont rompu tous les liens terrestres... Elles n'ont plus ni famille ni amis, elles ont renoncé au monde.
— Le monde ne renonce-t-il pas quelquefois à vous ? Mllc Faverger se tut. Le terrain lui parut mauvais.
L'orgue, dans la chapelle, répandait ses harmonies. Des chants graves et doux s'élevèrent. Esther resta quelque temps à les écouter, puis brusquement, comme s'arrachant à une séduction déjà très forte, elle prit le bras de sa compagne et dit :
— Partons !
Elle ne fit, dans les jours qui suivirent, aucune allusion à la visite à l'abbaye. On eût dit qu'elle ne se souvenait pas de l'avoir visitée. Elle alla chez le curé de Précigny, chez les pauvres, à l'école, portant des secours, des encouragements, des friandises, suivie partout d'un concert de bénédictions, car elle avait su conquérir l'affection de tout le monde, par sa simplicité, sa grâce et sa générosité. Quand elle venait au village, le petit boulanger la suivait, trottant auprès d'elle. Et le farouche Rabasson lui-même, qui demandait la tête de tous les propriétaires quand il avait absorbé son compte de petits verres, retirait sa casquette devant elle. Un jour qu'elle se promenait sur la route avec le curé, en revenant de l'ouvroir qu'elle avait fondé à Précigny, elle lui dit sans préparation :
— Est-ce qu'il arrive fréquemment, monsieur le curé, que des Israélites se convertissent et embrassent la religion chrétienne?...
— Non, c'est assez rare... Pour les hommes, onpeut même dire que c'est tout à fait exceptionnel.
— Alors des femmes?
— Oui quelques femmes... Ou, pour être exact, quelques jeunes filles.
— Et quels sont leurs motifs?
— Presque toujours les entraînements du mariage... Elles se font chrétiennes pour épouser des chrétiens... Ou, à la suite de grands chagrin, pour entrer au couvent.
NEMROD ET C,r. 371
— Est-ce que les formalités à remplir sont compliquées ?
— Les formalités religieuses sont très simples... Elles consistent dans le baptême, la préparation à la communion... Et c'est tout.
jyjiie Faverger, qui assistait à cet interrogatoire, frémit d'angoisse. Elle lança à Esther des regards suppliants. Elle n'osait intervenir, craignant de donner un corps à ce qui n'était, dans sa pensée, qu'inquiétude vague, et cependant il lui semblait que l'entretien commencé était extraordinairement périlleux. Depuis quelques semaines, son élève la maintenait dans un état d'incertitude douloureux. Elle n'avait pas, un instant avec elle, la sécurité de l'esprit : elle appréhendait continuellement quelque coup de tête. Et ce coup de tête lui paraissait se préciser d'une façon étonnante. Soit que les yeux de MllL' Faverger eussent une particulière éloquence, soit qu'elle n'eût pas autre chose à demander au curé, Esther changea de conversation.
Mais sa gouvernante était trop agitée pour pouvoir garder plus longtemps le silence, et, le soir même, sous un prétexte sans importance, un entretien des plus graves s'était engagé. Poussée dans ses derniers retranchements, la jeune fille, avec une tranquillité qui annonçait une résolution dès longtemps arrêtée, avait déclaré à Mn° Faverger qu'elle songeait à se convertir. Et comme la brave fille restait pétrifiée, Esther lui avait expliqué ses raisons. Elle avait pris le monde en dégoût, et ne pouvait supporter la pensée d'y ren-
trer. Elle aspirait à la paix et au calme de la vie cloîtrée. Et cette vie, la religion chrétienne seule pouvait la lui offrir. Et, comme Mlle Faverger, effarée, éplorée, tentait quelques objections, la jeune fille les avait réfutées. Enfin, à ce cri de l'institutrice :
— Et votre père?
— Oui, mon père, voilà le vér'.able argument, celui que je me suis longtemps opposé à moi-même... Mais, en y regardant bien, est-il si inattaquable ? Manquerai^ e à mon père ?
— Pouvez-vous le demander? Il vous aime.
— Oui, il m'aime. Mais il n'a pas le courage de me défendre contre ses propres faiblesses. Vous voyez qu'il s'est résigné à me laisser seule ici ; il se résignera également à me voir entrer au couvent... Et, ma bonne Faverger, croyez-moi, il m'oubliera vite. Trop vite!
— En êtes vous arrivée à un tel désenchantement? Mais, malheureuse enfant, qui a flétri si promptement toutes vos illusions?...
— Une précoce expérience. Je sais ce qu'est la vie, et elle me fait horreur.
— Mais je ne puis, moi, sans manquer à mon devoir, laisser ignorer à votre père ce que vous vous proposez.
— C'est juste. Allez le trouver à Paris, et dites-lui tout.
— Quelle mission !
— Pardonnez-moi, ma bonne Faverger, de vous en charger. En la remplissant, vous me prouverez votre attachement.
Et Mlle Faverger était partie. Esther avait passé la matinée avec un calme qui l'étonnait elle-même. Elle se jugea mûre pour la vie religieuse, puisqu'elle était à ce point exempte d'émotions humaines. Elle vit, sans trouble, revenir sa messagère, apprit la prochaine arrivée de son père, et se prépara à le recevoir. Elle eut cependant une violente palpitation de cœur, quand la voiture qui l'amenait entra dans la cour. Elle alla au-devant de lui, et, serrée dans ses bras, presque emportée, à la chaleur de cette étreinte si pleine encore de tendresse, des larmes coulèrent de ses yeux.
Quand ils furent seuls, enfermés dans le salon, Nuno, regardant attentivement sa fille, se rendit compte de l'altération de son visage. Elle était pâle, non pas seulement de l'émotion présente, mais d'une tristesse antérieure, d'une agitation profonde et prolongée. La bouche surtout, inquiète et souffrante, révélait bien des chagrins. Le père, qui accourait tout échauffé et prêt à combattre une rebelle, se trouvant en face d'une vaincue, fut pris d'une grande et affectueuse pitié, et parlant avec douceur :
— Eh bien ! Esther, ma chère mignonne, tu vois combien j'avais raison, quand je ne voulais pas te laisser sans moi ici... Je me doutais que la solitude te serait mauvaise conseillère... A ton âge il ne faut pas vivre à l'écart... Le spleen affaiblit le jugement, et on se laisse envahir par toutes sortes d'idées erronées sur le monde et la vie... Mais tu as compris toi-même que tu faisais fausse route... C'est ainsi que j'interprète la démarche de Mlle Faverger. Je suis prêt à t'aider, de toutes mes
forces, à reprendre possession de toi-même. Et, pour commencer, je t'emmène à Paris.
Sans parler, Esther fit non de la tête.
— Voyons, mon enfant, tu ne vas pas te cantonner ici pour tout l'hiver?... Tu vois, toi-même, que tu y deviens misanthrope... Tu as très mauvaise mine, ta santé s'altère... Il est impossible que cela continue... Je ne prétends pas restreindre ta liberté... Tu seras maîtresse de vivre à Paris, comme il te conviendra... Mais je désire que tu reviennes avec moi... Ma maison n'est pas une prison, tu le sais... Tu auras tout ton ménage à part, si cela te plaît... Si tu veux prendre tes repas avec moi, tu me rendras heureux... Et je n'inviterai que les personnes que tu désigneras toi-même... Il n'est pas possible de se montrer plus conciliant... C'est toi qui seras la maîtresse absolue... Ah! qu'est-ce que tu peux avoir à objecter à cela? Tout ce que je te demande, c'est de pas m'abandonner... Le devoir d'une enfant est de se consacrer à ses parents... Tu n'as plus que moi, et, quoique je ne sois pas un père impeccable, ne sois pas trop sévère, ne me me traite pas trop durement... Je t'aime tendrement... Tu peux, il est vrai, me reprocher de ne pas aimer que toi... Mais estce un si grand crime? Et ne vaut-il pas mieux avoir le cœur un peu trop large et un peu trop chaud, que de l'avoir étroit et glacé?... Ne te fâche pas... Laisse-moi te dire tout ce qui me vient, pour essayer de te convaincre... Aurai-je tant de peine à y réussir? Et quand un père s'adresse à l'affection de sa fille, ne doit-il pas être sûr d'avance qu'on l'entendra favorablement?
Esther garda le silence, et Nuflo, plein d'embarras et d'inquiétude, la vit, devant lui, froide, sombre, insensible. Comme elle ne paraissait pas se décider à parler, Nuno, profondément affecté par cette altitude revêche et cette résistance, s'écria :
— Est-ce que tu n'as rien à me répondre? Est-ce que mes désirs sont sans valeur pour toi? 11 n'est pas possible que ta résolution soit si bien arrêtée que tu n'admettes même pas la discussion. Voyons, ne reste pas là à m'écouter, sans me parler... Je veux entendre le son de ta voix... Es-tu devenue muette?
— Non, mon père, dit lentement Esther. Mais à quoi bon revenir sur un parti définitivement pris?
— Définitivement ! interrompit Sélim avec force. Tu as pris, sans ma permission, un parti définitif? Que devientdonc, dans tout cela, l'autorité paternelle? J'apprends d'étranges choses! Et voilà qui est nouveau pour moi! J'en suis fâché, ma fille, mais ce définitif n'aura pas de durée, et tu changeras tes projets.
Le visage d'Esther ne perdit rien de sa froideur. Ses lèvres tremblèrent un peu, et elle répliqua :
— Mon père, je vous demande comme une grâce de ne rien entreprendre contre ma volonté.
— Ta volonté? cria Nuno en bondissant. Tu as une volonté autre que la mienne! Qui te l'a soufflée? En si peu de temps, as-tu changé si complètement? Je ne te reconnais plus ! Et toi-même tu ne parais plus me comprendre!... Esther, que s'est-il passé? Ce n'est pas par caprice que tu vas me faire tant de peine? Allons ! Assez de dissimulation, assez de ménagement. Disons
hardiment les choses... Il ne s'agit plus de décider si tu resteras ici, ou si tu reviendras à Paris... Il faut savoir si, oui ou non, tu abandonneras ta religion, celle de ton père, celle de ta race, pour aller avec ceux qui, depuis des siècles, nous poursuivent de leur mépris et de leur haine? Sois franche, ne dis qu'un mot, mais qu'il tranche la question. Est-ce vrai que tu veux te faire chrétienne?
Esther n'hésita pas. Une flamme monta à ses yeux. Elle dit :
— Oui, mon père !
