Montesquieu. G rondeur cl décadence des Humains, cl». xvn
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comprend pas qu'on ait vu dans cet empereur le type des
tyrans'.
Voilà donc quels jugements favorables ont porté sur Néron les plus grands esprits parmi les anciens et les modernes. Ne sufliscnt-ils pas, sans autre examen, pour qu'on se défie des historiens hostiles au dernier César et pour qu'on préfère, à l'opinion commune, les sentiments d’affection que le peuple romain gardait à ce prince. Ébranler fortement les imaginar tions, intéresser à sa cause ce qu'il y a de plus considérable dans l'humanité, les intelligences d’élite et la multitude, c’est le fait d’une nature puissante et d’un caractère supérieur qui méritent d’étre jugés avec circonspection.
Selon que la force d'un peuple réside dans les mœurs ou dans la politique, dans sa vie sociale ou dans la paissance de ses maîtres, on peut juger de son avenir et de la grandeur de scs destinées. Quand ses croyances et scs passions lui suffisent et qu'il se gouverne lui-mème, imposant ses inspirations et ses projets à des chefs dont il n'accepte que les services, ce peuple est libre et vivant : il sera glorieux. Mais quand il se désintéresse de sa grandeur et de son avenir pour se mettre au régime des constitutions imposées, et que, la politique dominant ses aspirations, il sert des projets qu’il n’a pas conçus ou des intérêts qui lui sont étrangers; quand ses maîtres trouvent en lui des ministres et les instruments de leur tyrannie, ce peuple est en pleine décadence. Les lois morales, en effet, augmentent la force de celui qui les observe; les lois politiques, au contraire, fonctionnent au profit de celui qui les impose.
Néron eut ce double malheur de naître au moment ou la société romaine était le plus avilie, et de régner quand le
I (Ihatüai nniANn. Etude* historique première partie.
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despotisme avait le plus de force, si bien qu’il eut- à subir toutes les souillures dn paganisme et à courir tous les dangers de la tyrannie. 11 grandit au sein d’une famille décomposée par l’inceste et par le divorce, au milieu des empoisonnements et des proscriptions. Sa mère, ses précepteurs, ses amis, l'entourèrent de séductions, de pièges, de prostitutions rivales. Les stoïciens du Sénat et les républicains obstinés s’éloignèrent de lui avec dédain ou l’enveloppèrent dans une conspiration permanente; et cet empereur de dix-sept ans, livré
bientôt à l’exploitation des scélérats par la haine des honnêtes gens, se trouva seul en face de cette terrible démocratie romaine, éternel effroi des empereurs quoiqu’elle fût leur appui.
Le peuple-roi se composait alors de trois à quatre cent mille citoyens romains, oisifs, orgueilleux, féroces, chaque jours rassemblés par grandes multitudes, avides de spectacles et de plaisirs, surexcités par l’exemple des patriciens, et conseillés par la faim et par l’envie. Pour se soustraire aux exigences et aux familiarités de cette démocratie, Tibère, Domitien et Commode vécurent dans la retraite, Trajan aima les guerres lointaines; Adrien passa son règne à voyager. Plus tard, après s’être tenus éloignés de Rome autant qu’il leur fut possible, les empereurs finirent par l’abandonner entièrement. Quand Néron parvint à l’empire, cette démocratie, compromise et perdue par sa longue complicité avec le despotisme des Césars, était parvenue au dernier degré de l'abjection et de la férocité. Tous les bons éléments qui jusqu’alors avaient tempéré sa corruption, s’étaient, comme nous l'avons déjà dit, retirés d’elle pour former un peuple à part, et l’immoralité païenne, servie par la férocité du peuple-roi, était alors pure de tout mélange.
VIE DE NÉKON
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Néron eut le courago de se jeter an milieu de cette multitude, de vivre de sa vie; comprenant sus intérêts, partageant ses passions, il prétendit gouverner, satisfaire et même réformer cette (1ère démocratie. Il usa fie Home comme de sa maison; il osa lopt braver, rêyoHes et conspirations; pendant quatorze ans de règne il sut contenir, amuser et nourrir pe peuple. 11 donna la paix au monde, il maintint l'empire par sa popularité, il gouverna par l'affection qu'il inspirait. On ne saurait voir sans émotion cp jeune prince, qui 3 passé son enfance perdu dans la fople et livré à des esclaves, se souvenir de ses premières années et s'abandonner avec confiance à co peuple qu’il a connu. 4 travers l’orgueil maternel» les flatteries corruptrices de Sénèque, les complots des sénategrs, sa bonté courageuse sp fait jour et surmonte tons les obstacles. Il a été le promoteur d’un siècle littéraire supérieur peut-être à celui d’:Vugustp; il a détesté la guerre, il a voulu rétablir l'âge d’or parmi les hommes. Son projet d’abplir les impôts, les pensions accordées aux sénateurs sps ennemis, ses libéralités inépuisables prou yen t avec quelle ardeur il aspirait au bien. Sa facilité à pardonner les injnres, son intention manifeste d’adoucir la férocité dn peuple, étaient des vertus toutes nouvelles chez les Romains. Quand il se refuse à signer la première sentence de mort qu’on lui présente, quand il défend de tuer les gladiateurs qui combattent sur son théâtre, quand il détourne la pHp pour échapper au spectacle des supplices, je vois à l’état d’instinct et dp pressentiment dans l’âme do Néron, notre ftpipion moderne spr l’abolition de la peine de mort.
