MORT D’OCTAVIE
Nérun répudie Octavie. — Douze jours après il épouse Poppée. — Le peuple s'émeut en faveur d'Octavic. — Elle est éloignée. — Émotion populaire. — Position difficile des Césars. — L’opinion publique oblige Néron à rappeler Octavie. — On renverse les statues de Poppée. — Le peupla envahit le Palatin. — Néron le fait chasser par scs soldats. — Raison puissante et secréto qui précipite la ruine d'Octavie. — On l'accuse d'adultère; Anicet reparaît à la cour; Octavie est exilée dans l'ile Pandalaria. sa mort. — Do tous les crimes do Néron, c'est le plus odieux.
En donnant toute sa confiance à Tigellin et tout son amour à Poppée, Néron avait pris pour conseillers intimes la haine et la volupté qui devaient le rendre également impitoyable. Depuis longtemps, il méditait do répudier Octavie, qui lui avait toujours inspiré de la répugnance; rien n’était plus commun ni plus accepté que le divorce dans les mœurs corrompues de ce temps, et Néron avait souvent exprimé devant Burrhus son envie de recourir à cette extrémité. Burrhus lui avait répondu avec sa franchise ordinaire : « Si vous répudiez Octavie, rendez-lui sa dot. » La dot, ici, c’était l'empire; et Néron, à qui on pouvait dire la véritè^dut se résigner et attendre.
La mort de Burrhus, l’éloignement de Sénèque, la obses-
sions de Poppée l’emportèrent enfin et, Tigellin aidant, il fut résolu qu’Oclavie serait chassée du lit de l’empereur. Dans l’opinion de Tacite, c’est à Poppée que revient l’odieux de ce complot. Poppée seule inventa la machination qui devait perdre sa rivale. Néron, qui pouvait tout, ne se hâtait pas de la rapprocher de lui ; elle aima mieux devoir à son habileté féminine ce qu’elle avait trop attendu de l'affection de son amant. Un homme de la maison d'Oclavie fut acquis à Poppée qui l’acheta. Ce traître accusa sa maîtresse d’un commerce criminel avec un joueur de flilte d’Alexandrie, un certain Eucerus, homme distingué du reste, et de bonne maison. C'est ainsi que les choses se passaient avec Néron : Il n’avait presque jamais l’initiative de ses crimes, on les lui préparait avec soin, on disposait avec adresse tout ce qui devait le tromper, puis, dans un mouvement de passion.qu'il était facile de provoquer en lui, on sollicitait un ordre, et l’ordre obtenu, on agissait.
Les femmes d’Octavie furent jetées dans les cachots et mises à la question; quelques-unes, vaincues par la douleur, déposèrent contre elle; mais la plupart persistèrent à soutenir son innocence et. supportèrent la torture avec courage. Une de ces dernières, que Dion nomme Pythias, apostropha Tigellin qui la pressait d’accuser sa maîtresse, et s’indigna jusqu'à lui cracher au visage *. Néanmoins, Octavie fut répudiée, mais on n’ajouta rien à cette honte. On lui donna pour demeure la maison de Burrhus, qu’on disait mort empoisonné, et pour son entretien les biens de Plautus qui venait d’ôlre égorgé par ordre du prince. Ces présents funestes firent mal augurer de son avenir.
t. Munition «uni, inquil, Tigcllinef mutiebria domina" luc.r quant n> luum. Dion Cass iis. Liv. L.XII, cil. illl.
Octavie sortait à peine Au Palatin, et douze jours après, s’il faut en croire Suétone, Néron épousait Poppée qui était sa concubine depuis deux ans. La fortune de cette femme qui, malgré sa jeunesse, en était à son troisième mari, et que des divorces successifs avaient conduite dans le lit impérial, blessa profondément dans toutes les consciences le sentiment de la justice. Le peuple romain, facile aux émotions généreuses, parce qu’il avait conservé la vie publique, vit à regret la fille des Claudiens chassée de la cour avec mépris. La douceur et la résignation de la victime ajoutaient encore à l'indignation générale et faisaient ressortir dans toute sa laideur l’ingratitude de Néron qui lui devait l’empire. Octavie était restée modeste dans les grandeurs, innocente au milieu des crimes, et son malheur avait quelque chose d’outrageant pour l’honnêteté publique. I! était dangereux de laisser plus longtemps au peuple le spectacle de cette illustre et pauvre fille répudiée à vingt ans, et chassée d’un palais où trois empereurs pris dans sa famille, avaient régné successivement. On fit sortir Octavie de Rome; elle fut reléguée au fond de la Campanie et dans cet exil gardée par des soldats. Ce surcroît de rigueur augmenta la pitié du peuple déjà très-émue. Ces sentiments généreux se manifestèrent par des murmures, et assez énergiqùement pour que Néron en fût épouvanté.