— Ah ! malheureuse enfant ! Qui donc t'a corrompue? Qui donc t'a entraînée? Lequel de leurs prêtres t'a glissé la mauvaise semence dans la pensée? T'es-tu laissée prendre aux dehors séduisants de leur culte? As-tu été assez simple pour croire à ce qu'il enseigne? Mais si tu réfléchissais, seulement une seconde, tu te rendrais compte que leur religion n'est qu'une déformation de la nôtre, et que ce qui nous a été révélé par la parole même de Dieu : notre loi reçue par Moïse, a été travesti et altéré par leur Christ. Faux, tout ce qu'on raconte de lui! Fausse sa légende! C'est la réédition de l'histoire de Joseph : les trente deniers de Judas, ce sont les vingt deniers des frères, les deux larrons, ce sont les deux officiers du roi d'Egypte! Imposture historique! Cela est reconnu! Et, au point de vue du dogme, quelle différence entre notre culte et le leur! La complication, par l'introduction de la Vierge, du Fils et du Saint-Esprit ! Mais Dieu est toujours le même ! Le nôtre est le leur! Seulement ils l'ont fait
moins omnipotent, moins grand, parce qu'il est en trois personnes, et non plus unique dans sa souveraineté! Ma fille, écoute-moi... Je ne suis pas un savant... Je ne connais que ce que nos rabbins nous ont appris à tous. . . Si tu causais avec l'un d'eux, il te convaincrait, tu verrais... Ob ! ne te laisse pas aveugler par des mirages... Crois à ce qu'on a enseigné à ton enfance... Garde la foi de tes parents... Veux-tu donc être séparée de moi, plus tard?... Yeux-tu ne pas revoir ta mère? Donneras-tu le scandale d'une conversion? Quelle joie pour ceux qui nous haïssent et nous ont tant persécutés! Il y a, entre eux et nous, des ruisseaux de larmes et de sang... 11 faut t'en souvenir!... Et tu songes à te jeter dans leurs bras?... Quelle douleur pour moi ! Et, pour tous les nôtres, quelle amertume ! Voyons, tu n'as pas réfléchi à tout ce qu'un pareil acte entraîne de conséquences, non seulement pour toi, mais pour les autres. Ne donne pas le mauvais exemple! Reste avec moi. Pourquoi veux-tu m'abandonner?
Nufio s'arrêta. Il était suffoqué par l'émotion, et sa voix s'étranglait dans sa gorge. Le visage d'Esther exprimait une douleur profonde, mais ses yeux semblaient regarder au-delà des tristesses humaines. Elle répondit :
— Mon père, n'accusez personne. J'ai pris ma décision moi-même et sans conseil. J'ai lu seulement, pour m'éclairer et me soutenir, et j'ai compris que le Dieu des chrétiens est un Dieu d'amour et de consolation, que le repos de l'âme est en lui, et qu'il n'y a de joie qu'à l'adorer. Dans ma tristesse et mon abandon j'ai
senti qu'il était le suprême recours, et maintenant il serait impossible de chasser cette certitude de mon esprit.
— Tu me trompes ! cria Nuno avec fureur, tu ne me dis pas tout! Ta résolution n'est pas faite que de folles aspirations mystiques! Il y a autre chose! Allons, sois franche! Ce n'est pas seulement une attraction divine que tu subis, c'est aussi une influence humaine! 11 n'y a pas que de la piété dans ton cœur, il y a aussi de l'amour! Ose donc me dire que ce n'est pas vrai?
Esther rougit, puis, a voix basse, comme se parlant à elle-même :
— C'est vrai : il y a aussi de l'amour... Mais un amour bien malheureux, car il est sans espoir.
— Si tu abandonnes ta religion, dit Nuno avec amertume, qui te défend d'espérer?
La jeune fille resta rêveuse un instant, et hochant la tête :
— Il ne m'accepterait pas plus convertie... Il ne m'aime pas et ne m'aimera jamais... Et d'ailleurs, il y a, entre lui et moi, votre fortune et sa ruine.
— C'est le marquis de Pont-Croix?...
Elle pencha affirmativement le front.
— Mais qu'a-t-il donc pour les affoler toutes ainsi? cria Nuno exaspéré. Fille stupide,qui va s'énamourer de ce noble ruiné, mais si fier qu'elle n'existe pas pour lui! Il y a de quoi se passionner à constater son dédain, n'est-ce pas? Faut-il que tu aies peu d'orgueil ! Qu'es-tu pour lui? Une créature inférieure, appartenant à une race flétrie! Il ne te l'a pas caché! Et tu
persistes à l'aimer? Mais tu devrais le haïr! Voilà donc pour quelles folies tu abandonnes ton père, tu rouies ton Dieu, tu trahis les tiens! C'est pour un godelureau, qui te dédaigne, que tu déchires mon cœur et que tu vas gâcher ta vie! Oh! il sera flatté de voir que tu t'immoles pour ses beaux yeux. Ce sacrifice le posera dans son monde! La fille de Nuho, sa fille unique, victime du marquis de Pont-Croix! En voilà une belle revanche du krach, et de sa déconfiture, et de sa misère! Nobliau dans la panne, va! Ça n'a pas quatre sous, et ça prend à son père une fille qui a des millions! Et tu ne te révoltes pas, et tu subis un tel affront? Il se moque de toi avec ses amis, tu sais!... Mme del Péral me l'a dit!...
A cette imprudente parole, les yeux d'Esther s'enflammèrent d'une telle indignation que Nuno resta court, la bouche béante.
— Mon père, dit-elle avec fermeté, j'obéis à des sentiments que Mme del Péral ne saurait ni comprendre ni juger. Épargnez-moi d'apprendre qu'elle trouve encore moyen de discuter mes intentions quand moi je ne discute même plus sa conduite... Cessez de vous opposer à mes projets. Rien ne saurait m'empêcher de les exécuter. Si notre culte possédait des couvents, je vous ferais le sacrifice de ma conversion. Je m'enfermerais, loin du monde, dans le silence, le repos et la contemplation.
— Ainsi, non seulement, tu veux te convertir, mais encore te cloîtrer?... C'est de la démence furieuse ! Tu ne sais pas où tu vas ! Mon devoir est de m'y opposer. . .
— Mon père, ne me forcez pas à me souvenir que je suis majeure.
— Tu résisterais ouvertement à mon autorité?
— Vous ne m'y contraindrez pas.
— Mais, dans ce couvent, tu mourras.
— Aimez-vous mieux que je meure de chagrin, sous vos yeux?
— Voilà donc ce que ce misérable homme a fait de toi ! Oh ! je le poursuivrai de ma haine !
— Et moi je prierai Dieu qu'il vous adoucisse et qu'il le protège!
Nufio tomba dans une profonde rêverie. L'amour d'Esther éclatait si puissant à ses yeux qu'il le jugea impossible à combattre. Si sa fille s'était mis en tête d'épouser le marquis, il aurait fallu y consentir. Rien n'aurait pu prévaloir contre sa volonté. Il frémit de rage à la pensée que Clément serait entré dans sa famille. Il le détestait, en ce moment, pour tout ce que souffraient son orgueil abattu, ses convictions rejetées et sa tendresse vaine. Esther libre et vivant dans le monde rencontrerait encore Clément, et comment être sûr que la rigueur de ce gentilhomme pauvre persisterait devant une affection si constante et si humble? Et puis tant de millions! N'était-ce pas pour amollir le cœur le plus dur ? Il se bornerait à demander que celle qui l'aimait se convertît à sa religion. Et elle y était déjà prête ! Alors cette union atroce, qui faisait un chrétien maître de son enfant, héritier de son bien, s'accomplissait! Ne valait-il pas mieux le cloître? C'était la mort anticipée, que cet abandon de
tout son être à Dieu. Il perdait sa fille, elle lui était arrachée vivante, brusquement... Le cloître, ou ce chrétien. Voilà le choix que l'avenir lui offrait. Il fronça le sourcil, ferma les poings, pesant sa décision. Et, entre le Dieu et l'homme, il eut l'horreur de ne pas hésiter. Il choisit celui qui était le plus loin, le plus haut, celui qu'il haïssait le moins : le Dieu. Et, sombre, il prononça cet arrêt :
— Puisque tu le veux, va donc au couvent ! Esther s'agenouilla devant lui avec des larmes de
reconnaissance, et dit :
— Merci, mon père.
Une heure plus tard Nuno repartait pour Paris.
Après trois mois d'absence, Gle'ment était revenu à la Commanderie. Las des plaisirs de la grande vie anglaise, il avait retrouvé avec joie sa petite maison, au milieu des bois, penchée sur la rivière. Célestin avait eu une explosion de bonheur en remettant le pied dans son potager :
— Enfin nous sommes chez nous! Voilà donc des allées qui ne sont pas en asphalte! Voilà des légumes variés et non plus ces éternels choux et navets ! Et puis, vrai, j'en avais assez de leur charabia d'anglais. Je commençais à le comprendre! Et ça ne me dégoûtait que davantage !
Quant à M"c Constance, elle déclarait que ce déplacement lui avait paru interminable, etque si monsieur devait s'en aller encore pour un si long temps, elle aimerait mieux quitter son service. Dès le lendemain de sa rentrée dans son domaine, Clément était parti avec son fusil et sa chienne Meta, dans les ajoncs qui bordaient la route, et là, sous un joli soleil d'hiver, respirant l'air vif des plaines, il avait eu un moment de
KEMROD ET Cir". 38»
jouissance délicieuse. Il venait de rouler un gros bouquin, qui s'était lestement dégité devant lui, quand, par dessus La haie de la roule, il vit apparaître la narquoise figure de Briffaut.
— Encore un qu'on n'aura pas au château ! dit-il gaîment, par une habitude d'incorrigible braconnier. Et soulevant sa casquette : Vous voilà de retour, monsieur Clément... Le temps nous a duré à ne pas vous voir...
— Tiens, porte donc ce capucin-là chez moi, dit le marquis... Ma cuisinière le réclamait... Mais ça m'ennuierait de l'avoir, toute la matinée, sur le dos.
— Avec plaisir, monsieur Clément... Ah! vous pouvoz eu tuer, allez : il en reste! Ils n'ont pas chassé depuis le mois de novembre, ici... L'autre jour, Mouqu< Hier, en labourant les vingt arpents a fait lever plus de cinquante yeuves dans la pièce...
— Bouquinages!
— Tant que vous voudrez... Mais ils n'y sont pas moins 1 Ah! il y a de la graine!
— Alors la Chevrolière est inhabitée?
— La jeune demoiselle y a vécu, seule, quelque temps, puis elle a quitté à son tour pour s'en aller à Saint-Pons.
— A Saint- Pons? dit Clément étonné : pour quoi faire ?
— Mais pour y apprendre la religion...
— Quelle religion?
