‹ NéronChapitre 39 sur 205 · Voitaibk, bu Pyrrhonnitmt de l'Histoire, ch. un · texte numérisé non relu

Voitaibk, bu Pyrrhonnitmt de l'Histoire, ch. un

Rome pour faire accepter plus facilement par le peuple celle dont les parents remonteraient ainsi que les Césars à des auteurs communs. Un vague souvenir des impressions de son enfance passée au milieu des affranchis et des esclaves, un entier oubli des exigences sévères qui entamaient le prince, so trouvent réunis dans ce premier amour de Néron pour en faire ressortir toute la sincérité.

Satisfait de la sage administration de Sénèque et confiant dans la probité de Burrhus, le jeune César abandonnait à ses ministres l’entière direction des affaires. Il était tout à sa passion et la musique même était abandonnée. Agrippine, qui voyait avec dépit tomber son influence, apprit alors le secret amour de Néron. On peut dire sans la calomnier qu'elle le faisait surveiller par ses esptens. On lui donna les renseignements les plus exacts sur la conduite de son fils : il négligeait sa femme, il diminuait sa mère, et toutes deux avaient une rivale qui possédait seule l’empereur. A cette révélation inattendue, l’indignation et le dépit d’Agrippine éclatèrent en menaces et en reproches blessants pour le prince ; sa colère, longtemps contenue, fit éruption publiquement avec un tel oubli de la dignité impériale, que Néron se retira d’elle et* se jeta résolument du côté de Sénèque et de Burrhus.

Les intérêts et les passions dont il était l'objet ne l'avaient pas encore serré d’assez près pour lui faire sentir son importance. Il était tout à l’ivresse du bonheur qui le retenait près d’Acté, et plus impatient de vivre que de régner, il ne demandait pas mieux que d'abandonner le gouvernement à des représentants fidèles de ses bonnes intentions. Les clameurs injurieuses d’Agrippine et les luttes intérieures, renouvelées chaque jour, firent prendre à. Néron l’empire en dégoût. Il perdait toute la joie de son premier amour sans goûter le plai-

sir de commander, et son cœur parut se fermer à l’ambition dont il n’avait connu que les servitudes et les crimes. Ce Néron, que la nécessité de défendre son pouvoir et sa vie devait pousser à tant d'excès, eut comme un pressentiment de son avenir. Il voulut sincèrement renonfer à la gloire de régner sur le monde et, préférant son amour à l'empire, il déclara devant sa mère qu’il allait abdiquer. Son intention formelle -était de s'éloigner de Rome, de se retirer à Rhodes et d’y vivre en simple particulier.

Agrippine ne crut pas que Néron fût sincère; elle ne prit pas garde au projet d'abdication et de retraite qu’il avait annoncé; Sénèque, au contraire, qui craignait de retomber sous le pouvoir d'une femme dont il avait heurté l’ambition, fut effrayé des intentions du prince. Le croyant très-résolu à partir parce qu’il le voyait entièrement livré à sa passion, il ne voulut pas courir l’aventure d'un nouveau règne. Sa haute intelligence s’imposa victorieusement à Néron pour lui faire comprendre qu’il est des positions élevées dont on ne peut descendre qu’en tombant; que dans son abdication il n’y avait de sécurité ni pour ses ennemis ni pour lui-mème, et qu’en un mot les haines et le dévouement dont il était l'objet lui faisaient de l’empire une fatalité.

Pendant que Néron se rendait aux observations de Sénèque, Agrippine comprenait que la violence était le pire moyen de ramener son fils et le plus sûr de fortifier ses ennemis. Le bruit courut alors qu’il allait répudier Octavic pour épouser Acté, et subitement, sans préparation aucune, Agrippine changea de conduite. Passant du soir au matin, des récriminations aux caresses et des reproches à l’approbation, elle s’accusait elle-même d’injustice et de rigueur envers Néron, tant était violente son envie de ressaisir l’autorité. Elle lui ouvrit son

trésor, plus considérable que celui du prince, elle lui permit d'y puiser à pleines mains pour satisfaire à tousses caprices;, en ne parla plus d'Octavie ni de ses droits ; Agrippine offrit ses appartements à Néron pour favoriser son amour; elle lui aurait offert son sein ; mais ces complaisances inattendues parurenlencote plus odieuses et plus criminelles que les reproches. Les amis et les ministres du prince l’avertissaient de se défier d'nne femme qui avait l'expérience du crime. Sa dissimulation était plus à redouter que ses colères, et Néron, qui la connaissait mieux que personne, resta froid et réservé.

