CHAPITRE II
Tibère marie Agrippine arec Domitius. — L'inceste dans la famille des Césars. — Caractère bas et violent de Domitius. — Cérémonies de son mariage. — Mésintelligence entre les époux. — A la mort de Tibère, Domitius se rapproche d'Agrippine. — La nuit même de leur réconciliation Tibère meurt. — Grossesse d’Agrippine; elle consulte les astrologues. — Naissance de Néron. — Il est louché par les rayons du soleil. — Mort de son père. — Préoccupations d’Agrippine. — Caligula se moque de sa sœur. — L’enfant est nommé Lucius et confié à des nourrices. — Agrippine reparaît au Palatin. — Démence et débauches de Caligula. — Agrippine conspire contre son frère; elle est exilée. — Néron enfant est recueilli par sa tante.
Le quatrième livre des Annales de Tacite se termine par ces mots : « Cependant Tibère après avoir donné publique- » ment pour femme à Domitius OEnobarbus, Agrippine, fille de > Germanicus, leur ordonna de célébrer les noces dans la ville. » Ce qui lui faisait préférer Domitius, issu d une grande famille, » c’est qu’il était allié aux Césars et neveu d’Auguste par son * aïeule Octavie. » Nous avertir que Tibère présida lui-même à l’union d’Agrippine et de Domitius est peut-être pour Tacite une sorte de préparation au récit des crimes que Néron leur fils a commis. Suétone procède à peu près de la même manière : avant de nous raconter la vie de Néron, il accumule sur
sa tête la réprobation qu'ont méritée ses aïeux, puis il le juge lui-même à la façon de Rhadamante mettant sans ordre et sans choix toutes les bonnes actions dans un plateau de la balance et toutes les mauvaises dans l’autre.
Par l'effet des divorces, des secondes noces et des adoptions, cette grande famille des Césars était un mélange confus de noms et de sang que l'adultère et l’inceste même augmentaient trop souvent. Les trois filles de Germanicus, Drusille, Agrippine et Julie, ainsi que son fils Caïus, plus tard Caligula, étaient élevées dans la maison d’Antonia, leur aïeule. Caïus abusa des relations intimes du foyer et de l’amitié fraternelle pour entretenir un commerce criminel avec ses trois sœurs. Elles étaient d’une extrême beauté. Il fut surpris dans les bras de Drusille par son aïeule Antonia. Le vieux Tibère en fut instruit sans doute, mais l’honneur de sa maison à protéger contre le mépris des patriciens et contre les railleries de la multitude le força de garder le silence. Fatigué de proscrire et profondément blessé depuis la trahison de Séjan ; attristé d’ailleurs de sentir l’impuissance du pouvoir absolu, découragé surtout de voir s’étendre démesurément la nécessité de punir, il ferma les jeux et maria les trois princesses le plus tôt et le mieux qu’il put.
Domitius, choisi pouç être l’époux d’Agrippine, était un homme fier et violent, un caractère inique et bas comme l’aristocratie de ce temps en comptait peu, si dégradée qu’on "nous la représente. Il avait fait mourir un de ses affranchis qui refusait de boire pendant une orgie autant que ce mailre injuste l’ordonnait. Il s’était précipité sur un enfant trop lent à laisser le passage libre devant lui et l’avait écrasé sous les pieds de son cheval. Un chevalier romain qui discutait avec lui dans le Forum, avait eu l'œil percé d’un coup de baguette par Domi-
liiis. L iDceste enfin, comme on le découvrit bientôt après, souillait cet homme abominable. Il entretenait un commerce criminel avec sa sœur Domitia Lépida.
L'union d’Agrippine et de Domitius fut contractée suivant les rites du mariage patricien qui avait un caractère tout religieux. Le jour fixé pour la cérémonie, Domitius et les siens montèrent au Palatin où les attendait Agrippine entourée de ses parents. Elle était vêtue d’une longue tunique blanche serrée parla ceinture de laine. Le grand voile des Vestales, le flammeum, l’enveloppait de la tête aux pieds et la cachait comme dans un nuage ; les tons jaunes et brillants de ses longs plis l’entouraient de leurs flammes; mais le caractère d’Agrippine, l'assurance de ses regards, l’autorité de son maintien, se dégagaient fièrement de ce costume modeste, et, dans la jeune fille, ne laissaient voir que la princesse. L’orgueil des Claudius qu elle tenait de son père et la distinction des Césars que sa mère lui avait transmise, étaient comme fondus dans l’expression de son visage avec l’énergie plébéienne de son aïeul maternel, Agrippa aux sombres regards. Aussi malgré les grAces et I attrait de la jeunesse, elle avait déjà l’aspect d'une beauté fatale, dont le charme a la puissance d’un irrésistible ascendant.
