Labitte, II, 2i
Oa LA VIE ET LES ŒUVRES DE LEMERCIER
de se joindre à lui pour applaudir Lemercier : « C'est aujourd'hui que nous allons jouir de votre triomphe. » Triomphe est peut-être exagéré : il y a beaucoup de bruit à la première ; Auger écrit à Lemercier : « Quant à la grande scène des deux reines, elle n'a pu être jugée, n'ayant pas été entendue ; c'est une épreuve qui reste à faire à la seconde représentation. J'ose pourtant vous engager d'avance à l'abréger un peu, principalement dans le rôle de Frédégonde dont les couplets sont très longs, et pourtant ne m'ont peut-être semblé tels que parce que j'étais impatienté des interruptions du parterre. Ces interruptions étaient injustes. On se plaignait de ne pas entendre une actrice dont on affectait de couvrir la voix. 11 y avait évidemment de la malveillance à son sujet. » La bienveillance des amis essaye de mettre un peu de baume sur la blessure que l'amour-propre de Lemercier a reçue. La fille d'un de ses confrères, Adèle Cailhava, lui écrit gentiment le 28 mars 1821 : « J'ai été à la première représentation de votre belle tragédie. Elle renferme beaucoup de génie, mille traits : votre
qu'il est lent à mourir
est à comparer au
qu'il mourût ! »
Un éditeur est de cet avis, car le 5 avril Barba achète la pièce trois mille francs, Lemercier se réservant en plus le droit d'insérer cette tragédie dans ses œuvres complètes. L'idée est bonne : l'œuvre peut ainsi se répandre.
Un des interprètes, qui signe sa lettre « votre tout dévoué Mérovée », lui raconte, le 3i mars 1822, qu'il a lu
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la tragédie au prince d'Orange, que « ce personnage aussi distingué par son rang que par son amour des lettres », a été enchanté de la lecture ; que, après l'avoir entendue, il a voulu la lire lui-même à la princesse !
En somme c'était un honorable succès d'estime ; quand, en octobre 1827, Lemercier proposa au comité de la Comédie Française sa pièce qu'il retirait de l'Odéon, la Comédie s'empressa de lui répondre : « L'offre d'un ouvrage digne de votre talent et dont le succès a répondu à son mérite, ne pouvait... qu'être acceptée avec reconnaissance. ))
Le public, lui, commence visiblement à se fatiguer ; l'auteur reste infatigable. En mai 182 1 il offre à l'Odéon une autre tragédie, Saint-Louis. La pièce est reçue, mais le jury de lecture est inquiet : il charge le directeur, très embarrassé d'une semblable commission, de faire remarquer au poète ceci : il est peut-être imprudent de donner le rôle d'Isoïde à M"** Humbert que n'aime pas « un public respectable jusque dans ses erreurs ». Le jury croit que le choix de cette actrice « pourrait influer beaucoup [sur] le succès de votre ouvrage que nous regardons tous comme destiné à faire époque dans l'histoire du second théâtre, et à mettre le sceau à votre gloire littéraire. » La pilule, quoique bien dorée, ne passe pas. On lira dans la seconde partie de ce livre la répon.^e du poète ; c'est du pur Lemercier : dignité, bravoure et bonté. Tant de vertus sont mal récompensées ; le lendemain de la première, le 5 août 182 1, le chevalier de Chazet écrit à l'auteur : « Je vous félicite bien sincèrement. Monsieur, du beau succès que vous avez non pas obtenu mais rem-
porté hier ; j'en parle comme d'une victoire, et elle est d'autant plus honorable pour vous que j'ai remarqué trois cabales vigoureuses, l'une contre le théâtre, l'autre contre le sujet, et la troisième contre l'actrice... » Que vouliez- vous que fît une tragédie contre trois cabales? Elle mourut.
C'est probablement à ce moment qu'il faut placer la composition des Martyrs de Souli ou l'Epire Moderne, tragédie en cinq actes. Lemercier ne cherche pas à faire représenter cette pièce, découragé peut-être par tous les échecs précédents. 11 en fait des lectures à ses amis, au duc de Fitz-James, à M'"" Tastu qui le félicite dans la lettre du 16 octobre 1822 qu'on lira plus loin. Le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, Cuvier, remercie également le poète d'avoir offert sa tragédie à la Classe.
Nouvelle déception, en 182/i, avec Jane Shore. Avant la représentation les amis sont inquiets : Albert Stapfer craint « le vulgaire des acteurs, et en particulier M"'' Duchesnois... Cette femme ferait tomber Athalie si on la jouait pour la première fois. » Jane Shore ne résista pas à M"" Duchesnois '. Pourtant Talma dans cette pièce excitait, si nous en croyions l'auteur, « à la fois la surprise, l'épouvante, et le rire le plus sinistre »^.