Mais comment expliquer tant de crimes? Britannicus empoisonné, Agrippine et l)p[ayie égorgées par ordre du prince?. Tliraséasel Corbulon condamnés à pior! ?... pourquoi tant de
victimes dans la famille et dans la cité?... Parce que le danger était partout; parce que ces crimes étaient tolérés par les politiques comme Tacite, qui en comprend la nécessité, et conseillés par des ministres cpinmc Sénèque; parcp que toutes ce$ rivalités étaient des questions de vie et de iqort; parce que Üctavie elle-même pouvait donner à un prétendant des droits à l'empire ; parce qu’il fallait régner ou mourir. Ces crimes, jugés nécessaires à la sûreté du prince, étaient préparés, sollicités jusqu’à l’obsession par des ministres pervers, glorifiés par les délateurs, acceptés par les v|p|imes. César était dans l’exercice légal do sa puissance; il usait de son droit en frappant ses ennemis, et s'il condamnait un innocent, ce n’était qu'une erreur.
Pans l’opinion de Tibère, les nécessités politiques faisaient de l’empire une bète féroce, lie/htam. Ce monstre dévorait les enfants, rendait fous les jeunes gens, et accablait de son poids les hommes forts- Le mérite de Néron est d’avoir longtemps et bravement lutté contre la bètq, féroce ; mais irrité pendant ce combat par les délations incessantes, par les conspirations, par la conviction acquise de ne pouvoir fléchir ses ennemis à force de bienfaits, il dut chercher avec une rage désespérée son salut dans les châtiments. En même temps, tous les vices de la société romaine décomposèrent vite cette nature exquise, et il devint le pire des hommes, lui qui était né le meilleur- En résumé, sa dépravation et ses crimes sont romains, la sqciété qui l’a corrompu et l’empire qu’011 lui a imposé l’entraînèrent dans l’abîme. Son humanité, au contraire, ses généreux dessins, ses bonnes actions n 'appartiennent qu'à lui.
C’est donc une grave erreur, énergiquement repoussée par l’histoire et par la morale, que de voir dans Néron une na-
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turc perverse, vouée fatalement au crime. Prétendre que Néron fut un monstre dès le ventre de sa mère, c est le justifier d’un seul mot. Le gros bon sens du peuple romain ne l’entendait pas ainsi. La grâce, la bonté, l’esprit, la munificence de son cher Néron étaient le sujet de tous les entretiens. Le lendemain de sa chute, il s’éleva dans la foule un grand cri de réprobation contre ceux qui l’avaient trahi. Tous les crimes du règne furent imputés à Tigellin. Chaque jour, au théâtre, cent mille spectateurs se levaient pour demandera Galba la tête de l’ancien ministre. Il ne voulut pas céder, et bientôt après, il fut cruellement puni de ses refus. Othon et Vitellius, successeurs de Galba, furent tous deux également populaires, quoique ennemis, parce que tous deux honorèrent la mémoire de Néron et le mirent au rang des dieux. Vingt ans après, menacé d’un faux Néron par le roi des Parthcs, Domitien tremblait encore devant celte popularité aveugle, sourde, intraitable comme une grande passion.
S’il est difficile de partager l'admiration eide comprendre le dévouement dont le peuple romain honora son dernier César, il est du moins impossible de méconnaître la vive intelligence et la bonté vraiment exceptionnelle de ce prince. Il faut y croire surtout et les exposer dans leur plus beau jour pour avoir le droit de condamner Néron et de maudire sa mémoire; car son esprit supérieur et son cœur excellent pouvaient échapper aux fatalités de sa position. Cet empereur fut donc moins hideux, mais peut-être plus coupable qu'on ne l’a fait. 11 restera dans la mémoire des hommes comme une preuve victorieuse de la puissance corruptrice inhérente à la tyrannie des Césars, qui de la nature la plus exquise, fit sortir une monstrueuse perversité. Les historiens ont calomnié Néron, il est vrai; mais on sent néanmoins une puissance irrésistible dans
l'horreur qui s'attache à son nom, et la conscience du genre humain, qui le condamne, n’est qu'un pressentiment de la justice de Dieu.
Après avoir terminé le récit de tant de crimes, quand on détourne les regards de ces hideux tableaux pour les reporter sur nos sociétés modernes, on croit sortir d’une prison infecte et noire pour respirer un air pur et jouir d’une pleine lumière. On s’estime heureux d’ôtre né loin de ces époques funestes où les hommes, divisés par tant de haines, -trouvaient partout des prétextes à l’extermination. On rend grâce à Diefo d’avoir à subir les épreuves de la vie sous l'empire d’une loi morale qui réunit dans une seule famille le riche et le pauvre, le prince et le sujet, le citoyen et l’étranger. Cette fraternité chrétienne, mieux comprise et plus largement appliquée, pourrait être une barrière infranchissable pour les révolutions, un écueil mystérieux contre les tvranies, un remède souverain à tous les fléaux. Souhaitons ardemment que notre activité et que notre amour du progrès se tournent avec courage vers ce but. On se rapprocherait ainsi de l’état le plus heureux auquel l’homme puisse aspirer sur la terre, et les sociétés arriveraient plus sûrement, par cette voie, à la paix et à la perfection qu’elles cherchent si vainement ailleurs.