‹ NéronChapitre 101 sur 205 · THRASÉAS ET SOS STOÏCISME · texte numérisé non relu

THRASÉAS ET SOS STOÏCISME

Néron aussi méchant qu’il a été bon. — I. * stoïcisme. — Doctrine cher les Grecs, verlu cher les Romains. — Cette philosophie placée entre le paganisme et le christianisme. — Le stoïcisme ne peut être compris des masses. — Caton d'Utique cesse d'être Romain pour derenir philosophe. — Thraséas bien supérieur à Caton l'Ancien. — Famille de Thraséas; rôle des femmes sous l'empire. — Modération de Thraséas.

Néron, qui voulait d’abord le bien avec l'impétuosité de son caractère et l’impatience de son âge, exagérait sa générosité jusqu’à dédaigner la raison d’Élat (fue lui opposaient les sénateurs; mais irrité plus tard de voir méconnaître ses bonnes intentions et d’apprendre qu’on menaçait son pouvoir, il exagéra bientôt la raison d’État jusqu’à blesser" la justice et l’humanité. Au moment même où le tyran foulait aux pieds les mœurs et les lois, usant de son autorité sans pudeur et sans frein, les patriciens affirmaient leur liberté aussi énergiquement que César proclamait sa puissance, et ils opposaient • la philosophie inflexible de la dignité humaine à la politique du pouvoir absolu.

Cette philosophie, c’était le stoïcisme; religion des âmes hautaines, qui n'est pas seulement interdite au vulgaire, mais qui inspire l'envie de le fuir et le courage de le braver. Voie

difficile, étroite et rude, que les esprits aventureux et fiers ont seuls l'audace de tenter. Qui aime les plaisirs et la vie, qui n’a pas en souverain mépris la douleur et la mort, ne doit pas s’engager dans ce chemin abrupt et montant. 11 ne conduit que les âmes fortes à travers les précipices, vers les points escarpés de l’héroïsme, sur les hauts lieux de là contemplation. Rien d’humain ni de vivant, pas de repos ni d’émotions douces sur lés cimes inaccessibles que la lumière froide des vérités éternelles éclaire. des profondeurs de l'infini. L’âme stoïque, ainsi suspendue au-dessus des abîmes, goûte une volupté virile dans l»*magnificence du spectacle qui lui est donné. Elle s’isole dans la domination d’elle-même, elle s’arrête au plaisir supérieur de se sentir immortelle et libre, elle se plaît dans la sérénité d’un courage qui l'élève au-dessus de tout danger. Sa vertu, qui porte en elle-même sa récompense et sa joie, lui fait dédaigner ce que les hommes appellent revers ou bonheur. Elle se détourne de toutes les choses qui changent et qui finissent, de la fortune et de ses hasards, des tyrans et de leurs complices; et voyant que l'homme ne peut rien conserver de tout ce qu’il poursuit avec amour, elle s'élance vers le ciel d’un bond généreux et libre, pour aller chercher le secret de sa destinée.

Les Grecs, qui inventèrent le stoïcisme, le pratiquèrent peu. La société romaine pouvait seule produire des âmes assez bien trempées pour pratiquer les maximes de Zênon. Quintilien l’observe judicieusement : t Autant les Grecs, dit-il, brillent par le précepte; autant, ce qui est mieux, les Romains valent par l’exemple *. » A Rome le stoïcisme était plutôt une vertu qu’une doctrine, et l’on recherchait dans les adeptes,

i. Quantum cnitn Græci preccplis Talent, tantum Romani, quodest majus «emplis. Quixtiuen. De finit, oral. Liv. XII, cb. il.

beaucoup moins l’intelligence que la vigueur du caractère. Un panthéisme vague et des notions générales prises à tous les systèmes de philosophie, formaient le corps de doctrine des stoïciens : L'homme est nne parcelle divine détachée de la suprême intelligence. Il se réunit à Dieu par la mort, qui lui fait perdre son individualité. Toutefois, il doit honorer dans sa vie le grand Être, dont il est une émanation, et, par une sorte de fatalité divine, se vouera la vertu, sans mérite et sans récompense. C’était fier; mais c'était vain.