Par une sorte de défi à l'opinion publique Lemercier veut reprendre alors son Christophe Colomb qui, quinze ans auparavant, avait été un insuccès éclatant. Il l'offre à
i. Jeanne Shore est littéralement éreintcc dans le Journal des Débats, n°s des 3 et /i avril, 3 mai 182/t. 2. Lemercier, Notice sur Talma, p. 18.
rOdéon : le directeur, Bernard, l'accepte à contre-cœur, espérant que la censure arrêtera l'ouvrage : la censure permet la représentation ! Désolé, le directeur écrit, le 26 novembre, à ISépomucène c[ue la pièce sans doute est de grand mérite, cjue « le talent y règne », mais qu'il craint des désordres dès qu'on verra la pièce affichée : la représentation ne sera-t-elle pas suspendue par l'autorité ? N'y aura-t-il pas un scandale dangereux pour un administrateur débutant? «Ce n'est point à l'auteur que j'adresse ces questions, c'est à l'homme à talent, au poète, à l'homme judicieux qui a daigné me témoigner quelque intérêt, c[ue je m'adresse. Mettez-vous un moment à ma place, et veuillez me répondre avec la franchise qui vous caractérise. »
Que fait Lemercier devant un accueil aussi froid? Je l'ignore. A coup sûr il ne se décourage pas : il essaie de faire représenter sa Camille. Cette tragédie était reçue depuis le 8 septembre 1809. En 18 18 elle est sur le point d'être représentée : le 27 décembre, les membres du Gomité du Français, Dumas, Lafon, Michaut, Baptiste aîné et Devigny lui écrivent ceci : « Vous annoncez que les rôles de cette pièce sont entre les mains des acteurs auxquels vous les avez distribués : M. Talma en a donc un. Ayez la bonté. Monsieur, de voir d'ici à jeudi M. Talma, et de vous assurer de la manière la plus positive s'il est en disposition de jouer dans votre ouvrage. . . Si vous n'obtenez point cette assurance avec certitude, nous sommes obligés, Monsieur, de vous prier instamment de nous apporter jeudi 3i une nouvelle distribution de votre ouvrage sans M. Talma. » En 1822 l'infortunée
Camille est encore ballottée entre l'Odéon et le Théâtre Français ; les acteurs, Joanny en tète, ne semblent pas pressés de jouer, et l'auteur a le désagrément de recevoir de l'Administrateur le billet suivant : « M. Taylor a vu ce malin avec peine dans un journal que Ton donnait pour certain que l'aulorité avait prié M. Lemercier de retirer Camille de TOdéon pour la donner aux Français. Le noble caractère de M. Lemercier donne la certitude à M. Taylor qu'il aura la bonté de dire à ses amis que ce bruit est sans fondement ; sans doute il serait très heureux pour la Comédie Française de posséder un aussi bel ouvrage, mais on ne Ta pas demandé, persuadé que Von ne pourrait l'obtenir. » Quand enfm la pièce arrive cahincaha à la première, elle se trouve en présence de la « cabale » qui trouble la représentation.
Depuis longtemps Lemercier aurait dû se résigner à reconnaître que la « cabale » et le public ne faisaient plus qu'un, quand il s'agissait d'une de ses œuvres. Au contraire il songe à imposer une autre de ses vieilles pièces en trois actes, Beaudoain Empereur, édité en 1808 par Didot Jeune. Juste au moment 011 sa pièce est en répétition à l'Odéon, une de ses interprètes. M"* Valmouza(?) quitte ce théâtre pour le Français, et, le ^ avril 1826, écrit ce mot qui fait honneur au désintéressement chevaleresque de l'auteur : « Il est bien certain que j'éprouve une peine réelle de ne pas créer un rôle dans votre tragédie de Baudoin, que j'ai lue, et qui m'a paru susceptible d'un brillant succès. Vous avez bien jugé. Monsieur, en pensant que je ne quitterais pas le théâtre de l'Odéon sans vous consulter. Je me disposais à vous faire visite
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quand j'ai reçu votre très obligeante lettre. Voilà donc encore vos intérêts sacrifiés aux miens ? Cette générosité n'est pas votre coup d'essai ! . . . »
Ce désintéressement fut-il récompensé ? Quel fut le succès de la tragédie? Considérable, si nous en croyons une note manuscrite de Lemercier à la page 70 de son exemplaire : « Je ne me suis pas trompé dans mes prévisions sur l'effet théâtral de ma tragédie de Beaudouin. Enfm représentée sur la scène, elle a reçu du public des applaudissements unanimes dans la salle de l'Odéon. » D'autres disent qu'elle fut sifïlée*.
Lemercier, qui connaissait bien son Voltaire, n'aurait pas dû oublier le vers fameux :
Il nous lassait sans jamais se lasser.
Pris entre sa fidélité au système classique et une imagination qui le lançait à chaque instant à la poursuite du nouveau, Lemercier était arrivé au bout de son rouleau : il avait tout tenté, même la parodie, même la parodie « lyrique ». Le 21 décembre 1828, le directeur de la Porte- Saint-Martin lui écrivait, à propos de son Caïn, pièce dirigée contre les romantiques : « Au moment où je prenais la plume pour vous prier de vouloir bien nous lire en famille votre Parodie lyrique, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 19 est venue m'ôter l'espérance de posséder cet ouvrage dont Foriginalité m'avait frappé. Il faut prendre son parti, car la vie