II
Après la chute de Galba , une réaction aura lieu en faveur de la mémoire de Néron. Olhon, entrant à Rome, s'entendra saluer du nom de Néron, rendra leurs charges à ses créatures, laissera relever ses statues (1). Enfin, cet éternel em-* bième de la puissance césarienne, suprême exécration des uns , regret profond des autres, reste immortalisé par lous. Le peuple dit que Néron n'est pas mort, et, pendant vingt ans, de faux Nérons se monlrenl entourés de partisans (2); son image reparaît aux rostres , des proclamations annoncent son retour avec d'effroyables vengeances , tandis que jusqu'à la fin du iv« siècle, à rencontre du culte voué à Néron par lous les instincts dépravés de son temps , un grand nombre de chrétiens, rimmortalisanl d'une autre façon , croient que , caché dans une retraite mystérieuse, il doit, au dernier jour, reparaître au monde, rétablir le culte des idoles, et accomplir tout ce qui a été prophétisé de Tantechrist (3).
Avec Néron finissait la dynaslie des Césars. Il y avait un bois de laurier planté par Livie, où chacun des empereurs venait cueillir des couronnes pour son triomphe, et ajouter un plant nouveau. On remarqua qu'à la mort de chacun d'eux, l'arbre qu'il avait planté mourut aussi , et, peu avant la mort de Néron , le bois tout entier périt. Un coup de tonnerre fit tomber la tête de toutes les statues des empereurs et brisa le sceplre que tenait celle d'Auguste. — Ainsi ces quatre familles , si riches , si nombreuses, si puissantes, des Jules, des Claude, des Domilius, des Agrippa, confondues en une seule (sans parler de tant d'autres qui , liées avec elles, subirent la même fatalité), étaient venues s'user à tenir le sceptre impérial. Ni les lumières de la Grèce qui avait civilisé le monde, ni la puissance de Rome qui se l'était si fortement subordonné, ne les défendirent contre cet accablement presque inévitable de la pensée humaine vis-à-vis d'une position qui est au-dessus de l'homme. Celle dynaslie, décimée tour à tour par la tyrannie de son chef, l'ambition de ses membres ou le ressentiment des proscrits, se fil à elle-même une telle guerre, qu'en un demi-siècle, et après avoir donné six maîtres au monde, elle fut épuisée. Dans la généalogie dressée par Juste Lipse , je trouve sur quarante-trois personnes trente-deux morts violentes. On sait quelle fut la fin de lous ces Césars : depuis le coup de poignard de Rrulus jusqu'au larmoyant suicide de Néron , nul ne mourut sans un crime, et Auguste même, selon bien des opinions, fut empoisonné par Livie. De ces six princes , après des mariages nombreux et féconds , trois seulement laissèrent une postérité , toujours promplement et misérablement éteinte ; aucun n'eut son fils pour successeur. Le destin que j'ai souvent rappelé de la fille et de la petite-fille d'Auguste, le fils de Tibère empoisonné par Séjan, son petit-fils tué par Caligula, sa petite-fille par Messaline, la fille de Caligula jusliciée à deux ans, Oclavie, Antonia et Britannicus, toute la postérité de Claude immolée par Néron, leur frère adoptif, montrent ce que devenait la ligne directe des Césars. Quant à ce que l'on gagnait à être femme d'empereur, sur seize
(1) 8uét., In Otk., 7. — Plut., Jn Oth. — Tacit., Hist., I, 78. (3) Tacit., But., Il , 8. — Xiphilin., 64. — Zonar., Annal., II. — Suél., Jn Ner., hl. (3) Augustin., De civit. Dei, XX , 19 ; Lactance , De Mortib. pertecuUmm, "pport«al cette opinion , et Sulpice Sévère , Bist,, 3 , la partsge.
LES CÉSARS
LES CÉSARS
femmes qu'eurent les cinq héritiers du premier César, six périrent de mort violente sept furent répudiées, trois seulement, par une prompte fin ou par un heureux veuvage, échappèrent au divorce et au supplice. Rien ne fut pareil en fait de cruauté, parce que rien ne fut pareil en fait de puissance.