Agrippine avait forcé par sas violences son fils qui l’aimait, à la juger; il put l'apprécier alors. Si tant de biens, de respects et d'honneurs, si la reconnaissance de son fils ne pouvaient lui suffire, que voulait donc cette femme intraitable qui donnait à Rome le spectacle de son mécontentement? On voyait bien que l'ambition seule avait été le mobile de ses longs efforts et de sa politique, qu'elle donnait comme le miracle de l’amour maternel. De honteux souvenirs vinrent encore augmenter la défiance et la sévérité de Néron, il ne pouvait oublier que sa mère avait souillé son enfance avant de tourmenter sa jeunesse. Aussitôt qu'Agrippine eut compris que le cœur do son fils était fermé pour elle et qu'il ne fallait plus en attendre que des respects forcés, elle revint à scs premiers emportements avec un surcroît de fureur. Son empressement à profiler d'une occasion puérile pour rentrer dans ce rôle violent, prouve bien qu'elle ne pouvait plus se contenir.

On conservait avec soin dans le trésor du Palatin, les parures et les bijoux qu’avaient portés les femmes des empereurs. Néron fut curieux de voir ces merveilles; et choisissant ce qn il trouva de plus remarquable, une robe et des pierreries, il en fit présent à sa mère. Au lieu d’étre touchée de sa bonne

Vie de nêkon

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grâce, Agrippine s’emporta contre Néron : toutes ces richesses lui appartenaient, et son fils, en la réduisant à ces seuls objets, lui faisait tort de lout le reste.

Peut-être qu’Agrippine, avec ce tact, féminin qui se joue de notre supériorité virile, sentit que Néron était allé puiser dans le trésor impérial pour d'autres que pour elle. Malgré son mépris pour Acté, Agrippine voulut la voir, sans doute, au théâtre ou sous les portiques, sans paraître l'honorer de son attention. Si elle reconnut dans la parure de l'affranchie le collier de perles ou le bracelet dont elle-même, fille et mère des Césars, s'était parée autrefois, quel ne fut pas son dépit! Elle se plaignit donc avec untf aigreur très-olTensante pour le prince. Les subalternes, toujours empressés à glisser leur importance entre les dissensions des grands, portèrent 5 Néron les plaintes les plus offensantes de sa mère, il en fut très-vivement blessé et résolut de lui faire sentir qu'il était le maître. Tant qu’elle s’était bornée à exagérer son influence et à dérober la plus grande part d’autorité au prince et à scs ministres, Néron avait bien voulu ignorer les prétentions de sa mère; mais quand elle osa s’attaquer à l’objet de ses premières affections et l'humilier dans son amour, il se sentit profondément blessé, l’homme ne put pas tolérer ce que" le fils avait souffert, et l’amant réveilla l’empereur.

On soupçonnait Pallas, depuis longtemps lié à la fortune d’Agrippine par l’adultère et par les complots, d'entretenir son irritation et sa fierté. Pallas fut disgracié. Néron lui enleva brusquement l’intendance du trésor impérial et l’administration des finances. .Ce coup fut d’autant plus rude pour Agrippine que son orgueil lui permettait moins de le prévoir. Cette femme, dont les aïeux avaient des temples, ne voyait rien dans le monde de plus illustre qu elle ; tous les hommes

importants dans l'État et César lni-mômc étaient scs clients et ses créatures, elle n’admeltait autour d'elle que l'obéissance et les respects. À la disgrâce de Pallas, Agrippine bondit comme une béte taure. On la blessait dans ses intérêts, dans sa dignité, et ce qui est plus outrageant encore, dans scs rices. Sa colère et ses emportements étaient de la démence. Elle osa, cette fois, attaquer en face et provoquer Néron ; elle le menaça de Britannicus, qui grandissait, digne héritier de son père ; fille de Germanicus, elle irait elle-même présenter aux légions l'héritier légitime de Claude, elle les entraînerait à se déclarer pour lui. Ces provocations, où l'âme d’Agrippine se dévoilait tout entière, étaient accompagnées d’injures et de gestes menaçants qu'elle jetait sans pudeur à son fils et sans crainte à son empereur. Ce fut l'arrêt de mort de Britannicus.

