CHAPITRE I
Le même jour, le docleur Henry Hartley, après avoir terminé ses visites aux malades, prenait un peu de repos dans sa modeste maison de Commcrcial-road, quand une voiture s'arrêta devant la porte. Aussitôt il entendit un grand bruit d'allées et de venues , des exclamations
d'étonnement, des cris de surprise, un mouv(V ment extraordinaire.
Le bon docteur se disposait à envoyer au diable ceux qui troublaient ainsi sa paisible denaeure, quand la porte s'ouvrit impétueusement. Un homme, jeune et alerte, au visage bronzé par le soleil, portant le costume un peu excentrique des Anglais qui ont longtemps résidé en Orient, s'élança vers lui, les bras ouverts. Avant qu'Henry eut pu se reconnaître, le nouveau venu lui donnait deux solides baisers, en s'écriant :
« Mon père... mon excellent père! que je suis heureux de vous revoir ! »
C'était Alfred Hartley qui venait d'arriver de France par le paquebot du soir, avec la malle de rinde.
Tout en rendant à son fils ses cordiales étreintes, le docteur ne pouvait en croire ses yeux.
« Toi, Alfred! toi! murmurait-il j comment se fait-il...
— J'ai obtenu de l'administration du Bengale un congé de trois mois, et je suis venu passer ce congé auprès de vous... et de la famille : la chose a été décidée si vite, que je n'ai pas eu le temps de vous écrire, et je suis arrivé, du reste, aussi rapidement qu'une lettre.
CétftitAlItedHarlIei
— Tu aurais pu, du moins, m'envoyer une dépêche en arrivant à Suez.
— Je n'ai pas pensé qu'il fût utile de le faire; j'ai préféré retarder de quelques jours votre joie, pour la rendre plus complète en y joignant le plaisir de la surprise. Les larmes que je vois briller dans vos yeux me disent que j'ai réussi, n'est-ce pas, mon père?
— Brave garçon ! en douterais-tu ? » répliqua le médecin, qui, malgré ses efforts pour dissimuler son émotion, avait en effet les yeux humides.
Toutes les personnes de la maison étant accourues, Alfred trouva un mot amical pour chacune. Des rafraîchissements lui furent servis dans le cabinet même du docteur, tandis qu'on installait ses malles et ses bagages. Puis, comme le père et le fils avaient sans doute bien des choses à se dire, on les laissa seuls.
Dès que la porte se fut refermée, le jeune homme demanda :
« Cher père, parlez-moi de mon oncle John et de ma petite cousine Néridah... comment vontils?...
— Néridah est toujours une ravissante enfant... Quant à ton oncle, nous ne nous voyons plus...
— Que me dites-vous là? vous vous êtes brouillé avec votre frère ?
— C'est plutôt mon frère qui s'est brouillé avec moi... Depuis plusieurs jours, la rupture est complète.^ S'il faut l'avouer, Alfred, ce pauvre John est, sinon tout à fait fou, du moins bien près de le devenir.
— Fou I... Depuis ses malheurs, en effet, il a la tête très faible... Est-ce qu'il fume encore de Topium?
— Encore parfois, bien qu'il s'en défende..
Mais ce qui est plus dangereux pour lui que Topium, c'est qu'il a donné dans les folies du spiritisme ; il ne rêve plus que manifestations d'Esprits, apparitions surnaturelles. Il est tombé entre les mains d'un abominable charlatan, qui se fait appeler Karl, et d'une intrigante, soi-disant somnambule, qui sert de complice à ce drôle.
Tous les deux ont enjôlé ce pauvre nigaud de John ; il veut toujours les avoir à son côté et il les bourre d'argent afin d'obtenir d'eux ce qu'il appelle « des manifestations ». Un de ces tours de passe-passe a produit sur lui une impression si profonde, qu'il a failli en mourir; et comme j'essayais de lui faire comprendre le péril et l'absurdité des jongleries de ce genre, il m'a invité à rester chez moi.