On conduisit les deux époux dans le temple particulier de l’empereur, devant les pénates des Césars. Là, chacun d’eux promit à haute voix, Domitius d’accepter Agrippine pour mère, Agrippine d’accepter Domitius pour père de famille. La nuit venue, et ce que nous appelons le contrat de mariage étant passé, on conduisit la nouvelle épouse dans la maison de son mari. Elle était entourée d’enfants qui la tenaient par la main et d'affranchis portant les torches nuptiales pour écarter les maléfices. Domitius la reçut à la porte de sa maison tendue de
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lilanc. Agrippine en prit possession cl s’assit sur la toison de laine. Après un repas somptueux la jeune épouse fut conduite au lit nuptial, qu’on disposait ordinairement dans l’appartement de la maison le plus fréquenté. Les statues des dieux qui président à l’hymen l’entouraient comme pour le garder, et de grandes tentures le cachaient à tous les regards. Domilius vint . à son tour et resta seul avec Agrippine pendant que des jeunes filles chanlaienten chœur dans une salle voisine les hymmesaux dieux protecteurs du mariage. Tout à coup on relève les tentures, et les parents, les amis, tous ceux qui avaient assisté à l’union des deux époux, purent les voir couchés dans le même lit. Presque aussitôt les voiles retombèrent, le silence se fit, on éteignit les lampes et chacun se retira sans oublier de faire des vœux pour le bonheur d'Agrippine et de Domitius.
Ces vœux ne devaient pas être exaucés, car cette femme sortait des bras de son frère, et cet homme des bras de sa sœur, pour venir prendre place dans une couche souillée d’avance par l'inceste et bien digne de produire Néron. Agrippine, née l’an de Rome 769, était l’aînée des filles de Germanicus, toutes les trois à peu près du môme âge, car l’intervalle entre les jours de leur naissance n’était que d’une année. En mariant Agrippine avant Drusille et Julie, Tibère avait voulu la soustraire à l’amour incestueux de Caligula. Les deux époux avaient des motifs trop légitimes de se fuir pour vivre longtemps en bonne intelligence. Neuf ans après leur mariage naquit l’enfant qui devait être Néron. Les motifs de leur rapprochement ne furent rien moins qu'honorables, du moins pour le mari, comme on le verra plus tard.
Dion nous apprend que Domitius dut à son alliance avec la famille impériale d’exercer le consulat pendant toute une année. Ceux qui ôtaient appelés au même honneur en jouis-
saient seulement le temps qu’il plaisait à Tibère de les laisser en fonction \ Dans sa manière de recommander les candidats, et d’assembler les comices qu’il fit passer du Champ-de-Mars clans le- sénat, * ce prince ne consultait que les intérêts de sa politique si savante et si repliée en elle-même qu’on n’en découvrait jamais les ressorts mystérieux.
La nouvelle position qu’Agrippine occupait dans une grande famille comme celle des Domitius, ne lui inspira, malgré sa jeunesse, aucune des vertus ordinaires des matrones romaines. xVffranchie par l’inceste de toute pudeur et de toute déférence par l’orgueil du sang, la fille des Césars ne fit que passer à travers une maison étrangère sans y attacher son cœur ni son esprit. Le foyer domestique n’eut pour elle que des ennuis, et les yeux tournés versle Palatin, elle attendit avec impatience le moment d’y rentrer.
Il est vrai de dire que le caractère de Domitius et sa conduite déréglée n’avaient rien qui dût la réconcilier avec ses devoirs.
La rudesse et l’orgueil étaient héréditaires dans la famille de son mari; dès que les deux époux se connurent ils durent se haïr et se mépriser. La mauvaise opinion que Domitius avait de sa femme et de lui-méme ne tarda pas à se mani- . fester.
