MORT DE CALIGULA — AVENEMENT DE CLAUDE
Chère* conspire contre Caïns. — Quintilia la comédienne. — Caïus Caligula est tné pendant les jeux palatins. — Fureur du peuple à cette nouvelle. — Asialicus le calme avec un mot. — Pendant que le sénat proclame la république, un soldat découvre Claude qui se cachait et le salue empereur. — Il passe la nuit tremblant de crainte et maître de tout. — Le peuple et les soldats se déclarent pour Claude. — Faux jugement de Tacite sur Chéréa. — Régne de Claude, sa femme et ses affranchis. — Agrippine et Julie sont rappelées de l’exil. — Agrippine épouse Passienus. — Messaline ait tuer Julie. — Pierre et Néron. — Agrippine empoisonne son second mari.
Le tribun d’une cohorte prétorienne, Cassius Chéréa, était depuis longtemps l'objet des reproches et des injures de Caligula dont l'injustice le tourmentait sans relâche. Poussé à bout enfin par des outrages grossiers renouvelés chaque jour, le tribun oublia son serment militaire et résolut d’assassiner l’empereur. Grâce aux fureurs et à la démence de Caligula il eut bientôt des complices. Les jeux qu’on devait célébrer au Palatin en l’honneur d’Auguste leur parurent une occasion favorable pour en finir avec la tyrannie.
On voit encore sur la colline impériale, aujourd'hui déserte, les restes du cirque où Caligula fut égorgé. Resserré entre des
iti
palais et des temples, ce théâtre était construit sur de petites proportions. La loge impériale présente encore des ruines puissantes dont les larges murs en brique sont noircis et ruinés par le temps. Le jardinier qui cultive en paix cet enclos a disposé là son réduit. Il serre ses instruments et scs graines audessous du Pulvinar où les rois et les consuls étaient Gers de se montrer à côté du mattre.
La foule immense des spectateurs était venue s’entasser dans cet étroit espace où sénateurs, magistrats et patriciens se trouvaient confondus avec le menu peuple. Caligula se faisait un plaisir de les soumettre à celte égalité. Il n’avait jamais paru ni plus affable, ni plus riant. On distribuait par son ordre, dans tous les rangs des spectateurs, des gâteaux, des viandes et des fruits; on jetait au milieu de la foule des oiseaux rares par volées, et Caligula s’égayait au tumulte de la foule qui pillait ces provisions. C’était le Caïus des premiers jours, facile et populaire, allant dîner dans le cirque avec ses amis les cochers de la faction verte, et couchant dans leur écurie; le môme Caïus, débonnaire et doux, qui permettait au peuple de porter au spectacle, pendant l’été, les feutres de Thessalie, aux larges bords, pour se garantir du soleil *.
En ce moment il était entourédes conspirateurs qui l'observaient, et qui cherchaient à l'entraîner dans le piège où il devait périr.
Le plus impatient d’en venir à l’exécution, c’était le tribun des prétoriens, Chéréa, l’âme et l’instigateur du complot. Ses propres injures le touchaient peu et l’excitaient moins à la vengeance que le souvenir de Quintilia la comédienne, dont
1. Ususque pileorum Thesialicorum concessus in theatris, ne solis ardorc laborart'nt. Din\ Caries. ï-iv, t,IX, eh. ni.
le supplice récent était toujours devant ses yeux. Celle femme venait d’être accusée de conspirer contre l’empereur. Caïus l'avait condamnée à la question pour lui arracher le nom des conjurés, et, sur son ordre, Chéréa lui-même, complice de cette femme, avait dù lui faire subir la torture. Elle la supporta courageusement sans trahir ses amis, regardant Chéréa comme pour lui demander le prix de ses souffrances et pour lui donner l’exemple de sa fermeté. Bouleversé par cette épreuve, le tribun ne se contint plus; il s’ouvrit de son projet à Clémens, préfet du prétoire, à Sabinus, comme lui tribun des prétoriens, à Vinicius enfin, l’époux de Julie et le beaufrère de Caligula. Ils étaient tous entrés dans le complot; puis on avait décidé, après mûre délibération, qu'on attaquerait Caïus pendant les jeux palatins. Trois jours venaient de s’écouler dans les fêtes : on était au quatrième, c’était le dernier, et l’occasion ne s’était pas encore offerte de frapper l'empereur. Les Germains de la garde, troupe fidèle, étaient là veillant toujours sur lui : la septième heure (une heure après midi) allait s'écouler sans qu’on eût osé rien entreprendre : Chéréa ne se contenait plus. Le prince devait sortir pour aller dîner ; le tribun attendait ce moment avec impatience. Mais Caïus, encore indisposé par le repas de la veille, témoignait le désir de rester au théâtre.