Il faut se souvenir des relations intimes et journalières qui existaient à Rome entre les Césars et la foule, pour se faire une idée de la position intolérable où Néron et Poppée durent être réduits. Devant la majesté impériale la fierté du peuple-roi s’était maintenue à une égale hauteur. Le sénat était irréconciliable et servile, le peuple était insolent et dévoué. Il ne voyait dans César qu’un tribun couronné, chargé de le nourrir et de lui donner des spectacles. Chaque jour, l’empereur
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présidait aux jeux du cirque, jugeait au Forum, priait dans les temples ; et la foule l’acclamait, lui parlait: c'était entre eux un continuel entretien. De là pour les Césars la nécessité d'ôtre toujours populaires et l’impossibilité de vivre à Rome, s'ils n’étaient l'objet de continuelles ovations*. Comment • Poppée osera-t-elle se montrer au théâtre dans la loge impériale, si cent mille spectateurs font retentir le nom d’Octavie? La voix de la foule qui remplit le grand cirque aux pieds du Palatin, ira retentir comme un tonnerre jusqu’au f^nd de son appartement. Néron craignit l’émotion populaire : l’ordre fut donné de ramener Octavie et la nouvelle s’en répandit de toutes parts.
Aussitôt éclatèrent dans Rome les transports d’une joie immodérée.
Le peuple se hâta de croire à ce qu'il désirait avec ardeur; il exagéra le prétendu retour de Néron à la justice et à la vertu. Octavie, digne d'intérêt pour tous, était particulièrement chère aux nombreux clients de sa famille; au peuple d'affranchis et d’esclaves qui avaient composé la maison impériale des Claude; elle représentait au Palatin ceux qui touchaient à Britannicus, à la fière Agrippine, à Burrhus, à Sénèque, à toute l'ancienne cour. Poppée, au contraire, était un objet d'envie, et ses relations avec Tigellin la rendaient.
n„'il îf fC,iteur ,9ésar s’«Unt Permi* au d’écrire quelques lettre,
qud était urgent d envoyer, le peuple l’obligea par ses cris à laisser la les affaires pour se divertir avec lui. r ,a lcs
Auguste avait u«jour spécial dans l’année où il se mêlait à la foule pour
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Tibère ayant cédé à la tentation de placer dan, sa chambre une su tue de Lystppe !e peup|a |„ |U1 redemanda au théâtre avec de telles tociféraliun! qu .1 la fil replacer devant les thermes d’Agrippa où il lavait prise On pour-’
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odieuse à tous ceux qui méprisaient son complice. Ajoutez à ces causes les haines éternelles et le mécontement des stoïciens, des sénateurs, des ambitieux errants autour des statues de la fortune, et vous comprendrez la puissance du mouvement d’opinion qui se prononça pour Octavie.
Le peuple courut en foule au Capitole rendre grâce aux dieux et proclamer leur justice. On porte en triomphe les statues d’Octavie, on les couvre de fleurs, on les place dans les temples sous la protection des dieux, et au Forum comme pour lui rendre ses honneurs dans la cité. Enfin, la multitude monte au palais en célébrant les vertus du prince et demande à le féliciter de sa noble conduite. Ils avaient déjà pénétré dans les cours intérieures, quand ils virent venir contre eux quelques cohortes prétoriennes, dont les soldats, armés de fouets, leur montraient aussi la pointe de leurs armes. La foule se dispersa aussitôt et les partisans de Poppée allèrent relever ses statues.
