CHAPITRE IV
Retour (!c Néron en Italie ; frayeurs du sénat. — Conspiration de Bénévent ; indiscrétion d'un conjuré. — Triomphe de Néron. — Il est tout à son art. — Son projet d’égaler Hercule et de terrasser un lion. — Révolte do Vindex; son habileté pour échapper à Néron. — Il oITre secrètement l'empire à Galba. — Vindex à la tète de cent mille hommes. — Galba se déclare entin; Ollion se range de son parti. — Calme de Néron en apprenant à Naples la révullc de Vindex. — Son indignation quand Vindex le traite de mauvais musicii n. — Il rentre dans Rome.
Aussitôt que Néron eut reçu les révélations dllèlius, les travaux de l'isthme furent interrompus, il donna pour raison que les géomètres égyptiens avaient annoncé les plus grands malheurs si le canal était ouvert. La mer Ionienne, dont le niveau était plus élevé que celui de la mer Égée, se déverserait dans le golfe de Salamine avec une telle violence que l ilc d'Égine en serait submergée. Chacun pensa ce qu’il voulut de celle raison si tard venue; mais on se réjouit à Rome d’apprendre que Néron parlait pour l'Italie par un temps qui rendait la voie de mer périlleuse : on espérait que les dieux ne le sauveraient pas du danger. A Ta nouvelle de son heureux retour les ennemis du prince furent consternés, et dans la crainte de
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s'étre compromis en laissant voir leur tristesse, ils firent éclater les transports de la plus vive joie. Le sénat les surpassa tous par des adulations exceptionnelles. Il décréta des actions de grâce aux dieux avec une telle munificence, que l’année entière n'aurait pas suffi à la célébration des jeux et des fêtes qu'il avait institués. Les despotes ont besoin qu’on exalte toujours leurs rares qualités et leurs vertus, semblables en cela aux vieilles femmes qu’il faut entretenir sans cesse de leur jeunesse et de leur beauté. Le sénat choisissait pour exagérer les louanges et les honneurs décernés à Néron, le moment où ce prince était irrévocablement perdu dans l’opinion publique.
Depuis l’ère des proscriptions, les rapines et la cruauté ' étaient le fond du caractère et de la politique chez les Romains; ils auraient permis à Néron de se montrer implacable; mais ils ne lui pardonnaient pas d’avoir humilié en sa personne la dignité de l’empire. Les patriciens furent indignés de le voir monter sur un théâtre pour mendier les applaudissements de la multitude; cl la multitude lui sut mauvais gré d’aller solliciter les suffrages des Grecs quand la faveur du peuple devait lui suffire. Néron ne comprit pas qu’il vaut mieux exagérer le pouvoir que de l’avilir, et son voyage en Grèce le perdit.
À peine arrivé en Italie, Néron alla se heurter contre une conspiration : c’était à Rénévenl. Le chef du complot se nommait Vinicius. L’indiscrétion d’un des conjurés sauva le prince encore une fois. La veille du jour marqué pour l’exécution, cet homme vit un prisonnier chargé de chatnes attendant à la porto du palais le moment de paraître devant Néron. Ce conspirateur mal avisé aborde le captif : « Ami, lui dit-il avec
mystère, prie les dieux de te conserver aujourd'hui et tu me
VIH UH NÉRON
remercieras demain. » Les -pires gouvernements ont cela de bon qu’ils répriment les malfaiteurs, et ceci de mauvais que tous ceux qu’ils punissent semblent être d’honnêtes gens. Le conspirateur de Bénévent fut victime de ce préjugé. L'homme auquel il s’adressait, sans le connaître, était un coquin vulgaire.
Quand il comparut devant Néron, il trouva plus facile de dénoncer un inconnu que de prouver son innocence. Sur ses indications le conspirateur obligeant fut arrêté, on le mité la question, et sa lâcheté compléta bien vite les aveux que son indiscrétion avait commencés.
