‹ NéridahChapitre 7 sur 52 · I . Voyez a noie à la un du volume · texte numérisé non relu

I . Voyez a noie à la un du volume

« me suis toujours plu à Tombre de ses vieilles a tours, si chères aux Esprits. C'est là désormais « que je me manifesterai librement à toi.

« Ta Suzanne Hartley. »

John se jeta à genoux:

« J'obéirai... j'obéirai, Suzanne ! s'écria-t-il en s'adressant à un être invisible. »

Karl restait à Técart, comme par discrétion.

John se leva et vint à lui :

« Elle m'approuve, dit-il, et elle m'ordonne d'acheter le château de la reine Edith.. . Lisez vous même. »

Le médium prit la lettre; mais, à mesure que l'eau qui imprégnait le papier se séchait, les caractères devenaient de plus en plus pâles, et ils finirent par s'effacer. Bientôt, sauf les têtes de mort gravées aux quatre coins, Karl n'eut plus entre les mains qu'une page blanche.

Ce nouveau prodige fit ouvrir de grands yeux à Hartley.

« 11 paraît, dit le médium, que cette communication était pour vous seul. . . Mais n'importe ; vous savez à présent quels sont les ordres de l'Esprit ; vous aurez à cœur de vous y conformer.

— Je crois bien!... Et tenez, le sollicitor Lecoss,

U Tena quelques {ouUoe de ce liquide.

chargé de la vente du château, demeure à deux pas d'ici... Nous ne retournerons pas à la ferme des Oaks, que je n'ai terminé cette acquisition.

— Prenez garde de vous montrer trop vite, dit Karl d'un ton léger; ce sollicitor doit être un aigrefin ; en voyant que vous, le plus riche propriétaire du pays, vous désirez posséder cette masure, il vous rançonnera à plaisir.

— Il ne saurait en demander plus de quatre mille livres, somme de la dernière mise à prix...

— Si pourtant il exigeait davantage?

— J'achèterais toujours, puisque c'est le vœu de ma bien-aimée Suzanne... Cependant vous avez raison, cher maître; il vaudrait mieux que je ne me montrasse pas d'abord... Eh bien! pourquoi vous, en qui j'ai la plus absolue confiance, n'iriez-vous pas trouver Lecoss sur-le-champ et ne traiterîez-vous pas avec lui les conditions de la vente? J'interviendrais pour le payement. »

C'était là le vœu secret du médium, qui détourna la tète afin de cacher un sourire de satisfaction. Toutefois il répondit assez froidement :

« Quoique je n'entende pas grand'chose à ces sortes de négociations, je ne veux pas vous désobliger, mon cher John .. Je vais me rendre chez le sollicitor... Seulement il est bien entendu,

n'est-ce pas, que vous me donnez carte blanche, et que je dois acheter à tout prix?

— Oui, à moins que Lecoss, un véritable aigrefin, comme vous dites, n*ait des prétentions tellement exorbitantes... Mais je ratifierai vos conventions quelles qu'elles soient.

— A la bonne heure... je pars à l'instant. »

Et Karl s'empressa de regagner sa chambre pour se disposer à sortir.

Pendant que John, de son côté, achevait sa toilette, on gratta timidement à la porte ; à peine eut-il prononcé le mot entrez ^ que cette porte s'ouvrit. Samuel, le petit muet que nous connaissons déjà^ s'avança tout rouge de plaisir et de confusion, tenant un bouquet à la main. Derrière lui, dans l'ombre de l'escalier, on entrevoyait Mme Swift, qui le suivait des yeux avec une complaisance maternelle.

La vue de ce bel enfant [rasséréna les idées de John, qui venait d'éprouver de si fortes émotions.

« Âh ! c'est toi, mon ami Samuel ! dit-il d'un ton de bonté; sois le bienvenu. »

Le muet s'inclina avec grâce, prit la main du nabab, sur laquelle il déposa un baiser, et, toujours rougissant, il lui présenta sa gerbe de fleurs.

A la plus grosse rose du bouquet un petit pa-

pier était fixé par une épingle. Dans ce papier Samuel avait écrit lui-même, d'une belle et correcte écriture :

« J'offre ces fleurs à M. Hartley, en signe de « respect et d'affection. »

« Merci, mon garçon, » fil John avec bonhomie en enlevant l'enfant dans ses bras et en lui donnant deux gros baisers.

Puis il prit le bouquet et le flaira d'un air de plaisir.

Samuel paraissait tout heureux et tout fier de cet accueil. Sa mère entra à son tour :

« L idée est de lui seul, Votre Honneur, dit-elle à Hartley; ce matin, en se levant, quand il a appris votre arrivée à l'auberge du Cygne, il a couru au jardin, et il attendait avec impatience votre réveil.... Le pauvre petit vous aime et c'eat une fête pour lui de vous voir chez nous.

— Et moi, je m'intéresse beaucoup à lui, madame Swift, répliqua John; allons! il peut se faire que je passe quelque temps près d'ici, et vous me le donnerez de temps en temps....

