‹ Néron [microform]Chapitre 2 sur 9 · TOME VI · texte numérisé non relu

TOME VI

LES CÉSARS

LES CÉSAHS.

Aiishi , clans cède hypotlièse, Phisloire de roiitîitie du cliii^Uiiiiisme (je ne parle pas aujourd'hui de sa propagation) est merveilleusement difficile à construire. Gibbon et son école «e tirent d'affaire en n'en parlant pas; ils prennent le christianisme déjà adulte , tout viril et tout grandi, sans dire mot de son enfance; ils supposent qu'il est né, sans dire comment. Quant à moi, si j'étais obligé de prononcer sur ce fait selon les seules possibilités humaines et d'après les données communes de l'histoire , ce qui me paraîtrait le plus probable , c'est que le christianisme n'a pas dû naître.

Il est né cependant, et à peine est-il né, son influence agit sur le monde. Ceux mêmes qui ne le connaissent pas le respirent et s'en imprègnent. Nul fait ne me paraît plus notable en ce siècle et dans les suivants que celte action insensible, pour ainsi dire souterraine, du christianisme sur ce qui n'est pas lui. Toute philosophie païenne prend une certaine teinte de sa lumière; dès le lemps de Néron, des notions plus hantes que celles du polythéisme , plus pures i|ue celles du platonisme même, se dégagent et remplissent l'air. La philosophie n'est ni athée , ni irrévérente ; elle se soumet au culte public, « non comme à une vérité , mais comme à une coutume . non pour honorer ainsi les dieux , mais pour satisfaire aux lois; « elle a de plus nobles pensées. " Jupiter n'est pas ce colosse doré qui tient au Capitole une foudre de métal ; les dieux ne sontpas ce que les font les poètes, aussi criminels que les hommes et plus puissants dans le crime ; intolérable perturbation de toutes les idées, qui fait que le vulgaire estime les dieux au niveau de ses propres vices. Celte tourbe ignoble de dieux entassés par des siècles de superstition, les uns que les poètes ont mariés quelquefois entre frères et sœurs , les autres qui n'ont pas trouvé de parti à leur bienséance et sont restés dans le célibat j des déesses qui sont restées veuves, comme la déesse Foudre et la déesse Ravage, auxquelles il n'est pas étonnant que les prétendants aient manqué , • adorerex-vous tout cela de bonne foi? « Croyez aux dieux, reconnaissez leur majesté sainte, reconnaissez leur bonté, sans laquelle leur majesté n'est pas (1). Aimez-les (2), soyez soumis à leur providence , qui gouverne le monde. Obéir à Dieu, c'est la liberté (5). Laissez là les grasses victimes, les immolations de troupeaux entiers; adorez par une volonté droite et bonne (4) ; donnez aux dieux ce qu'avec toute son opulence le fils de Biessala ne peut leur donner, une pensée respectueuse pour la justice et pour le ciel , un cœur tout imprégné de noblesse et de vertu. » Laissez là ces prières honteuses d'elles-mêmes qui se retournent pour voir si on les écoute. « Ne chuchotez pas à l'oreille des dieux ; vivez à vœu découvert (3). »

Je ne saurais donner ù cette époque t#ut le développement dont elle aurait

(l)ScDèque, apud Augustin., De CivitaU Deè, VI, 10. — De Benef., VII, 2. — Kp. 96.

(3) Deus amatur. (Ep. 42.) — / oyez aussi Ep. 41, etc.

(3) Parère Deo , libertas e»t. ( D« FHA àealâ , 15. )

(I) Colite in pià et rectà voluntate. ( Benef'., I, 6. Ep. 116. ) — Il faut adorer m e^rit et en vérité. (Joan., IV, 26. )

(5) El aperto vivere voto. (Perse, IL )

besoin. 11 faudrait recueillir, s'il y en a, quelques faibles lumières dans Thisloire apocryphe d'Apollonius, roman anti chrétien du sophiste Philostrate, évidente et grossière parodie de l'Évangile, où le rhéteur d'Athènes ressuscite , au bout de plus d'un siècle , la mémoire de ce messie mort sans disciples , et l'accommode aux prétentions Ihaumaturgiques du néoplatonisme de son temps ; histoire qui appartient à une autre époque, non à celle où elle se serait passée, mais à celle où elle a été faite. Il faudrait encore remonter de trois ou quatre siècles et soulever une histoire toute particulière , celle de la communication entre le judaïsme et la philosophie grecque, afin d'expliquer Philon, génie curieux de ce siècle , intelligence chamarrée de cabale et de platonisme , comme aussi de pieuse orthodoxie mosaïque, mêlant à cela les nombres de Pythagore et des idées pleines de lumières , qui, sorties des anciens livres de Salomon , développées par les Juifs d'Alexandrie , restaient comme en dépôt dans ce coin du monde, dans cette colonie gréco-hébraïque, jusqu'à ce que le christianisme, venu d'ailleurs, les créât de son côté et leurdonnâtsa vie. Il faudrait apprécier à leur vraie valeur et à leur juste caractère ces mouvements divers de l'orientalisme, de l'hellénisme , du judaïsme hellénisé d'Alexandrie , du judaïsme pharisaïque de Jérusalem; mouvements indépendants, isolés, et qui , les uns motivés parle christianisme, les autres expliqués par lui, n'ont d'unité qu'en lui , parce que le christianisme est l'unité de ce siècle comme de tous les siècltjs désormais.

Mais cette tâche est immense , et j'ai hâte , après l'avoir montrée un instant, de rentrer dans mon humble sphère. Je reviens à Rome d'où je suis parti , et c'est à Rome que je veux voir de plus près la pensée humaine. Je trouve là deux hommes qui me semblent parfaitement placés face à face l'un de l'autre , pour représenter l'hellénisme (j'entends par ce mot la philosophie grecque et romaine) et la religion chrétienne ; je veux dire Sénèque et saint Paul. Il y a pourtant cette différence , que l'un a fait sa doctrine , tandis que l'autre , si je puis ainsi dire , a été fait par la sienne. Sénèque est tout maître et n'est guère disciple , Paul est disciple bien plus que maître ; l'un père de sa philosophie , l'autre fils de sa croyance et bien moindre qu'elle.

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