DE NAISSANCE
Le Directeur de l'Inslitution Nationale des Sourds-Muets, Membre de l'Institut National de France,
A M. Lemercier, homme de lettres
Je voulois, avant de vous remercier de votre charmant cadeau et de votre aimable lettre. Monsieur, avoir lu tous vos vers ; mais je suis si dérangé par les importuns de
LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER ibj
toutes les couleurs, que le témoignage de ma reconnoissance seroit trop tardif. Aucun sutîrage, je dois vous l'avouer et il faut bien vous résoudre à Pentendre, ne pouvoit me flatter plus que le vôtre. Les matières que j'ai traitées à ma séance vous sont tellement familières que vous en parlez aussi bien que vous savez faire parler aux héros de la Grèce le langage des dieux. Je ne puis donc paroître indifférent à tout ce que vous avez la bonté de me dire d'aimable à cet égard. Personne assurément n'en pouvoit mieux juger que vous.
J'ai déjà lu deux chants de votre Homère et quelques chants de l'homme renouvelé. J'ai trouvé plus de naturel et plus de charmes dans ceux-ci que dans les autres, mais dans tous ce ton grand et sublime qui est si familier au chantre d'Agamemnon. Quand j'aurai tout lu, j'en dirai davantage ; mais rien n'ajoutera à l'estime que je vous porte et que partagent tous les amis des lettres et des mœurs, ni au tendre et respectueux attachement que je vous ai voué à jamais.
SiCARD.
De DUGIS
!«■'■ septembre i8o5.
A Eragny, près Pontoise, le Dimanche au soir, ih Fructidor, an i3.
Mon cher ami, je comptais retourner à Paris, mardi
l58 LES CORRESPO'DANTS DE LEMERCIER
après demain, i6 Fructidor. Mais M"^ et Mad* de Saint Pierre me retiennent encore pour huit jours, c'est-à-dire jusqu'à Fautre mardi de la Semaine prochaine, 23 Fructidor présent mois. Mais je veux que vous trouviez à Paris, à votre retour, mon epître, comme je vous Tai promis. Vous pouvez la lire et m'écrire à Eragny, chez Bernardin de S. Pierre. J'en charge M"" de Normandie, notre ami commun ; il envoyera l'épître et cette lettre, chez vous à votre adresse. Je vous prie encore de lire mon epître, avec sévérité. Et quand elle sera fixée, j'en ferai alors une copie correcte pour Gérard. Je crains qu'on empêche la lecture publique de cet ouvrage. Au reste, ce qui m'importe le plus, c'est qu'il soit bon. Je vous embrasse, mon cher ami, avec toute l'affection de la plus sincère amitié.
DUGIS.
De DUCIS
i^f décembre i8o5.
Je ne vous vols point arriver, mon cher ami. Nos noces sont passées. Je suis seul auprès de mon feu. Ma femme est à Paris. Je suis pressé de vous voir. Mon epître à Gérard a reçu toutes ses corrections. Je ne peux pas mieux faire. Apportez avec vous votre copie de ma main. J'ajouterai de ma main ce qui vous manque. Je n'ai plus
LES CORRESPO?iDA>TS DE LEMERCIER l59
qu'une vingtaine de vers à faire pour achever mon nouveau cinquième acte d'Hamlet. Je voudrais bien vous le montrer. J'ai de plus fait ces jours-ci une romance très mélancolique en 26 couplets. En voila-t-il? Je l'ai envoyée à Grétri. Il me marque que sa tête n'est plus tournée à la musique, mais qu'il garde ma romance parce qu'il peut lui venir une idée. Je lui ai répondu que s'il ne s'en chargeait pas, ce que je le priais de me dire tout naturellement, je prierais une dame de ma connaissance, à Paris, qui avait un grand talent pour mettre un air sur les romances, et pour les chanter comme une Fée. Elle a les yeux de la tragédie. Son œil noir et tous les traits de son visage sont d'une expression qui vous porte d'abord un coup au cœur. Sa figure m'est restée dans la tête avec le long souvenir. Cette Dame est madame Emengard qui est fort de la connaissance de Gérard.
J'ai songé pour la musique de ma romance à notre Orphée Garât. Je voudrais bien que l'air en fut admirable et qu'il nous le chantât, le soir, au jour tombant, dans un profond silence, et après un conte de revenants ou de sorciers. Vous m'entendez. 0 ! comme mes belles et tendres compatriotes me caresseraient avec cris, gestes et transports I
Venez donc, mon cher ami, entendre mon nouvel acte et ma longue romance. Si vous voyez Talma, vous lui direz que c'est fait, et qu'il se prépare. Bonsoir, je vous attends, j'ai besoin de vous voir, de causer avec vous et de vous embrasser.
Votre mélancolique et silencieuse chambre est prête. Elle vous crie : Jeune hermite, o Nepomucène, prends
l6o LES CORRESPONDANTS DE LEMERCIER
ton bâton, ta besace et ton vieux livre, et viens dormir dans le lit tranquille de la sainte résignation.
Jean François Ducis.
A Versailles,. le i"' Décembre i8o5, rue des Bourdonnais, n" 19.
De DUCIS
18 décembre i8o5.
A Versailles, le i8 Décembre i8o5
Mon cher et aimable ami, je vous envoie ma Romance, comme je l'ai faite d'abord, mais après avoir rendu moins sensible l'hypocrisie de l'assassin, et plus sensible la touchante pitié de ma bergère Ecossaise. Ma Romance ainsi sera tirée d'Ossian. Elle aura la teinture des mœurs de l'Ecosse à demi sauvage, elle sera plus simple, plus originale, et plus courte de six couplets. Je ne serai plus d'ailleurs avec le sujet de Pirame et Thisbé, et sur le terrain brûlant de La Fontaine, où il est dangereux de mettre le pied. C'est dans ce dernier état que je vous prie de la remettre à Garât Orphée, pour qu'il la fasse entendre à nos bergères et mes compatriotes du Mont Nivolet\ Vous médirez votre avis sur cette Romance. Je désire vivement qu'on la puisse chanter en Savoie, à Paris, ou à Fleuri sous Meudon.