CHAPITRE I
Domination d'Agrippine. — Premiers plaisirs de Néron empereur. — Terpnus le musicien. — Petits chars en ivoire. — Néron inaugure au sénat la politique d’Auguste. — Joie sincère des sénateurs. — Néron résiste à sa mère. — Son entourage. — Chae.ua veut abuser de son inex[w!ricnce et de son pouvoir. — Il a tout le mérite des heureux commencements de son régne. — Ses amis lui conseillent de se souvenir qu’il est César.
Le premier soin de Néron à peine investi de la suprême puissance fut de se montrer reconnaissant envers sa mère. Il oublia par quels moyens elle lui avait assuré l’empire pour ne considérer que le résultat. Il fut aisé de voir alors qu’Agrippine n’avait travaillé que pour elle. Les bons sentiments de son fils et tous les témoignages de sa reconnaissance, qui devaient combler l’ambition d une mère, lui fournirent l’occasion d étendre son influence et de fortifier son pouvoir.
La première fois qu’on vint demander le mot d’ordre à Néron, il donna celui-ci : « A la meilleure des mères. Agrip-
pine, prêtresse de Claude, marcha précédée de deux licteurs; Le sénat vint au Palatin tenir ses séances pour qu'elle pût y assister; cachée derrière une tenture, elle entendait et voyait tout sans être aperçue. Une cohorte prétorienne veillait près d’elle comme chez l’empereur, sans compter la garde germaine, si connue par son dévouement aux Césars cl mêlée à leur fortune depuis longtemps. Agrippine la conservait à ses côtés par politique et par orgueil, comme un monument de là gloire paternelle. De quelque intelligence que Néron fût doué, l!exercice officiel du pouvoir, l’éblouissement que durent causer à ce jeune homme de dix-sept ans ces honneurs suprêmes et celte gloire inattendue, ne lui permirent pas de se dégager brusquement des mains d'Agrippine. Au lieu d’entraver le mauvais génie de sa mère, il dut se livrer aux conseils d« Sénèque et préparer avec soin ses discours et son altitude au sénat. Agrippine jouissait d'une autorité souveraine, par ses clients établis dans tous les emplois, par la reconnaissance de son fils, par le succè^ de son entreprise qui fortifiait autour d'elle l'habitude d'obéir. Quant à Néron, intelligent, bien intentionné, mais un peu troublé par sa haute fortune, il fut moius impatient d'exercer sa puissance que d'en comprendre l’étendue et de se rendre compte de sa position. L’empire ne fut d’abord pour lui que l'indépendance et longtemps il se tint satisfait du bonheur d'être libre sans goûter le plaisir de commander. Agrippine, au contraire, savourait toutes les joies de la puissance et ne mettait aucun frein à sa volonté; ainsi, pendant les premiers jours du règne, le fils et la mère purent 6'abandonner à leurs vrais sentiments. Les passions les plus vives, les désirs secrets et contenus se manifestèrent à cette occasion, et si l’on veut avoir une révélation exacte de ces deux caractères, il faut la chercher dans les souhaits expri-
mésctdans les premiers actes accomplis par Néron, libre enfin, et par Agrippine, souveraine.
La nuit venue, pendant qu’Agrippine établissait son autorité sur la ville et sur le monde, Néron lit appeler Terpnus, le joueur de harpe le plus renommé de son temps. Il l'écouta plusieurs jours de suite à la même heure sans pouvoir se lasser de l'entendre.
Après le repas du soir, Terpnus était introduit; il chantait en s’accompagnant de la harpe, et Néron, assis auprès de lui, passait à l’écouter une grande partie de la nuit sans épuiser son admiration *. Partisan enthousiaste des courses du grand cirque et de la faction des verts, ses camarades, il fit confectionner aux couleurs des quatre factions de petits chars d’ivoire. Il les lançait sur un échiquier en forme d’hippodrome pour imiter les jeux publics et se représenter les rivalités des cochers qui avaient passionné son enfanceI. 2.
Voilà quels plaisirs enfantins demandait à la puissance impériale ce Néron qui, dès le ventre de sa mère, était un monstre exécrable, au dire de quelques historiens ; mais des soins plus importants vinrent contrarier ses goûts. Il fallut parler au sénat pour annoncer au monde quelle serait sa politique. Néron entra franchement dans les bonnes intentionsde Burrhus «de Sénèque. Le gouvernement humain et libéral d’Auguste fut inauguré avec une sincérité et un abandon sans réserve. Le jeune César annonça même que, rendant au sénat ses prérogatives, il ne jugerait point les grandes affaires criminelles dans un tribunal secret et domestique, comme l’avait fait son prédécesseur gouverné par scs affranchis. Ce blâme, qui tom-