Ce n'est pas que ces Césars ne fussent bien élevés , polis , n'eussent toute la grâce et toute Télégance de leur siècle. J'ai dit un mot des goûts érudits de Tibère. Caligula, si fou qu'il j.ûl être, était passionné pour l'éloquence. La science et la littérature débordaient chez Claude ; il haranguait en grec et en latin. Néron avait reçu la poésie en partage. Tous parlaient grec, celte langue des poètes et des artistes, comme un diplomate russe parle français. Les Agrippine et les Julie , ces belles femmes aux traits nobles et sévères , avaient aussi leurs prétentions à la littérature et à l'esprit. C'étaient tous des gens du monde, ayant le goût des lettres, une conversation fleurie et de belles manières. Ils avaient pourtant mérité leur malheur. Nulle famille ne fut plus coupable envers le genre humain, moins encore parce qu'elle l'oiqjrima que parce qu'elle le corrompit. Elle lui enseigna la corruption par son exemple, qui la montrait plus infâme et plus triomphante que jamais ; par sa tyrannie, dont la perpétuelle menace jetait dans tous les excès lésâmes qui voulaient s'étourdir, trop lâches pour regarder le danger en face; enfin , par le fait seul de son existence et de son pouvoir, qui semblait un démenti perpétuel donné à la Providence. Elle imprima à cette é|)oque ses deux grands caractères, le fatalisme et la servilité, ta négation de Dieu et l'adoration de la créature , accoutuma tout homme à trembler sous un maître et à faire trembler un esclave, à corrompre l'un et à dégrader l'autre, mettant plus de pouvoir et de richesse où il y avait plus de vice, et plaçant à la tète de l'univers , et souvent au-dessus d'elle-même, tout un peuple de tyrans esclavi s, centurions et tribuns dans le camp, procurateurs dans les provinces, affrancliis et eunuques au palais. Et remarquez comme cet esprit pénétra profondément la société romaine : depuis Néron, si l'on excepte les quinze ans de Domitien, il y eut, pendant tout un siècle, un progrès suivi dans la moralité des souverains. Rome suivit-elle le même progrès? en devintelle plus courageuse et meilleure? Non , elle se donna tout aussi corrompue, tout aussi lâche, tout aussi délatrice, au fils indigne de Marc-Aurèle.
Il serait curieux de montrer par les détails comment , depuis les siècles les plus reculés, l'antiquité prépaiait ce résultat, et par quel degré passa cette chute progressive de l'homme. On verrait peut-être combien cette pente était naturelle, et l'on comprendrait que du beatus de Rome, de l'affranchi de César, couché sur son lit d'ivoire , ses esclaves â ses pieds, bien gorgé de ses murènes nourries d'hommes, regardant les gladiateurs dont le sang rejaillit sur sa table, — ou de la pauvre veuve chrétienne qui, au risque de sa vie, va dans l'ergastule du riche bander les plaies de l'enchaîné et laver les pieds des saints , — celui qui est le plus dans la nature est certainement le premier.
Je me permets de le dire , après avoir traversé avec labeur cette triste, mais importante histoire, nulle autre ne démontre plus pleinement , par sa seule évidence et en dehors du raisonnement philosophique , cette radicale faiblesse, et , si j'ose le dii-e , cette incivilisalion naturelle du génie humain , quand une force du dehors ne le soutient pas. L'antiquité l'avait bien senti : à elle toutes
ses admirations reculaient, tout son idéal était dans le passé ; la fable des quatre âges, fable universelle et primitive, exprimait bien cette persuasion de la décadence nécessaire des choses humaines. Homère et les podles nous peignent sans cesse l'homme plus faible, sa taille plus petite qu'au siècle des héros. Ces périodes de grandeur et de chute, de virilité et de vieillesse, cette « envieuse loi du destin par laquelle toute chose , arrivée à son apogée, redescend bientôt et avec une tout autre vitesse jusqu'au degré le plus bas (1), » sont des images qui se retrouvent partout; et â la fin de la république romaine, où tout ce qui avait soutenu le monde semblait s'abîmer, où le patriotisme et la foi manquaient à la même heure, il était bien permis de peu croire à la perfectibilité indéfinie de la race humaine.
