‹ Népomucène Lemercier et ses correspondantsChapitre 33 sur 93 · CHAPITRE VII LEMERCIER ET LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII LEMERCIER ET LE ROMANTISME

Lemercier a eu, dès le début, pour le Romantisme, une haine qui étonne chez un esprit aussi franchement épris de liberté. Sur toutes les questions littéraires autres que celle-là on le voit toujours pencher vers la solution libérale: quand il s'agit du Romantisme il perd véritablement son sang-froid. Lui qui est, en matière de style et de langue un novateur, un néologue, il prétend que les romantiques perdent le français. Il déverse son mépris « sur les révolutionnaires en littérature », qui veulent

Nous imposer vos règles de marmot, Votre syntaxe, extraite des ruelles Du Moyen âge et de ses damoiselles, Vos rudiments de germanique argot, Et nous créer un Parnasse Ostrogoth I Si voire orgueil s'obstine dans sa thèse, Si de votre art tel est le beau progrès, Nos francs-neveux, raillant tout à leur aise Votre génie, exclameront après :

« Ce fut par vous que la langue française, Comme la france, eut son quatre vingt treize » Et leur bon rire égayant leurs arrêts Déridera jilus d'un futur Saumaise.

Il ne reconnaît plus la littérature purement française dans toutes ces imitations d'Outre-Rhin et d'Outre-Manche ; en i836 il lance cette « boutade » :

Paris est jjlein d'Anglais, de Russes, d'Allemands, D'auteurs germanisés de nos nouveaux romans.

Tous baragouinant de sorte Que n'entendant plus rien dans leurs bourdonnements, Triste en notre Babel, je croirais par moments

Que le français est langue morte.

Les beaux-arts eux-mêmes lui semblent contaminés par l'influence étrangère ; il rime un mot de l'élève de David, Gros, « sur le moderne romantisme dans les arts » :

Gloire aux gothiques théories Des poètes rimant le vieux jargon français !

Gloire aux peintres de diableries.

Modelant, pour charmer, les spectres les plus laids : Leur sublime Apollon est Mcphistophélcs,

Et leurs Grâces sont les furies.

Tout déplaît à Lemercier chez les romantiques, même leurs modes nouvelles : toujours rasé de frais, à l'ancien régime, il décoche un dixain aux « galants barbus de l'Opéra et des cafés de Paris » :

Fat Jeune-France ! En vain tu taches, Verre en main et cigare au bec.

Velu, fumant et buvant sec.

Singeant les sapeurs à moustaches.

De tenir belles en échec, etc.

LEAIERCIER ET LE ROMANTISME qS

Au fond on voit bien où le bât le blesse. Ce qu'il déteste dans le romantisme première manière, c'est son amour du moyen âge et du catholicisme. Dans un article de la Pandore, intitulé « Protée imbécile » il refuse de se perdre dans les « nuages politico-gothiquo-romantiques ». Naturellement il s'en prend au chef de la nouvelle école, à Chateaubriand, qu'il détestait déjà sous l'Empire, et dont il avait attaqué le Génie du Christianisme avec passion, quand Napoléon avait voulu l'imposer aux suffrages de l'Académie. En fin décembre 1817 paraît la plaquette contenant son « opinion sur le Génie du Christianisme' ». En 18 18 une nouvelle brochure intitulée « d'une opinion de M. de Chateaubriand dans le Conservateur» enthousiasme H. de Latouche, et désole le duc de Fitz-James : après l'avoir remercié de lui avoir envoyé un de ses ouvrages, il continue ainsi : « comme je suis saint Jean Bouche d'or, je dois aussi vous remercier de ne m'avoir point envoyé une autre brochure de vous contre mon ami Chateaubriand, que j'ai lue cependant, et dans laquelle je n'ai cru reconnaître ni votre esprit ni votre cœur ; ah ! Le Mercier n'était pas fait pour se joindre à la foule qui nous poursuit de ses clameurs, ni aux écrivains qui élèvent jusqu'aux cieux un système

I. Un de leurs amis de Caen, l'abbé de la Rue, érudit-médiéviste, écrit à M™e Lemercier, le 7 janvier 1818, qu'il voudrait bien avoir cet examen du Génie du Christianisme : « depuis le titre que je ne trouve pas français, jusqu'au commencement du second volume, cet ouvrage m'a déplu, et je n'ai pu aller plus loin. Vous riez sûrement de mon goût provincial ; mais j'aime mieux la simplicité de l'évangile que le génie fatracier de Chateaubriand. »

g4 LA VIE ET LES ŒUVRES DE LEMERCIER

d'équilibre dont le résultat inévitable est de se casser le nez. — Vous attaquez en même temps la Minerve et le Conservateur? Que vous en revient-il? C'est qu'on dit que vous voulez une place. J'ai beau dire que non, moi qui vous connais: tout le monde ne vous connaît pas. Ne m'en veuillez pas... de ma franchise, et conservezmoi un peu d'amitié : j'y attache le plus grand prix ».