— Dame! La nôtre : celle qu'on nous a enseignée, lorsque nous étions petits et que nous suivions le ca-
téchisme de l'abbé Pierquin... C'est même notre curé qui a baptisé la demoiselle... A.h! ça a été un fameux bonheur pour le pays!... Elle a donné, du coup, vingt mille francs pour la crèche !...
Clément n'écoutait plus. Son fusil la crosse à terre, les mains attachées au canon, il pensait à ce que Briffaut venait de lui apprendre, et, en un instant, son esprit enflammé cherchait une explication à la soudaine et si extraordinaire décision de MUc Nuno. Etait-ce la mortdeBrucken qui, bouleversant des projets secrètement caressés, avait réduit la jeune fille au désespoir? Mais non! C'était impossible ! Elle n'aimait pas Brucken, il n'en pouvait douter. Il savait bien pour qui elle faisait des vœux, la veille du combat. Elle le lui avait clairement laissé entendre à la porte de l'église. Étaitce donc la liaison publique de Nuno avec Mmc del Péral qui éloignait Esther de la maison paternelle? Bien grosse manifestation contre un scandale, hélas ! bien ordinaire! Alors quoi? Il se décida à demander à Briffaut :
— Sait-on quel motif a eu M1'9 Nuno de se retirer dans un couvent?
— On raconte que la jeune demoiselle était amoureuse de quelqu'un qui n'a pas voulu d'elle... Et qu'elle en a eu un si grand chagrin, qu'elle aurait dit : Puisque je ne peux pas être sa femme... je serai celle du bon Dieu ! C'est égal ! une personne si riche ! Qui ça peutil être qui n'en veuille pas? Un fils de roi? Mais, bon sang! Il n'y en a plus dans ee pays-ci! On les a tous flanqués à la porte !
Le braconnier éclata d'un gros rire. Il tondit le bras par dessus les ajoncs et dit :
— Si vous voulez me passer l'objet, monsieur Clément, je vais le porter à MUe Constance...
Pont-Croix leva les yeux et répondit :
— Je te remercie... Je le porterai moi-même... J'avais oublié qu'il faut que je rentre...
— A votre service, Monsieur Clément... Bien content de vous avoir rencontré!...
Il partit, et le bruit de ses gros souliers se perdit dans le silence. Lentement, le marquis reprit le chemin de la Commanderie. Il n'avait plus du tout envie de chasser. Un trouble était en lui. Il marchait la tête baissée. Sachienne fit inutilement partir un magnifique coq-faisan sur le bord du bois. Au cri strident de l'oiseau, battant le gaulis de ses ailes vigoureuses, Clément n'eut même pas un mouvement pour mettre sa crosse à l'épaule. Il réfléchissait. Cet homme que M"e Nuno aimait, et qu'elle désespérait d'épouser, Mme del Péral ne lui avait-elle pas déclaré que c'était lui? Sur le moment, il avait pu dédaigner, comme sans valeur, la révélation faite par une femme dont il connaissait l'esprit d'intrigue. Tentative pour connaître sa pensée, coup de sonde jeté dans le fond de son cœur. Et il n'y avait plus songé. D'ailleurs, que lui importait? Pouvait-il exister rien de commun entre lui et .M11" Nuno?
Il pencha la tête avec ennui. Ce détachement de tout ce qui concernait Esther, cet éloignement qu'il lui montrait, n'étaient-ce pas autant de preuves qui le
dénonçaient? Briffaut n'avait-il pas dit que le bruit public était que l'homme aimé par Esther ne l'épouserait jamais? Et, triste jusqu'au fond de l'âme, la jeune fille s'en allait au couvent. Malgré lui, Pont- Croix trouva touchante cette résignée, qui, sans protestation, sans lutte, silencieusement, subissait la rigueur de sa destinée. Il la revoyait dans le petit jardin du boulanger, marchant au soleil le long des buis de l'allée, et il entendait sa voix musicale et pénétrante. Il avait eu du plaisir à la rencontrer, ce jour-là, et il était resté auprès d'elle un peu plus qu'il ne fallait. Elle lui avait paru bonne, distinguée et charmante. Depuis, il ne l'avait vue qu'au travers de la mésestime qu'il professait pour le père. Et puis, si riche, si outrageusement riche! Ah! c'était cette richesse surtout qui le détournait d'elle, cette richesse faite de tant de ruines, qu'il était impossible d'y toucher sans se salir.
11 arrivait chez lui. Il donna le lièvre à sa chienne, pour qu'elle le portât à la cuisine, et il monta s'enfermer dans son cabinet, où il resta à fumer et à rêver. Après le déjeuner, il éprouva le besoin d'aller faire visite à son vieil ami le curé et se dirigea vers le village. Il ne se dit pas : L'abbé Pierquin est le seul avec qui je puisse parler de Mlle Nuiïo; il se donna comme raison qu'il n'avait pas vu le bon prêtre, depuis sa rentrée à la Commanderie, et que, décemment, il convenait qu'il se présentât chez lui le jour-même. Il trouva le brave homme fort occupé à signer des bons de pain et de viande pour les nécessiteux du canton :
— Vous voyez, mon cher enfant, dit le curé en serrant les mains du jeune homme, j'ai maintenant une véritable administration... Je nourris tous les pauvres à quatre lieues à la ronde, grâce à cette sainte M"e Nuôo.
Le visage de Clément se rembrunit. Il venait pour parler d'Esther, et avant qu'il eût le temps de questionner, les ('loges débordaient sur les lèvres du prêtre. 11 en fut piqué et presque mécontent. Esther n'étailelle point trop parfaite? Et tant de vertus ne rendaientelles pas presque odieux l'éloignement qu'il lui avait marqué? Cependant sa curiosité était trop éveillée pour qu'il n'essayât pas de la satisfaire.
— Vous l'avez donc conquise? dit-il au curé avec un sourire.
— Ah! Je n'y suis pour rien! s'écria le bon prêtre. C'est le Seigneur qui a tout fait. Une telle âme devait s'élever vers lui.
— Mais quels moyens a-t-il employés pour l'éclairer?
— Ses voies sont mystérieuses, mon cher enfant. Et la douleur, comme la joie, rapproche du ciel.
Clément pensa : Il ne sait rien ou il ne veut rien dire. Cependant, sur la façon dont la conversion s'était opérée, l'abbé Pierquin s'étendit plus abondamment et plus clairement que sur les causes qui l'avaient amenée.
— Elle a été un modèle de piété, et a édifié tous ceux qui l'ont approchée... Sa ferveur était extrême, et son désir invincible, car elle a eu à lutter contre les résistances de son père...
— Ah! Furieux, le père?
— Désolé, et cela se comprend. Il faut être juste. Jusqu'au dernier moment il a eu l'espoir que la résolution de sa fille faiblirait... Le jour où elle a été baptisée, ici, dans notre petite église, avant la cérémonie, il y a eu une scène déchirante. Le pauvre père pleurait de désespoir, il tenait sa fille dans ses bras, en la suppliant de renoncer à son projet... Il s'est mis à genoux devant elle.... Mon cher enfant, je suis bien pénétré de la sainteté de ma mission, je serais prêt à endurer le martyre pour confesser ma foi. Eh bien! en entendant la supplication de ce père, en le voyant se courber devant sa fille, j'ai eu des doutes sur l'équité de l'acte qui allait s'accomplir. Mon cœur s'est empli de trouble... Il m'a semblé que c'était un rapt auquel je me prêtais... Et silencieusement je me suis mis à prier... Au même moment un rayon de soleil vint caresser cette jeune tète blonde, et la nimber d'une auréole. Sereine et radieuse dans sa fermeté, les yeux levés vers le ciel, elle m'apparut comme une sainte. Le père, qui la regardait comme moi, fut sans doute frappé par les mêmes signes, car il cessa de protester et de se plaindre. Mes scrupules disparurent, mes hésitations tombèrent. Je me dis : Il est manifeste que Dieu le veut. Et quelques instants plus tard cette enl'ant était chrétienne. Depuis, elle est à l'abbaye de Saint-Pons, en attendant qu'elle prononce ses vœux.
— Ainsi, à jamais elle renonce au monde? dit lentement Pont-Croix.
— A jamais.
La conversation tourna alors, et prit pour texte le
séjour de Clément en Angleterre. Au bout de quelques instants, le jeune homme dit adieu au curé et se dirigea vers la Commanderie. Mai (haut Le long de la rivière, il arriva à l'endroit où, sortant de l'eau, il avait jeté le petit boulanger dans la voiture d'Esther. Elle nr pensait pas alors à entrer au couvent. Elle était gaie, souriante, et ne soupçonnait même pas l'existence de l'abbé Pierquin. Était-il donc possible que ce fût lui, Clément, qui eût causé son chagrin et amené sa résolution ? Il se révolta contre cette idée, et tout haut s'écria :
— Mais qu'y pouvais-je? Et qu'y puis-je? Je ne connais pas ces gens-là!
11 se ravisa et dit :
— Si, je les connais ! Le père m'a pris mon château! Il rentra chez lui, dina, et passa la plus maussade
soirée, à ressasser des idées qui lui furent extrêmement désagréables. Ce n'était rien auprès de ce que Nuno lui souhaitait. Depuis que sa fille était enfermée à l'abbaye de Saint-Pons, le banquier semblait perdre l'esprit. Il sortait de l'abattement le plus abandonné pour tomber dans l'exaspération la plus violente. Tantôt il se lamentait, tantôt il criait et menaçait. On ne savait s'il regrettait plus Esther ou haïssait plus Pont-Croix. Manuela elle-même y perdait toute sa patience, et commençait à craindre que la santé de Nuno ne s'altérât gravement. A mesure que la cérémonie de la prononciation des vœux approchait, l'agitation du pauvre homme redoublait. Il abandonnait ses affaires, ouïes conduisait d'une façon désordonnée. Sun bras droit, Sturheim, disait :
— On ne se doute pas de ce que l'état d'esprit de M. le comte coûte au marché et h lui-même.
Il y eut des mouvements de hausse et de baisse absolument imprévus, qui jetèrentla panique dans le monde des affaires, causés uniquement par la fureur ou le désespoir de Sélim quand il avait reçu de sa fille des nouvelles qui le navraient ou l'irritaient. Ainsi ces tempêtes, ces marées, ces tremblements de terre, amenés par des conjonctions d'astres invisibles ou de mystérieuses convulsions de la nature. Il avait absolument refusé d'aller voir sa fille au couvent. Il semblait dire : Elle est morte pour moi! Cependant, quinze jours avant la cérémonie du postulat, une singulière fièvre s'empara de Nuno. Il retrouva l'activité qu'il avait perdue depuis si longtemps. Il reprit en mains la conduite de ses affaires, et parut vouloir s'écraser de travail. Il allait au théâtre ou dans le monde le soir, se couchait très tard, se luait littéralement de fatigue II changea beaucoup. Ses vêtements flottaient sur lui, et ses gros mollets d'ancien portefaix ne tendaient plus l'étoffe de son pantalon. Ses joues se creusèrent, tombèrent. Il ne fut plus que l'ombre de lui-même. Mmc del Péral s'étant hasardée à le questionner affectueusement, à lui conseiller de voir son médecin, il la rembarra si fort qu'il en fut lui-même stupéfait. Enfin, quatre jours avant la cérémonie décisive, il ne put y tenir, et, abdiquant tout orgueil, reniant tout scrupule, sans rien dire à personne, il prit le chemin de fer et partit pour Saint-Pons.