La mère de Néron n’était que trop disposée à passer brusquement des paroles aux actions et de réaliser ses menaces. Son fils, qui l'avait vue à l'œuvre, se tint pour averti; il se souvint de Claude et caglprit que sa mère aurait moins de peine à se venger qu’à se contenir. Britannicus était le dernier rejeton de cette grande famille Claudia qui, après avoir suivi la fortune de la république dans ses glorieuses vicissitudes, venait de donner à Rome trois empereurs. Bien des espérances étaient liées à son avenir : un peuple de clients, d'affranchis et d'esclaves, s'agitait autour de lui ; dans les légions, dans les provinces, au sénat et dans les magistratures, beaucoup d'hommes nouveaux devaient à Claude leur élévation. Or, tous ces éléments gouvernés par le dépit d'une femme qui avait elle-même une grande influence, qui savait les affaires et qui osait avec à-propos, constituaient un parti redoutable.

Britannicus fut égaré par ses flatteurs et par les promesses d’Agrippine qui l’engagea dans le jeu terrible des conspira- -

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tions, sans pitié pour son inexpérience. Son malheur l’avait rendu populaire, Néron l'ignorait peut-être ; mais grâce à une circonstance où Brilannicus se laissa pénétrer, il put mesurer dans toute son étendue le péril qui le menaçait.

Le 16 des kalendes de janvier, an de Rome 806, 17 décembre de l'an 55 de notre ère, on célébra les saturnales : pendant ces jours, dont le nombre venait d'ôlre augmenté, les patrons rcndaientla liberté de l’âgod'oraux esclavesqui devenaient les maîtres de la maison. G’ôtaitunejoie universelle aux champs, à la villeet jusque dans lesarmées. Quelques patriciensd'humeur difficile s’éloignaient pour n’avoirpaslc spectacle de la licence servile; d’autres, plus débonnaires, entraient dans l’esprit de l'institution jusqu’à devenir les esclaves de ces maîtres d’un jour. Ainsi la justice et la vérité gagnaient quelque chose à ce changement des positions, les maîtres pouvant démontrer par l'exemple comment- ils voulaient être servis, et les esclaves comment ils voulaient être gouvernés.

Pendant ces jours d’orgie, la plu^rt des maîtres se réunissaient à l’écart avec leurs amis pour s’amuser aux mêmes jeux que leurs esclaves. Leur premier soin était de nommer un roi pour régler les divertissements et présider à la réunion. Néron et scs familiers se conformèrent à l'usage, et les fils des grandes maisons en faveur vinrent au Palatin se réjouir avec le prince. Brilannicus ôtait là portant la bulle pneore et la prétexte, mais déjà grand et prêt à revêtir la robe virile. Le sort donna la royauté à Néron, et chacun reçut de lui un ordre qu’il dut exécuter. Quand ce fut le tour de Britannicus, son frère lui ordonna de se lever, de s'avancer au milieu de l’assemblée et de chanter. Cette épreuve n’avait rien de bien redoutable pour un jeune homme dont l’éducation était parfaite et qui se trouvait là au milieu de ses compagnons. Tacite pré-

(end que Néron tendait un piège à Britannicus et qu'il voulait l’embarrasser; mais s’il est vrai, comme l’affirme Suétonerque Britannicus eût une belle voix et que Néron en fût jaloux, pourquoi le prier de chanter?

Malheureusement pour Britannicus, l’appui d'Agrippine et les espérances qu’elle lui donnait avaient relevé son courage.

Il oublia que les saturnales étaient inventées pour instruire les maîtres des sentiments de leurs esclaves, pour découvrir pendant leur ivresse d’un jour les complots qu’ils pouvaient former contre la République. Britannicus laissa voir le fond de son cœur où se cachait un vif sentiment de son humiliation. V

