I.NTRUIiL'CTIÜN
et des agitations qui l’ont troublée; le spectacle des passions en lutte dans ce grand combat de la vie, ne saurait nous trouver indifférents, et l’histoire du monde n'a pas de faits importants dont la solidarité humaine ne fasse arriver l’émotion à notre cœur à travers le temps et l’espace. Seulement on n’a pas cherché dans un siècle éloigné de nous des motifs de haine contre l’époque où nous sommes; on n’a pas indiqué des analogies avec l’intention de flétrir dans le passé ce qu’on n’oserait attaquer dans le présent. Au contraire; après avoir sérieusement étudié un ordre social et politique où les antipathies de race, les rivalités de condition et les haines de parti maintenaient la guerre dans la cité, on a mieux apprécié le bonheur de vivre sous une loi morale plus parfaite et d’obéir à des maîtres plus doux.
Ce n’est pas à dire non plus, que de ce livre épuré de toute mauvaise intention, il ne ressorte aucune vérité dont l’application puisse être faite au temps où nous sommes. Ce sont toujours les mêmes grandes questions qui s’agitent dans des circonstances diverses, et l’enseignement de l’histoire, qui est l'expérience de l’humanité, ressort des faits sans incertitude quand ils sont fidèlement exposés. S’il est vrai, comme nous l’entendons souvent répéter, que les questions matérielles gagnent en importance tout ce que perdent les intérêts d’un ordre supérieur, on ne trouvera pas hors de propos les récits où seront dévoilées la misère morale et la décadence d’un grand peuple qui a commis tous les crimes et connu toutes les hontes quand il n’a plus cherché que la satisfaction de ses appétits grossiers. Les esprits superbes qui restent convaincus, après tant d’épreuves et de tentatives inutiles, que le sentiment de la dignité personnelle, la conscience et l'instinct de la liberté suffisent, sans autre secours, pour maintenir les
INTRODUCTION «I
hommes à la hauteur de leurs devoirs et de leurs droits, verront le stoïcisme, coite grande manifestation de l'énergie individuelle, rester inaccessible au vulgaire et ne pénétrer que les grands cœurs. Ces héros martyrs de leur fierté, artistes sublimes en vertu, font de leur vie un grand rêlc, de leur mort un dénoùment de tragédie et laissent toujours après eux des exemples de courage qui font pâlir le tyran, mais qui ne relèvent jamais l’esclave. Quant aux politiques dont l’habileté se joue autour des principes et des devoirs, et pour qui la grande affaire est d'ôtre le plus adroit ou le plus fort, ils auront à méditer sur le sort d’un peuple et d'un prince étroitement unis par les intérêts, les goûts, les sentiments communs; le prince prodiguant ses trésors et lui-même dans des largesses et des spectacles de chaque jour; le peuple adorant comme un dieu ce Néron dont il garde encore le souvenir; et cependant prince et peuple, trahis et confondus, quand l’un a toute la force et l'autre toute l’autorité, sont violemment et contre leur gré fatalementséparés l’un de l’autre; le peuple dominé par une opinion qui se produit en lui, contre lui-même; le prince chassé par des bruits, par des rumeurs et comme proscrit par la conscience publique. Ils comprendront alors qu’il est de grandes épreuves dont l'habileté seule ne triomphe pas; des misères morales que la prospérité matérielle dissimule mal, et, qu’en un mot, la durée des gouvernements et la prospéritôdes peuples exigent une certaine somme d'honnêteté, de justice et de dévouement que ne suppléeront jamais l’intelligence, ni la gloire, ni le génie.
Les principes qui gouvernent aujourd’hui notre société étaient à l'état de rêve et d’espérance dans quelques rares esprits pendant le règne de Néron. L’Église et la papauté, deux aspects d'une même chose, naissaient alors et s’établis—
INTRODUCTION
saicnt dans le monde, méprisées du pouvoir, méconnues des penseurs, ignorées du peuple. Bientôt furent examinés les titres de la religion nouvelle à la vénération des hommes; bientôt les civilisations orientale, grecque et romaine eurent à vérifier la vie, la morale et la divinité de J.-C. qui ne se perdaient pas dans la nuit des temps. S’il était vrai, comme certains d’entre nous le disent, que les rapports de l'homme à Dieu dussent être réglés par un nouveau culte, la société moderne n’en devrait pas moins ses adieux attendris au christianisme qui éleva son enfance; qui nous reçut esclaves, abrutis, paresseux, dans ses bras dévoués, et qui nous en voit sortir intelligents, laborieux et libres. Sans le secours prédit et nécessaire de la seconde révélation, le paganisme et la barbarie dégradant à la fois l’humanité, notre faible nature serait descendue sans retour dans des abîmes d’abrutissement et do misère. C’est dans le christianisme seul que le Prométhée de la fatalité antique a puisé les forces nouvelles et la vigueur d’esprit qui lui font négliger son bienfaiteur.
Qu'il se réjouisse donc et qu’il marche dans la voie qui s'ouvre devant lui; qu’il possède fièrement, comme une conquête de son intelligence, les dons qu’il a reçus du Dieu conservateur de l'humanité. Il aura bientôt dévoré celte part d’héritage loin de la maison paternelle. C’est alors que le nouvel enfant prodigue, las et découragé, se souviendra du foyer domestique et viendra chercher la santé là même où il devrait se souvenir qu’il a reçu la vie.