Il fut glacé par l'aspect grandiose et sévère de l'ab-
baye. Les arbres du parc, dépouillés de leurs feuilles, tordaient louis branches noires sur le fond gris du ciel. Un silence profond planait sur la pieuse demeure. 11 sembla à Nu no que tout était mort. Un frisson le parcourut des pieds à la tête, quand il entra dans le parloir sombre et glacé. Il attendit, le cœur battant, le cerveau troublé, et ne reprit un peu de sang-froid qu'en voyant paraître Esther. Dans sa robe blanche à bordures bleues, avec son petit bonnet sur son front pâle et triste, elle lui sembla si différente d'elle-même, si peu l'enfant qu'il avait élevée pour être heureuse, choyée, comblée, qu'il sentit un sanglot lui monteraux lèvres, et que, bouleversé, inerte, il la regarda s'avancer vers lui. La voix qu'elle lui fit entendre l'impressionna horriblement : elle était changée aussi. Que restait-il donc de son Esther tant chérie"? Il la saisit avec force, et la serra sur sa poitrine, sans parler, la dévorant des yeux et laissant couler ses larmes. Elle le remerciait, elle, d'avoir été assez indulgent pour venir la voir. Et il sentait bien qu'elle l'aimait encore, mais autrement qu'autrefois. Lui, torturé, s'imaginait qu'il était près d'une condamnée à mort à laquelle il faisait sa dernière visite. Car le cloître ou le tombeau, n'était-ce pas la même chose? Il poussa un rugissement de douleur furieuse, qui éveilla les échos du sévère parloir, et, prenant les mains de sa fille :
— Esther! Esther! Est-ce donc possible?
Elle lui sourit angéliquement, et dit :
— Soyez bon, mon père, ne me troublez pas : mon âme est en paix.
— Mais, malheureuse enfant, moi je suis au désespoir !
— Mon père, si vous voulez mon bonheur, vous ne devez rien regretter.
— Mais c'est toi que je regrette! Je te perds! Tu te sépares de moi, sans une larme, ingrate enfant, et moi je te pleure, vivante, comme si tu étais morte! Ah! ma chère fille, si tu pouvais savoir combien je souffre, tu aurais pitié de moi!
— Mon père, il faut prier! La vie n'est rien.
— La vie ! Mais c'est tout!
Alors, cet homme qui n'avait eu de pensées que pour le plaisir, ce jouisseur, qui n'avait recherché que les satisfactions matérielles, trouva une formidable éloquence pour combattre la conviction de sa fille. Il sentait que l'heure décisive était arrivée, que s'il ne triomphait, sur le champ, il ne retiendrait pas sur la terre cette illuminée déjà prête à s'envoler vers le ciel. Il mit au service de sa cause une puissance de persuasion, une ardeur de supplication, une fougue de séduction qui auraient ébranlé toute autre. Il se jeta aux pieds de sa fille, la pria à genoux, arrosa ses mains de larmes brûlantes, il cria éperdûment. Il se heurta à un front de marbre, à une âme de diamant. Rien d'humain ne paraissait plus avoir de prise sur Esther. En douces paroles, en tendres exhortations, en consolations pieuses, elle se répandait, mais les lèvres seules parlaient, le cœur restait muet, la pensée impénétrable.
Nuno, vaincu, impuissant, fit un retour sur lui-même et maudit ce Dieu auquel il avait voué sa fille, plutôt
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que de la voir appartenir à l'homme qu'il détestait. Il
s'accusa mentalement, mais il était trop tard : Esther avait trop bien profité de son égoïste duplicité. Et ce qu'il avait fait il ne pouvait plus le défaire. Il entendit sa fille lui dire adieu, sans trouver une parole pour lui répondre, il se laissa embrasser, encourager, il n'eut pas un geste. Il était anéanti. Quand il se vit seul dans le parloir, il prit son chapeau, et repartit pour Paris, instinctivement, comme en état d'ivresse. Arrivé chez lui, il ne dîna pas, et parut si souffrant que son domestique courut prévenir Mme del Péral. Manuela, effrayée, trouva Sélim affaissé dans un fauteuil, pale, sans force et surtout sans volonté. Il accueillit la jeune femme avec une sorte d'indifférence, ne se plaignit point, et pour la première fois, avec elle, garda le silence. Elle jugea son état si sérieux qu'elle craignit une attaque de paralysie, et proposa d'envoyer chercher le docteur Rameau. Là, Sélim retrouva de l'énergie pour déclarer qu'il ne voulait consulter personne.
— Je ne suis pas malade, dit-il, je n'ai pas besoin de médecin... Qu'est-ce qu'il pourrait à ce dont je souffre? Je demande seulement du repos...
— Eh bien! couchez-vous... Vous serez bien mieux dans votre lit que sur ce fauteuil.
La jeune femme sonna le domestique de Nuno, pour qu'il aidât son maître. Et quand le vieillard fut étendu, dans le premier bien-être du contact avec la toile fraîche, elle vint s'asseoir à son chevet et lui parla doucement, s'efforçant de le calmer, de le distraire. Il était très touché de sa bonté et l'en remercia avec ef-
fusion. Mais il s'obstina à ne point révéler les causes de son trouble moral et de son malaise physique. Elle se doutait bien que quelque lutte suprême s'était engagée entre le père et la fille, mais elle avait pris le parti, depuis son raccommodement avec Nuno, de ne jamais prononcer le nom d'Esther avant qu'il l'eût prononcé lui-même. Elle quitta le vieillard à onze heures, après lui avoir fait boire une potion qui devait lui assurer le sommeil.
Le lendemain, en effet, ayant dormi, il se sentait beaucoup mieux. L'ayant vainement questionné la veille, Manuela s'était promis de ne plus risquer la moindre allusion aux motifs de sa violente émotion. La jeune femme, entre tant de rares qualités d'esprit, possédait ce mérite précieux d'être patiente. Elle savait Nuno incapable de garder longtemps, pour lui seul, une préoccupation ou un chagrin. C'était ce besoin de se confier, de se faire conseiller, encourager ou plaindre, qui lui rendait si indispensable, dans la vie, un lien tendre avec une femme. Elle vit bien, dès l'abord, que Nuno était calmé, et que le secret de son ennui commençait à lui peser. Elle affecta ne pas paraître y prendre garde. Elle s'informa de sa santé, point de ses soucis. Alors ce fut lui qui entama les confidences. Ce poids l'étouffait; il se soulagea. Sans ménagements, sans réserve, avec une franchise de pénitent auprès de son confesseur, il dit fout : ses efforts pour empêcher sa fille de se convertir, sa colère, son affliction, puis le sentiment affreux d'égoïsme jaloux, auquel il avait cédé en la laissant aller au couvent, enfin sa douleur
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on voyant Esther à jamais perdue pour lui, car ce cloître où elle s'enfermait c'était une tombe. Il ne la reverrait plus, il était séparé d'elle pour jamais! Et, retrouvant son cuisant chagrin à mesure qu'il en expliquait les causes, il en vint à crier, à pleurer, à maudire les hommes et le ciel. Mme del Péral l'écoutait gravement, sans prononcer une parole, réfléchissant, -et si impassible que Nuno, se méprenant sur les motifs de son silence, ne put se défendre de lui dire :
— Enfin, Manuela, si grands que soient les griefs que vous avez contre elle, il est impossible que vous ne vous intéressiez pas à son sort, ne fût-ce qu'à cause de moi! Ne restez pas ainsi muette, parlez-moi, conseillez-moi. Quepuis-je faire? Que feriez-vous àmaplace?
— Ne croyez pas, répondit Mme del Péral avec vivacité, que je me souvienne encore des dissentiments qui se sont produits entre Esther et moi... Il y a longtemps que je lui ai pardonné... Elle était si peu coupable! Quelle tille, à sa place, eût agi autrement? Elle serait presque à blâmer ^i elle ne se fût pas conduite comme elle l'a fait! Je suis trop juste pour ne pas le comprendre. Et d'ailleurs, une affection comme la vôtre peut se payer de quelque humiliation et de quelques soucis.
Nuno, touché jusqu'au fond du cœur, serra tendremant la main de la jeune femme :
— Bonne Manuela 1 Quelle amie j'ai en vous !
— Oui, Sélim, une véritable amie, qui songe plus à assurer votre bonheur qu'à défendre sa tranquillité, car, pendant que vous me racontiez vos chagrins, je
pensais, moi, que vous accusez d'indifférence, au moyen de les faire cesser.
— Et ce moyen, il existe? demanda Nuno, plein d'anxiété.
— Je le crois. Mais il ne dépend ni de vous ni de moi. Un seul être, à mon avis, peut, à l'heure présente, dire à Esther : « Je ne veux pas que vous restiez au couvent », et espérer qu'elle lui obéira. Celui-là se nomme Clément de Pont-Croix. Il est, mon cher Sélim, l'arbitre de la destinée de votre fille. Elle l'aime, vous en avez la preuve, plus que tout au monde. Le voyant pauvre et ne pouvant lui l'aire partager sa fortune, elle s'en dépouille. Ne pouvant être à lui, elle ne veut être qu'à Dieu. Voilà, pour elle, le souverain maitre. Mettez bas tout orgueil, toute susceptibilité, allez trouver le marquis, racontez-lui votre malheur, expliquez-lui vos désirs. C'est un homme de cœur, il vous comprendra. Obtenez de lui qu'il vous prête son appui, et cette fois-là, si Esther ne cède pas, c'est que je ne suis plus en état de démêler ce qui se passe dans le cœur d'une femme.
Nuno, sombre, le front lourd, avait laissé Manuela lui expliquer ce qu'il entrevoyait lui-même dans le trouble de sa pensée. Il demeura un instant ainsi, accablé sous le poids de sa défaite murale, puis, relevant le front :
— Oui, vous avez raison, Manuela, dit-il de sa voix rocailleuse, et je vous remercie. J'irai demander secours au marquis de Pont-Croix.