Les vers qu’il chanta renfermaient une allusion facile à saisir. Il rappelait à ses auditeurs que son père avait exercé le pouvoir suprême, et que lui-même, trahi par la fortune, avait dû céder le tréne à un étranger. L’isolement où le jeune prince était réduit, ses plaintes dans un palais qu’il avait dû habiter en maître, le sentiment de sa détresse vivement exprimé, tout jusqu’à ce costume, emblème de sa faiblesse, produisit une impression profonde sur l’assemblée. Il est aisé de comprendre qu’en ces jours de licence, des jeunes gens n’aient pas dissimulé leurs impressions, N mon sentit tout ce qu’il y aurait de force dans la position de Britannicus, quand l’émotion produite an Palatin se serait répandue dans Ta ville. Son frère lui apparat comme un rival redoutable que le génie d’Agrippine allait grandir et que la faveur du peuple pduvait adopter. Ses craintes étaient fondées :si Agrippine, entourée de sa garde germaine, eût voulu profiter de la disposition des esprits et de son influence servie par de nombreux clients pour provoquer une émotion populaire, il est probable qu’un nouveau crime aurait renversé l’étal de choses que ses crimes avaient établi; mais elle savait trop le mouvement des passions, et les condi-

tions fatales imposées à toutes les causes politiques, pour ne pas comprendre qu'il y aurait encore moins de sûreté pour elle sous le règne de Brilannicusque sous l'empire de Néron. Elle crut devoir se borner à mettre en évidence le fils de Claude, à faire résonner son nom, à l'opposer comme un rival à Néron qu’elle voulait ramener au devoir. D'autant plus menaçante qu'elle voulait moins frapper, elle exagéra sa colère et ses ressentiments pour paraître redoutable, épouvanter ses ennemis ef forcer son fils à se réfugier dans ses bras.

Néron et ses amis furent très-elTravés des sympathies dont Britannicus était l'objet; ils le furent surtout des emportements d’Agrippine qu'ils voyaient encore puissante et dont ils connaissaient le génie audacieux. Néron avait annoncé l'intention de se retirer à Rhodes pour y vivre en simple particulier. Ce projet de retraite dut s’offrir à lui pour la seconde fois; mais il ne s’y arrêta plus. L’implacable affection de ceux qui régnaient avec lui, l'impassibilité d'élre obscur après tant de gloire, la consécration de son autorité par la religion et par les serments, en un mot tous les dévouements et tous les services dont il était le but, l’avaient comme emprisonné dtns sa grandeur; l'empire le tenait, il fallait régner ou mourir '.

A la nécessité de se défendre et de sauver sa vie avec l'empire, il faut ajouter les excitations de l'orgueil. L'obéissance des peuples, la fidélité des légions, le silence de l’univers, lui avaient déjà inspiré la plus haute idée de scs droits, et l'enseignement de Sénèque, son précepteur, l'autorisait au despotisme le plus absolu. Voici comment le philosophe parle au jeune César: « Une lumière éclatante l'environne et tous » les yeux sont tournés vers elle ; tu crois sortir et tu te lèves

1. tasligio luo affijus es. SÉxÉqi'E, Ü. la Clémence, liv. I, cli. vin.

VIE DK NÉRON U5

» à l'horizon 0n brave pour le prince le glaive des conspi-

» râleurs; on fait ifn rempart de son corps, on immole des » victimes humaines pour le sauva- Quoi de plus remar-

* qnabie que de voir celui dont la colère ne rencontre aucun » obstacle, et dont les arrêts les plus terribles sont acceptés

* par ceux mêmes qui périssent. Personne ne peut lui dc- » mander compte de ses actes, personne n’a le droit de le flé-

> chir Il n'y a que César qui puisse se dire à lui-même :

» moi seul je peux tuer un homme, moi seul je peux le » sauver sans violer la loi •

Néron est l'élu entre tous les mortels pour représenter les dieux sur la terre : parmi les nations du monde, il est le suprême arbitre de la vie et de la mort. Il peut à son gré anéantir les peuples, fonder ou supprimer les cités i *.

Cette immense multitude, dit-il ailleurs, animée par un seul esprit, est gouvernée par son souffle et modérée par sa raison : elle succomberait brisée par ses propres forces si elle n’était soutenue par ce patronage 3.

C'était donc, après l’avoir revêtu d'un pouvoir surhumain, instruit et convaincu de sa souveraineté divine, qu'on opposait un rival à Néron. Il avait connii les joies de la popularité, l'orgueil du commandement, les enivrements d’un premier amour, et on le menaçait de lui ravir tous ces biens avec la vie. Aussi violemment troublé par la crainte qu’entraîné par la passion, cet empereur de dix-sept ans, placé entre ces deux pi écipices, n'hésita pas à se défendre. Armé qu’il était de la puissance la plus absolue, et contraint par la plus dure néccs-

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