— Que m'apprenez- vous là, cher père ? dit Alfred consterné ; vos lettres rependant me fai~
saient pressentir... Et ma cousine, comment supporte-t-elle tout cela?
— Elle en souffre, la chère petite. . . John devient de plus en plus froid avec elle et la néglige cruellement... En vain redouble-t-elle de gentillesse et d'affection; il ne pense plus qu'au charlatan et à sa somnambule.
— Mon père, demanda Alfred en baissant la voix, Toncle John aurait-il connaissance de certains bruits ridicules qui se sont répandus dans rinde au sujet de Néridah?
— Je ne le pense pas... Qui pourrait ici lui répéter ces commérages exotiques?
— Ils ont pourtant trouvé là-bas beaucoup trop de créance, et il suffirait d'un voyageur, d'un domestique, d'une simple lettre venue d'outre-mer, pour éveiller dans cette intelligence affaiblie des idées funestes... Mais si ce malheur était arrivé, il ne faudrait pas désespérer de faire revenir mon oncle d'une crainte aussi absurde... Néridah, qui est tout le portrait de son excellente mère Suzanne, ne peut manquer bientôt de reprendre son empire sur John ; et, comme elle a autant de raison que de bonté et de grâce, elle soustraira son père à l'influence de ces escrocs.
— Que Dieu t'entende, Alfred! Néanmoins, je crains fort... »
En ce moment, une nouvelle voiture s'arrêta devant la demeure du médecin. Le marteau de la porte résonna précipitamment et, après quelques pourparlers, plusieurs personnes pénétrèrent dans la maison.
« Qu'est ceci? dit le docteur contrarié; viendrait-on me chercher pour un malade ? »
Avant qu'il eût achevé, Néridah parut, suivie de ses deux Indiennes silencieuses. La pauvre petite arrivait chez son oncle Henry, pâle, les yeux rouges, brisée d'émotion, et dans un état d'agitation incroyable.
En reconnaissant Alfred, elle poussa un cri de joie.
« Ah ! dit-elle, la Providence ne m'abandonne pas sans doute, puisque, au lieu d'un protecteur que je venais chercher ici, j'en trouve deux!.., Alfred ! mon cher Alfred ! »
Et elle se jeta dans les bras de son cousin.
Le premier transport passé, elle embrassa Henry à son tour; puis, haletante, épuisée, elle tomba sur un canapé et donna libre cours à ses sanglots.
ce Qu'y a-t-il, ma mignonne? demanda Henry avec bonté : comment viens-tu seule ici, et comment ton père...
— Mon père ne se soucie plus de moi, répliqua
la fillette éperdue ; il est parti pour le Rutlandshire, sans dire quand il reviendrait, et il m'a laissée chez nous à la merci des mauvaises gens qui lui ont tourné Tesprit... Alors, comme le méchant homme et la méchante femme ont renvoyé mes mamans indiennes, je suis partie avec elles... Et je viens vous prier de nous accueillir toutes trois. »
Le père et le fils se regardèrent avec stupéfaction.
« Est-il possible, demanda Alfred, que mon oncle John...
— Rien ne saurait plus m'étonner de lui, dit le docteur avec tristesse ; il a sacrifié son frère, il sacrifie sa fille à présent !.. Sois la bien venue, ma petite Néridah, poursuivit-il en embrassant de nouveau sa nièce ; tu as eu raison de compter sur moi. Ma maison n'est ni aussi vaste, ni aussi somptueuse que Thôtel de ton père ; elle n'en sera pas moins un asile sûr pour ^toi, comme pour tes gouvernantes... et par le plus heureux des hasards, voici Alfred qui va m'aider à te protéger. »
Pendant que le docteur rassurait sa nièce, Alfred s'était tourné vers les Indiennes et les questionnait en tamoul. Nana et Tata se mirent alors à parler avec volubilité, en se livrant à une ges-
ticulation exagérée, selon Thabitude des Orientaux. Elles racontaient avec indignation ce qu'elles savaient des agissements de John envers sa fille et des procédés mis en usage par les intrigants qui exerçaient dans la maison une si funeste * influence. Suffisamment renseigné à cet égard, Alfred leur imposa silence d'un geste, et s'adressant à Néridah :
« Courage I ma chérie, dit-il du ton le plus affectueux, calme-toi, console-toi... Ton père ne tardera pas à te revenir, je te le promets, et les misérables qui l'abusent d'une façon si indigne, recevront leur châtiment.
