Plutakoi'e. Vie de Galba, ch. il
et de leur courage; se croyant abandonnés par le prince, ils se résignèrent à l'abandonner à leur lour. Quand il les vit réunis dans le camp, Nymphidius put leur proposer de se déclarer pour Galba. Il leur promit en son nom une gratification
énorme: quatre mille livres à peu près pour chaque prétorien.
et pour les armées des provinces, sis cent vingt livres par légionnaire, sans compter la part faite aux officiers.
Le plus magnifique et le plus opulent des princes se fût trouvé dans l'impuissance de payer cette somme, et, d’après l’avarice proverbiale de Galba, son refus était certain. Nym- * phidius, par ses promesses exagérées, avait donc obtenu ce résultat prévu de lui seul : enlever les prétoriens à Néron sans les donner à Galba, et se réserver ainsi la possibilité de les attacher à sa fortune.
On était au 10 juin de l’année 68. L'attente inquiète qui précède les révolutions pesait sur la ville. Au mouvement régulier des affaires et des plaisirs succédait une indicible anxiété. Le pressentiment instinctif d’un grand évènement tenait la foule incertaine et troublée. Les affranchis, les conseillers, les amis de Néron s’agitaient autour de lui par curiosité plus que par affection, donnant des conseils et demandant des nouvelles. Après avoir délibéré, discuté, pesé tous les partis pour s’arrêter au plus sage, Néron, accablé de fatigue et croyant que l’avenir lui réservait quelque chose d’heureux, remit la discussion au lendemain et se retira dans sa chambre pour prendre un peu de repos.
Ce fut pendant la première veille que Nymphidius trahit son prince et trompa les soldats. Quand Néron, tourmenté d’inquiétudes mortelles, s’éveilla vers le milieu de la nuit, il se trouva presque seul dans son palais abandonné. Le silence et l’isolement venaient de se faire autour de lui; plus de cour-
tisans empressés, plus de délateurs, plus de ministres, plus de prétoriens veillant auprès de l'empereur.
De rares serviteurs, scs affranchis, ses esclaves, les employés du palais, étaient restés près de sa personne moins par fidélité que par impossibilité d’aller vers un nouveau maître. Épouvanté de celte solitude et de la défection des prétoriens, Néron sauta de son lit. Il envoya vers ses amis les prévenir de l'extrémité où il était réduit; mais aucun de ceux qu’il avait fait appeler ne se rendit près de lui. Il profita des ténèbres pour aller presque seul leur demander conseil et faire appel à leur dévouement.
De tous ceux que Néron avait comblés de faveurs, celui dont la fidélité devait lui paraître la plus certaine, c’était le préfet du prétoire, ce Tigellin, enrichi, honoré par César, promoteur de tous ses crimes, compagnon de ses débauches, et comme associé à l’empire. Dion rapporte que Néron disait souvent pour exprimer l’amitié réciproque qui les unissait: Néron ne peut pas vivre sans Tigellin et Tigellin sans Néron *. Pour aller des jardins de Servilius, situés sur le chemin d’Ostic, aux édifices Émiliens que Tigellin occupait près du champ d’ Agrippa, Néron et sa suite durent traverser Rome et la parcourir en tout sens pour aller frapper à la porte de ceux qu’il regardait comme ses amis.
Rien n’accuse l’excellence de la nature humaine et le côté divin qui relève sa misère, comme1 les vestiges de beauté céleste qu’on retrouve jusques au fond des âmos dégradées et perdues. Il faut savoir gré à Néron de sa confiance dans la fidélité de ceux qu’il avait comblés de ses bienfaits. Exécré du sénat et abandonné par le peuple, s’il a pu croire à l’amitié quand il voyait sa perte certaine, c’est que lui-môme aurait su
f* Dion Caksius, Historûr roroanæ cxccrpta. Ch. xotii
compatir aux douleurs de ses amis éprouvés par l’infortune.
Mais il eut beau frapper à toutes les portes, aucune ne s’ouvrit pour recevoir le fugitif, et de tous ceux qui avaient abusé de sa prospérité, pas un ne vint en aide à sa détresse. Tigellin était absent; Yalinius se cachait ; le plus grand nombre refusaient de s’associer à son malheur, et César erra seul, la nuit, dans les rues de Rome, aussi abandonné qu’un esclave fugitif.