Celle émotion populaire perdit Octavie; elle parut redoutable à Poppée et à Néron lui-même. Elle l’était, en effet ; dans one ville où la politique libérale du prince laissait régner la licence, deux ou trois cent mille citoyens, sans compter les étrangers et les esclaves, pouvaient se lever à la fois animés d'un même sentiment; et dix mille prétoriens ne les arrêteraient pas si quelque hasard de fortune leur offrait un nouveau César à proclamer. Dans cette occasion décisive pour son avenir, Poppée eut assez de tact et d’adresse pour agir puissamment sur l’esprit de Néron. Il ne fallait pas lui donner le temps do comprendre que le retour d'Octavie au Palatin était un moyen de popularité qui eût en quelque sorte renouvelé son règne. Elle savait, d'ailleurs, qu’après les rivalités qui passionnaient et divisaient Rome entre elle et Octavie, celle qui succombe-
rail, perdrait la vie et le trône à la fois. Elle courut se jeter aux pieds de Néron, et donnant à sa douleur des expressions et une façon théâtrales qui agissaient puissamment sur l’imagination du prince, elle s’écria que ce n’était plus sa position, mais ses jours qui étaient menacés. Les esclaves et les clients d’Octavie usurpaient les droits et le nom du peuple; ils s’armaient et leurs premiers excès étaient un commencement de guerre civile. Queleur avait-il manqué pour réussir? un chef: Il peut se présenter demain. Si sa rivale absente a sur le peuple un tel pouvoir; qu’arrivera-t-il quand elle rentrera dans Home?... Qu’elle revienne donc pour introduire dans la famille impériale la race d'un joueur de flûte d’Alexandrie. Celte race est préférable, sans doute, aux héritiers légitimes Poppée aurait donnés au prince. * Cédez, dit-elle, ou vengezvous. Ce premier mouvement de révolte que vous réprimez aujourd'hui vous dominera demain. Si Néron hésite à reprendre la fille de Claude, ce peuple qui se passionne en sa faveur pourra demain lui trouver un mari. »
Néron était jaloux de sa puissance et très-amoureux de Poppée ; lui faire entrevoir qu’il allait tout perdre à la fois, et qu’Octavie, son ennui le plus mortel, devenait son plus grand danger, c’était le rendre féroce : la mort d’Octavie fut résolue. Un autre motif, le plus puissant de tous, quoique les historiens ne l’indiquent pas, dut le pousser violemment à ce dernier parti. La naissance de l’enfant que Poppée donna bientôt à Néron fait coïncider avec l’époque dont nous parlons les premiers indices de la grossesse. Ce fut entre eux un grand secret, ce fut un indissoluble lien. Néron était enivré de joie par ce premier espoir d’un-héritier; il fallait, à tout prix, soustraire l’enfant à la honte d’une naissance illégitime. Celte malheureuse Octavie, à peine âgée de vingt ans, pouvait aussi lui
donner des héritiers; tout à coup, sans motif apparent, il la renvoie ; douze jours après, il épouse Poppée et dés qu'une émotion populaire la menace, on emploie le fouet et les armes pourchasser la foule du Palatin. Il fallait que Néron fût animé d'une passion bien forte pour maltraiter ainsi sa chère populace qu'il ménageait toujours avec tant de soin.
Le calme rétabli dans la ville et la mort d'Oclavie résolue, Poppée partit pour Anlium. On ne pouvait la laisser dans son état exposée aux outrages de la multitude, aux troubles des séditions, ni compromettre le précieux dépôt que la nature lui avait confié. Loin de Home, au contraire, elle saurait, dans cette résidence de famille, tout disposer à son gré comme l'exigeait son honneur, et annoncer sa délivrance le jour où elle aurait le droit d'étre mère. On peut ajouter comme preuve du secret motif qui poussait Néron, l'inanité de la délation portée contre Octavie. Elle fut accusée d'avoir séduit Anicet, le commandant de la flotte de Misène, pour rengager à mettre à sa disposition les forces navales de l’empire ; imputation ridicule, invention grossière d’un homme à qui ses passions et la nécessité ne donnaient pas le temps d’étre habile.
Ce môme Anicet, qu’on avait employé dans le meurtre d’Agrippine comme complice et comme agent principal, reparut alors pour travailler à la perpétration d'un nouveau crime. On l'avait tenu éloigné, presque en disgrâce, pour écarter un horrible souvenir : son aspect était odieux, mais ses services étaient indispensables : c'était le ministre des grandes scélératesses. Néron obtint de ce misérable qu'il se reconnaîtrait coupable d’adultère avec Octavie, moyennant quoi il serait disgracié publiquement et secrètement récompensé. Néron n’eut pas honte de lui rappeler qu'il avait déjà fait preuve de dévoùmenl en prenant sa défense contre une
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mère rebelle à son empereur. 11 retrouvait cette mère odieuse dans Octavie, qu’elle lui avait imposée, et puisque Octavie lui faisait courir les mômes périls, Anicel devait lui rendre le môme service.
Ainsi, Néron réveilla dans ce cœur vil l’émulation du crime pour l’accomplissement d’un forfait qui était comme le prolongement du parricide. Anicet comparut devant le conseil privé. On reçut sa déclaration contre Octavie. Elle fut ample, précise et claire ; il calomnia largement, on le paya de même, puis il fut exilé dans l’tle de Sardaigne, où il vécut en paix et mourut de sa belle mort.