Pendant que Chéréa, fou d’incertitude et de rage, appelait l’heure de la vengeance et que ses amis s’efforçaient de le contenir, teusénaleurVatinius, assis dans le stade à côté de Cluvius, personnage consulaire, lui demandait négligemment s’il n’avait appris rien de nouveau. — Rien, lui dit Cluvius. — Eh bien, sachez, reprit Vatinius, qu’pn va représenter devant vous la pièce du Tyran puni. Cluvius le comprit et lui fit signe de se taire. En ce moment les conspirateurs entouraient Caligula
et, sous les apparences du respect, ils se concertaient pour le conduire là où ils devaient le frapper. Tandis que Vinicius sort et va contenir Chèréa, Asprénas, qui était du complot, persuade à Galigula d’aller au bain et de dîner légèrement pour rentrer au théâtre plus joyeux et plus dispos. Caïus hésitait encore; mais bientôt, entraîné par son mauvais destin, il suivit le conseil d’ Asprénas et se leva pour aller mourir.
Les conjurés s’empressent d'écarter la foule et d’ouvrir un passage devant l’empereur pour rester seuls auprès de lui. Ils y réussirent aisément, car personne ne s’inquiétait de Claude qui était sorti le premier. On le savait incapable de secourir son neveu dans le danger, il n’était un objet de crainte ou d’espérance pour personne, et pas un des conjurés ne l'honorait de son attention : ils amenèrent ainsi le prince vers Chèréa. Celui-ci l'attendait dans une galerie voûtée qui conduisait aux bains. Caïus s’y engagea, suivi de ses meurtriers; il trouva là des jeunes gens venus de Grèce et d'Ionie pour chanter des vers en son honneur et pour danser la Pyrrhique devant lui. Pendant qu’il échangeait quelques mots avec le coryphée de la troupe, Chèréa, placé derrière l'empereur, profita de ce moment pour frapper. Le coup fut si rude que Caïus en fut renversé. Les témoins du crime pfennent la fuite en poussant des cris et Claude va se cacher au fond d’un réduit. Les conjurés se précipitent sur leur victime et s’excitent l'un l’autre en criant leur mot de ralliement : Redouble : répété ! répété! Pendant que Caligula se débattait en disant avec force qu’il n’était pas mort, ils le percèrent de trente coups de poignard. Jules Ct sar en avait reçu presqu’autant de ses assassins : ces gens- là traitent de la même façon la démence et le génie. Les meurtriers de Caïus semblaient vouloir torturer son cadavre,' quelques-uns mangèrent de sa chair.
. entendit alors retentir sous les voûtes les pas et les
cris des Germains de la garde furieux d’avoir été surpris. Ils accouraient pour défendre l'empereur ou pour le venger. Les conjurés sortirent du palais à la hâte pour aller au dehors prendre la direction des esprits.
La nouvelle de l'assassinat se répandit bientôt dans la ville; le peuple ému s'assembla tumultueusement au Forum. La colère succéda vite à l'étonnement, des cris de fureur se firent entendre, et la foule demanda impérieusement qu'on lui nommât les meurtriers. Les plus irrités s’excitaient l’un l’autre à venger Calus. Ils allaient se faire justice eux-mémes, ainsi que le peuple-roi ?vait coutume d’en user; le courage d’un sénateur les contint et déconcerta les plus emportés. Il se nomnait Asialicus. « Vous demandez qui a frappé Caligula? leur » dit-il, plût aux dieux que ce fût moi! » Ce fou de Caïus avait publiquement injurié cet homme dans un banquet, en lui reprochant les habitudes galantes de sa femme avec ses amants J.
