Nunc si deposilum non infleiatur amicus
Si reddat veteremeum tota ærugine follem,
Prodigiosa fuies.
Jcvénal Satire un, v. (V).
dessus des convives; à leurs pieds dans des bassins de marbre nagent des poissons de toute espèce qu’ils peuvent choisir et faire préparer sous leurs yeux.
A peine se sont-ils étendus sur les lits, qu’un de ces voluptueux appelle son esclave et lui demande la ciguë. Qu’est ceci, disent les autres, est-ce par ordre de César que notre ami va prendre le poison? Celui-ci sourit et les rassure, il vide sa coupe et il ajoute ces mots : « Le seul remède à la cigüe c'est le vin : et maintenant il faut boire ou mourir*. Impossible de raconter avec détails tous les services qui se succèdent et d’énumérer les mets divers dont ils se composent. Sur les tables sont entassés successivement les poissons et le gibier, les fruits et les vins de tous les climats. On sert un porc plein de grives vivantes qui s’envolent dès qu’il est ouvert. Un chœur de musiciens et une troupe de cuisiniers font une entrée solennelle, les uns jouant de la flûte, les autres portant un sanglier rôti sur un plat d’argent. Le sanglier est plein de faisans, les faisans sont farcis de cailles, et les cailles contiennent des ortolans. Chacun a, près de lui, son cuisinier qui assaisonne et prépare les mets sur des réchauds comme le maître l’entend. Il en est qui s'amusent à voir un poisson vivant mis sur le feu dans un vase de cristal, se débattre dans l’eau, mourir et cuire sous leurs yeux s.
Le repas fini, on rend son dîner, on se lave et on recommence*. De nouvelles tables sont dressées dans une salle or-
1. Ac bibendi otiam causa venena conliciunlur, aliis ciculam præsumentibus, ut bibere mors cogat. Pus». Iliil. nnl., lit". XIV, ch. xxvm, parag. î.
2. Vitrcis oltis inclusi ofTVruntur et observatur morientinm color, qurm in multas mulationcs mors luctanlc spiritu vcrlit. Séxèque , Quest. n al., tir. lit, ch. xvii.
3. Vomunt ut edanl, edunt ut vomant, et epulas quas loto orbe conquirunl ncc concoqucrc dignanlur. Sénéuue. Consolation ri llelria, parag. 9.
VIE r>K NÉRON
née magnifiquement. Des lampes d’or, posées sur de hauts candélabres, brûlent une huile parfumée; c’est le repas de nuit; la fête continue dans la maison. On a renouvelé les couronnes, les mets, les vins exquis. Il ne suffit plus aux convives de boire le massique et le falerne rafraîchis à la glace, ils mangent de la neige préparée.
Les danseuses de Cadix et d’Antioche viennent alors autour des tables faire admirer leurs pas gracieux et leur beauté. Les cithares et les flûtes animent et règlent leurs mouvements, qui semblent s’entrelacer avec les cadences et se marier avec les sons. D'excès en excès l’orgie se prolonge dans la nuit; tout ce que l’ivresse inspire, l’exemple des dieux le justifie. La fierté romaine exige qu’on se montre dans les plaisirs aussi grand que les aïeux dans leurs travaux *.
La fureur du jeu succède enfin à toutes les autres passions ; elle les domine parce qu’elle les nourrit. Un dernier coup de dé enlève au fils des Marcellus et des Scipions ses trésors, ses villas, ses terres, tout jusqu'aux images des ancêtres. Il ne lui reste plus qu’à se vendre comme gladiateur, pour amuser la foule, pendant les jeux qu'un affranchi de son père va donner.
Mais sur celte pente rapide comment s’arrêter et comment patienter dans cette honte? Quelques paires de gladiateurs entrent alors dans la salle du festin; ils viennent combattre autour des tables 5 la manière des Sammites, et croiser le fer pour égayer les convives. Le jeune patricien offre de jouer sa vie sur un coup de dé; après toutes ces luttes sanglantes, il osera, dans un dernier combat, se mesurer avec le vainqueur; on s’étonne, on l’admire presque; on accepte. Ses amis, volup-