— Oh ! dit Néridah en s'efforçant de sourire, maintenant que je suis entre mon oncle Henry et mon cousin Alfred, ces méchants ne me font plus peur 1 '
— Oui, aie confiance en nous... Mon père, poursuivit Alfred, cette enfant se soutient à peine... Installons-la avec ses nourrices dans la chambre que vous me destiniez ; on trouvera pour moi un coin dans la maison, n'importe où, car je ne suis pas difficile. Aussi bien, ce qui arrive m'obligera de m'absenter beaucoup... Occupons-nous d'abord de ma pauvre cousine.
— Tu as raison, dit le docteur qui avait tâté le pouls de sa nièce; elle a une grosse fièvre...
De pareilles émotions pourraient avoir les conséquences les plus terribles chez une fillette si jeune ! »
Il n'était que trop facile de voir combien le bon docteur avait raison . Néridah semblait avoir perdu soudainement la raison. Elle riait bruyamment, puis tout d'un coup elle se mettait à sangloter. Alors elle embrassait les mains de son oncle et de son cousin avec une sorte d'effusion convulsive; puis, poussant des cris aigus, elle cachait son visage dans le sein de Nana ou de Tata, toutes tremblantes Tune et Tautre.
Aidé des deux Indiennes, et après avoir fait signe au jeune homme de l'attendre, le docteur porta la malade dans une chambre confortable, il la fit coucher malgré elle et lui administra une potion calmante; quand il vit que ses yeux commençaient à se fermer, il revint en toute hâte dans le cabinet où son fils l'attendait avec une impatience facile à concevoir.
« Plus de doutes, dit Alfred d'un air pensif; mon oncle a été mis au courant des sottises débitées dans rinde au sujet de Néridah, et on en a profité avec habileté pour achever de lui troubler la cervelle. Ainsi seulement peut s'expliquer l'indifférence coupable de John envers sa fille, la fille de Suzanne I
— Ma foi ! décidément cela serait possible.
— Eh bien, mon père, nous devons faire les plus énergiques efforts pour empêcher que de si misérables calomnies puissent être exploitées ; outre que j'aime Néridah comme une sœur, je n'oublierai pas quelles obligations j'ai contractées avec ma bonne tante. C'est à Suzanne que je dois les bienfais de mon éducation, vous vous en souvenez; c'est à elle aussi, et à mon oncle John, que je dois ma brillante position administrative dans l'Inde. A tous ces titres, j'ai aujourd'hui une mission à remplir. Dussé-je y perdre la vie, je veux sauver Néridah, désabuser son père, punir les scélérats qui les enlacent tous les deux de leurs abominables intrigues.
— Je t'approuve, Alfred, dit le docteur avec émotion ; j'ai le cœur brisé de songer vers quel abîme marche mon frère... Déjà j'ai eu plusieurs entretiens avec le colonel Henderson, chef de la police, qui est mon client, et je lui ai signalé ce charlatan de Karl ; mais tu sais combien, selon la loi anglaise, il est difficile d'obtenir un warrant contre un coquin qui s'arrange pour ne pas donner prise sur lui... Il faut donc attendre que se produise un fait suffisant pour justifier l'arrestation... En attendant, la police est en train de fouiller le passé très mystérieux de cet odieux
Karl, et Ton croit être sur la voie des découvertes. Sans doute, d'un moment à l'autre...
— Eh bien, mon père, je verrai le colonel Henderson, je m'informerai auprès de lui de tout ce qui concerne ce Karl et son associée, la somnambule.... Du reste j'ai affaire moi-môme au chef de la police, relativement à un Allemand qui a commis un crime épouvantable et que l'on suppose réfugié à Londres... Mais je ne compte pas sur la police afin d'arracher mon oncle aux griffes du démon qui s'est emparé de lui; je compte sur moi-môme.