Clément était dans son cabinet, occupé à écrire des lettres. Une neige épaisse tombée dans la nuit couvrait la campagne et rendait toute sortie impossible. Un silence profond, comme étouffé, régnait au dehors. Le jeune homme, bloqué chez lui, en profitait pour adresser des remercîments aux hôtes qui lui avaient fait si bon accueil pendant son dernier déplacement. Il s'acquittait de sa tâche sans entrain. Il posait souvent la plume, et un air de tristesse et d'ennui assombrissait son visage. Sa chienne, étendue devant le feu, le guignait de l'œil, et, chaque fois qu'il s'arrêtait d'écrire ou se détournait de son bureau, frappait le plancher de sa queue pour lui prouver qu'il n'était pas seul et qu'elle s'occupait de lui.
Il se leva, énervé, et parcourut à grands pas la pièce, allant de la fenêtre qui donnait sur la Marne et les coteaux de Coupvray, à celle qui s'ouvrait sur la route
de Lagny. La rivière, limoneuse, haute, rapide, charriait des glaçons couverts de neige, entraînait dans son cours des tas de paille, des bûches arrachées aux flottes de bois, des débris divers au-dessus desquels les corbeaux voletaient affamés. Clément resta un instant à rêver, le front près de la vitre, regardant ce lugubre paysage d'hiver, et y voyant une image de sa vie. Un bruit de sonnailles sur la route l'attira à l'autre fenêtre, et avec étonnement, devant la grille, il aperçut une voiture qui s'arrêtait. Le cocher, couvert d'une peau de bique, la tête coiffée d'une casquette de fourrure, s'était jeté à bas de son siège, et s'efforçait d'ouvrir la portière de son coupé, tandis que les chevaux fumaient dans l'air glacé. Lentement et avec précaution, un gros homme vêtu d'une pelisse fourrée descendit sur le chemin, fit signe au cocher de sonner à la grille, et, dans ce visiteur, Clément reconnut Sélim Nufio. Oui, tout noir sur la blancheur de la route, c'était le banquier qui attendait à sa porte et qui demandait qu'on la lui ouvrît.
Pont-Croix fut saisi d'un sinistre pressentiment : pour que son ennemi vînt, par un temps si rude, le chercher jusqu'au fond de la campagne, il fallait qu'un motif bien pressant l'y poussât, qu'une bien impérieuse nécessité l'y contraignît. Il sentit son cœur battre violemment, une émotion soudaine le bouleversa, il fit quelques pas au hasard, et s'arrêta devant la cheminée. Puis il eut honte d'éprouver un pareil trouble ; il pensa :Que m'importe après tout! Est-ce que j<i dépends, en quoi que ce soit, de cet homme? Peut-il
entreprendre sur ma volonté? Un intérêt quelconque me lie-t-il à lui? S'il me plaisait de lui fermer ma porte, quoiqu'il vienne de loin et par une saison affreuse, ne le pourrais-je pas? Que lui dois-je? Je l'ai payé I
Un mouvement de haine l'emporta contre Nuùo. Il trouva exaspérante l'importunité de son spoliateur. Ne le laisserait-il jamais en repos? Se mêlerait-il sans cesse à sa vie? Il eut horreur de l'obligation où il se trouvait d'accueillir dans sa maison ce vieillard qu'il détestait. Et cependant il ne songea pas à s'y soustraire. Il ne leva pas la main vers la sonnette pour appeler son domestique et faire dire qu'il n'était pas chez lui. En même temps que de la colère, il éprouvait de la curiosité. L'arrivée de Sélim l'irritait. Mais il désirait savoir ce qu'elle signifiait. Et quand Célestin, la figure ébahie, annonça due M. Nuùo était en bas et demandait si monsieur le marquis voulait bien le recevoir, Clément répondit de le faire entrer.
Un instant après, un pas lourd ébranla l'escalier, et sur le seuil, le banquier parut. Pont-Croix imposa silence à sa chienne, qui grondait sourdement comme à l'approche d'un rôdeur, et, montrant au maître de la Chovrolière un fauteuil près du feu, il s'inclina en silence, attendant que son visiteur prît la parole. Sans paraître remarquer cet accueil presque hostile, Nuno tendait ses mains et ses pieds à la flamme avec une béatitude voluptueuse. Le front baissé, il semblait réfléchir. Et peut-être cet empressement à se chauffer n'était-il qu'une tactique pour se donner le temps de
préparer un discours. Après quelques instants, le vieillard leva la tête, et, se tournant vers Pont-Croix, il dit d'une voix sourde :
— Ce feu m'a fait du bien... j'étais glacé... Excusezmoi, monsieur le marquis, de me présenter ainsi chez vous à l'improviste, mais, dans les tristes circonstances où je me trouve, les convenances sont des barrières bien fragiles...
A ces mots, Clément examina plus attentivement Nuiio, et l'altération de son visage, la meurtrissure de ses yeux le frappèrent. Le vieillard avait souffert, et souffrait encore.
— Monsieur, dit Pont-Croix doucement, ayez la bonté de m'expliquer les motifs de votre venue, et, si je puis vous servir en quoi que ce soit, croyez que je ne vous refuserai pas mon aide.
Les lèvres de Nuno se crispèrent, et la pâleur de ses joues s'accentua. Il hocha la tête, et avec amertume :
— Je sais que vous êtes généreux, et que vous rendez le bien pour le mal... C'est ce qui m'a encouragé à m'adresser à vous... Hélas! que n'avez-vous été égoïste et méchant 1 Je serais moins malheureux, sans doute, aujourd'hui.
L'étonnement se peignit sur la figure de Clément ; il fit un geste de protestation polie :
— Je ne vous comprends pas...
— Vous ne pouvez pas me comprendre en ce moment, mais tout s'éclaircira pour vous tout à l'heure.
— Parlez donc, Monsieur, je vous écoule.
— Monsieur le marquis, j'ai eu des torts envers
vous... Les circonstances nous ont opposés l'un à l'autre... Dans la bataille des intérêts, je vous ai frappé, sans le savoir, sans le vouloir, mais cruellement!.. Si vous avez contre moi de la rancune, vous êtes dans votre droit... Je viens faire amende honorable devant vous...
— Que de précautions et de détours! interrompit Clément avec un peu d'impatience. Je ne vous crois pas, monsieur, aussi coupable que vous le dites... Il me semble que vous exagérez singulièrement vos torts et mes griefs... Pour me flatter à ce point et vous décrier de la sorte, vous avez donc furieusement besoin de moi?
— Monsieur le marquis, dit Nuno, avec une simplicité qui n'était point sans grandeur, la tranquillité de ma vie, le bonheur de mes derniers jours, sont dans vos mains : il dépend de vous que je les perde ou que je les retrouve.
— Monsieur, s'écria Pont-Croix, cessez de vous exprimer par énigmes, si vous souhaitez que je vous réponde, car je ne sais pas de quoi vous prétendez me parler... J'imagine que vous n'êtes pas venu de Paris, par ce temps sibérien, pour me faire entendre des paraboles... Donc, je vous en prie, soyez net et clair : que puis-je pour vous?
— Monsieur le marquis, dit le vieillard, vous pouvez me rendre ma fille.
Une rougeur ardente monta au front de Clément, ses yeux étincelèrent, et d'une voix que la colère faisait trembler :
— Ah! ça, monsieur, vous moquez-vous de moi? Ou avez-vous perdu la raison? Qu'ai-je de commun -avec Mademoiselle votre fille? Quelle autorité ai-je sur elle? Et comment pourrais-je vous la rendre, sans vous l'avoir prise?
Nuno courba sa tête blanche, et avec un geste suppliant :
— Monsieur le marquis, écoutez-moi sans vous fâcher. Croyez queje ne plaisante pas en si grave matière. Regardez-moi, vous verrez que je suis désespéré, et que la démarche que je tente auprès de vous est in extremis... Je m'adresse à vous comme au médecin qui peut seul faire une cure miraculeuse, arracher une mourante à la tombe déjà préparée... Vous voyez que je pleure... Ayez donc pitié de moi...
La voix rude de Sélim se brisa, et un lourd sanglot souleva sa poitrine. Des larmes coulèrent sur ses joues bronzées, et il se laissa aller, faible, sur le fauteuil, en cachant son visage entre ses mains massives. Clément, saisi par cette douleur, regardait le banquier avec une surprise compatissante, et, toute son irritation tombée, il attendait.
— Je ne crois pas qu'on puisse être plus malheureux que moi... Vous connaissez mon Esther... Une enfant adorable : un cœur simple et bon, un esprit délicat et charmant... Elle était ma joie et mon orgueil... Brusquement, il y a quelques mois, elle s'est séparée de moi, et, entraînée par des idées dont je ne mesurai pas alors la portée véritable, elle a renié sa religion, est entrée dans un couvent, et maintenant elle veut s'y en-
sevelir pour toujours... Je vous disais tout à l'heure qu'il s'agissait de sauver une mourante : n'était-ce point vrai? Morte ou cloîtrée, où sera la différence? Et morte, encore serais-je sûr au moins qu'elle ne souffre plus... Tandis que dans ce couvent, triste, dur, froid, sais-je ce qu'elle deviendra, quelles douleurs elle aura à endurer?... Oh! ma fdle ! monsieur le marquis... le sang de mon cœur, une enfant unique... et la perdre!... Mêla voir voler par ces religieuses! Oh! pardon!... Je ne veux pas vous blesser... Mais cependant vous devez bien vous rendre compte qu'on me vole ma fille ! Elle a assuré toute sa fortune à cette maison de refuge... Cela, peu m'importe ! J'ai offert le double, pour qu'on lui en refusât l'entrée ! Des millions! qu'est-ce que cela vaut auprès de mon Esther? Ce prêtre, cet abbé Pierquin, qui habite le village de Précigny, et qui avait entrepris l'éducation religieuse de ma fille, je l'ai supplié, à mains jointes, de lui commander de ne pas abandonner son père... Il a été inébranlable! Il m'a répondu par la volonté de Dieu! Comme si on ne lui faisait pas vouloir ce qu'on veut, à Dieu ! Il est si loin ! Et c'est si facile! Enfin, tous, ils se sont réunis, ligués, pour me prendre mon enfant ! Oh! honnêtement, et pour lui assurer, disent-ils, le salut éternel! Qu'en savent-ils d'abord? Et puis l'éternité ! Nous verrons plus tard ! En attendant, moi, je serai séparé de ma fille, et je mourrai loin d'elle! Ou, dénouement plus atroce encore, c'est elle qui mourra, je le saurai, et j'aurai l'horreur de lui survivre! Oh! monsieur le marquis, vouscomprenez, maintenant, mon désespoir... Vous jugez naturel, j'en suis
sûr, que je sois venu vous supplier... Par grâce, ne soyez pas aussi dur, aussi implacable que les autres ! Vous n'êtes pas prêtre, vous, vous n'êtes pas aveuglé par le fanatisme, vous avez de? sentiments humains dans le cœur. Et quand un père pleure, devant vous, en demandant la vie de son enfant, vous l'entendrez, vous serez ému et vous lui accorderez ce qu'il demande! Il allait se laisser glisser à genoux, criant, haletant, presque en délire. Clément s'approcha de lui, le retint, et presque affectueusement :
— Et que puis-je, monsieur, pour empêcher le malheur qui vous menace?
