I. Pi i ki. Hitt. nat., Ut. XXXIII, ch. XIX p
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Aussitôt que chacun eut pris sa place, ou vit tout à coup au milieu du lac sortir des eaux un triton d’argent qu’une machine avait porté jusque-là sans être aperçu. Il sonna de la conque pour annoncer au loin à celte multitude que le spectacle allait commencer. Ces légions de criminels qui allaient s’égorger pour amuser la foule, passèrent alors devant l’empereur pour lui adresser le salut d usage : * César, ceux qui vont mourir te saluent. » Claude, ordinairement distrait, oublia la dignité impériale et répondit à ces malheureux :
« Vous aussi, portez-vous bien. » Aussitôt ils s’écrièrent qu’ils avaient reçu leur grâce avec ce salut bienveillant, de la bouche même du prince, et ils refusèrent de combattre. A ce contre-temps qui menaçait de tout empêcher, Claude entra dans une telle fureur, qu'il eut un instant la pensée de faire égorger les rebelles par ses prétoriens. Toutefois il se ravise, descend de son tribunal, et, chancelant, branlant la tète, il court au bord du lac, conjure, menace et finit par obtenir des condamnés qu’ijs combattront pour faire leur devoir.
Ce débile empereur, soulevé par le souflle de la grandeur romaine, ayant comprimé la sédition, le spectacle commença. Les escadres se heurtèrent avec violence, la lutte fut acharnée, soutenue, et des flots de sang rougirent la surface de ce lac naguère paisible et pur; on dut arrêter la fureur des combattants et l’on fit grâce à ceux que le fer avait épargnés.
Le combat fini, on ouvrit la digue pour l’écoulement du lac; mais les vices de l’œuvre apparurent alors. Les eaux, engagées dans un canal qui n’avait pas la pente nécessaire, atteignirent bien vite le niveau de celles qui étaient restées immobiles; il fallut ajourner la fête et recommencer les travaux.
Aussitôt qu’on eut donné plus de profondeur au canal, on voulut en faire l’essai avec une solennité pareille à la pre-
Vin DE NÉRON
• miôrc tentative. Claude donna sur des pontons un combat de gladiateurs. On avait disposé au-dessus de l’Ûmissoire une grande salle pour un festin ; lorsqu’on ouvrit la digue, les eaux se précipitèrent cette fois avec une telle violence, qu’elles emportèrent les bords du canal et une partie de 1’édilice où Claude faisait son repas. Une frayeur indicible s’empara de César et de ses convives qui, dans le fracas et la chute de cette masse d'eau, sentaient trembler le sol sous leurs pas et voyaient les terrains s'effondrer.
Agrippine, incapable de crainte, profita de la frayeur du prince pour accuser de déprédation et d’avarice Narcisse, qui avait l’intendance des travaux; Narcisse, de son côté, avec autant d'emportement et plus de courage, osa reprocher à la princesse son omnipotence et ses projets ambitieux.
Il importe peu de savoir si Narcisse, coupable de plusieurs crimes et riche d’une fortune évaluée à soixante millions de notre monnaie, réalisa frauduleusement quelques bénéfices dans l’intendance des travaux ; nous savons de Suétone que plusieurs particuliers s’étaient chargés d’exécuter l’entreprise à leurs frais à condition qu'ils auraient la propriété des terrains mis à sec, et ceux-là ne se plaignirent point. Ce qui nous parait digne de remarque, c'est qu’à Rome et dans les provinces, c’est que dans le peuple et dans le sénat, tout se prosternait devant Agrippine, et que Narcisse osait braver sa puissance et soutenir son regard *.
Un témoin intéressé de cette scène violente, âgé bientôt de dix-septans, doué d’une remarquable intelligence, Néron, dut mieux apprécier que son père adoptif ce courage que personne n’avait, ni César, ni lui-même. Sa mère le poussait vers le
t. Tacite. Ann., liv. XII. cli. tvn.
trône avec une violence irrésistible et l'entraînait à l’empire avec une habileté scélérate qui devaient l’épouvanter. Au commencement de l’année 53 il épousa Octavie, sa fiancée, qu’on dut faire passer de sa maison dans une famille étrangère par le moyen d’une adoption, pour qu’il ne parût pas se marier avec ia sœur. C’était annoncer à Rome que Néron était un homme. Sa mère recherchait toutes les occasions de le produire à son avantage. Il plaida devant l’empereur trois causes populaires habilement choisies pour lui concilier l’alTection du peuple. Les habitants de l’ancienne Ilion demandaient à être exemptés des tributs et des charges publiques, en considération de l’ancienneté de leur ville qui était comme la mère-patrie des Romains, et de leur constance dans celte alliance de famille principalement pendant les guerres d’Anliochus. Néron parla pour eux en grec avec un tel succès qu’il obtint le maintien de tous leurs privilèges. Il plaida aussi en latin pour les habitants de Bologne, victimes d’un incendie, et, sur ses instances, une gratification considérable leur fut accordée. I.cs Rhodiens durent à son éloquence de recouvrer la liberté, et les habitants d'Appaméc, en Syrie, d’étre exemptés de tout impôt pendant cinq ans; un tremblement de terre avait mis leur ville en ruines.
