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CHAPITRE IV

Une lettra d'ontre-tomba.

Le lendemain matin, au petit jour, Karl allait et venait sans bruit dans sa chambre. A demi vêtu pour être plus alerte, il avait soulevé le couvercle de la fameuse malle, fermée habituellement par une double serrure, et il s'occupait d'une mystérieuse besogne. Son travail terminé, il entr' ouvrit, avec des précautions extrêmes, la porte de communication entre sa chambre et celle de John. Le nabab dormait profondément

derrière ses rideaux, comme on pouvait en juger à sa respiration forte et prolongée, et c'était à peine si les premières lueurs matinales pénétraient dans cette chambre. Karl, se courbant à demi, marcha en silence, grâce au vieux tapis qui couvrait le plancher. Il s'approcha d'une table sur laquelle il déposa quelque chose ; puis, usant des mêmes précautions, il revint vers la porte, qu'il ferma et barricada de nouveau. Tout cela s'était fait '^avec les mouvements souples, le pas furtif d'un chat qui médite un larcin ; et la respiration toujours régulière et cadencée de John, témoignait qu'il ne pouvait avoir conscience de ce qui se passait.

Comme, à raison des fatigues de la veille, le nabab ne devait pas sans doute s'éveiller de si tôt, Karl semblait n'avoir rien de mieux à faire que de se recoucher pour attendre une heure plus avancée. Avant de prendre ce parti, il se dirigea vers sa fenêtre, qu'il ouvrit en silence, comme s'il voulait respirer les fraîches émanations de la campagne.

Cette fenêtre donnait sur le jardin de l'auberge, maigre potager où, parmi de vulgaires légumes, poussaient quelques fleurs, dont les dames Swift prenaient soin elles-mêmes ; mais, par-dessus la haie d'aubépine, l'œil embrassait

l'immense paysage que le médium avait seulement entrevu, la soirée précédente.

Maintenant un ciel clair, resplendissant des clartés de Taurore, ne laissait aucun détail ignoré. Des champs plantureux, de vertes prairies, avec çà et là quelques fermes et quelques cottages, s'étendaient à perte de vue. Mais ce qui d'abord attirait l'attention, c'était le château de la reine Edith, situé, comme nous savons, à quelques centaines de pas seulement de l'auberge. Au grand jour, il n'avait une mine ni moins refrognée, ni moins lugubre que la nuit. Ses murs noirs, ses fenêtres, ou petites comme des meurtrières ou grandes comme des croisées d'église, ses tourelles couvertes de lierre, ses massives toitures, formaient un ensemble fort intéressant pour un archéologue ou un artiste, mais fort peu séduisant pour un citadin. Il était flanqué d'un parc tout plein d'arbres séculaires, qui projetaient à l'entour des teintes sombres, et dans lesquels croassaient d'innombrables corbeaux.

Karl regarda longtemps ce maussade édifice, comme s'il avait des motifs pour en faire une étude particulière ; puis ses yeux se portèrent vers des constructions, beaucoup plus éloignées, qui présentaient un aspect tout différent.

Ces constructions, symétriquement groupées, étaient blanches, bien tenues, séparées par de vastes cours; tout y annonçait l'abondance et la richesse. Malgré la brume transparente, que le soleil allait dissiper, Karl reconnut la belle ferine des Oaks, célèbre dans toute la contrée.

Il l'examina longuement à son tour, puis il murmura, d'un air de réflexion :

« Oui! oui, j'ai été bien inspiré... Là-bas, au milieu de ces gens qui lui sont dévoués corps et âme, on m'eût suscité des embarras continuels... Il faut que je le tienne sous ma main, que je le soustraie aux influences contraires... Allons! tout est pour le mieux!

a J'ai eu, dès hier soir, l'heureuse inspirationde jeter dans son âme quelques idées qui assurent l'effet de mes plans. Il est tout préparé à recevoir d'en haut, par un moyen magique. Tordre formel de se rendre acquéreur du château de la reine Edith... Il y aura gros à gagner sur le prix qu'on lui fera payer ce tas de vieilles pierres; puis il faudra mettre ces pièces délabrées en état de recevoir, ensuite nous nous occuperons de l'ameublement 1

« Ce que c'est que l'intelligence des situations! J'ai mis la main sur un vrai filon d'or que je m'amuserai à exploiter en attendant le jour, prochain

sans doute, où je finirai adroitement par mettre la main sur la précieuse mine tout entière! ^

11 se disposait à quitter la fenêtre, quand un bruit léger se fit au-dessous de lui dans le jardin. Il chercha des yeux qui pouvait s'y promener à cette heure matinale, etil aperçutun jeune garçon, de dix à douze ans, mis avec propreté. C'était un charmant enfant, à la carnation rosée, à l'œil brillant d'intelligence, aux cheveux blonds et bouclés. Karl devina Samuel Swift, le petit muet dont on lui avait conté l'histoire.

Samuel parcourait le jardin pour faire un bouquet, et, sans s'inquiéter des gouttes de rosée qui coulaient en perles liquides sur ses vêtements, sur ses mains, sur son visage, il saccageait rosiers, giroflées et dahlias. Il tenait déjà une grosse gerbe de fleurs et l'arrangeait avec goût, comme s'il avait l'intention de les offrir à une personne chérie et respectée.

