CHAPITRE
En chemin de ter.
Revenons maintenant ù Karl el à Mme Jellous, que nous avons laissés à l'hôlcl du nabab, discutant sur le meilleur parti à prendre après le départ de Néridah.
Ils n'avaient pu encore s'arrêter ù aucun, lorsque Davy entr'ouvrit la porle.
« Maitre, dit-il à Karl avec respect, j'ai pensé qu'il vous serait agréable d'apprendre ce qu'est devenue miss HarLIey.
ri - s
— Je le saurais déjà, répondil Karl tranquillement, si j'avais eu le temps de consulter les Esprits... Où esl-elle?
— Quand elle est partie avec les deux Indiennes, je suis moi-même monté dans un cab, et je les ai suivies de loin... Miss Néridah s'est rendue chez son oncle le docteur Hartley, et comme je ne Tai pas vue en sortir, je suppose qu'elle y demeurera désormais.
— C'est bien, Davy, reprit Karl avec sa sérénité majestueuse; vous pouvez vous retirer... Je suis content du zèle que vous mettez à me servir. »
Cet éloge parut gonfler d'orgueil le valet spirite; Davy sortit tout fier d'avoir eu une inspiration de nature à mériter les éloges du célèbre médium.
« Le danger est plus grand encore que je ne l'imaginais, dit Karl à Mme Jellous ; ce docteur Hartley, qui nous en veut mortellement, ne va pas perdre une minute. Il ne manque pas d'énergie, et nul ne sait quelle couleur il donnerait à l'affaire s'il voyait le nabab avant nous. Je croyais n'avoir à lutter que contre une petite fille, et elle s'appuie maintenant sur un des plus dangereux adversaires de notre art... Il faut que ma première entrevue avec John soit décisive, ou
que je frappe un grand coup, que je dompte à jamais sa volonlé. J'y réussirai en l'étourdissant par toutes sortes de prodiges et d'apparitions... Il est si simple, si crédule!...
— Karl ! Karl ! répliqua Mme Jellous en secouant la tête, cetle affaire prend une mauvaise tournure, et je regrette que nous nous y soyons embarqués. Le docteur Hartley, je vous Tai dit, me fait grand peur. Il est ami du chef de la police, et si on lâchait à nos trousses certains détectives.,,,
— Vous ne risquez pas autant que moi, ma chère, répliqua le médium d'un ton cynique, mais en baissant la voix; il ne s'agirait pour vous que de la maison de correction, au lieu que moi... hum ! Mais ne pensons pas à ces sottises... Nous jouons une superbe partie, et nous avons chance de la gagner : il faut donc bien tenir nos cartes, aller jusqu'à la fin. Nous voici déjà débarrassés de la fille, du moins je l'espère. Il ne s'agit plus que de faire faire au nabab un testament en notre faveur, ce qui ne sera pas difficile ; le testament une fois entre nos mains, vous verrez que M. John Hartley sera assez aimable pour ne pas vivre longtemps... »
Et il se mil à ricaner tout bas.
« Karl, vous me donnez le frisson.... Vous visez trop haut, et je crains...
— Ne frissonnez pas, ma belle, reprit le médium dédaigneusement, et agissons sans délai. Je désire emporter avec moi tous les appareils qui me sont nécessaires pour servir notre nabab selon ses goûts. Pendant que je resterai ici, afin de faire face aux événements, allez chez vous remplir une malle de ces objets. N'oubliez pas mon appareil portatif de fantasmagorie, et surtout une photographie coloriée de Suzanne Hartley, photographie que j'ai heureusement transportée sur verre. Je la tiens de Davy, qui Ta, je crois, dérobée à la petite Néridah... Vous trouverez le tout dans cette pièce, où personne n'entre que nous, et que nous appelons Vatelier.
— J'y vais, maître, répondit Mme Jellous, et je m'acquitterai avec soin de votre commission. Néanmoins, ajouta-t-elle en soupirant, il vaudrait mieux peut-être...
— Eh ! folle,' reprit le spirite en haussant les épaules, puisque je réponds du succès... Tenez, rien qu'avec cette photographie sur verre, je prétends amener ce pauvre benêt de John à faire tout ce que nous voudrons. »
Mme Jellous n'osa insister et sortit. Elle prit une voiture, et en moins d'une heure elle revint, avec une malle élégante et soigneusement close que Karl garda près de lui.