Muet de stupéfaction et de crainte, il passait tête baissée devant les monuments de sa grandeur évanouie. Il dut se trouver bien petit en présence de sa statue colossale qui dominait la Maison d’or; bien délaissé près du grand cirque où tout un peuple l’applaudissait la veille avec transport. Les divers quartiers de la ville, dont il avait usé comme de sa maison, ne lui offraient plus que le souvenir de ses crimes. Au Champ-de-Mars, devant le tombeau des Claude, l’empoisonnement de Britannicus; près du temple de Yesta la violence faite à une des prêtresses. Partout les sinistres demeures des proscrits, Plautus, Thraséas, Sylla,.qui avaient reçu l’ordre de mourir. Pendant cette nuit d’èpouvante, Rome n’avait plus d’autres habitants que les ombres de ses victimes, et le peuple muet des statues, debout pour le juger et pour le proscrire à son tour.
Néron rentra désespéré dans sa retraite. Là, de nouveaux malheurs et de nouvelles hontes l’attendaient. Il ne retrouva plus la boîte où le poison de Locuste était renfermé. Il chercha inutilement un bracelet d'or qu’Agrippine, sa mère, lui faisait porter dans son enfance comme un talisman. Le bracelet avait disparu et la bonne fortune avec lui. Néron, se voyant irrévocablement perdu, résolut d'en finir et fit demander le gladiateur Spiculus pour recevoir la mort de sa main. Le
gladiateur refusa par ce respect épouvanté qu'inspirent les grands criminels dont la justice divine se réserve le châtiment.
A cette réponse, Néron s’écria: Je n’ai donc plus ni amis ni ennemis *. Il disait vrai : Ses amis les plus comblés de ses bienfaits n’avaient aucune reconnaissance, et les chrétiens qui devaient être ses plus grands ennemis n’avaient aucune haine. Néron voulut se jeter dans le Tibre qui coulait à quelques pas des jardins; il alla pour se précipiter, mais ceux qui lui étaient restés fidèles, l'arrêtèrent. Alors, il parut désirer une retraite sûre où il pourrait se reconnaître et attendre les événements. Phaon, son affranchi, lui offrit la villa qu’il possédait à quatre milles de Rome, entre le Tibre et l’Ànio. Néron accepta et fit demander un cheval. Il était nu-pieds, vêtu d’une simple tunique avec un manteau tout usé qu’on lui jeta sur les épaules. Néron, le magnifique, allait sortir de son palais aussi défait qu’un mendiant.
Avant de quitter sa chambre et son lit entouré de chefsd'œuvre, Néron dut jeter un dernier regard à l'amazone de Strongylion qu’il emportait dans tous ses voyages et dont il ne pouvait se séparer. Il fallut partir seul celte fois. Quand il traversa les jardins, en passant devant la Flore de Praxitèles et devant la Vesta de Scopas, assise entre les deux porte-flambeaux, il s’arrêta sans doute à les considérer une dernière fois. Il y avait dans son admiration quelque chose de l’amour passionné que ces déesses inspiraient à leurs admirateurs, et des larmes amères vinrent noyer scs derniers regards.
Ce Néron, qui voyageait avec une suite aussi nombreuse qu'une armée, sauta sur le premier cheval qui lui fut amené
et prit la fuite, lui quatrième, avec Sporus qui lui resta fidèle jusqua la fin. Il sortit de Rome par la porte Salare, traversant la ville une seconde fois, et je me persuade qu'il prit ce chemin pour aller de nouveau frapper à la porte de Tigellin. L’espoir de le trouver fidèle trompait encore sa douleur. À peine hors des murs, il sentit trembler la terre, vit briller un éclair et fut saisi d’épouvante. L’ancienne voie Salaria qu’il suivit inclinait à droite vers le camp des prétoriens. Il entendit les cris des soldats exaltés par les fausses promesses de Nymphidius; ils faisaient des vœux pour Galba et proféraient contre lui des imprécations. Un voyageur dit en voyant sa petite troupe, voilà des gens qui cherchent Néron. Un autre lui demanda ce qu'il y avait de nouveau à Rome. Son cheval sentit un cadavre abandonné sur la route et fit un écart. Le mouchoir qu’il tenait sur son visage étant tombé, un prétorien le reconnut et le salua par son nom. Parvenu à un chemin de traverse qui de la grande route allait à la villa de son affranchi, il renvoya les chevaux et s’engagea nu-pieds dans un sentier couvert d’épines à travers un champ de roseaux. Forcé d’étendre son manteau devant lui pour marcher dessus, il arriva péniblement derrière les murs qui entouraient la maison. 11 était jour, quoique de grand matin, et Phaon pressa son maître de se cacher dans une carrière de sable. Néron s’y refusa disant qu’il n’irait pas s’enfermer vivant sous la terre. Il attendit qu’on eût pratiqué dans le mur un trou assez large pour le faire entrer dans la maison sans être vu des esclaves. Il puisa pour la boire, dans le creux de sa main, un peu d’eau à une mare à côté. « Voilà, dit-il, les rafraîchissements de Néron I » puis il arracha les épines et les ronces qui s’étaient attachées à son manteau. F.nfîn, il sc baissa et, marchant sur ses mains pour s'introduire dans le passage qu’on venait de
pratiquer, il entra dans unq petite chambre d'esclave. LA, s'étant couché surun grabat garni d’une méchante couverture, il dit qu’il avait soif et qu'il avait faim. On lui présenta un pain grossier, il le refusa; mais il but un peu d’eau tiède. Les amis qui l’entouraient le prièrent alors avec instances de se soustraire aux outrages qui le menaçaient.