Les consuls se hâtent d’afficher une ordonnance qui glorifie l’action de Chéréa et flétrit la mémoire de Caïus; en môme temps ils promettent au peuple de subvenir largement â tous ses besoins. Le sénat est convoqué pour le jour même, non pas dans la curie de Jules, monument de tyrannie, mais au Capitole. Le peuple, impuissant à formuler ses volontés et à les faire valoir, se retira silencieusement. Ainsi firent les cohortes prétoriennes, contenues par Clémens, qui était de la conspiration. Les Germains, frémissants de rage, avaient menacé de massacrer la foule entassée dans le stade au moment où, prévenus du danger de l’empereur, ils ignoraient
I. Voe cl.1ris.1ima, qualis in concubito es sel mur ejus objecit. Séxèque. de la Confiance tin emje, ch. xvill.
VIE DK NftRON
les événements accomplis dans les profondeurs du palais, ils avaient instinctivement gardé ce peuple comme un otage pour sauver la vie de Caligula; mais, quand ils apprirent la vérité, ces barbares, qui ne connaissaient à Rome que César, se retirèrent dans leurs quartiers, indifférents à la chose publique et à la liberté, mais profondément blessés qu’on eût impunément égorgé, presque dans leurs rangs, l'homme qui avait reçu leur serment.
Au sénat, depuis longtemps comprimé, les patriciens, qui avaient connu toutes les hontes d'une longue servitude, éclatèrent en transports enthousiastes de haine contre le tyran et d’admiration pour son meurtrier. Le moment parut favorable pour rétablir la forme républicaine et pour rendre au sénat sa première autorité. On eût voulu pouvoir abolir jusqu’au souvenir des Césars; et quand le tribun vengeur alla demander aux consuls le mot d'ordre, ce qu’on ne faisait plus depuis longtemps, ils lui répondirent par le mot : liberté !
Ce n’était là qu’un vain mot pour eux : il n'éveillait dans les âmes que des sentiments de haine et de vengeance. Un long débat s’engagea, dans des moments si précieux pour les grandes affaires, sur la question de savoir si l'on devait épargner Césonio, femme de. Caïus, et sa fille Julia Drusilla, une enfant de deux ans à peine. Chôréa parla longuement, avec véhémence, contre ceux qui voulaient épargner de faibles créatures, et qui trouvaient une lâcheté cruelle à les immoler inutilement; l’opinion de Chéréa ayant prévalu, il ordonna leur mort. Le tribun des prétoriens Lupus fut aussitôt envoyé pour exécuter la sentence.
Le corps de Caïus était resté à la place même où il était tombé; il gisait abandonné de tous. Sa femme Césonie, couverte du sang de son mari dont elle avait embrassé les restes, se
fiE DR nêron
lamentait à côté, sa fille était auprès d’elle. Le tribun qui avait reçu l’ordre de les égorger les trouva seules dans la galerie voûtée. Il tua la mère et l’enfant sur le corps de Calignla.
U était bon de raconter ce fait avec quelques détails, parce que les circonstances qui accompagnent le meurtre de Caïus sont l’expression exacte et la manifestation des divers éléments politiques dont se composait la cité romaine, personnages et passions. Les choses se passaient toujours ainsi, les prétoriens et le peuple aiment d’enthousiasme le monstre qui les protège et qui les nourrit, ils l’acclament et meurent au besoin pour lui; les patriciens et les sénateurs stoïques fatiguent de leurs sollicitations, et de leurs complets le maître qu’ils détestent et qu’ils flattent, sportulaires et conspirateurs à la fois.