Le jour tombait. Les deux associés, avant de se séparer, firent honneur à un dîner délicat, digne pendant du repas du matin. Puis, ne voulant pas se servir des voitures de la maison, Karl envoya chercher un cab pour le transporter avec sa malle à la gare d'Euston-Square. Au moment de partir, il dit à la somnambule :
« Vous resterez ici jusqu'à demain soir, et vous aurez Tœil ouvert sur toutes choses... Je vais ordonner aux domestiques de vous obéir comme à moi-môme, et vous serez attentive aux télégrammes que je vous adresserai de là-bas... Demain soir, à moins de contre-ordre, vous rentrerez chez vous et laisserez Thôtel à la garde de Tin tendant.... Surtout, sachez bien comprendre mes dépêches et agissez avec promptitude, car la moindre imprudence aurait les plus graves conséquences pour nous. »
Mme Jellous promit de se conformer exactement à ces instructions.
En arrivant à la gare d'Euston-Square, toute brillante de la lumière électrique, Karl ne put s'empêcher de penser à sa première rencontre avec John Hartley en cet endroit.
« Quelle aubaine ! disait-il en lui-même ; et comme j*ai été bien inspiré de restituer une montre qui n'était bonne qu'à être fondue!...
Cette idée heureuse me rapportera cent mille guinées ! »
Et, après avoir fait inscrire son bagage, il monta dans le train d'Oakham.
Mais, quand il se trouva seul dans un corapartiment désert, abandonné à ses réflexions, les inquiétudes lui revinrent. Se souvenant de l'esprit faible et irrésolu de John, il demeurait de plus en plus convaincu qu'il fallait exercer sur lui une continuelle surveillance.
«Quel accueil vais-je recevoir? disait-il; aussi bien j'arriverai chez lui au milieu de la nuit, dans un pays nouveau pour moi, et je crains... Est-il même encore dans le Rutlandshire, et le vent n'a-t-il pas tourné en faveur de cette petite fille qui paraît toujours lui tenir au cœur? Qui sait s'il n'est pas déjà en route pour revenir à Londres cl s'il ne se trouve pas dans un des trains que nous croisons? Qui sait si en cherchant à me sauver plus sûrement je n'ai point consommé ma ruine! «
Préoccupé de cette crainte, Karl plongeait un regard attentif dans les wagons qui passaient; mais, outre qu'il était nuit, les trains filaient avec la rapidité de l'éclair, et il s'épuisait en tentatives inutiles.
Le convoi ne tarda pas à s'arrêter à la sta-
lion de Rugby, où venait justement de s'arrôlér aussi un train parti d'Oakham pour Londres.
Karl s'embusqua sur le quai et se mit à examiner les voyageurs ; tout à coup il aperçut à quelques pas John Hartley qui descendait d'une des voitures de première classe.
Les prévisions du médium se réalisaient; le danger qu'il redoutait n'était que trop réel, mais un spirite endurci ne perd pas facilement la tête. Un instant lui suffit pour improviser un plan d'action, qui lui permettait de tirer parti de cette circonstance si embarrassante pour tout autre. II s'approcha du nabab, mais en se dissimulant adroitement derrière les becs de gaz.
Se trouvant face à face avec l'homme à qui il songeait précisément, John s'imagina avoir devant lui un spectre, un fantôme.
Dans ce moment critique, Karl sut prendre un air calme, dégagé ; un sourire, un vrai sourire, illumina sa physionomie ordinairement un peu sombre."
« Bonjour, monsieur Hartley, dit-il. Je savais vous rencontrer ici... Les Esprits m'avaient prévenu.
— Les Esprits ! répéta John tout ébahi ; cette rencontre, en effet, est si extraordinaire... vous me cherchiez donc ?
— Oui .. Il VOUS est venu certains doutes, certains scrupules, et mon affection pour vous me fait un devoir de vous éclairer... D'ailleurs, j*ai à vous rendre compte de ce qui s'est passé chez vous pendant votre absence.
— Qu'est-il arrivé? Néridah...
— Elle s'est obstinée, malgré mes efforts, à suivre les Indiennes, et elle a quitté l'hôtel. »
Le nabab devint horriblement pâle.
« Ma fille ! ma fille! murmura-t-il.
— Votre fille I répéta Karl d'une voix sourde, vous oubliez qu'elle ne Test pas... Suzanne vous l'a dit, elle vous le dira encore !.. Et savez-vous où Néridah a cherché un asile ? Chez votre frère, le docteur Hartley.
• — Ah 1 reprit John dont la figure s'attrista, chez mon frère qui me déteste... Enfin je vais voir par moi-môme.
— Hartley, dit Karl d'un ton d'autorité en baissant encore la voiî^, vous ne pouvez retourner à Londres ce soir; vous allez revenir dans le Rutlandshire, en nia compagnie... c'est Tordre de Susanne !
— Dé Suzanne I
— Oui; elle s'est manifestée à moi et elle se manifestera à vous...
— A moi ? grand Dieu ! c'est le plus ardent de mes désirs!., et quand?