Karl observait avec curiosité les mouvements du petit Samuel, quand celui-ci leva la tête par hasard. En apercevant l'étranger, il resta immobile et le regarda fixement avec ses beaux yeux bleus; puis il sourit, s'inclina avec grâce et lui envoya un baiser du bout des doigts.

Ce n'était là sans doute qu'un acte de politesse

du petit muet envers un voyageur logé à l'auberge du Cygne ; mais Karl, si peu accessible qu'il fût à certaines impressions, en éprouva beaucoup de trouble. Sans paraître avoir remarqué la présence de Tenfant, il se retira précipitamment de la fenêtre qu'il referma, et il alla de nouveau se jeter sur son lit.

Dormit-il ou non ? nous ne saurions le dire ; mais plus d'une heure s'était écoulée, lorsque John, qu'on entendait depuis quelques instants s'agiter dans sa chambre, frappa vivement à la porte de communication, en appelant à haute voix. Karl eut l'air de s'éveiller.

« Me voici, monsieur Hartley, dit-il en bâillant bien fort; une minute, je vous prie! Est-il donc si tard? J'étais fatigué, et le sommeil...

— Venez, venez ! répéta John qui paraissait être sous le coup d'une vive émotion.

— Un peu de patience ! le temps de m'habiller. » Il ne se pressa pas trop, et, pendant qu'il vaquait à sa toilette, on eût pu voir sur son visage celte expression de mépris et d'ironie qui s'y montrait parfois. Néanmoins, lorsqu'il eut déverrouillé la porte bruyamment et qu'il fut entré chez le nabab, ses traits avaient repris leur gravité ordinaire.

Il trouva John habillé, un papier à la main

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« Eh bien ! monsieur Hartley, demanda-t-il, qu'est-ce donc ? Auriez-vous eu quelque manifestation nouvelle?

— Je n'en sais rien, maître; le fait est que j'ai dormi profondément cette nuit... Mais voyez ce que j'ai trouvé sur ma table ; cela n'y était pas certainement hier au soir ! »

En même temps il présentait le papier à Karl.

Ce papier était encadré de noir, avec des têtes de mort gravées au quatre coins. Karl le prit, et après y avoir jeté un coup d'œil, il dit avec assurance :

« C'est une lettre des Esprits.

— Une lettre!... Mais regardez donc : sauf ces dessins, la page est toute blanche.

— Je vous ai dit, Hartley, répéta sentencieusement Karl, que les Esprits ont des moyens bizarres de faire comprendre leurs volontés ; mais il appartient au médium de rendre perceptible ce qui est caché aux yeux des mortels... Je vais essayer de mon pouvoir. »

Après avoir prononcé ces paroles d'un ton solennel, il jeta avec affectation les yeux autour de lui, et aperçut, comme par hasard, sur la cheminée un flacon de cristal, qui ressemblait à une carafe, et que Mme Swift pouvait très bien y

avoir placé, car il était plein d'un liquide parfaitement limpide, transparent, ressemblant à de l'eau pure.

Il prit ce flacon, le plaça entre son œil et le jour pour mieux l'examiner , feignit d'en verser dans un verre quelques gouttes, qu'il parut avaler et déguster avec un soin minutieux.

« C'est de l'eau, de l'eau pure, dit il à John, qui d'un œil anxieux suivait ses moindres mouvements ; mais je sais le moyen de donner à cette eau les vertus d'un talisman merveilleux. Par ce moyen la volonté des Esprits se manifestera sur cette page blanche, que sans doute une main surnaturelle a placée cette nuit dans un endroit où elle ne pouvait manquer d'attirer vos regards. Je suis certain du succès de mon invocation, s'il est vrai que cette feuille soit venue ici pendant la nuit, et si vous êtes bien sûr de ne point l'avoir vue en cet endroit hier au soir. »

Il posa le flacon ^devant lui et fit dessus des passes magnétiques avec ses deux mains ou- , vertes. Puis, voyant John attentif, il leva les bras vers le ciel et dit d'une voix forte :

« A bramasisélech — A brahamouselousse -^ A brorhamasiselich. »

Il y eut un nouveau silence ; après quoi, il tourna sur lui-même, en appelant :

« Suzanne Hartley!... Suzanne!... Suzanne!»

Ces cérémonies terminées, il laissa couler sur le papier blanc quelques gouttes du liquide contenu dans le flacon *. Aussitôt, ô prodige ! le papier se couvrit de caractères d'un roux pâle, mais nets et distincts, qui semblaient former une lettre. A peine cette espèce de revivification était-elle comp ète que, soit par hasard, soit à dessein, le flacon tomba par terre et se brisa.

Karl tendit le papier à John.

« Lisez, dit-il; ceci est pour vous. »

Le nabab tremblait tellement, que le papier faisait entendre un frémissement continu. A peine y eut-il jeté un regard, qu'il s'écria :

« Grand Dieu! c'est encore l'écriture de Suzanne !

— Lisez, répéta le médium. »

La lettre contenait ces mots:

« Mon cher John,

« Je suis satisfaite du parti que tu as pris au « sujet de cette enfant étrangère. Maintenant, « achète le vieux château de la reine Edith ; je

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