Pour le grand nombre, qui a besoin de patience, de travail et d'espoir dans les rudes épreuves de la vie, le Portique n'avait rien de ce qui console et soutient les malheureux; pour ceux au contraire à qui la naissance, la richesse et l'éducation faisaient une position meilleure dans la cité, le stoïcisme avait un double avantage : ils étaient d’abord affranchis des pratiques vulgaires, ils s'élevaient au-dessus des mœurs et des préjugés du siècle; ils échappaient à l'assujettissement religieux du peuple, toutes choses que recherchent avec affectation les bourgeoisies triomphantes et les aristocraties en déclin; grâce au stoïcisme enfin, qui affirmait la nature divine de l’homme avec plus de preuves et de vigueur que la théologie païenne, les patriciens, diminués par l’empire, osaient relever la tôle; ils pouvaient se croire autorisés à mépriser les vices de César, à résister à sa puissance et môme à le punir de ses crimes. Le malheur et le défaut de ces énergiques rêveurs, qui furent les protestants du paganisme, c'est de n’avoir affirmé la vérité qu’en luttant contre César; c’est de n’avoir pas admis au bénéfice de la dignité humaine, la multitude placée au-dessous d’eux.

Au reste, cette doctrine vint à propos : le paganisme avait fait son temps, le christianisme apparaissait à peine dans le

monde, et celte noble philosophie d'aimer et de pratiquer la vertu pour elle-même, remplit justement l’intervalle entre les deux religions. On ne peut refuser son admiration à ces âmes d’élite qui, placées sous un ciel désert avec des regrets stériles et sans espérances, n’ont pas renoncé*à l’honneur, ont écouté leur conscience, aimé la justice pour sa seule beauté et se sont écriées avec Sénèque : qu’aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors de la vertu mémo *.

Toutefois, un grand vice accompagne toujours les plus belles doctrines, nées de l’indépendance de l'esprit humain; c’est que chacun les comprenant à sa manière et les pratiquant à sa façon, elles ne sauraient être ni un moyen efficace de rapprocher les hommes, ni une règle certaine pour les gouverner. La vertu solide de Thraséas, qui nous occupe en ce moment, diffère essentiellement de l'austère férocité du dernier Caton, qui est encore le grand saint et le héros de la secte. Caton fut le martyr de l’orgueil; il cessa d’ôtre Romain et d’être homme, pour devenir philosophe. Il désespéra de sa patrie, ce que les consuls les plus vulgaires de la République n'avaient point fait. 11 aima la liberté plus que Rome. Sa patrie réduite à l’esclavage, lui parut indigne de lui, et il crut pouvoir la renier comme s’il était permis à un fils d’abandonner sa mère au moment où ses infirmités l’accablent. Que n'était-il à Munda lorsque César, perdu dans la bataille, sentit son génie se troubler et vit son étoile pâlir!... Si Caton avait eu le courage d’attendre et de vivre, il pouvait à ce moment vaincre justement son ennemi; mais en déclarant par son suicide qu’il fallait se résigner à la servitude ou à la mort, il fortifia César par cet hommage désespéré qu’il ne devait pas lui rendre.

t. Sésèqie. De la Clémence, liv. I, ch. 1”.

Tliraséas, au contraire, accommoda le stoïcisme au* nécessités de son temps, plia la raideur philosophique à d’utiles transactions, et fit entrer dans le monvement des affaires humaines ces âpres caractères qui répugnaient au commerce de la vie. Il fauf attribuer celte sagesse à l'admiration involontaire que devaient lui inspirer l’ordre parfait et la paix romaine, répandus sur tout l'univers, spectacle magnifiqne et nouveau; l’honneur en revient aussi à son bon naturel qui, par son impuissance d’être implacable contre les hommes, même dégradés par le vice, retint cet esprit honnête dans une douce résignation. Quand les amis de Thraséas l'avertissaient qu’il avait tout à craindre de Néron : Néron peut me faire mourir, répondait-il, mais il ne saurait me faire de mal; courage admirable en ce qu’il vient de l'intelligence et non de la vigueur du sang. Quand on essayait de provoquer Thraséas à l'indignation contre la perversité flagrante de son époque, il disait avec raison : Qu’il ne faut pas trop détester les vices, de peur de détester aussi les hommes; précieux sentiment de mansuétude dans un homme assez vertueux pour avoir le droit d'être intolérant On ne comprend pas trop ce que pouvait être la vertu de Caton l'Ancien, ivrogne à se faire ramasser dans la rue, usurier, cynique, approuvant les jeunes gens de fréquenter les mauvais lieux, nourrissant mal ses esclaves, qu'il excitait à se haïrentreeux*; calomniateurde Socrate etdélateurde Scipion; maisenrevancheon goûte et l'on aime la douce gravité de Thraséas et son humanité, on l'admire d'avoirsubi Néron sans révolte etsans flatterie. Sa constance stoïque, tempérée par sa douceur.

1. Thraséas erebro diepre solcbal qui vitia odil, t.omines odit. Plue le jeune. Liv. VIII, épit. 22.

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