Ceux qui avaient suivi Néron jusques-là se hâtaient de pourvoir à leur sûreté; ils voulaient se dégager au plus vite d’une ruine dont le dernier écroulement pouvait les écraser. Néron, au contraire, ne pouvait se persuader que l'affection de la multitude, qui n’avait déserté ni Claude ni Caligula luimème, ferait défaut au dernior des Césars, & celui qui avait le plus aimé le peuple romain. Au milieu des dangers qui l’entouraient et dans le désordre des circonstances, son instinct l’eût sauvé s'il avait pu gagner une retraite sûre et prolonger sa vie de quelques jours. Il ordonna de creuser une fosse sur la mesure de son corps, de disposer au fond et sur les parois quelques plaques de marbre s’il s’en trouvait; de porter l’eau et le bois nécessaires pour lui rendre les dernier!) devoirs. A chaque ordre qu'il donnait, dit Suétone, qui veut le montrer lâche et méprisable, il se lamentait et répétait ces paroles: » Quel artiste, et je meurs ' !...»
Cependant, un courrier de Phnon vint lui porter une lettre; Néron s’en saisit et la lut. On connut alors à n'en pas douter qu'il n’avait plus rien à. espérer de personne. Pendant qu’il se cachait dans la maison de son affranchi, lo sénat s’ètait assemblé. La défection des prétoriens avait entraîné le sénat et le peuple, l’encens fumait dans les temples, les ci-
I . I.'historien qui nous donne sur celte mort tant de détails précis, es' un employé de Domitien; les Partlics menaçaient Rome d’un faux Néron. Prouver que le dernier César était bien mort et mort làchemont, c'était mériter la faveur du prince.
VI R DK NfcRON
toyens étaient dans la joie; plusieurs setaicnt coiffés du bonnet de la liberté comme au jour de l’affranchissement. Galba était proclamé empereur et revêtu de tous les titres qui constituaient le pouvoir suprême. Quant à Néron, il venait d’ôlre déclaré, par le sénat, ennemi public, et comme tel, condamné à être puni selon les anciennes lois.
Néron se fit expliquer quel était ce supplice exceptionnel que lui infligeait ce sénat naguère flatteur, servile et tremblant devant lui. On lui apprit qu’il consistait à dépouiller le criminel de tous ses vêtements, à lui serrer le cou entre les dents d’une fourche et à le mener ainsi par la ville en le battant de verges jusqu’à la mort. Saisi d’épouvante, il prit deux poignards qu'il avait apportés, en éprouva la pointe, et les ayant remis dans la gaine, il dit que l'heure fatale n'était pas encore arrivée.
Janlôt il exhortait Sporus à commencer les lamentations des funérailles; tantôt il demandait qu’on lui donnât l’exemple d'une mort courageuse. Par moments, il se reprochait sa faiblesse : « Je traîne, disait-il, une vie honteuse et misérable. » Puis il ajoutait en grec : « Cela ne convient pas, c'est indigne
de Néron. Il faut prendre un parti, allons, réveille-toi. • Dès ce moment cessent les plaintes et les regrets qu’il adressait à son art plutôt qu'à la vie. ün voit qu’il domine le danger. Les cavaliers chargés de le ramener vivant arrivent bientôt près de sa retraite. En entendant les pas des chevaux, il cite un vers d'Homère 1 , ce qui n’est pas le fait d'un homme qui tremble devant la mort. Bientôt la maison de l'affranchi