Zouaue, ÂnnaU», liv. XI, eb. x
V I K DE N É 11 ON
monstrueuses, des famines; c’est la mort de plusieurs hauts fonctionnaires qui succombent à quelques jours de distance; tous prodiges qu’il faut mentionner, moins pour initier le lecteur à la vie criminelle de Néron, que pour le prémunir contre ses historiens.
Ou moment où Agrippine eut tout le pouvoir dans ses mains, son Gis, un enfant de quinze ans, qui la voyait gouverner Claude à sa fantaisie et recevoir les respects des consuls et du sénat, fut absolument dominé par cette autorité absolue et par celte habileté victorieuse. Tant do labeurs et d’efforts dans une grande conspiration organisée pour lui assurer l'empire, lui parurent être le miracle de l’amour maternel, et ceux qui l’entouraient durent lui conseiller l’admiration et la reconnaissance. Ainsi le jeune Néron, pénétré de gratitude et tremblant de crainte, était tenu et possédé par sa terrible mère, comme un esclave et comme un instrument; il dut accepter ses haines, entrer dans ses projets, et renoncer à l’enchantement des beaux-arts pour faire son métier de prince.
Aussitôt qu’Agrippine eut senti l’intelligence de son Gis assez virile pour comprendre et servir sa politique, elle le poussa violemment dans les affaires. Excellent juge en ces matières, si elle le produisit c'est qu elle le jugea capable. Les effets répondirent à son attente. 'Néron approchait de sa quinzième année : on n’atteudit pas plus longtemps pour lui faire quitter les insignes de l’enfance, la prétexte et la bulle d’or. Agrippine voulut élever à la hauteur d’un événement ce qui pouvait n’être qu’une fête de famille. Elle dédaigna de suivre la politique honnête et les pratiques simples de Claude, naïf imitateur d’Auguste *. L’éclat, la solennité, les honneurs
I. Sponsalia Gli», nalalcmque genili nepons, silenlio ac tantum domestfea religion* Irantegit. Süétonk, Ih Claudio, eh. ni.
Si
furent prodigués à Néron par une main habile et puissante qui le proposait à Rome comme un futur empereur.
La cérémonie eut lieu le seize des kalendes d’avril, c’està-dire le dix-sept mars de l’an 51 de notre ère. La veille de ce jour, Néron s'était revêtu, selon la coutume, d’une tunique blanche rayée de safran, en signe d'heureux présage; il avait couché dans ces vêtements. Avant de quitter le Palatin, il consacra aux Pénates sa robe prétexte et pendit à leur cou la bulle d’or qui avait protégé son enfance. Un cortège impérial le conduisit au Capitole où il offrit des sacrifices, et fut revêtu de la toge libre qui le faisait homme. Du Capitole, il descendit au forum où l'attendaient les acclamations de la foule. La ville était dans la joie; on célébrait les fêtes de Bacchus : des troupes bruyantes d'enfants traversaient la ville, accompagnant ceux de leurs parents qui prenaient la toge en même temps que le prince; les prêtresses du dieu couronnées de lierre, faisaient cuire, sur des réchaud» dressés en plein vent, des gâteaux couverts de miel qu’elles vendaient à ces hommes nouveaux. On avait distribué du blé au peuple, de l’argent aux soldats ', et le grand cirque, suprême volupté de Rome, ouvrait ses portes à cent mille spectateurs. Claude l’avait orné récemment de barrière^ en marbre et de bornes dorées. Néron alla s’asseoir dans la loge impériale en costume de triomphateur.
Ainsi ce mêmff enfant, naguères privé de l'héritage paternel, abandonné dans la maison en ruine des Domitiùs par une mère impatiente d’une alliance nouvelle, fut alors déclaré prince de la jeunesse, capable d’être consul à vingt ans, investi hors de Rome du pouvoir proconsulaire, honoré même du
i. Le donativum aux soldais et leeonyùiriiiinau peuple. Le congiaire lire son nom de conjius, une mesure destinée aux liquides, comme on l'a dit.
Dire d’imperator que Tibère et Claude n’avaient prisque bien rarement, et pour peu de temps. Il recevait tous ces honneurs sous le nom de Claudius, qu’au jour de sa naissance Caligula voulait lui infliger par dérision, et que sa mère avait repoussé par mépris.
A côté de Néron, qu’Agrippine entourait d'un si grand prestige, on voyait Britannicus humble, sans suite, et simplement vêtu; il était là, frêle monument de l'imbécillité paternelle, témoignant par sa tristesse qu’il avait lè sentiment de son malheur.