— Tout ! Vous pouvez tout! Défendez à Esther d'entrer au couvent. Elle a désobéi à son père. A. vous, elle vous obéira.
— Et comment*?
Le visage de Nuno prit une expression d'horrible douleur, et d'une voix tremblante il répondit :
— Elle vous aime !
Clément pâlit, son cœur s'arrêta un instant. Un rapide étourdissement lui voila le regard. 11 passa sa main sur son front et aperçut Nuno, anxieux et boule versé. En un instant l'image d'Esther, blonde, avec ses yeux doux et son air grave, s'évoqua devant lui. Il la revit dans le jardin de Collard, le jour où elle lui avait offert, si humblement, les moyens de reconstituer si fortune. Il avait eu, ce matin-là, l'intuition qu'elle l'aimait, et peut-être n'avait-il pas assez fait pour la détourner de lui. Elle lui apparut aussi dans la petite église de Précigny, penchée sur le prie-Dieu de la
marquise de Pont-Croix, et implorant sans doute, pour lui, la miséricorde divine. De quel ton, et avec quel regard elle lui avait dit, dans ce cimetière de village, en le quittant, la veille de son duel avec Brucken : « Bonne chance! » Ah! il n'y avait pas à s'y tromper, elle tremblait pour sa vie, tous ses vœux l'accompagnaient, et son cœur montait à ses lèvres dans cet adieu. Elle l'aimait, oui, il n'en pouvait douter. Et elle l'aimait jusqu'à vouloir partager sa croyance, puisqu'elle désespérait de partager sa destinée, jusqu'à vouloir mourir appartenant à son Dieu, puisqu'elle ne pouvait vivre en lui appartenant. Oui, c'était lui qui avait fait cette chrétienne, il en était convaincu, maintenant, et le père avait le droit de lui crier avec déchirement : Rendez-moi ma fille! La voix de Nuno suspendit la méditation de Clément. Le banquier disait :
— Monsieur le marquis, vous ne me répondez pas... Vous connaissez cependant mon inquiétude : ne la prolongez pas... Ce sera de l'humanité... Puisque vous ne m'avez pas dit : >ion ! tout de suite, c'est que je puis compter que vous ne repousserez pas ma requête... Oh! je sais qu'elle ne se peut expliquer que par mon tourment... Mais cela ne suffit-il pas? Songez que l'heure nous presse : c'est demain qu'elle prononce ses vœux... Déjà la chapelle est préparée... On m'en a prévenu... Elle a reçu sa toilette de mariée... Oui, monsieur le marquis, la robe que j'espérais lui voir mettre pour aller au temple avec un époux de mon choix, souriante, heureuse, elle va la revêtir pour se
donner au néant. C'est un linceul que cette robe... En la quittant, elle endossera l'uniforme des recluses, et on lui coupera les cheveux, ses beaux cheveux blonds, que j'aimais tant à caresser quand elle était petite... Vous imaginez-vous une pareille atrocité, monsieur le marquis? Tout ce qu'on aime le plus au monde, pris, enlevé, dérobé, en un instant et pour toujours !... Que fera-t-elle dans ce couvent? Quelles privations y subira-t-elle? Quelles épreuves lui imposera-t-on? Une enfant qui a été élevée si doucement, servie par des gens dévoués, à l'abri de tout ce qui pouvait lui faire mal : le froid, le chaud, dans le duvet et la soie, comme un petit oiseau délicat... Vous la figurez-vous enfermée dans une cellule, sans meubles, aux murs blancs, au lit sec, les pieds nus, sur les dalles ? Et moi, pendant ce temps-là, je continuerais à vivre dans mon luxe, dont j'ai déjà horreur, depuis qu'elle ne le partage plus ! Quel crime m'a mérité une pareille punition? Je fouille inutilement ma conscience. Je n'ai pas été un mauvais mari, je n'ai pas été un mauvais homme, je n'ai jamais fait de tort à personne, en dehors de mes affaires... Et là, était-ce ma faute, si je l'emportais sur ceux qui s'engageaient contre moi ? La finance c'est comme la guerre : il y a des battants et des battus ! Suis-je donc un monstre parce que j'ai eu du bonheur et de l'habileté? Et si vous saviez, quel tendre père j'ai été... Oh! cela je puis le dire. Ma fille c'est toute ma vie. Et je ne puis supporter la pensée d'être séparé d'elle!... Si je dois endurer un tel malheur... c'est fini! Je quitte tout, fortune, amis, et le reste, pour
m'en aller, comme un chien abandonné, mourir seul dans un coin!
Ses sanglots redoublèrent. Il fixa sur Clément des yeux d'agonisant. Il était impossible de douter qu'il fût sincère, et le marquis, profondément ému par cette douleur, commença à regarder Nuno avec une réelle sympathie. Il se rapprocha de lui, et, se laissant prendre les mains, pour la première fois, par le banquier, il dit :
— Calmez-vous, monsieur, je vous en prie. Soyez sûr que tout ce qui dépendra de moi pour vous satisfaire, je le tenterai.
— Ah ! vous êtes un homme de cœur, s'écria Sélim, en portant la main de Clément à son front, par un geste passionné. Vous me sauverez, vous me rendrez mon Esther... Ah ! Mme delPéral savait bien ce qu'elle faisait en me conseillant de courir auprès de vous... Les femmes comprennent mieux que nous ce qui se passe dans les âmes. Oh! ne vous offensez pas de ce que je parle de Mmc del Péral... Ne craignez aucune supercherie... Ne soupçonnez point de détours.... Je vous ai tout avoué sincèrement... Je ne vous cache rien... Vous êtes mon sauveur... On se livre complètement à son sauveur... J'avais la tête perdue. Manuela m'a dit: Allez trouver le marquis de Pont-Croix, fiez-vous à lui... c'est l'honneur même... Vous voyez, monsieur, comme on vous juge!... Mais, au moins, ne m'abandonnez pas! Je ne compte que sur vous... D'ailleurs, vous venez de me le promettre... Et une promesse d'un Pont- Croix... c'est mieux qu'une signature!
Clément ne put se défendre de sourire. Au nom de Mme del Péral, il avait eu une minute de trouble et de défiance. Il avait craint une habileté suprême de Manuela pour le compromettre. Mais l'affolement de Nufio, sa volubilité, ses larmes, ne permettaient pas de croire à une comédie. L'exécution en eût été trop parfaite, nul artiste n'eût été capable de soutenir ce rôle si longtemps, sans une dissonance. Non, Nuno était sincère et méritait qu'on s'intéressât à lui.
— Eh bien! monsieur, dit-il, que voulez-vous que je fasse ?
— Que vous m'accompagniez. Ne vous l'ai-je pas dit : l'affreuse cérémonie se prépare. Demain, il serait trop tard! Ah! j'ai attendu jusqu'au dernier moment... Il ne me paraissait pas possible que cette iniquité s'accomplît ! Je ne perdais pas l'espoir de voir ma fille faiblir et se rendre à mes prières... Mais elle est inflexible, elle persistera... Elle le fera à cause de vous! Oui, c'est par vous que je la perds! C'est bien le moins que vous essayiez de me la rendre !
Une rage frémissait dans l'accent de ces paroles suppliantes. Nuno, dompté par la nécessité, se courbait devant Pont-Croix. Mais comme il le haïssait encore ! Aucune de ces nuances n'échappa à Clément. Cette hostilité sourde ne lui déplut pas : elle grandissait son rôle, ennoblissait son intervention. Il dit :
— Croyez-vous que mon influence sera aussi souveraine que vous me l'affirmez?
— Je ne doute pas du succès, si vous voulez triompher... Oh! ne réfléchissez pas, ne débattez pas avec
vous-même. Obligez-moi franchement, ainsi que je vous le il 'mande... et ma reconnaissance...
Ce dernier mot faillit tout gâter. Nuno ne savait rien demander, sans offrir de payer, d'une façon ou d'une autre.
— Je rends des services, dit Pont-Croix sèchement, je ne les vends pas.
— C'est entendu! protesta Nuno. Je suis un vieil imbécile! N'attachez pas d'importance à mes paroles. Est-ce que je sais la valeur exacte des termes dont je me sers en ce moment... J'ai la tête à l'envers... Ne retenez que mes prières... Oubliez le reste! Venez, venez! J'ai une bonne voiture en bas... En une heure nous sommes à Saint-Pons.
— Soit, je vous suis.
— Couvrez-vous bien! 11 fait très froid! N'allez pas attraper du mal!
Il le couvait, comme s'il l'aimait. Il avait tant besoin de lui! Il lui eût mis sur le dos sa belle pelisse doublée de chinchilla. Clément sonna, demanda son chapeau, sa fourrure, des gants, et, poussé, presque porté par Nuno, il monta dans le coupé de louage, qui roula, enlevé au grand trot, sur la route blanche de neige.
A Saint-Pons, dans sa cellule, Esther, depuis huit jours en retraite, se préparait au grand acte qui allait si profondément modifier sa destinée. Elle en appelait de tous ses vœux la réalisation. Après les horribles agitations que lui avait causées fa résistance de son père, elle souhaitait ardemment le calme profond qui
suivrait sa résolution accomplie. Déjà elle se considérait comme ayant franchi la barrière sacrée qui la séparait encore de l'existence religieuse. Détachée du monde de par sa volonté, elle faisait son examen de conscience, jugeait la vie, et, voyant ce qu'elle quittait, elle n'éprouvait pas le moindre regret. Elle pensait que son père, la première effervescence de sa douleur amortie, trouverait des consolations qui lui adouciraient la tristesse de la séparation. Hélas! elle ne conservait pas d'illusion, elle ne serait que trop promptement oubliée. Gomment le souvenir d'Esther pourrait-il triompher des enchantements de Manuela? Non ! La séductrice, présente, aurait bien vite raison du fantôme de l'enfant disparue. N'en était-il pas ainsi de tout? Et quels regrets duraient éternels?