Le sénat, qui avait à sa disposition les quatre cohortes urbaines, les consuls et les grands dignitaires, le préfet du prétoire et les plus braves parmi les tribuns des prétoriens, favorisaient Chéréa et ses amis, tous voulaient proclamer la république. Le peuple était dans l'attente : après Tibère et Galigula, dont la mémoire était exécrée, la famille des Césars n’avait d'autre prétendant à l'empire que Claude l'imbécile auquel personne ne songeait. Quelle heureuse occasion! Quel concours de circonstances favorables pour appeler le peuple à l’indépendance! mais ce peuple dégénéré qui avait goûté du bienêtre et de la licence n’avait que faire de la liberté : ces patriciens eux-mêmes, dont le plus grand mérite était de haïr César, n avaient plus assez de vigueur dans le caractère ni assez de pureté dans les mœurs pour supporter l’exercice viril des vertus républicaines. Une invincible fatalité condamnait le sénat, le peuple et les Césars -à subir une position politique indépendante de leur volonté. On avait vu Jules César saisir
•Si YIR HR NÉRON «
l'empire, cette fois on allait voir l'empire saisir Claude malgré lui.
Quelques prétoriens, affranchis de toute discipline, erraient dans le Palatin abandonné qu’ils regardaient comme leur maison. Parvenus dans les chambres hautes, ils virent derrière une tapisserie les pieds d'un homme qui se cachait. On le tire brusquement de son réduit; c’était Claude. Depuis l’assassinat de Calus, il restait immobile et glacé dans sa frayeur. Les prétoriens avaient vu souvent auprès du maître ce même Claude dont tout le monde se moquait à la cour, surtout Caligula. Un jour il l’avait fait jeter tout habillé dans le Rhône, poiK se venger du sénat qui lui envoyait en ambassade ce parent ridicule. Ces mêmes soldats qui venaient de le retirer de son réduit l’avaient peut-être autrefois précipité dans le fleuve; aujourd'hui les voilà saisis de respecta sa vue. Rome est déserte pour eux depuis la mort de Caïus; l’aspect de Claude les étonne: ce n’est ni un prince, ni un homme, c’est quelque chose de la maison des Césars, et ils le saluent empereur.
Claude était tremblant; il croyait qu’on voulait se moquer;
Il se prosternait et demandait grâce ; les soldats l’entraînèrent : on l’emporta dans le camp sans l'écouter, sans le consulter, tant ses partisans avaient hâte de le mettre en sûreté au milieu des légions. Claude avait vu de ses yeux le meurtre de Caligula, et ceux qui l’effrayaient en l'élevant à l’empire l'auraient comblé de joie s’ils lui avaient assuré la vie. Il ne comprenait pas qu'un prince, seul héritier des Césars et frère de Germanicus, eût une force d’opinion qui du soir au matin dût le rendre maître de tout. Tandis qu'il était tremblant dans sa toute-puissance, ses ennemis étaient présomptueux et fiers dans leur faiblesse. Chéréa et ses complices, encouragés p.ir le sénat, honorés par les magistrats et acclamés par la foule.
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sc proposaient d’abolir avec l’empire la mémoire et le nom exécré des Césars. La ville entière répondait avec enthousiasme au nouveau Brutus qui appelait le peuple romain à la liberté. Un vieillard ridicule, Claude l’imbécile, gardé par quelques soldats germains, pourrait-il dans un tel accord faire obstacle au rétablissement des anciennes lois? A la fin de ce grand jour, Rome s’endormit républicaine et fière de retrouver quelque chose de son glorieux passé. Elle devait apprendre le lendemain que pour conquérir son indépendance il ne suffit pas de haïr les tyrans.
Agrippa, roi desjuifs et l’ami des Césars, vintpendantla nuit au camp des prétoriens s’entretenir avec Claude. 11 démontra sans peine que tous les magistrats, nommés par l’influence de Caligula ou qui tenaient de lui leur autorité, ne pouvaient pas s’opposer efficacementà l’avénement de son oncle; que le sénat, incertain entre Àsiaticus qui aspirait à l’empire, et Chéréa qui prétendait rétablir la république, perdait un temps précieux au lieu de s’emparer des affaires: le peuple, calmé par le repos de la nuit et privé .de direction, s'abandonnerait à sa pente qui devait le ramener vers le prince ; Claude n’avait qu’à se tenir calme et immobile au milieu de ses fidèles prétoriens, il verrait le sénat, le peuple et les soldats venir en foule s’incliner devant lui.