On profila des fériés latines pour donner à Néron encore plus d'importance. Pendant ces fêles, dont le jour était fixé par un sénalus-consulte, tous les magistrats en fonction quittaient Rome pour aller aux monts Albains sacrifier à Jupiter Laliar, protecteur de la confédération latine. Celte solennité durait trois jours et l’empereur nommait ordinairement un préfet de Rome, magistrat temporaire, pour veiller sur la ville et rendre la justice à la place des consuls cl des préteurs absents. Pendant ce court espace de temps, tous les pouvoirs ad-
minislratifs et judiciaires étaient concentrés dans les mains du préfet. Claude investit Néron de cette dignité à la soUicitalion dp sa femme; toutefois, il ordonna qu'on ne porlâtau tribunal du jeune prince que des affaires de peu d'importance. C'était l'usage; mais Agrippine ne l’entendait pas ainsi; les plus grands avocats plaidèrent devant Néron; il eut à se prononcer sur les questions les plus délicates et à régler les plus graves intérêts.
Claude exerçait avec plaisir ses fonctions de juge, il entrait volontiers dans le détail des affaires privées, il aimait à retrouver autour de son tribunal l’animation et les rumeurs du menu peuple qu’il fréquentait dans sa jeunesse, quand on le tenait éloigné de la cour. 11 croyait donc que juger était son fort, parce que juger était son plaisir. Le succès de Néron pendant les fériés latines, augmenté par une usurpation d’influence, dut certainement le blesser et fût pour beaucoup dans le mécontentement qu’il fit éclater.
Comme les caractères faibles qui se plaignent quand il faudrait agir et qui agissent quand l’occasion est perdue, Claude parut se souvenir qu’il avait un fils, on l’entendit murmurer contre Agrippine, flétrir les relations de sa femme avec Pallas, accuser son ambition et: témoigner le désir de réparer le mal qu'il avait fait. Britannicus était séquestré si durement par sa marâtre, que plusieurs ignoraient qu'il fût encor vivant, d’autres le croyaient malade et débile comme son père.
Narcisse vit Britannicus, releva son courage, et l’assura de son dévouement.Renlré chez lui, il déclara formellement à ses amis les plus surs, son projet de lutter contre l'ambition d’Agrippine, d'affranchir son maître de la tyrannie de celte femme, et de rendre à Britannicus la place que Néron 3vail usurpée. Narcisse était un homme habile et résolu, fidèle à
César qu’il servit toujours avec courage; le ministre qui avait osé punir Messaline, protégée par la lâcheté publique, par les vestales et parla faiblesse du prince, pouvait humilier Agrippine et briser son orgueil pour peu qu’il fût secondé; mais il n’y avait rien à espérer de Claude. Ce prince distrait, dont les bonnes intentions n’arrivaient jamais à la consistance d’une solide volonté, offrait dans sa faiblesse de caractère de grands dangers à ceux qui prétendaient le servir. Il était incapable de mûrir un projet en silence, d’en préparer l'exécution, et, le moment venu, d’agir résolument, toutes choses auxquelles s’appliquait le genie viril d'Agrippine avec une merveilleuse supériorité.
On vit Claude prendre son fils à l’écart et l’embrasser avec émotion : il lui promettait de réparer le passé, il livrait à l’indiscrétion d'un enfant le secret qui devait les perdre tous deux. Pendant un de scs repas, où le vin ajoutait toujours au désordre de ses idées, il s’oublia jusqu'à dire qu’il était dans sa destinée de voir l’inconduite de ses femmes et de les punir après. Il laissa percer l’intention de faire prendre à Britannicus la robe virile et de présenter bientôt le jeune prince au peuple qui aurait, enfin, un vrai César.
Agrippine, que là seule ambition poussait à tous les excès et mettait au-dessus de toutes les lois, n’avait pas besoin d’être excitée au crime par la nécessité de se défendre. Aussitôt qu'elle eut pressenti les intentions de Claude, elle résolut d’en finir avec les dangers qui la menaçaient.