Cependant son cœur innocent protestait contre cette affirmation de l'inanité des affections humaines. Il savait bien qu'on pouvait aimer et ne point cesser d'aimer, fût-on séparé de l'adoré, fût-on sans espoir de le revoir jamais. Et devant ses yeux une image apparaissait, charmante, quoique ironique, évoquée sans cesse, quoiqu'elle se dérobât toujours : celle de Clément, qui dans le cœur et la pensée d'Esther avait tout remplacé. Oh! l'ingrate et l'égoïste, qui accusait son père de l'oublier déjà, et qui, elle, ne songeait plus, depuis longtemps, qu'à cet étranger, pour qui elle renonçait au monde, à la famille, à la vie, à tout, soutenue seulement par le vague espoir de le retrouver divinement fraternel, dans une extatique éternité. Elle se sacrifiait à lui, elle se retranchait du nombre
des vivants, parce qu'elle ne pouvait exister pour lui.
Elle était en proie à une exaltation d'amour qui la conduisait jusqu'au martyre. La communion l'avait jetée dans une crise de bonheur qui eût effrayé ses compagnes, si elle n'avait pas été si maîtresse d'ellemême. En se donnant au Sauveur, il lui avait semblé qu'elle était possédée par Clément. Son véritable Dieu, c'était lui. El, dans ses heures de lucidité, elle était bien obligée de s'avouer que sa conversion n'était qu'un expédient pour se rapprocher moralement de celui qu'elle aimait. Oh! moralement I Car matériellement, elle savait que c'était impossible. Elle avait la conviction qu'elle ne le rencontrerait plus jamais. Et c'était son véritable chagrin. Elle eût voulu qu'il assistât à sa prise de voile, elle eût désiré échanger avec lui le dernier regard qu'elle devait jeter sur la terre, avant de se consacrer au ciel. C'eût été pour elle une douceur profonde de le voir présent à son immolation. Elle y renonçait d'elle-même, et en offrait le sacrifice, comme un châtiment de ses trop profanes retours de pensée. Elle était donc résolue, elle n'avait point de regrets, il lui manquait seulement le calme. Elle espérait promptement le recouvrer.
Le matin du jour où Nuno s'était présenté chez Pont-Croix, Esther avait passé deux heures en méditation à la chapelle. Elle s'était entretenue, pendant quelques instants, avec l'abbé Pierquin, venu à pied, par cet affreux temps pour s'assurer que sa pénitente n'avait pas l'ombre d'une hésitation, car le vénérable prêtre était tourmenté par ses scrupules. Il avait trouvé
la jeune fille sereine et souriante.il l'avait quittée, l'esprit raffermi et soulagé. Esther, retirée dans sa cellule, lisait paisiblement, lorsqu'un coup léger frappé à sa porte l'avait fait tressaillir, et elle avait vu entrer la supérieure.
— Mon enfant, lui avait dit la religieuse, votre père vient d'arriver. Il est au parloir, il demande à vous parler... Quoique ce ne soit pas l'heure à laquelle on reçoit habituellement les visites, vous êtes dans une situation si particulière que je tiens à vous accorder toutes les faveurs compatibles avec la règle de notre maison... Descendez donc au parloir. .. Souvenez-vous que vous êtes libre, et que, jusqu'à demain, nulle entrave ne peut être apportée à votre volonté.
En prononçant ces paroles, la supérieure avait un air de solennelle gravité. Esther leva les yeux sur elle avec inquiétude. Quelle épreuve dernière son père lui avait-il préparée? Elle fit un geste d'interrogation, elle balbutia :
— Ma Mère, qu'y a-t-il donc?
La religieuse lui posa sa main froide sur le front, et très doucement :
— Allez, ma fille, je n'ai rien d'autre à vous dire. Elle disparut dans le couloir obscur, où sa blanche
silhouette s'effaça. Derrière la Mère, lentement, presque comme à regret, Esther descendit. Elle traversa le large vestibule grillé, dans lequel seules les novices étaient admises, et, ouvrant la porte du parloir où, plusieurs fois déjà, elle avait eu à se défendre contre les supplications de son père, elle entra. Nuno était seul,
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il vint ;\ elle, l'embrassa avec tendresse, et, la regardant, comme pour lire sur son visage une résolution nouvelle :
— Eh bien ! chère enfant, depuis ma dernière visite, as-tu réfléchi?
— Mon père, dit froidement la jeune fille, il me semblait que nous ne devions plus discuter ce pénible su-
jet-
— Peux-tu donc m'empècher d'espérer un retour de ton cœur?
— Mon cœur n'a point à changer : il est toujours le même pour vous.
— Et cependant, tu veux m'abandonner?
— De loin, comme de près, vous serez mon unique affection.
— Unique? demanda Nufio, avec un accent si plein d'amertume qu'Esther tressaillit. Elle baissa les yeux, et resta muette. Elle ne voulait pas mentir. Mais une émotion si grande la troublait, que ses mains étaient agitées d'un tremblement
— Ma fille, reprit Nufio, sois sincère. Tu me mets dans un tel désespoir, que je suis prêt à toutes les concessions, à tous les sacrifices... Ce que je t'ai refusé il y a trois mois, aujourd'hui, pour ne pas to perdre, je te l'accorderais... Comprends-moi bien... J'aime mieux encore que tu sois séparée de moi, mais heureuse, qu'ensevolie dans un couvent... L'heure nous presse. Parle enfin... Montre le fond de ton cœur .. Je sais qui' tu aimes quelqu'un... Est-ce le chagrin de penser que tu ne pourrais pas être à lui qui t'a conduite ici?...
Je ne t'ai jamais demandé cela, et pourtant il faut que je te le demande... Je tremble de crainte et en même temps de colère en te questionnant. J'ai peur que tu me répondes : Oui ! et je donnerais tout pour que tu ne me répondisses pas : Non!... Ah! En voyant ce qui se passe en moi, mesure l'immensité de ma tendresse... Je te sacrifie, en cet instant, toutes mes répugnances, toutes mes hostilités... Les idées de toute ma vie... Que dis-je? Toutes les idées des miens! Et cependant, prononce une parole, et je n'hésite pas!... Oh! mon Esther... Fût-ce un chrétien!... Pour assurer ton bonheur, je te le donne!... Et il ne te dédaignerait pas, maintenant, puisque tu es chrétienne comme lui !
En entendant son père formuler ces offres si inattendues, un flot de joie avait inondé le cœur d'Esther. Une espérance radieuse avait jeté des clartés dans la nuit de ses pensées. Son père lui permettait d'aimer Clément. Qui pouvait donc l'empêcher d'être heureuse? Elle fut sur le point de crier : Oui! j'aime plus que la vie, j'aime Clément de Pont-Croix ! Les derniers mots de Nuho la replongèrent dans les ténèbres de sa désolation. Elle était chrétienne, mais elle demeurait fille de Sélim. La religion ne la séparait plus de celui qu'elle aimait. .Mais la fortune, l'immense tas d'or, produit des ruines et des désastres, trempé des pleurs des victimes et peut-être du sang des désespérés, se dressait infranchissable entre Esther et Clément. Elle jugea son espérance vaine, elle eut honte d'avouer qu'elle avait pu espérer, et, d'une voix sourde, elle dit :
— Ne me tourmentez pas davantage, mon père, c'est
inutile. Ma résolution est prise. Rien ne la fera changer.
— Estherl
— N'insistez pas, mon père. Je vous fais de la peine, je vais en demander pardon à Dieu.
Un Christ suspendu au mur du parloir se dressait sur la croix, tordant son corps supplicié, et le visage couvert des larmes de son agonie, Esther se laissa tomber à genoux, et, pleurant aussi dans une agonie morale, elle implora la pitié du divin torturé. Elle était absorbée si profondément qu'elle n'entendit pas son père s'éloigner, ouvrir la porte qui donnait dans le cabinet de la supérieure, et d'un signe appeler Pont- Croix. Au bout d'un instant, elle se sentit calmée par la ferveur de sa supplication, et, essuyant ses yeux, elle se releva. Son premier regard fut pour chercher son père: elle ne le vit plus auprès d'elle. Mais à quelques pas, sur le seuil de la pièce obscure, une apparition, celle de l'homme à qui elle venait d'offrir si désespérément son immolation, la fit frémir. Debout, la regardant avec une tendre tristesse, c'était la forme humaine de Clément. Mais pouvait-ce être lui en réalité? Par quel miracle aurait-il été conduit vers elle? Les yeux troublés, le cœur serré, comme par la crainte d'une intervention divine, Esther leva les mains, pleine d'effroi, repoussant du geste celui qu'elle eût voulu attirer de toutes les forces de son être. Mais il ne disparut pas, il ne s'éloigna pas, il s'approcha au contraire, et, très affectueusement, il dit :
— Votre père m'a prié, Mademoiselle, de vous de-
mander si ce que vous lui avez refusé à lui, vous ne daignerez pas me l'accorder à moi.
A ces paroles, Esther frissonna doucement. Mais elle ne voulut pas répondre. Elle ne croyait pas encore à la réalité de ce qu'elle voyait, de ce qu'elle entendait. Elle pensa : Je rêve, tout va se dissiper à mon premier mot. Et elle eût donné sa vie pour prolonger le charme.
— En pensant, reprit Clément, que je pourrais avoir sur vous quelque influence, que vous auriez à cœur de me satisfaire, et que, si je vous suppliais de ne pas rester dans cette pieuse maison, vous consentiriez à en sortir, votre père s'est-il donc trompé?
Esther, épouvantée et enivrée, continua à se taire; mais de la tête elle fit : Non.
— Ainsi donc vous me ferez cette grâce de ne pas persister dans vos idées. Je vous en remercie.
Il s'approcha d'elle, et si près, qu'elle sentait le parfum léger de ses vêtements, et qu'elle tremblait d'émotion, car maintenant elle ne doutait plus que ce fût lui, vraiment lui, qui était à ses côtés, et qui exigeait de si douces choses. Alors, d'une voix qu'elle ne lui connaissait pas, sa voix d'amour qui avait si peu trouvé de cruelles, il murmura :
— Est-ce donc vrai, Esther, que c'est à cause de moi que vous étiez entrée au couvent?
Il sembla à la jeune fille que son cœur fondait dans sa poitrine; des pleurs, oh! délicieux, ceux-là, coulèrent de ses yeux, et de ses lèvres tremblantes elle laissa tomber cet aveu :
— No le saviez-vous pas?
— Oui, je le savais, dit-il, et j'ai à obtenir mon pardon de vous y avoir laissée si longtemps. Mais, si vous y consentez, j'aurai pour cela toute ma vie. 11 s'inclina gravement: Esther, le marquis de Pont-Croix ne pouvait prétendre à la main de Mlle Nuno. Mais vous avez donné tout ce que vous possédiez à ceux qui n'ont rien, et vous voilà aussi pauvre que moi. Voulezvous me faire le grand honneur de devenir ma femme?
