‹ NéridahChapitre 12 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lb fantÔDU dfl la Reine.

Depuis trois jours, Mme Jellous était installée au cb&teau de la reine Edith, oii elle exerçait les fonctions d'intendante. C'était elle qui donnait les ordres pour les repas, dirigeait les domestiques de l'un et de l'autre sexe, tenait les clefs et faisait la dépense. Elle remplissait les devoirs d'une véritable maltresse de maison et ne paraissait pas peu fière de son importance nouvelle.

Un matin, elle se trouvait avec Karl dans une

immense pièce voûtée du rez-de-chaussée, Tancienne salle des gardes dont on avait fait une salle à manger. Le couvert était mis sur une table massive et on n'attendait plus pour servir que l'arrivée de John, qui étaifr absent.

« Où donc va-t-il ainsi chaque matin ? demanda 1 ancienne somnambule au médium.

— Habituellement il se promène à cheval dans les environs, et il pousse souvent jusqu'à sa ferme des Oaks, où il se plaît beaucoup plus que je ne voudrais... Aujourd'hui, il a eu la fantaisie de prendre le tilbury et de se faire accompagner par ce petit muet, dont il ne peut plus se séparer... jusqu'à nouvel ordre.

— C'est une affection bien innocente... Vraiment, maître, malgré ces murs si vieux et si noirs, on n'est pas mal ici, et nous ne devons pas regretter le temps où nous donnions des séances publiques de spiritisme et de somnambulisme à Egyptian-hall ! M. John Hartley lui même, en dépit des épreuves auxquelles vous le soumettez, se porte à merveille; il a le teint encore plus frais et plus reposé qu'à Londres.

— Hum ! Je ne désire pourtant pas, ma chère, qu'il soit trop robuste de corps...» Réellement, tandis que je veillais ici aux mille soins de notre installation^ je n'ai pu l'absorber autant

que je 1 aurais dû peut-être. Il avait beau me demander chaque matin quand je lui procurerais une manifestation nouvelle de sa Suzanne, je ne savais trop que lui repondre, car mes préparatifs n'étaient pas terminés et aucun de mes trucs ne pouvait fonctionner encore. A présent tout cela va changer; je congédie aujourd'hui les deux derniers ouvriers de cette pièce « machinée » que j'appelle le sanctuaire, et je vais pouvoir donner satisfaction à John, si avide de prestiges. Physique, chimie, escamotage, nous le servirons à son gré. Vous-même, ma chère, vous allez me fournir les moyens d'occuper son imagination, d'exercer la vigueur de ses nerfs....

— Comme vous voudrez, Karl ; aussi bien, il nous faut gagner, d'une manière quelconque, les avantages dont nous jouissons ici. Je m'habituerais facilement, moi, à cette existence de dame châtelaine....

— Je ne suis pas aussi tranquille que vous, Jellous, répliqua Karl d'un ton soucieux ; je crains toujours que cet homme faible et pusillanime ne nous échappe.... Vous m'avez dit vous-même qu'on s'informait de nous là-bas à Londres; ce docteur Henry Hartley ne nous perd pas de vue et il suffirait d'une circonstance fâcheuse.... N'importe ! je crois avoir pris toutes mes précau-

lions et nous devons marcher en avant, au[risque de nous rompre le cou.

— Allons! maître, dit la somnambule que le bien-être rendait optimiste, je ne reconnais pas ce matin votre énergie accoutumée. . . . Auriez-vous donc vu des Esprits.... des vrais.... dans ce vieux manoir? »

Tous les deux 3e mirent à rire, et au même instant on entendit une voiture légère s'arrêter dans la cour d'honneur. John ne tarda pas à entrer, conduisant par la main Samuel, qui avait le teint rose et Tœil brillant à la suite de cette promenade matinale.

Après les compliments d'usage, on s'assit & table. John voulut que son petit favori prit place à son côté. Il le servait lui-même et lui adressait souvent la parole; l'enfant répondait en faisant des signes au moyen de ses doigts, avec autant de grâce que de dextérité. Mme Jellous causait de son ton le plus aimable. Quant à Karl, il affectait, ce jour-là, un air solennel et gardait le silence.

A l'issue du déjeuner, John alluma un cigare et se disposait à faire un tour dans le parc avec le petit muet, quand le médium lui dit, de sou ton majestueux :

« Il conviendrait peut-être, monsieur Harlley, de renvoyer Samuel chez ses parents, à l'auberge

du Cygne.... Nous allons reprendre sérieusement nos travaux, et la présence d'un enfant pourrait être un embarras dans des circonstances aussi graves. »

John s'enflamma à cette ouverture.

« Que voulez-vous dire, maître? demanda-t-il; dois-je entendre que des manifestations vont avoir lieu? J'avoue que je commençais à en désespérer.... Pendant notre voyage nocturne, de Londres ici, Tombre chérie de Suzanne nous a accompagnés complaisamment et je comptais qu'au château de la reine Edith, acheté par son ordre exprès, les manifestations se succéderaient sans relâche.... Or, vous le savez, depuis plusieurs jours, rien, absolument rien, ne m'a révélé la présence des Esprits.

— C'est qu'ils n'ont pas été invoqués.... Je vous l'ai dit, mon élève, ce n'est pas une œuvre de peu d'importance que j'ai entreprise. Vous avez vu l'ombre, l'apparence, de votre chère Suzanne; vous avez une fois touché sa main, vous avez reçu de son écriture ; mais tout cela n'est rien auprès de ce que j'ambitionne. . Je prétends arriver à la matérialisation de Suzanne, c'est-àdire,' que je veux vous la faire apparaître vivante, agissante, tangible* ; vous lui parlerez et

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