Après avoir écrasé la conspiration de Bénévent, Néron se dirigea vers Home. Il se préparait à triompher aussi gravement que Paul Emile et les Scipions. Le peuple et le sénat. Home et les provinces l’encourageaient à l’envi dans la bonne opinion qu'il avait de lui-méme. Son voyage fut une longue ovation; il voulut se montrer avec tout l'éclat de sa gloire dans les lieux qui lui étaient chers. Ce lut sur un char traîné par des chevaux blancs et par autant de brèches faites aux murailles qu’il entra successivement dans Naples, théâtre de ses débuts ; dans Antium, où il était né ; dans Albe, sanctuaire de Jupiter Laliar. Rome lui prodigua les splendeurs et la pompe des grands triomphes. Néron fit son entrée sur le char d’Auguste. Il était vêtu d'une robe de pourpre brodée d’or et d’une chlamyde bleue parsemée d’étoiles. La couronne des jeux olympiques, l’olivier sauvage, ornait son front, et dans sa main droite était le prix des jeux Pylhiens : une branche de laurier. Devant lui marchaient dix-huit cents hérauts, portant chacun une couronne; au-dessus de chaque couronne on lisait, sur un écriteau, dans quel rôle et dans quel concours il l’avait obtenue. Il avait associé à son triomphe le musicien Doriphore, en le
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faisant monter avec lui sur son cnar. Derrière lui marchaient ses cohortes d'applaudisseurs, la légion des Augustaux, heureux de s'écrier qu’ils étaient les compagnons de ses succès et les soldats de son triomphe. Au lieu des fiers compagnons de César ou de Marius, insultant leur héros et se rapprochant du vainqueur par les rudes familiarités de la guerre et d’une gloire commune, c’était l’ordre des chevaliers, c’était le sénat poussant en chœur des acclamations admiratives préparées avec soin. Ahl vainqueur olympien! « Ah! vainqueur pythien 1... Auguste, Auguste Néron Apollon!... vainqueur périodique! voix sacrée! heureux qui vous entend * I... »
D’après Suétone, Néron, qui croyait s’être couvert d’une gloire extraordinaire, suivit un autre chemin que les anciens triomphateurs : au lieu de traverser le Vélabre et le grand cirque, de suivre la voie triomphale entre le Crolius e le Palatin, et d’aller rejoindre la voie sacrée à gauche, à la hauteue de la Vélia, il entra dans le grand cirque, doftt il fit abattrr une arcade du côté de la porte Capène, sortit par les carcèrcs, et traversa le Vélabre en se dirigeant vers le Forum.
Partout sur son passage les rues étaieut parsemées de safran ; on jetait des oiseaux, des pâtisseries, des rubans et des fleurs; la ville était illunlinée, ornée de guirlandes et fumante d’encens; les parfums brûlaient dans les carrefours comme dans les temples, et sur l’autel de tous les dieux. Des victimes étaient immolées au moment où passait le triomphateur. Il traversa le Forum dans toute sa longueur, jusqu’à la voie sacrée ; arrivé là, au lieu de tourner à gauche et de monter au Capitole pour aller rendre grâce à Jupiter, Néron, qui voulait
t. Dion Cassius. Liv. fXIII, ch. ».
se distinguer, tourna brusquement à droite pour monter nu Palatin. Il suivit la rue de la Victoire, et, passant devant l'autel de Mars, qui n’était pas son Dieu, il se dirigea vers le temple d'Apollon. Auguste avait élevé près de sa maison un temple en l’honneur d’Apollon, qu’il disait avoir combattu pour lui à la bataille d'Aclium. La protection spéciale du Palatin et des Césars était dévolue à ce dieu, et Néron restait fidèle à la tradition impériale en le substituant à Jupiter.
Néron n’était pas assez dévot pour monter à genoux l'escalier de cent degrés qui conduisait au Capitole, comme César lui-même et l'empereur Claude l’avaient fait; et d’ailleurs, au retour d’un voyage entrepris pour consacrer sa gloire par le suffrage des Grecs, le vainqueur ne voyait pas de temple plus convenable que celui d'Apollon pour recevoir sa pompe triomphale. L’atrium d’Apollon Palatin était une cour carrée entourée d’un péristyle soutenu par des colonnes de marbre jaune. Cinquante statues équestres d’airain représentant les fils d’Égyplus étaient rangées autour du péristyle, une devant cha- - quecolonne. Dans les intervalles brillaient les statues en marbre blanc, et en pied, des cinquante filles de Danaüs. Le temple était adossé à l'un des côtés du péristyle, tandis que la façade s'élevait au milieu de la cour. Elle se composait de six colonnes cannelées en marbre de Paros et posées sur un soubassement de onze marches, qui ajoutaient à l’élégance et à 'la majesté de l’édifice. Il y avait quelque chose de grand et de solennel dans cette légion de statues rangées autour du temple, et dans le quadrige d’airain doré, représentant, au-dessus du fronton, le dieu du jour dominant le Temple, le Palatin, la ville éternelle et prêt à s’élancer emporté sur son char.
