Dion Cassius. Liv. LXIII, ch. xvii
mieux s’arrêter au passage de Tacite qui accuse Arrins Varns, lieutenant deCorbulon, d’avuir perdu son général dans l’esprit du prince par de secrètes délations 4. Il est vrai que, fidèle à ses habitudes, Tacite nous donne ce renseignement trop tard : longtemps après la mort de Néron.
Néron profita de son séjour en Grèce pour assurer la perte des deux Scribonius. L’amitié fraternelle la plus vraie les tenait étroitement unis depuis l'enfance. Ils avaient fait la guerre ensemble, ensemble ils avaient sollicité les magistratures et les honneurs; ils possédaient l’héritage indivis de leur père; il n’en fallut pas davantage, Dion nous l'assure, pour attirer sur eux la haine de Néron. Il les mande auprès de lui comme s’il avait besoin de leurs services. A peine arrivés, ils sont l’objet d’une délation; ils ne peuvent ni se défendre, ni obtenir audience du prince : on s’éloigne d’eux avec mépris. L’incertitude de leur sort, le poids de leur proscription leur est intolérable, et ils se font ouvrir les veines. Ils meurent et trouvent sans doute une consolation suprême à n’avoir jamais été séparés ni par la vie, ni dans la mort.
Après Corbulon et les Scribonius, Crassus fut sacrifié sans que nous sachions rien des accusStions portées contre lui. Régulus, son délateur, fut largement récompensé : il reçut une somme évaluée huit cent soixante-quinze mille francs de notre monnaie. Il y a dans ces derniers crimes je ne sais quoi d’atroce et de mystérieusement cruel, qu’on s’efforce en vain de pénétrer. Les lettres d’Hôlius, qui dévoilaient une conspiration formidable près d’éclater, lu surcroît de haine qni animait Néron contre le sénat, prouvent que le prince, irrité
t" Arrius Va ru S secrelis npud Neronem sermonibui ferebatur Corbulonts virlutem criminatu*. Tacite, Uisl , liv. III, eli. vi.
par (le secrètes délations, frappa scs ennemis sans oser faire voir à quel point il était menacé. Dans cette lutte occulte et permanente entre Néron et les conspirateurs, les dangers de César sont certains, mais le pouvoir qu'il a de se défendre est excessif et monstrueux. Tous ceux qu’on frappe sans les juger sont innocents. S’il fallait renoncer à cette explication des dernières cruautés de Néron, que dire en voyant mourir Corbulon et les deux Scribonius? Il serait donc vrai qüe les despotes ne sont pas seulement les ennemis de la liberté; mais que le génie, la gloire et la vertu leur apparaissent comme une conspiration permanente contre leur pouvoir.