Quelques jours avant la mort de Tibère, Agrippine fut justifiée du dédain qu’elle avait pour son mari : on accusait ce dernier du crime de lèse-majestè, de plusieurs adultères et d’inceste avec sa sœur Lépida ; mais.à la faveur d’un changement de règne il put échapper à ce danger. Agrippine et Do-
1. Ex consulibus aller Domitins toto anno geseit magisiratum : habebat e n i m in matrimonio Agrippinam, Germanici filiam. Cœteri vero, quamiliu Tiberio visum. Dion Cassics. Liv. LV1II, ch. xx.
2. Tum primum e campo comilia ad paires translata sont. Tacite. Ann., liv. I, ch. xv.
raitius ne vivaient donc pas en bonne intelligence. Mais aussitôt que les premières nouvelles de la mort de Tibère se répandirent, incertaines et vagues pour le public, précises et sûres pour ceux qui touchaient de près à l'héritier présumé du prince, Domitius trouva prudent de se rapprocher de sa femme. Menacé de l’honneur dangereux d’avoir pour maître un beaufrère comme Caligula; il dut essayer à tout prix de se réconcilier avec Agrippine. Cette princesse et le nouvel empereur étaient assez étroitement unis par la nature et par le crime, pour n'avoir rien à se refuser l’un à l’autre, pas môme la mort d’un mari qui, se voyant outragé, pouvait se croire autorisé à la vengeance.
Entre AgrippineetDomitiussurvintuneréconciliation sincère dont le résultat fut là naissance de Néron. La paix conjugale se fît la nuit même où Tibère rendait le dernier soupir, et neuf mois après, jour pour jour, Néron vint au monde. Ceux qui croient aux doctrines de l’Orient peuvent dire qu'en sortant d’un corps épuisé de débauches l'âme du vieil empereur alla s’unir au fœtus qui devait être Néron.
Agrippine fut tourmentée dès les premiers mois de sa grossesse par le désir de savoir quel serait l’avenir de l’enfant. Fille des Césars et de Germanicus, née dans le tumulte des camps, initiée dès l’enfance par la vie de famille à toutes les grandeurs humaines, il lui semblait que son fils même avant que de naître devait s’échapperde la maison paternelle pour la suivre vers de plus hautes destinées. Elle alla consulter les mages et les astrologues qui étaient alors *en grand crédit parmi les Romains. Ainsi dans cette nature énergique, tous les sentiments, même les plus tendres, se tournaient en ambition. Agrippine obtint des mages un terrible horoscope qui eût fait trembler un cœur moins bien trempé que le sien. Il lui fut répondu que d’elle
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nattraitun fils, que ce fils arriverait à l’empire, mais qu'il serait le meurtrier de sa mère. Elle accepta courageusement cet oracle, et son ambition s’élança vers l’empire à travers le parricide. — Qu'il me lue, répondit-elle, pourvu qu’il commande; et elle s’éloigna fièrement emportant dans son sein cette espérance et cet arrêt de mort *.
Néron, naquit à Àntium, le 15 décembre de l’an 87 de Jésus-Christ. C’était la veille des fêtes de Saturne, et par une raillerie du sort, au moment même où les esclaves s’abandonnaient à tous les excès de la licence servile, la fortune donnait au monde le prince qui devait célébrer avec le plus d’éclat les saturnales de la tyrannie. L’accouchement fut laborieux; l’enfant se présenta par les pieds, ainsi que son aïeul maternel Agrippa, le grand capitaine.il entra dans la vie comme on va vers la tombe*. Les rayons du soleil s'arrêtèrent sur lui avant même qu’il eût touché la terre, car voici que était l’usage. On déposait d’abord le nouveau-né aux pieds du père pour qu’il eût à juger s’il méritait de vivre et d’être admis dans la famille. Le père se penchait alors vers l’enfant, le prenait dans cette humble posture et l’élevait dans ses bras; c’était le reconnaître pour son fils, et lui donner sa place au foyer. Les rayons du soleil ayant touché Néron avant même qu’on l’eût posé sur le sol, il parut que le Dieu se hâtait de l’adopter et de l’appeler à l’empire,
Domitius était absent quand Agrippine lui donnait un fils : trop heureux d’être échappé aux sévérités de Tibère et de se faire oublier de Caligula, son beau-frère et son rival, il s’était