‹ NéronChapitre 100 sur 205 · Dion Cassius, tir. LXII, ch. xv · texte numérisé non relu

Dion Cassius, tir. LXII, ch. xv

ne fut pas augmenté malgré plusieurs causes de disette. Il eut en cela quelque mérite, car on avait dû jeter dans le Tibre les blés qui s’ôtaient gâtés dans les magasins, et trois cents vaisseaux chargés de froment avaient péri, les uns par le naufrage en entrant au port, les autres par l'incendie.

De son côté, le sénat, libre d’exercer sa haute magistrature, réprima par un décret l’abus des adoptions. Les empereurs avaient combattu le célibat par leurs édits et voulu rendre la condition des pères de famille meilleure au moment où ils auraient à briguer des emplois. Les célibataires s’avisèrent alors d’adopter des enfants pour avoir le privilège des pères de famille à l’époque où l’on distribuait les préfectures. Leur ambition satisfaite, ces adoptions étaient non avenues. Le sénat décréta la nullité de ces contrats frauduleux et déclara ceux qui s’en rendaient coupables, non-seulement indignes de remplir les charges publiques, maisencore inhabiles à succéder.

Après ce décret du sénat, qui écartait les intrigants des emplois publics, l’affaire de Timarchus le Cretois, vint prouver combien les Césars exerçaient sagement l’empire, hors de Rome du moins. Tout ce que le sénat et le peuple romain avaient perdu d'inlluencc et de liberté, les provinces l’avaient acquis par la protection des empereurs, et les provinces étaient le monde. On accusait ce Timarchus de violenter ses compatriotes; on lui reprochait aussi d’avoir offensé le sénat. Il s’était vanté de pouvoir à son gré faire accorder ou refuser au proconsul des actions de grâce par les habitants de la province. Au sortir de leur charge, ces magistrats provoquaient des assemblées qui, après en avoir délibéré, envoyaient des ambassadeurs à Rome; ces ambassadeurs étaient reçus dans le sénat et rendaient grâce aux proconsuls et aux préteurs de leur bonne administration.

Thraséas parla dans cette affaire : il généralisa la question, et nous devons au discours que lui prêle Tacite, de comprendre mieux les rapports nouveaux entre Home et les provinces. Pendant les dernières années de la république, les agitations du Forum et la lutte gigantesque des partis qui se disputaient le pouvoir, remplissaient le monde entraîné dans les destinées du peuple romain. Les provinces dépendaient de César ou de Pompée qui les mettaientà la disposition de leurs amis. Également pressurées dans la paix comme dans la guerre, elies ne pouvaient faire entendre à Rome leurs cris de douleur, si quelque sénateur important ne se déclarait leur patron. L'empire, au contraire, ayant établi au-dessus des gouverneurs, des prêteurs et des rois alliés, l'autorité d’un seul, ils furent contenus par ce frein et les provinces respirèrent.

En même temps que Rome se répandait sur le monde par ses colonies, elle se laissait pénétrer par les étrangers venus d'Orient ou d’Occidenl, elle les admettait aux droits et aux honneurs de la cité. De victorieuse et de maîtresse qu’elle était, Rome devint capitale, et les provinces qui faisaient corps avec l’empire eurent alors leur importance et leurs droits. La grande préoccupation des lieutenants de l’empereur fut alors de prouver au maitre qu’ils avaient bien gouverné les peuples soumis à son autorité; aussi rien ne leur coûtait à la fin de leur gestion pour obtenir des provinces ce témoignage de satisfaction, qu’elles venaient rendre en leur faveur devant le sénat.

Il est. bon de s’arrêter à ces détails et d'y réfléchir, parce qu'ils accusent nettement la révolution accomplie dans le monde par le gouvernement des Césars. Le pouvoir impérial changea pour ainsi dire de base pendant le règne de Néron, et sa politique libérale laissa respirer les provinces qu'on avait opprimées.

Jusqu'à lui l'obéissance de Rome avait entraîné la soumission de l'univers; mais après Néroi), à partir de Vespasien son véritable successeur, la soumission de l'univers entraîna l'obéissance de Rome.