Je veux m'occuper de l'avenir de Samuel, qui le mérite si bien, et par lui-même, et par l'honnête famille à laquelle il appartient, madame Swift. »

La mère remercia avec effusion, et John, en passant sa main dans la chevelure bouclée du

petit muet, s'informa amicalement des affaires de Tauberge. Mme Swift se lamentait, comme à l'ordinaire, quand une voilure s'arrêta devant la maison, et on se bâta de descendre.

Cette voiture, moitié calëcbe, moitié cbar-àbancs, venait de la ferme des Oaks, où, dès le matin, on avait appris la présence de John à l'auberge du Cygne. Le cocher et le valet de pied ne portaient pas de livrée comme les domestiques attachés à l'hôtel d'Hartley, mais ils témoignèrent la plus grande joie de revoir leur maître, pour lequel ils avaient un dévouement sans bornes. L'un d'eux remit à John un télégramme, arrivé la veille au soir, et que l'on se disposait à lui expédier à Londres.

Le nabab déchira l'enveloppe et lut rapidement. La dépêche était de son frère Henry, qui lui annonçait que « Néridah, poussée par les mauvais « traitements dont elle avait été l'objet, était « venue chercher asile chez lui, Henry Hartley. »

John froissa le papier avec colère.

«C'est bon, murmura-t-il; puisqu'elle y est, qu'elle y reste I »

Il monta dans sa chambre, demanda ce qu'il fallait pour écrire et traça ce peu de mots :

<c J'approuve que Néridah demeure chez mon frère Henry Hartley jusqu'à nouvel ordre. »

NÉRIOAH. 69

Il signa ce billet; puis il prit son livre de chèques, formula un bon de mille livres sterling à Tordre du docteur, et glissa le tout dans une enveloppe, qu'il referma avec soin.

Alors il demeura pensif, l'œil fixé sur la lettre qui était sur la table, et une grosse larme mouilla sa joue.

Au bout d'un moment, il tressaillit, essuya la larme d'un revers de main et, regardant autour de lui avec épouvante, il dit tout haut :

« Pardonne-moi, Suzanne ; pardonne-moi ma faiblesse pour cette misérable enfant, que tu as tant aimée toi-même autrefois... Je t'obéirai... je t'obéirai, je te le jure ! »

Il attendit, comme s'il espérait une réponse quelconque de l'être invisible auquel il s'adressait; mais la réponse ne vint pas, et il se hâta de redescendre.

« Dikson, commanda-t-il au valet de pied, portez ceci sur-le-champ au bureau de poste de la station, et veillez à ce que cette lettre arrive aujourd'hui môme à Londres.

— Je pars, monsieur, répliqua le domestique; mais auparavant, Votre Honneur, pourriez-vous

' me dire si nous ne verrons pas bientôt aux Oaks la gentille miss Néridah ?

— Allez au diable I ti s'écria John avec violence.

Le pauvre Diksoh n'était pas habitué à être traité ainsi et il demeura consterné. Les assistants, parmi lesquels se trouvaient les dames Swift, ne comprenaient rien à cette colère subite de John, toujours si doux et si bienveillant. Néanmoins nul n'osa souffler ; le domestique partit comme un trait et se rendit à la station.

Un léger déjeuner avait été préparé pour le nabab et pour son ami dans le « parloir » de Tauberge. Comme on venait annoncer à John que tout était prêt, Karl arriva triomphant.

« L'affaire est terminée, Hartley, dit-il ; ah ! par exemple, ce n'a pas été sans peine... Ce sollicitor, comme je m'y attendais, est bien le coquin le plus madré, le plus tenace...

— Vous n'avez pas commis la faute, Karl, de lui apprendre que vous agissiez pour moi?

— Eh! comment faire autrement, monsieur?

Quand j'ai eu décliné mes noms et qualités, il m'a ri au nez et a voulu me mettre à la porte... Il a bien fallu m'autoriser de votre nom... Alors le marché s'est conclu, non sans peine pourtant... Voici l'engagement de M. Lecoss, le sollicitor... Il se rendra aujourd'hui même à la ferme des Oaks pour vous apporter les titres de propriété et recevoir l'argent. »

En môme temps, il remit à John un papier, que le nabab parcourut rapidement.

a Six mille livres sterling* ! s'écria-t-il ; c'est un vol abominable !... On avait parlé de quatre mille, et ces vieilles ruines croulantes ne valent pas davantage.

— Je conviens que le fripon de sollicitor a abusé de la situation... Mais ne m'aviez- vous pas ordonné d'acheter à tout prix?... Et puis, ajouta Karl en baissant la voix, oubliez-vous que c'esl Tordre exprès de Suzanne ?

— Vous avez raison... Tout est bien. »

Ce que ne disait pas Karl, c'est qu'il s'était entendu secrètement avec le sollicitor, aussi fripon que lui. Sur les six mille livres sterling que John devait payer, mille étaient pour l'homme d'affaires et mille autres pour le médium.

John et Karl se mirent à table et expédièrent lestement le déjeuner. Ensuite on prit congé de l'hôtesse et on se dirigea vers la voiture qui stationnait devant la maison et dans laquelle Karl voulut installer lui-même la fameuse malle dont, en homme prudent, il ne voulait se séparer sous aucun prétexte. Mme Swift et sa sœur Jenny, ainsi que le petit Samuel, accompagnèrent les voyageurs jusqu'au seuil de la porte. ^^.

Page 1