CHAPITRE III
Raisons qu'avait Agripjiine pour faire épouser Octavio à Néron. — Répugnance de Néron pour Octavie. — Il aime Acté avec passion. — 1/ austère Sénèque favorise cet amour. — Colère d’Agrippine. — Néron veut abdiquer et se réfugier à Rhodes; Sénèque lo retient. — Agrippine passe de l'aigreur à la complaisance. — Néron lui fait voir qu'il est le maître. — Agrippine, indignée, se déclare pour Brilannicus. — Néron comprend lo danger qui le menace. — Les conseils flatteurs de Sénèque, l’obéissance de l'univers l'égarent. — La mort de Brilannicus esl résolue.
Quand Agrippine donnait pour femme à son fils la fille de son mdri, elle s’applaudissait de son adresse à éluder les lois pour le succès de sa politique, mais en réalité elle préparait . de ses mains le piège où son habileté viendrait bientôt se prendre. Néron avait épousé Octavie avec répugnance, il la négligea dès le commencement de leur union. Ses amis le lui reprochaient quelquefois, et Néron répondait plaisamment que les ornements matrimoniaux devaient lui suffire.
Il la comparait aux généraux qui, n'ayant vaincu qu’à demi, obtenaientseulemenl lesornementsdu triomphe. Les historiens ne disent pas qu'Octavie fût belle, ils ne parlent que de sa verlu ; mais à ne considérer que l’éloignement de Néron pour le lit
conjugal, on pourrait supposer qu’elle avait quelque chose des infirmités et de l’imbécillité paternelle. Agrippine, d’ailleurs, était femme & tenir compte du peu de beauté de sa bru pour n'avoir pas à craindre une rivale. La présence d'Octavie, qu’elle gardait près d’elle comme un otage, fut pour Néron un nouveau motif de les fuir pour échapper à ce double ennui.
Il y avait alors à Rome une jeune affranchie d’une beauté remarquable; elle ôtait originaire de l'Asie où des marchands d’esclaves l’avaient achetée. Néron la vit et l’aima éperdument. Elle se nommait Acté. Le premier amour du jeune César, dont la générosité ne s'arrêtait pas aux préjugés et à la coutume, parut si véhément qu'on n’osa pas y faire obstacle. Sénèque favorisa même cette première inclination et joua dans cette affaire un assez vilain rôle. Burrhus et lui pensèrent qu’en tolérant ces distractions prévues et cette immoralité vulgaire, ils préviendraient de plus grands excès. À la sollicitation de Sénèque, un de ses amis consentit à se dire amoureux d’Aclé pour aider au bonheur du jeune prince et à prêter sa maison pour favoriser les rendez-vous des deux amants*. « Voilà un sage précepteur que ce Sénèque ! » s’écrie Voltaire, « quel philosophe 1... * *
. Le bon naturel de Néron se fit voir dans cette circonstance. Son amour pour Acté fut loyal et courageux. Ainsi que tous les grands cœurs l’ont rêvé, il voulut placer sur le trône l'objet de scs adorations, et se l’attacher par un légitime mariage. Des amis obligeants préparèrent une généalogie pour démontrer qu’Àcté descendait des anciens rois de Pergame; Néron ne se contentait pas de la préparer aux splendeurs de l’empire, il voulait rattacher la famille d’Acté aux origines de
t. Tacite. Ann., liv. XIII, ch. un.