Le crédit et l'importance des provinces parurent à Thraséas avoir quelque chose de blessant pour la grandeur romaine :

« Autrefois, dit-il, on envoyait de simples particuliers visiter les provinces pour rendre compte de l’obéissance de chacun, et les nations tremblaient dans l’attente du jugement d’un seul ; maintenant c’est nous qui portons nos hommages et nos adulations à l’étranger. » Le sénat se prononça contre cet usage, selon l’avis de Thraséas; mais Néron s’opposa, par les consuls, à ce qu'il en fût délibéré, et il abolit lui-même par un décret l’abus qu’on avait signalé. Son opinion était qu’il appartenait à César, dont le pouvoir faisait la sécurité des provinces, de veiller aussi à la dignité des magistrats. *

Au milieu de la paix universelle, inappréciable bienfait, Tacite n’a que des événements de peu d’importance à nous signaler. Le tonnerre tomba sur le gymnase de Néron et le consuma ; l’airain de sa statue se liquéfia sous l'action du feu et perdit sa forme au point de ne plus offrir l’image du prince. Je ne vois dans ce fait, de très-mauvais augure pour Tacite, que l’image exacte de la décomposition morale du prince, dont le caractère s’altérait dans la corruption comme sa statue dans l'incendie.- La ville de Pompéi fut détruite par un tremblement de terre; Lélia la vestale étant morte, on choisit pour la remplacer une Cornélia.

A peine a-t-il nommé les consuls de la nouvelle année, de Rome 814 et 63 de JésusrChrist, que Tacite mentionne les couches de Poppée; elle donne une fille- à Néron. La date de celte naissance, ainsi placée dans les premiers jours de l’an

63, autoriso l’opinion qu’on a cru devoir exprimer sur l’empressement de Néron à répudier Octavie et sur la cruauté avec laquelle il précipita sa perte.

L’enfant de Poppée naquit àAntium. Néron lui donna le titre d’Augusta ainsi qu’à la mère. Le sénat avait fait des vœux pour la grossesse de Poppée, il en fit de nouveaux pour sa délivrance. On décréta deux statues d'or pour la Fortune, des prières publiques, un temple à la Fécondité, des combats comme ceux d’Actium, des jeux annuels en l'honnéur des familles Domitia et Claudia; on célébrerait ces jeux à Antium comme on en célébrait à Bovilles pour les Jules. Le contentement de Néron fut immodéré; il le poussa hors des proportions de la joie humaine. C’était, après de si grands crimes, comme une bonne fortune qui le réconciliait avec les dieux, Après tant de sentiments amers et mauvais, c'était une douce émotion. Il put croire que son existence ainsi purifiée par l'éclosion d’une âme innocente au sein de sa famille, il en avait fini avec ses frayeurs et avec ses remords.

Son illusion ne fut pas de longue djurée. Quatre mois après le jour de sa naissance, l’enfant mourut. Néron exagéra la douleur comme il avait exagéré la joie. Il retomba du haut de son bonheur dans une rage désespérée. Quand un malheur ramène violemment les puissants de la terre à la destinée commune, il y a dans leur prospérité comme une amère dérision qui révèle aux plus glorieux tout le néant des grandeurs. Au lieu de la piété qui se résigne et de L’innocence qui se console dans ses peines, Néron avait dans le cœur l’orgueil qui se révolte contre le châtiment, le remords qui désespère, et la haine qui s'aigrit ; sa douleur le rendit pire et lui fit prendre en aversion suprême tout ce qui l’entourait. Cependant les adulations recommencèrent aux funérailles de l’enfant ; un édicule fut bâti,

un prêtre fut institué aux autels de la nouvelle déesse. Néron gratifia de l’immortalité la frêle créature dont il n’avait pas même pu assurer la vie. Ces violences de sentiment, les seules qu'on puisse excuser et comprendre, servent du moins à nous faire voir Néron dans toute la vérité de son caractère, excessif et désordonné dans toutes ses passions.

Quand le sénat était venu, après l’heureuse délivrance de Poppée, le féliciter à sa villa d’Antium, il n’avait pas voulu que la présence d'un ennemi troublât son bonheur. Thraséas, qui allait aussi rendre ses devoirs au prince, reçut ordre de se retirer; on lui défendit de paraître devant l’empereur. Quel motif avait donc César de craindre ou de haïr Thraséas? En quoi Néron se trouve-t-il lésé par le stoïque sénateur? Le même prince qui, se croyant près de mourir, avait désigné Régulus pour son successeur, à cause de son intégrité reconnue, ne pouvait-il rendre justice à Thraséas, que Tacite nous dit avoir été la vertu môme? Entre Régulus et Néron quel lien? L'intelligence et l’impartialité de Néron. Entre Néron et Thraséas quel obstacle? le stoïcisme.

CÜAPITRE VI

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