Après ce semblant d’instruction, Néron publia un édit dans lequel il accusait Octavie d’avoir commis l’adultère pour aboutir à la révolte. Il ne craignit pas de souiller sa victime : il disait qu’Octavie s’était fait avorter pour cacher ses dérèglements, celte môme Octavie qu’il venait de répudier comme stérile ; après quoi elle fut reléguée dans l’île de Pandataria où des soldats la gardèrent à vue. Quelques jours après, on lui ordonna d,e mourir.
Cette existence, qui ne se composait que de malheurs, allait ainsi finir. Dans un âge où on ne goûte de la vie que les douceurs, Octavie en avait seulement connu les amerliimcs. La mort tragique de sa mère était son premier souvenir; puis Agrippine l’avait opprimée en lui faisant épouser Néron: c’était au préjudice do son frère qu’elle assurait l’empire à un Domitius. Elle avait vu ^isolement et l’abandon où était réduit ce frère, victime d’une mariitre; son père joué, humilié, trahi par cette femme, qui livrait aux poisons de Locuste la vie de son époux, et la mémoire de son empereur aux railleries de Sénèque. Elle avait vu Britannicus sacrifié à son tour, cl le dernier de celle grande famille Claudia, dont les honneurs
remplissaient l’histoire de Rome, périr dans le palais où il devait régner. Elle venait enfin, dernière victime, combler tant de malheurs par sa propre infortune. Oubliée d’abord et dédaignée pour des esclaves, répudiée ensuite et persécutée, calomniée enfin, et reléguée dans une île, elle n’avait plus rien à perdre que la vie.
Ces malheurs accumulés avaient brisé cette frêle nature : Oclavie essaya de fléchir les prétoriens qui l'entouraient; elle s’écria qu’elle n’était plus que la veuve et la sœur du prince ; elle invoqua leurs aïeux communs, Gerraanicus et même cette fatale Agrippine qui, du moins, était sûre dans ses amitiés. Pleurs inutiles ; elle fut liée par ses bourreaux; on lui ouvrit les veines et comme son sang, glacé par la crainte, coulait trop lentement, on la jeta dans un bain chaud où elle mourut étouffée. On coupa sa tète pour l’offrira Poppée qui voulut la voir. Pendant que la digne épouse de Néron jouissait de ce spectacle, on rendait aux dieux des actions de grâce et des offraudes étaient déposées sur leurs autels.
De tons les crimes que Néron a commis, il n’en est pas de pins atroce par la faiblesse de la victime et par son innocence, par l’ingratitude du bourreau, par l'odieuse lâcheté des moyens, par la cruauté du supplice. Néron, qui connaissait la vertu d’Oclavic, osa la calomnier après l’avoir chassée ; il livra la fille des Césars, celle qui avait été sa sœur et sa femme, à des prétoriens grossiers qui l’égorgèrent et qui purent l’outrager. L’horreur qu'il inspire à l'humanité depuis tant de siècles, s’explique cette fois et se trouve justifiée par ce crime.
On aime à voir Tacite, ému de pitié, pour cette illustre victime, évoquer autour d’Octavie mourante les grandes ombres des aïeux; mais on s'attriste et on s’indigne presque du silence qui se fit au moment du crime dans les rangs de ceux qui mur-
muraienl toujours contre César. Pourquoi ccs patriciens fatigués du despotisme, cl les stoïciens, leurs amis, qui rêvaient un retour à la République, n’onl-ils pas donné au peuple ému ce chef que Poppéc craignait avec raison? Dans ces questions morales, quand les lois de la famille violées remplissent d'indignation tous les cœurs, un si grand intérêt à défendre pouvait soutenir l’indignation populaire, et même entraîner les soldats. Mais le sénat resta calme pendant que la multitude était indignée. Ne pas s'associer au grand mouvement de passion qui soulevait le peuple, était pour les patriciens le moyen le plus sùr de s'amoindrir. Les sénateurs, qui avaient servi la tyrannie par leur silence, furent mal venus plus tard à se plaindre par vanité. Leurs déclamations ne touchèrent personne cl le peuple comprit que les plus ambitieux convoitaient l'empire bien plus qu'ils ne détestaient l'empereur.
Cette même année, dit Tacite, moururent Doriphore, Pallas et Romanus, trois affranchis de César. On pense que Néron les avait fait empoisonner pour s'emparer de leurs biens. Il ne faut pas s'étonner qu'c celle opinion se soit répandue. Toutes les accusations paraissent fondées quand on les dirige contre Néron, et tous les crimes qu’on lui attribue sont vraisemblables; mais en bonne justice, on ne saurait conclure de la vraisemblance à la vérité.