Le brillant et nombreux cortège de Néron, prétoriens, Augustaux, chevaliers et sénateurs, vint s’entasser en foule dans
l'atrium d’Apollon. César ayant salué le dieu, son confrère, avec plus de fierté que do dévotion, emporta ses dix-huit cents couronnes dans la Maison d’or, sans faire hommage de la plus humble à l’immortel qu’il disait être jaloux de sa voix. 11 plaça dans sa chambre et suspendit autour de son lit les couronnes qu’il avait gagnées dans les combats sacrés, les autres furent portées dans le grand cirque pour ajouter à l’éclat des jeux qu'il donna bientôt après. L’obélisque égyptien qui s’élevait au milieu de l’arène en fut tout couvert, et Néron ne fit hommage de ses succès qu’au peuple seul dont il recherchait la faveur.
Depuis ce moment, il fut exclusivement préoccupé de sa gloire et s’inquiéta beaucoup plus de conserver sa voix que de maintenir son autorité. On le voyait presque toujours tenir un mouchoir sur ses lèvres pour respirer plus doucement, et jamais il ne haranguait les prétoriens daDs la crainte de fatiguer sa poitrine et de forcer sa voix. Il s’abstenait aussi de discourir au sénat et de discuter trop vivement. Un consulaire lisait sou discours quand il avait à parler en public. Sa grande préoccupation était de se faire représenter en bronze et en marbre dans le costume de son triomphe, comme les musiciens vainqueurs dans un concours; nous avons encore des médailles de lui qui le représentent vêtu en artiste et se montrant plus fier de son illustration que de son pouvoir.
Les hasards de la fortune avaient fait Néron empereur ; il s'y résignait; mais il tenait à prouver qu'il était artiste et musicien de profession. Toutes les gloires du Cirque cl du théâtre tentaient son ambition : après avoir surpassé Apollon, il voulut égaler Hercule. Il conçut le projet de paraître nu dans l’arène, armé d’une massue, et de lutter contre un lion qu’il abattrait à ses pieds d'un coup de massue ou qu’il étoufferait dans ses
bras. On dressait un de ces animaux qui devait se prêter an triomphe de César; mais par une de ces moqueries de la fortune, assez fréquentes dans la vie de ceux qu’elle a le plus favorisés, ce fut au moment où il ambitionnait les succès de la force qu’il fut réduit à donner le spectacle de toutes les faiblesses.
D'honnêtes historiens ont dit que le monde, fatigué de scs crimes, s'ôtait enfin soulevé contre lui; c'est une erreur: le monde est patient pour le crime et sa résignation peut aller loin. Ce n'est pas le crime qui perd les despotes, c'est la faiblesse. Il y a au contraire, dans une scélératesse exceptionnelle, quelquechose de surhumain qui saisit d’étonnement le vulgaire et qui consolide les tyrannies. La justice divine n’est jamais impatiente de punir les grands coupables qu’entraîne chaque jour vers elle le courant des choses humaines fatalement inclinées vers la mort. C’est leur première défaillance qui provoque toujours à la trahison ceux qui les servent et à la vengeance ceux qui les ont subis. Les ans et les autres se précipitent vers l’occasion favorable de réparer les prostrations de la servitude par les emportements de la rébellion.