— Que veux-tu dire ?
— Ecoutez-moi ; un procès scandaleux, intenté à Karl et à ses pareils, aurait les plus fâcheux résultats pour John ; qui sait môme si, dans son déplorable aveuglement, mon oncle ne se tournerait pas contre vous, contre moi, contre Néridah? D'autre part, il serait tout à fait iuutile de heurter de front son absurde manie. Vous l'avez essayé, et vous n'avez réussi qu'à l'irriter... Je prendrai donc un autre moyen. Personne encore ne connaissant mon retour à Londres, il ne sera pas difficile de dissimuler ma présence en Angleterre. Je m'attacherai secrètement aux pas de notre gredin; je saurai quels moyens il emploie pour dominer John, et je lâcherai de
le battre avec ses propres armes. Vous vous souvenez que, dans Tlnde, j'ai dû étudier les tours des jongleurs, bien autrement habiles que ce soi-disant médium; j'ai appris aussi Tart de me déguiser, et parfois vous-même, mon père, auriez peine à me reconnaître. D'un autre côlé, par suite de circonstances providentielles, la présence à Calcutta d'un des plus grands physiciens américains, je suis initié à des découvertes que les académies d'Europe ignorent encore à cette heure, et que ce charlatan de bas étage ne peut par conséquent connaître. Je tiens en main des secrets qu'il ne m'est point permis de divulguer, mais dont je suis autorisé à faire usage pour démasquer ce spirite de pacotille, qui n'a à sa disposition que les trucs usés dont se servent ses pareils pour tromper tant d'honnêtes pères de famille,... Je ferai manquer ses pièges enfantins, je frapperai plus que lui l'imagination de sa dupe, je le convaincrai d'ignorance et d'imposture.... Ainsi nous arriverons sûrement à reconquérir mon pauvre oncle John..., Eh bien! que dites-vous de mon plan?
— Il est excellent et rationnel en tous points* Mais, Alfred, son exécution absorbera le temps que tu dois passer parmi nous, nécessitera de
grandes dépenses, t'exposera peut-être à des dangers...
— L'argent ne me manquera pas ; j'ai là, dans mes malles, quelques sacs de roupies indiennes ; les dangers ne sont pas réels, et d'ailleurs, je ne m'en soucie guère. Quant à mon temps, vous seul, mon père, pourrez vous plaindre si, au lieu de vous le consacrer, je l'emploie pour le salut de votre frère et de cette jolie Néridah , qui était l'idole de Suzanne.
— Brave garçon! fais ce que tu voudras... Tu es sage, prudent; il me semble que tu dois réussir.
— Je vais donc, reprit Alfred résolument, préparer mes batteries, afin de me mettre en campagne le plus tôt possible avec toutes les chances de succès. John est, à ce que l'on dit, dans le Rutlandshire et, si je ne me trompe, il n'en renviendra pas de si tôt. Or, à la ferme des Oaks, où s'est écoulée une partie de mon enfance, je trouverai des connaissances nombreuses et des amis. Mon action sera d'autant plus sûre que mon oncle me croit encore bien loin. Bon espoir donc, cher père; le Karl n'a qu'à se bien tenir, et peut-être tôt ou tard lui passera-t-on au cou un collier de chanvre, à moins qu'on ne juge plus convenable de l'envoyer aux travaux forcés. »
Le père et le fils se concertèrent, afin de laisser le moins possible au hasard, et convinrent de se mettre à l'œuvre dès le lendemain matin.
Les choses ainsi arraùgées, on s'enquit de Néridah. Elle se trouvait beaucoup mieux; la médication énergique du docteur Henry avait produit d'excellents et rapides effets, et la petite s'était paisiblement endormie sous la garde de ses nourrices.
« Mon père, dit Alfred, je jure de payer bientôt ma dette de reconnaissance à ma tante Suzanne!