C'était à peu près la même théorie du juste milieu, entre les ultras et leurs adversaires d'extrême-gauche, que Lemercier exposait gaîment dans des couplets sur l'air des alléluias :

Raisonner bien et penser mal, Etre en dehors national, Être en dedans impérial, C'est libéral, c'est libéral, C'est libéral.

Prêcher le soiil culte papal, Moralement être immoral, Et royaliste anti-royal, C'est féodal, c'est féodal.

C'est féodal I

Dans le premier conplet Lemercier attaque les impérialistes déguisés en libéraux ; dans le second. Chateaubriand et son groupe politique du Conservateur. Le poète finit par se réconcilier avec Chateaubriand, quand celui-ci cesse d'être « féodal » ; je ne crois pas qu'il ait jamais pu supporter le chef du Romantisme libéral, Victor Hugo.

C'est sans aucune sympathie que, malgré sa bienveillance coutumière pour le talent naissant, le voltairien

LEMERCIER ET LE ROMANTISME qB

Lemercier voit grandir la renommée du catholique Victor Hugo. Lorsque le jeune poète publie dans la Muse Française l'ode intitulée « à mon père' »,

Quoi ! toujours une lyre, et jamais une épée I etc. Lemercier riposte par Timpromptu suivant :

J'entends dire à la rime au hasard échappée : « Quoi ! toujours une lyre et jamais une épée ! » Et moi, plein d'Apollon, j'aurais brûlé de dire : « Quoi ! toujours une épée, et jamais une lyre I « Quel inhumain préfère une épée à la lyre ? « Hélas ? toujours l'épée a brisé quelque lyi^... « Sot vers d'une Minerve aux sifflets échappée, « Qui ne porta jamais la lyre ni l'épée. »

L'agacement de Lemercier augmente au fur et à mesure que le romantisme de Hugo se précise. Quand, le 5 mai iS^jo, Victor Hugo publie les Rayons et les Ombres, Lemercier, qui n'a plus qu'un mois à vivre, et qui flaire peut-être en Victor Hugo son successeur à l'Académie, Lemercier ouvre le livre, et arrive à la fameuse « guitare » :

Gastibelza, l'hom.me à la carabine, etc.

Dans sa colère, il compose, en style « poissard », cette parodie qui eût probablement fait sourire de pitié Victor Hugo:

I. Muse Française, tome I, p. 1/14 ; Odes et Ballades, Ed. ne varietur, p. 187.

g6 LA \J^ ET LES ŒUVRES DE LEMERCIER

« Imitation plus que libre du fou de Tolède de M. V. Hugo. »

Quasi-bèta, l'homme à la débine,

Hurlait ainsi :

Queu qu'in d'ici a-t-y connu Donna Coquine

Queu qs'uns d'ici ?

Vociférez, chahutez : la nuit tombe...

Vraiment près l'diablc elle aurait paru laide

Quand vers le soir Elle se prom'nait dans les coins de Tolède

En savattes noires ! etc.

En dehors de cette inimitié littéraire, quelles furent leurs relations personnelles ? Je ne saurais le dire avec précision. Les manuscrits de Bayeux ne nous renseignent guère. Pourtant Lemercier dut entendre au moins une fois Victor Hugo déclamer des vers, car c'est vraisemblablement à lui qu'il décoche cette adaptation de àNIartial :

Hug veut, braillant ses vers, qu'on le croie ApoUon : Sitôt qu'il les déclame on croit ouïr Scarron.

Je serais tenté de supposer que Lemercier n'avait de parti pris que contre le talent de Y. Hugo, et qu'il n'éprouvait aucune animosité contre sa personne ou son caractère. Ce qui le prouverait, c'est que, en mai i83i, dans une commission que présidait Lemercier, une scène violente a lieu entre V. Hugo et Mazère (?) ; Hugo déclare qu'il ne reviendra plus. H. de Comberousse, le 3o mai, fait appel au « caractère conciliant » du président, et continue ainsi : « J'ai vu V. Hugo : il est très sensible à la résolution que nous avons prise de le rappeler dans notre sein ; mais il ne peut reparaître qu'autant

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