Au lieu des vieux serviteurs de sa maison, il n’avait auprès de lui que des espions. On rendait un compte exact de ses colères et de ses plaintes à l’odieuse marâtre, et ses actions les plus innocentes lui étaient imputées à crime, l’n jour, en abordant Néron, il cède à l’habitude et le salue en l’appelant Ænobarbus. Néron, autrefois doux et facile, a maintenant l'humeur de sa mère; il se trouve insulté. Agrippine en fureur va se plaindre à Claude : on méprise l’adoption, les saintes lois de la famille sont violées. Le faible empereur trouva plus facile de s’emporter avec elle que d’accorder à son fils la protection qu'il devait au dernier .des citoyens.
Agrippine profita de l’occasion pour ruiner le parti de Britanniçus. La mort et l’exil enlevèrent au malheureux enfant ses derniers amis. Son précepteur lui-même, Sosibius, fut compris dans la disgrâce commune; la marâtre le fit mourir, bientôt après, pour couronner son œuvre et rendre plus facile le changement de règne qu’elle préparait, Agrippine enleva le commandement des prétoriens à Crispinus et à Géta, qui n'étaient point ses créatures, et concentra l’autorité qu’ils se partageaient, dans les mains d un seul homme tout à sa dévotion : c’était Afranius Burrhus, rude soldat, bon capitaine,
il)
cl grand, partisan de ta discipline. La droiture de son cœur le rendait capable de reconnaissance, et son esprit tout miliuire ne discutait pas les maîtres une fois qu’ils avaient reçu son serment.
On ne saurait trop admirer le coup d'œil sûr et l’esprit politique d’Agrippine dans le choix qu’elle fit des deux hommes qui devaient être ses ministres et ceux de son fils: Burrhus avait toutes les qualités nécessaires pour maintenir les prétoriens dans la discipline, pour les conserver au maître fermes et fidèles comme lui ; Sénèque, de son côté, déjà célèbre par son éloquence, par son exil, par les fonctions qu’il avait remplies, pouvait parler au sénat avec autorité, savait les alTaires, et né d’une famille nouvelle à Home, devait servir fidèlement César : le prince ne ldi était pas odieux ainsi qu’aux vieux patriciens.
Cette même année, Agrippine sut prouver une fois de plus qu’elleconnaissait bien la politique des gouvernements absolus; elle osa honorer de sa protection et défendre ouvertement ceux qui la servaient, fussent-ils méprisables et perdus d’honneur. C’était proclamer hautement qu’il n’y avait pas de si grand mérite qui pût s’élever sans la faveur du prince, ni de si grande infamie que cette faveur n’eût la vertu de dissimuler. De tous les Romains de ce temps, aucun n’était plus décrié que Vitellius le père, flatteur servile de Messaline : Agrippine le sauva pourtant d’une accusation capitale et de Claude luimême, qui l’aurait sacrifié pour l’édification des honnêtes gens. A sa mort, qui suivit de près, elle obligea le sénat & honorer sa mémoire d’un hommage public. Ce Vitellius avait favorisé les débauches de Messaline, adoré la démence deCatigula, et servi la politique qui poussait Néron à l'empire. Grâce à la protection d'Agrippine, cette servilité soutenue, re
long abaissement furent qualifiés par le sénat de piété immuable envers le prince.
Quant à Pallas, l’amant d’Agrippine, l’avantage qu’il avait d’être intime jusqu'à l'adultère dans la famille des Césars, et le profond dédain que lui inspiraient les sénateurs, s’étalaient dans une magnifique impudence. Il osa, dans sa position, rédiger un projet de règlement pour punir les relations coupables des femmes libres avec leurs esclaves. Après l’avoir fait accepter parle sénat, Claude déclare que Pallas en est l’auteur. Aussitôt un consul désigné propose de donner à Pallas les ornements de la préture et quinze millions de sesterces. Un Scipion veut qu’on lui rende des actions de grâces au nom de l’empire, parce qu’oubliant son origine royale, il consent à servir le prince. Claude répond pourson affranchi que celui-ci n’accepte de tout ce qu’on lui offre que les honneurs, et qu’il veut rester pauvre. Un sénatus-consulte, gravé sur l’airain, transmet à la postérité le désintéressement de Pallas, qui possédait alors trois cents millions de sesterces, quelque chose comme soixante millions de notre monnaie.