— Demain, celte nuit même... aussilôt que je pourrai faire une évocation. »
En ce moment, les employés de la station crièrent :
« Les voyageurs pour Oakham... en voiture!
— Venez! dit Karl en entraînant le nabab.
— Mais Néridah...
— Demain matin vous enverrez une dépêche au docteur et vous lui ferez connaître vos volontés.
— Mais je n'ai pas de ticket pour retourner dans le Rutlandshire...
— Vous êtes connu sur la ligne... et vous risquez seulement de payer double place, ce qui ne saurait arrêter un gentleman tel que vous. »
Tout en parlant, Karl avait poussé John dans un wagon ; il s'y jeta derrière lui et referma vivement la portière; aussitôt le train siffla et partit.
Le wagon où Karl venait d'introduire sa victime, ne contenait pas d'autres voyageurs, et, comme on avait baissé un store épais sur la lampe du plafond, il y régnait une obscurité à peu près complète.
Tout cela s'était passé si vite, que John n'avait pas eu le temps de respirer. Il resta quelques
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minutes ahuri, clierchant à se rendre compte de ce qui lui arrivait. Enfin, il demanda au médium qu'il entrevoyait à peine dans Tobscurité :
— Est-il bien vrai, maître, que Suzanne ellemême...
— Oui... Suzanne veut vous arracher à certaines affections qu'elle désapprouve et vous ramener dans ce coin du Rutlanshire qu'elle aimait tant.... Vous serez récompensé de votre docilité, j'en suis certain. Suzanne vous protège, vous accompagne dans ce voyage.... Et tenez, par le ciel ! regardez.... là.... à la portière gauche. »
Le nabab se tourna précipitamment du côté indiqué.
Le train s'était engagé dans une profonde tranchée, dont les parois lisses formaient comme deux murs, de chaque côté de la voie. Or, sur la paroi qui lui faisait face, John vit apparaître un point lumineux et brillant, qui grossit avec une rapidité extrême et finit par prendre la forme d'une belle femme, en costume hindou ; elle glissait au milieu des ténèbres et semblait suivre le train.
« Suzanne! chère Suzanne! » s'écria le nabab transporté en élendant les bras vers cette image éblouissante.
C'était bien Suzanne, en effet; ses traits fins et délicats, ses yeux bleus si doux, sa bouche souriante, et ses longs cheveux blonds. De plus, elle portait un riche costume indien que John lui avait donné lui-môme autrefois, une sorte de tunique rouge, semée d'étoiles d'or; un ample voile de gaze lamée se drapait sur la tête et retombait sur les épaules. Elle était si belle ainsi, que son mari avait voulu la faire photographier dans cette toilette, et il n'avait encore oublié aucun des détails qui avaient produit sur son âme une impression si vive.
Aussi John était-il dans une sorte d'extase; il se penchait à la portière, sans songer à se tourner vers Karl qui, debout derrière lui, regardait par-dessus son épaule.
« Suzanne! Suzanne! » répétait le nabab d'une voix haletante.
Mais le train étant sorti de la tranchée, la gracieuse image sembla se perdre tout à coup dans un immense éloignement et se confondre avec les nuages du ciel à l'horizon. Elle avait disparu et John se désolait, quand elle se montra de nouveau à quelques pas de lui. Cette fois, elle se jouait parmi les buissons d'aubépine qui longeaient la voie ferrée; elle vagabondait dans la verdure et les fleurs, avec sa tunique rouge
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et son voile lamé d'or. John était fou de joie.
« C'est elle!... c'est bien elle » ! s'écriait-il, et il tendait les bras vers sa chère Suzanne. »
Avant qu'il fût revenu de son extase, l'ombre s'effaça de nouveau brusquement; en môme temps une vive lumière éclaira le compartiment; Karl venait de décrocher habilement le store de la lampe et l'avait replié sans faire le plus léger bruit.
« Eh bien ! homme de peu de foi, dit le médium, avec un sourire dédaigneux, ôtes-vous content et ai-je tenu ma promesse?
— Maître, je ne saurais assez vous exprimer ma satisfaction. A présent, j'irai partout où il vous plaira de me conduire, puisque c'est par l'ordre exprès de Suzanne... Oui, j'ai bien reconnu ses traits charmants, et elle porte encore le costume sous lequel j'aimais tant à la voir... Mais elle ne m'a pas parlé, elle ne m'a pas appris quelle conduite je dois tenir.
— Une voix humaine, reprit Karl gravement, ne saurait être entendue au milieu du bruit infernal d'un train en marche ; comment voulez-vous qu'une voix d'outre-tombe puisse agir sur votre ouie grossière et terrestre? Mais vous ne perdrez rien pour attendre et vous pouvez être assuré que votre zèle sera magnifiquement récompensé...