Il lui tendait sa main, grande ouverte. Elle y plaça timidement la sienne, puis, succombant sous le fardeau de son bonheur inespéré, elle laissa tomber sa tète sur l'épaule de Clément, et sanglota avec délices.
Vers la fin d'avril, par une déjà chaude matinée de printemps, devant la grille de la Commanderie, une vingtaine de rabatteurs, cinq gardes et quelques valets de chambre, bottés jusqu'au ventre, ceinturés de cartouchières, armés de fusils, stationnaient, attendant la fin du déjeuner qui réunissait, chez le marquis de Pont-Croix, une demi-douzaine de chasseurs conviés à une destruction de lapins. Un clair soleil dorait les bois verdissants, des violettes et des verveines émaillaient l'herbe des fossés, et la Marne, claire comme une lame d'acier, coulait, paisible, sous les saules. Un mouvement se fit dans la foule de ceux qui amendaient: la porte de la maison venait de s'ouvrir, et Meta, folle de joie, aboyant et tournant, s'était élancée, précédant les chasseurs dans le jardin. C'étaient le prince de
Faucigny, Termont, La Brède, du Tremblays, Burat, et le beau Gaston Francfort. Tous les familiers de la Ghevrolière, moins Brucken et Mmc del Péral. Les derniers, Nuno donnant le bras à sa fille, et enfin Clément suivi de Célestin. Tous vêtus de costumes de ville, en souliers et en petites guêtres, la badine à la main, comme pour une promenade. Pont-Croix s'était avancé et avait appelé :
— Briffant!
L'ancien braconnier, promu garde de la Commanderie, et portant la livrée de son maître, accourait la casquette à la main.
— Par où commençons-nous? demanda le marquis.
— Monsieur Clément, dit le garde, m'est avis que nous prenions tout de suite la Charbonnière : le vent vient de Carnetin... Si nous avons une chance de tirer les sangliers qui labourent la plaine, toutes les nuits, c'est en battant les épines noires de la Mare-Plate... Ils s'y remettent au matin, pour pouvoir y souillarder à leur aise à la tombée du jour...
— Vous entendez, Messieurs, dit Clément...
— Eh ! fit Nuno, vous avez donc pris ce garçon-là à votre service, mon gendre?...
— C'est la seule manière que j'aie trouvée de l'empêcher de braconner... 11 m'a fait le sacrifice de sa liberté...
— Et son camarade maître Rabarrot... Rabarron...
— Rabasson?... 11 a quitté le pays... 11 travaille maintenant du côté de Melun...
— Heureuse préférence! dit Burat.
— On s'en apercevra à Sivry et à Vaux...
— Eh bien! Messieurs, si vous voulez bien, nous allons partir. Il y a un petit quart d'beure de marche... Termont, avez-vous une paire de balles ?
— Oui, cher ami. Mais vos sangliers, je n'y crois pas. On ne les rencontre jamais quand on les cherche... J'ai plus de confiance dans les lapins...
— On a fait un arrêt de nuit aux Cinquante- Arpents... On doit trouver au moins cinq ou six cents lapins en plaine...
— Nous allons nous amuser... En route !
Nuno , se tournant vers sa fille , lui dit en riant :
— Est-ce que tu nous accompagnes, Esther?
— Mon père, vous savez bien que je vais toujours avec Clément...
— Tu finiras par chasser.
— Si cela lui plaît, peut-être.
Nuno poussa un soupir, et, marchant auprès de sa fille, il la regarda avec une satisfaction mêlée d'envie. Fraîche, très embellie, fortifiée par la vie au grand air, la jeune marquise allait d'un pas ferme sur la route. Ce n'était plus l'Esther des derniers temps : soucieuse, inquiète, malheureuse, il fallait bien l'avouer. C'était une femme sûre du présent, sûre de l'avenir. Le banquier, soufflant, s'appuya au bras de sa fille, et, après un moment de rêverie :
— Alors, vous ne viendrez jamais à Paris, ton mari et toi?
— Je ne sais pas. Nous n'en avons envie ni l'un ni l'autre. Nous sommes si bien ici!
— Vous ne vous ennuyez pas?
— Avons-nous le temps? Nous nous levons tôt, nous sortons avant déjeuner. Moi, je vais à Précigny visiter mon asile, causer avec l'abbé Pierquin...
Un nuage passa sur le visage de Nuno. Il n'avait pas encore pardonné au prêtre.
— L'après-midi, Clément chasse, pêche, ou fait de la peinture. Et je ne le quitte pas... Le soir, nous tombons de sommeil, après dîner, et nous avons de la peine à gagner dix heures. Voilà notre existence. N'estelle pas remplie?
— Mais vous êtes bien à l'étroit à la Commanderie... Ecoute, Esther, de la fortune qui te vient de ta mère il reste quinze cent mille francs, qui sont déposés à la Banque... Ton mari, j'en suis sûr, regrette toujours la Chevrolière. Jeté la donnerais bien... Mais, s'il allait ne pas accepter? Cela me contrarierait et te ferait de la peine... Veux-tu que je te la vende? Tends la main : pour tes quinze cent mille francs, le domaine est à toi...
Esther pâlit de plaisir. Elle leva sur son père des yeux rayonnants de joie, et dit :
— Mais, mon père, la Chevrolière vaut plus du double!...
— Ça, c'est mon affaire... Topes-tu?
Elle ne topa pas. Elle lui sauta au cou, devant tous les rabatteurs, avec un tel élan que des larmes mouillèrent les yeux de Nuno :
— Ah! ma mignonne, dit-il, je te dois, maintenant, du retour... Si tu voulais seulement être un peu plus indulgente pour cette pauvre Manuela...
Esther devint sérieuse, et dit :
— Mon père, il avait été promis que le nom de Mmi del Péral ne serait plus prononcé entre nous...
— Esther... Je t'assure qu'elle mérite un peu de reconnaissance... Elle m'a bien conseillé...
— Je le sais... Aussi ne vous parlerai-je jamais d'elle. Moyennant cela, je crois qu'elle et moi nous serons quittes.
Nuno baissa les yeux et n'insista pas. Il aimait toujours bien Manuela. Mais, depuis que sa fille était marquise, elle lui imposait singulièrement, et peutêtre n'attendait-il que d'avoir des petits-enfants pour se ranger d'une façon définitive. Il pensait souvent, depuis quelque temps, que les fils d'Esther, s'ils étaient nobles comme des Pont-Croix, seraient riches comme des Nuno. Et cela le faisait tressaillir d'orgueil. Il se disait : Ils trouveront chacun une cinquantaine de millions dans leur berceau. Et leur père, qui est un homme plein de cœur, ne les détournera pas de m'aimer. L'ainé sera comte, pour tout de bon, pas comme moi! Et s'il y a une fille... Celle-là, il faudra qu'elle soit au moins duchesse !
La colonne, en s'arrêtant, interrompit les rêves de Nujâo. On était auprès de la Mare-Plate : Briffaut et les gardes emmenaient les rabatteurs par un faux-fuyant. Clément plaçait les tireurs. Il se tourna vers son beaupère et lui dit :
— Monsieur Nuno, régulièrement, vous devriez faire les honneurs : nous sommes ici chez vous.
Sélim et Esther échangèrent un malicieux regard. Le banquier dit :
— Bah! Agissez comme si vous étiez le maître. Silencieusement, les chasseurs suivaient la ligne,
s'arrêtant chacun à l'affût désigné. Arrivé à l'extrémité, Clément, accompagné de sa femme et de la chienne noire et blanche, se posta en retour, presque au bord de la plaine. De là, par une échappée, ménagée dans les futaies du parc, il apercevait la Chevrolière, avec ses grands toits et son beffroi. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. Mais il était sans colère contre son possesseur actuel. Toutes ses rancunes avaient disparu. Nuno avait pleuré devant lui, s'était montré bonhomme et tendre père. Il le jugeait mieux. Et puis, il avait pour Esther une profonde estime et une grande tendresse. Il se retourna vers elle, et la vit assise sur le gazon du fossé, caressant la chienne couchée à ses pieds.
— Vous regardiez la Chevrolière? dit-elle. Soyez sincère, Clément, vous la regrettez toujours?
— Je ne regrette rien, ma chère, surtout quand je suis auprès de vous.
Esthor balança sa tête en souriant :
— Oh ! Je sais que vous êtes aimable, galant, et affectueux, à souhait... Mais vous regrettez tout de même la Chevrolière... Et n'est-ce pas compréhensible? C'est là que vos parents ont vécu, que vous êtes né... Clément, voulez-vous la Chevrolière?
Pont-Croix pâlit légèrement, et à demi-voix :
— Esther, ne plaisantez pas sur un pareil sujet. Vous me laites de la peine.
Elle se leva vivement, lui prit la main, et, le regardant avec une vive affection :
— Dites un mot, Clément, et la Chevrolière est à nous. Il me restait une grosse somme, contre laquelle, tout à l'heure, papa m'a offert de me céder votre domaine... Me permettez-vous de ratifier ce marché?
Il ne répondit d'abord pas. Ses yeux, fixés sur Esther, se mouillaient, et ses lèvres tremblaient.il se domina et dit :
— C'est une libéralité de votre père? Allons! Puisqu'il est dit que je vous devrai tout, chère enfant, acceptons. La fierté sied aux pauvres, mais, ainsi que de toutes les meilleures choses, il n'en faut pas abuser!
Esther lui sourit, et, rayonnante de joie, comme si c'était son mari qui lui accordait une faveur :
— Oh! Clément, que vous êtes bon!
Ils étaient bien seuls, dans ce coin de forêt, et, sur cette terre de la Chevrolière, redevenue sienne, il sembla à Pont-Croix que la brise murmurait : Voilà notre maître, que la route s'élargissaitpour lui livrer passage, que les arbres se courbaient pour le saluer. Et, pensant à tout ce qu'Esther avait fait pour lui donner ce bonheur, il l'attira, et, dans un baiser, lui murmura : Merci !
Au lointain, les trompes des gardes sonnaient, annonçant la marche en avant des rabatteurs. De vagues bruits : courses précipitées, arrêts brusques, frôlements mystérieux, animaient les profondeurs des taillis. Des détonations éclatèrent, rares d'abord, puis,
42i LES BATAILLES DE LA VIE.
tout le long de la ligne. Peu à peu, se déroulant audessus de la fusillade, des nuages bleus montèrent et se fondirent dans l'azur du ciel, encens brûlé par de fervents disciples en l'honneur de Nemrod.
Les Abymes, 1891. — Paris, 1892.
Paris. — Tjp. Chamerot et Renouard, 1», rue des Saints-Père». — 28832.