Ces fortunes extraordinaires et rapides se font toujours aux dépens du grand nombre, et une misère générale suit d’ordinaire les scandaleux profits et l’enrichissement inique de quelques-uns. On le vit bien à Rome, où le peuple vivait de peu, tandis que les affranchis de Claude étaient comblés de faveurs et se pavanaient dans leur opulence. Une disette survint qui alarma le peuple, et l’envie qu’inspiraient tous ces esclaves enrichis fut exaltée jusqu'à la fureur. Agrippine en profita; on pourrait même supposer sans lui faire injure qu’elle ne fut pas étrangère aux mouvements séditieux de la foule dans le forum. L'année était mauvaise et les approvisionnements s’effectuaient difficilement. Depuis longtemps déjà l’Italie ne
VIE DE NÉLIÜN
pouvait nourrir ses habitants; les grandes propriétés, abandonnées aux esclaves, se changeaient en solitudes1 On eût dit que le travail servile rendait la terre inféconde, et le désert se faisait autour de Rome comme dans les provinces. On na~ vait pas de nouvelles de la flotte d’Alexandrie ; les greniers publics étaient vides, et les vaisseaux de Carthage ne paraissaient pas : la vie du peuple romain était livrée au hasard des tempêtes.
Pendant que cette anxiété pesait sur les esprits, Claude vint au forum, selon sa coutume, s'asseoir à son tribunal et rendre la justice. Le peuple, qui attribue toujours au souverain ses biens et ses maux, s’ameuta tout à coup contre le vieil empereur. On l’entoure, on l’accable d’injures; les plus irrités s'oublièrent jusqu’à lui jeter à la tète les dernières croûtes du pain noir qu’ils avaient à manger. Heureusement pour Claude une cohorte prétorienne vint le secourir, elle dégagea César, le conduisit vers une porte secrète et le fit rentrer au Palatin.
Ces débris de pain jetés à Claude prouvent que la disette n’était pas extrême et qu’il y avait, dans celte multitude, moins de famine que de sédition. Le bon empereur négligea les outrages qu’il avait reçus pour s’occuper des approvisionnements: l’agitation ne se calmait pas, Agrippine la prolongeait. Cette émotion populaire lui servit de prétexte pour conseiller à son faible mari d'écrire au sénat afin de le rassurer. Les circonstances étaient graves, mais on ne devait pas s'alarmer : si malheur arrivait, Néron était d’âge et de caractère à pouvoir gérer la chose publique. Claude était malade, Agrippine envoya son fils au sénat déclarer, par un vœu solennel, qu'il
I. Latifundia perdidere llaliam, jam vero et provincias. Pline, HUI. mil., liv. XVIII, ch. vu.
VIE DE NÈKON
célébrerait des jeux au cirque si son père adoptif recouvrait la santé. Claude se rétablit et Néron dut tenir sa promesse. Grâce à l’habileté de sa mère, il put faire au peuple un présent de gladiateur' . C’était un sûr moyen de popularité que se réservaient les Césars; le fils d'Agrippine aurait ainsi l’occasion de se montrer en prince, car il présiderait les jeux en costume de triomphateur, et quand il entrerait au cirque cent mille spectateurs se lèveraient pour le recevoir. Pendant cette crise, Claude qui avait porté remède au mal à force de patience et de soins, fut odieux et ridicule, tandis que Néron apparut an moment favorable comme un dieu vainqueur du fléau, et fit succéder à l'inquiétude les réjouissances publiques.
Ce n'était pas assez pour Agrippine d'avoir la puissance de perdre à son gré ses ennemis et de proposer son fils pour l'empire; elle aimait aussi l'ostentation du pouvoir et voulait que son grand crédit fût mis en appareil. Elle donna l'idée à Claude de triompher d’un roi des Silures, peuple d’Angleterre, et de le faire venir à Rome avec sa famille. Caracactacus parut chargé de chaînes; mais, fier dans son malheHr, il resta debout tandis que tous les autres captifs tombaient aux pieds de César. Agrippine reçut leurs hommages en présence des prétoriens et du peuple; elle représentait mieux que son faible mari la grandeur romaine et la majesté de l’empire. Rome était souvent éprouvée par des incendies : pendant qu’un de ces fléaux menaçait la ville, Claude sortit du Palatin pour aller au secours du peuple, il passa deux nuits dans le diribitorium *, près du faubourg Emilien, dévoré par les flammes. On lui apportait là des paniers et des sacs pleins d’argent qu il