Certainement feu Mme Hartley vous fera connaître sa volonté d'un moment à Tautrc.
— De quelle manière?
— Voilà ce que j'ignore... A défaut de voix, les Esprits ont toutes sortes de procédés pour se manifester aux vivants... Attendez donc avec respect ce qu'il plaira à votre Suzanne de vous communiquer en temps et lieu. »
Puis Karl, comme fatigué de la conversation, s'installa dans un coin et eul l'air de sommeiller.
John continuait de regarder la campagne avec avidité; mais il ne voyait qu'une masse confuse d'objets tourbillonant dans les ténèbres et Timage chérie ne se détachait plus au milieu de ce chaos.
Quelques heures se passèrent; il ne devait pas être loin de minuit, quand le train commença à ralentir sa marche, et les gardes-train annoncèrent Oakham; on était arrivé.
Aussitôt John Hartley et Karl s'élancèrent sur le quai de la station. On réclama les tickets; John dut déclarer qu'il n'en avait pas, ce qui fit froncer les sourcils à l'employé de la gare; mais le nabab lui glissa dans la main une banknote, en l'invitant, le prix de la place une fois payé, à garder le reste. L'employé éleva précipitamment la lanterne, qu'il tenait à la main, pour exami-
ner les traits d'une personne si généreuse ; il reconnut le nabab, qui était célèbre dans tout le voisinage.
« Ah ! c'est vous, Votre Honneur ! dit-il gaiement; ma foi! j'aurais dû vous deviner à votre libéralité... Mais, monsieur Hartley, ajouta-t-il d'un ton d'inquiétude, votre calèche vous attendelle devant la gare pour vous conduire auK Oaks?
— Non, mon ami, répondit John; je reviens à l'improviste et personne aux Oaks n'est averti de mon retour.
— C'est fâcheux, bien fâcheux, Votre Honneur; à cette heure de la nuit, vous ne trouverez ni voiture ni chevaux pour vous transporter chez vous, et il y a quatre bons milles d'ici... En outre, avez-vous des bagages?
— Moi, non ; mais voici mon ami qui a une malle à réclamer.
— On va la lui remettre... Seulement, messieurs, comment ferez-vous pour vous rendre aux Oaks, par cette nuit noire... sans compter que le temps paraît vouloir se mettre à la pluie, et que les hemins ne sont pas des meilleurs? »
Réellement il n'était pas possible de parcourir à pied le trajet de la station aux Oaks, d'autant moins que Karl ne voulait pas se séparer de sa
malle qui, à ce qu'il faisait entendre, contenait des objets précieux.
a En ce cas. Votre Honneur, dit remployé à John, je ne vois qu'un parti à prendre : c'est que vous alliez, avec le gentleman votre ami, coucher à l'auberge du Cygne, à un demi-mille d'ici. Je vous donnerai un de nos facteurs, qui, moyennant un pourboire convenable, portera la malle jusque-là et en même temps vous servira de guide dans l'obscurité. Demain matin, vous enverrez quelqu'un aux Oaks, afin qu'on vienne vous chercher avec une voiture... Vous ne serez pas à Tauberge du Cygne comme dans un de vos châteaux ou de vos hôtels, mais la maison est propre, et les sœurs Swift, qui la tiennent, sont de braves femmes, fort aimées dans le pays... Votre Honneur connaît bien les dames Swift, j'imagine?
— Oui, oui, et je crois qu'en effet il faut aller coucher à l'auberge du Cygne, » dit John d'un ton résigné, en regardant fixement son compagnon, sans lequel il ne pouvait évidemment prendre aucune résolution définitive.
Karl, comme le nabab, ne paraissait nullement enchanté de ce contre-temps, que les Esprits n'avaient pas prévu sans doute. Mais, au fond du cœur, il était ravi d'avoir une occasion de mettre
en usage les spectres qu'il avait dans son sac, et d'assurer sa puissance par quelque nouvel escamotage; aussi bien songeait-ii à part lui qu'avant d'arriver aux Oaks il pouvait être prudent de se renseigner un peu et de prendre, comme on dit vulgairement, l'air du bureau. Il agita donc la tète en signe d'assentiment.
Les choses ainsi arrangées, on ne tarda pas h se mettre en route. En avant marchait un robuste gaillard, portant sur son crochet la malle de Karl, et tenant à la main une lanterne que lui avait conflée l'employé de la gare. Comme il connaissait parfaitement le chemin, il allait d'un pas ferme, tandis que les voyageurs se tenaient par le bras et s'avançaient avec hésitation, en Trissonnanf. sous la brise fraîche de la nuit.
mai-».