Dès le lendemain, en effet, les événements se produisirent comme Agrippa l’avait annoncé. Les prétoriens et la foule acclamèrent Claude cl les cohortes urbaines abandonnèrent le sénat. Chéréa fit de vains effort pour les retenir; il s’emporta jusqu’à dire aux cohortes urbaines qu'il leur offrirait bientôt la tête de Claude, et, qu’après avoir renversé la démence, il n'obéirait pas à la stupidité. Les soldats levèrent les épaules et allèrent saluer le nouveau César; le sénat à son tour vint au
camp faire sa soumission. Claude le recul avec bonté. Il protégea les sénateurs contre les prétoriens indignés, et il prouva par là, mieux que par des vengeances, la supériorité de sa race et l’utilité de son pouvoir.
Le jour même, il rentra comme en triomphe au Palatin, escorté par le sénat, par toutes les cohortes et par le peuple. Caligula avait été assassiné la veille. Claude n'hésita pas à punir les meurtriers de son neveu. Lupus, qui avait égorgé Césonie, mourut lâchement; Sabinus, qui avait porté le second coup à Caligula, se tua de sa propre main ; Chéréa voulut marcher au supplice et mourir avec courage pour rendre Claude odieu*; il eut la tête tranchée. Au mois de février suivant, en célébrant la fête de9 morts, les Romains se souvinrent du tribun qui les avait appelés à la liberté, et pour apaiser ses mânes, ils prièrent Chéréa de leur pardonner. Cette expiation et ces sentiments sont plus nobles que celui qui les inspire. Tacite a beau prétendre que le tribun laissa un grand nom et qu’il fut généralement regretté, on ne peut reconnaître un héros dans le soldat qui frappe par derrière le prince qu’il a juré de défendre. La vengeance se comprend, mais on ne l’admire pas surtout quand elle s’égare jusqu’à faire égorger une femme et un enfant. Le tribun aurait dû comprendre qu'imiter dans ses plus grands excès la cruauté de Caligula, c’était en quelque sorte le faire revivre une heure après l’avoir' égorgé.
Le roi des Juifs rendit les derniers devoirs à Caïus dans les jardins de Lamia; son corps, à demi brûlé, fut enseveli secrètement et couvert d’un peu de terre: mais au moment où les sénateurs prétendaient abolir la mémoire des Césars, le fantôme de Caligula troublait les imaginations comme si le orince assassiné eût gardé son empire sur les esprits. Les
gardiens furent épouvantés par des apparitions nocturnes; on entendit des bruits effroyables autour de la sépulture et dans la maison où Chérêa avait surpris l’empereur Les spectres disparurent et le vacarme cessa quand Agrippine et Julie, revenues de l'exil, rendirent les honneurs funèbres au frèçe qui les avait persécutées.
Dès les premiers jours de son règne Claude fut cher aux Romains. Ils apprécièrent bientôt ses bonnes intentions et son administration paternelle. La confiance et la sécurité succédèrent à la terreur qu'avait inspirée la démence de Caligula. Jamais contraste plus marqué entre la bonhomie du prince et le pouvoir terrible dont il était armé : jamais opposition plus flagrante entre les ridicules de sa personne et la majesté de son rang. Toléré par Auguste, dédaigné par Tibère, oulrageu- •sement raillé par Caligula, Claude était parvenu à l’empire par la voie des humiliations. A la cour de son neveu les derniers d'entre les esclaves se permettaient de le bafouer aussitôt que le maître en avait donné le signal. Arrivait-il trop lard pour le repas? on le laissait errer longtemps autour des tables à la recherche d’une place; s’il s'endormait après s’être repu, on lui lançait de tout côté des noyaux d’olives et de dattes; de mauvais plaisants le réveillaient à coups de férule comme un esclave. S’il ronflait, on lui passait des pantoufles dans les mains et il s’en frottait le visage quand on l’éveillait en sursaut. Il est vrai que malgré sa haute taille, sa*bel!e figure et sescheveux blancs, de nombreuses infirmités le rendaient ridicule. Il avait le rire niais et la colère ignoble. Il écumait parfois la bouche béante et les narines humides; quand il marchait
1. Salis constat hortorum custodes umbris inquictatos : in eaquoque
domo, in qua occubuerit, nullam noctem sine aliquo lcrrore transactam. SirÉTOvK, Caligula, ch. lu.