Silius Italicus, un poète, et Trachalus, un orateur, tous deux assez médiocres do caractère et de talent, venaient d’être nommés- consuls. Néron était parti pour Naples dans les première jours de mars de l’an ti8. Après tant de fatigues et d'efforts dans les grandes villes de la Grèce, César avait besoin de repos. Sa voix fatiguée l’inquiétait ufl peu. Il so contentait de jouer quelques rôles de comédiq et se préparait à de nouveaux triomphes. Néron ne demandait pas mieux que d’oublier les ennemis du prince pourvu qu’on permit à l'artiste de faire son chemin : voilà justement ce qu’on ne put jamais lui pardonner. La nouvelle du soulèvement des Gaules le sur-
prit au milieu de ce repos. Il la reçut le 10 mars, le jour môme où il avait fait tuer sa mère, et neuf ans après. Constatons avec un sentiment de fierté légitime que les Gaulois, nos aïeux, furent les premiers à se révolter contre Néron et qu’ils le firent à l’instigation d’un patricien animé do leur sang et de leur courage. Il se nommait Julius Vindex, Aquitain de naissance. Son père, et quelques hommes des plu6 considérables de la province, avaient été admis par Claude à l’honneur de siéger dans le sénat. À la mort de sompère, Vindex fut sénateur ; mais, en voyant les crimes de Néron, il se souvint qu’il descendait des rois d'Aquitaine et qu’il ne devait pas à César autant de patience qu’un Romain. Au-dire de Pline l’ancien, Néron convoitait l’héritage de Vindex; il l’eût fait mourir pour s’emparer de ses richesses; mais le rusé Gaulois parvint à tromper le tyran. Une décoction de cumin qu’il buvait secrètement, le rendit si pâle et lui donna un air si défait, que Néron et ses familiers consentirent à le laisser mourir de sa belle mort, croyant qu'elle était prochaine1.
Cependant, Vindex part pour les Gaules où il avait un commandement; sa santé demandait l’air natal. Il arrive, voit ses amis, étudie leurs sentiments, et reconnaît que la révolte est déjà au fond des cœurs. — Pendant que Néron chante et déclame pour être applaudi par les Grecs, il prépare le soulèvement de ses Aquitains. Ce Vindex ôtait un homme de sens, que son ardeur à renverser Néron ne rendait pas présomptueux et qui savait se juger lui-méme. Quoique de naissance illustre, brave et très-expérimenté dans la guerre, il comprit que pour réussir, la révolte des Gaulois ne devait pas être une insurrection contre Rome ni contre l'empire, mais une guerre
I Pmne. ftist. nnt., liv. XX, ch. tvn.
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contre Néron. Pendant qu’il préparait la province à se soûlever, voulant se justifier de toute ambition, il fit, avant de se déclarer, oITrir secrètement l’empire à Galba.
Sulpicius Galba, homme de mérite et de mœurs simples, avait la réputation d’un administrateur intègre et d’un bon capitaine ; mais sa haute nuissance et ses grandes richesses, qui lui donnaient beaucoup d'autorité, n'ajoutaient rien au luxe ni au train de sa maison. Esclaves et clients vivaient près de lui comme aux beaux jours de la république; sous l’autorité de ce maître, les anciens usages s’étaient conservés. Soir et matin la famille entière, esclaves, affranchis, parents et serviteurs venaient saluer le patron, lui baiser la main et recevoir ses ordres.
L’empereur Tibère, qui estimait Galba, eut soin de l'utiliser et d’houorer ses services. 1) le nomma consul. On prétend même que, l’ayant fait venir à Caprée, il lui annonça sa grandeur future : * Et toi aussi. Galba, dit-il en fixant sur lui ses grands yeux de hibou qui voyaient dans les ténèbres, toi aussi tu goûteras à l’empire ' . » Il était encore enfant qu’Auguste lui fit la même prédiction en lui caressant la joueI. 2.
Ces prédictions étaient un grand danger pour Galba, surtout pendant le règne de Claude, quand Agrippine, qui avait voulu l’épouser, était toute-puissante ; et plus tard, sous Néron, quand l’odieux Tigellin possédait la confiance du prince et toute son autorité. Galba sut échapper à ces périls, soit en vivant modestement dans la retraite, soit en acceptant les emplois qu'on voulut bien lui confier, surtout en refusant l’empire que ses soldats lui offrirent après la mort deCaligula. Claude lni sut
I. Süktoxk. Tibère, ch. umn. El lu Gallia, ijuandoque ilejjusiahis imperium. Tacite. Ann., liv. VI, ch. xx.