1. Mata sua illos sequuntur, ut ncc bibanl tins ambitions nec edant. Séviot E. De la brièceti île la vie, (tarait, tï.
VIH DE NÉRON
tueux blasés, les plus impitoyables des hommes, lui devront une dernière émotion. Déjà le sort lui était contraire; après l’avoir dépouillé, la fortune l’achève. 11 se lève, et s’exécute sans se plaindre. Son sang patricien se môle au vin répandu sur le marbre des mosaïques, il tombe et meurt. Pendant que son vieil affranchi s’avance pour le relever, ses amis se regardent : on espérait mieux de son courage; il est mal tombé, c’est une déception. Qu’on aille l’ensevelir et le cacher dans le tombeau de sa famille, dernier asile qui lui reste. Le jour paraît, on se retire; les parasites ont volé la riche litière du dernier Scipion, son vieil esclave et sa nourrice viennent recueillir ses restes abandonnés. Pendant qu'ils s'éloignent de celte maison funeste, les serviteurs de l’amphitryon arborent au-dessus des terrasses et des toits de grandes tentures où des dragons énormes sont peints avec les plus vives couleurs. C’est pour faire peur aux oiseaux dont les chants troubleraient le sommeil du palqpn.
De la maison du sénateur, si nous passions dans les tavernes qui entourent le grand cirque, il faudrait raconter les abominables désordres auxquels se livrent les femmes et les hommes perdus de tous les pays ; mais quels regards s'arrêteraient sur ces hideux tableaux? 11 suffira de dire, avec un des lettrés de cette décadence, que Rome n’était plus qu'une bacchante couchée dans la boue. Ni ses législateurs, ni ses tribuns, ni ses empereurs, ni ses dieux n'ont pu la maintenir dans sa vertu première.
Elle n’est plus que le réceptacle de toutes les corruptions, le mélange de toutes les races, la confusion de toutes les langues, et dans cette cohue immense où tourbillonnent les débris de toutes les nationalités, le Romain vit de sportule et l’étranger de prostitution. Les patriciens conspirent contre
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:tt.
César : ils vénèrent dans le secret de leurs maisons les images de Cassius et de Brutus; ils ne veulent pas reconnaître que l’influence du patricial est tombée sans retour avec la république ruinée par leur rapacité. César est fatalement le * protecteur de cette foule immense dont ils ont perdu le patronage, l’unique empereur des légions qui combattent aux bords de l’Euphrate et du Rhin, le prince légitime des provinces que les Verrès du sénat ont dévastées. Tous les hommes libres l’acceptent pour maître et les esclaves eux-mémes trouvent un asile au pied de sa statue. C’est une situation violente et forcée que César lui-méme subit comme les sénateurs obstinés à conspirer contre lui. Populaire au cirque et détesté dans la curie, l'empereur romain poursuit son règne entre l’émeute et l’assassinat, car il lui est aussi difficile d’assouvir les appétits de la multitude que de fléchir l’orgueil humilié des grands. Obséquieux et menaçant, il doit mener en laisse la louve romaine rentrée dans sa tanière après avoir ravagé le monde. Quand on n’a pas versé dans le cirque assez de sang pour étancher sa soif, elle dévore son gardien.
Toutefois, ce n’est pas des violences, des excès de passion ni des crimes, qu’il faut s’étonner quand on étudie les mœurs et la vitalité d’un peuple. Pourvu que le combat se soutienne entre le bien et le mal, pourvu que la vertu se montre aussi résolue que le vice, il ne faut désespérer de rien; les grands scélérats ne doivent pas effrayer dans un pays qui leur oppose les saints et les héros; mais quand une société s’affaisse et qu’elle se réduit à de mesquines proportions, quand le vice conserve seul son énergie pendant que l’honnêteté n’est plus que faiblesse d’esprit et lâcheté du cœur, c’est alors que la décadence est prochaine.
11 faut le reconnaître à l’honneur du peuple romain, l'éclat
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et l’énergie du premier :ïgc se retrouvent dans sa décadence; il conserva jusque dans sa chute quelques vestiges de grandeur. Après avoir conquis le monde, Rome reste acculée dans l'impasse de sa gloire, mais elle bouillonne encore ainsi qu'un volcan, et son énergie s’épuise en éruptions qui la couvrent de débris. Si dégradés qu’on nous les représente, ces Romains de l’empire ont des mouvements de passion, des violences et des transports athlétiques où s’étalent les prodigalités de la force. Ils se montrent encore formidables jusques dans leurs mauvais instincts; ils acceptent la mort avec une grandeur stoïque, ils la bravent avec le sourire dédaigneux de l’épicurien. Ils cherchent héroïquement le plaisir comme ils ont poursuivi la gloire; après avoir étendu au loin leur empire, on dirait qu’ils veulent agrandir la vie, et l’on retrouve dans l’énergie de leurs vices toute la vertu des aïeux. Ils succombent enfin, mais comme les héros d’Homère, en faisant retentir la terre sous le poids de leurs corps.