ME DK NERON
traînant sa jambe droite, ses genoux fléchissaient; sa voix, au dire de Senèque, était celle d’un veau marin. S'il parlait de choses sérieuses son hochement de tête et son bégaiement le rendaient insupportable à entendre. Toutefois ce Claude ridicule dut un règne utile et fut un bon prince, tant l’éducation, les mœurs et les traditions de famille peuvent suppléer à l'insuffisance de l’individu.
Claude avait de l’érudition, des lettres, et parfois un grand sens; il était bon dans son intérieur, déférant envers le sénat, et très-paternel pour le peuple. I/amnistie qU’il accorda immédiatement après son avènement fut pleine et entière. Ceux que la rumeur publique lui avait opposés comme prétendants à l'empire n’eurent rien à craindre de lui. Agrippine et Julie furent rappelées de l’exil ; on les rétablit dans, leurs biens, dans les honneurs de leur rang, et Claude se mon- • Ira partout le patron dévoué, de sa famille et le père de la patrie.
Ce prince nous est représenté comme le jouet de ses femmes et l’esclave de ses ministres, aussi nul dans son gouvernement que l’est au théâtre un figurant de tragédie1. C'est à lui surtout que les historiens reprochent de s’être abandonné à l’influence de ses affranchis. Mais ce prince ne fut pas le seul, ni le premier, à trouver plu» de sécurité dans la confiance donnée aux gens de sa maison que dans le concours des patriciens, souvent' hostiles et toujours envieux. Déjà, sous la république, la domination de ces hommes nouveaux s’exerçait dans les plus grandes familles. Démétrius, l’affranchi de Pompée, gouvernait despotiquement le vainqueur de l’Asie; des nations puissantes et des rois s’honoraient d’être ses
1 Julien l’Apostat dans le s Cêtart,
VIE DE NÉIION .i7
clients, et l’aventure de Caton, si étrangement mystifié à son arrivée dans la ville d’Antioche, avait fort égayé les contemporains'. Mais ce qui n’était, chez le grand Pompée, qu’un oubli de sa dignité et qu’un caprice, était une nécessité pour Claude, dont la droiture n'avait pas fléchi la haine des républicains*. t
Trois de ces affranchis, élevés et formés à la pratique dey affaires dans la piaison des Césars, exerçaient sur Claude une grande influence; c’étaient Pallas, son trésorier; Narcisse, son secrétaire, et Calliste, chargé de lire les placets adressés au prince. Ce dernier, cher àCaligula, était passé de l'ancienne cour dans la nouvelle sans perdre rien de son importance. Il avait su persuader à Claude, qu’ayant reçu de César, son neveu, l’ordre de le tuer, il avait osé désobéir. Narcisse, intelligent, résolu, dévoué à son maître, n’a obtenu de personne la justice qui lui est due, ni des historiens de l’antiquité, qui dédaignent tout ce qui est d’origine servile, ni des modernes, trop faciles à recevoir les opinions des anciens. Quant à Pallas, qui se disait issu des rois d’Arcadie, il relevait par son orgueil la bassesse de sa première condition et prévenait tous les mépris par un implacable dédain. Personne plus que lui ne le prenait de haut avec les personnages les plus illustres de l’aristocratie romaine, et sa fière altitude tenait en respect les descendants des Fabius et des Scipions.
C’est à propos de l’empereur Claude, accusé d’une lâche condescendance pour ses affranchis, qu’il faut apprécier avec justice ces parvenus de la société romaine. Nés dans la servi-