Je trouve à cette époque deux pensées et deux sentiments divers : dans le petit nombre , rare et incertaine foi de quelques âmes initiées , une mystique espérance à un avenir qui ne dépend en rien des forces humaines ; dans le grand nombre, un regret infructueux du passé, un fatalisme sans remède , une pensée toute désespérante et abandonnée. Le genre humain est le Promélhée d'Eschyle, le dieu-homme condamné à un supplice sans espérance et sans fin , «jusqu'à ce qu'un dieu vienne l'affranchir en se chargeant de ses souffrances.'» Cette double pensée se peint bien dans Virgile. Lorsqu'il est croyant, initié , prophète (vates) , qu'avec un admirable instinct de poêle il recueille les vérités éparses que chantent les oracles, que cachent les mystères, que les sibylles jettent au vent, il annonce le principe d'une ère itouvelle : dans un enfant , « auquel ses parents n'ont pas souri et que sa mère vient d'enfanter après dix mois de douleur, » il découvre « un rejeton descendu du ciel, le grand accroissement de iu\ùler : « alors, dans un magnifique élan, il invite toute la création à saluer ce fils des dieux, il voit déjà t«le monde tressaillir sur son axe ébranlé , le ciel, la terre, les eaux, toute chose se réjouir à la vue du siècle qui doit venir, n Mais, lorsque ensuite linspiration a défailli et que les oracles ne lui parlent plus , qu'il retombe sur la pauvre et imbécile nature humaine, frappé de cette fatalité qui emporte toute chose vers le pire , il compare le destin du monde à une barque que les efforts des rameurs ont à grand'peine poussée quelque peu contre le cours du lleuve; si les bras se ralentissent un moment , le fleuve ressaisit la nef, et la puissance impétueuse des eaux la rejette bien loin en arrière.
Sic oinnia falis, In pejus ruere ac relrô sublapsa rcferri : Haut! aliter qiiam qui advcrso vix flumine lembum Remiçiis subigit, si brachia forte remisit ; Alque illum in prxceps prono rapit alveus amni.
(Gborc.)
Et nous, ne croyons pas plus au fatalisme dans le bien qu'au fatalisme dans le mal. Que des siècles de progrès ne nous poussent pas à une espérance orgueil-
(1) Sënèq. , Controv. , I , praf., 7.
LES CÉSARS
leuse, comme des siècle* de décadence poussaient l'antiquité au désespoir. SI le monde est fatalement conduit vers le bien, à quoi bon travailler pour lui? Si le progrès se fait par la seule force des choses , pourquoi se mettre en peine du progrès? Ce vague optimisme dont on veut faire toute une philosophie, cette croyance à un progrès inévitable , quoiqu'il ne soit jamais détini, ne tombet-elle pas vers un quiétisme orgueilleux, qui, comptant sur la raison des choses ou sur quelque divinité aussi vague, se croiserait les bras et la laisserait faire? Le monde a marché , certes , depuis le temps où Néron le gouvernait ; mais comment a-t-il marché, sinon par le secours de Dieu d'un côté, et de l'autre par ses propres efforts? H en est du monde comme de l'homme j son salut est au prix de la grâce du ciel , toute-puissante, mais qui ne se donne qu'à condition et veut être secondée par notre faible labeur.
Le christianisme est, divinement parlant, la cause de la civilisation moderne et son principe dans le passé; humainement parlant, il en est le motif, la raison logique, la justification et le soutien dans le présent. La civilisation , si vous ne la faites absolument matérielle, repose sur des idées, et les idées ne sont efficaces que parce qu'on y croit. L'auteur, l'inspirateur, le persuasor de ces idées a été le christianisme , et , si l'on pénètre au fond des choses, lui seul leur donne force aux yeux de la raison. La civilisation sans lui , inconséquente et absurde, n'est plus qu'une habitude contre laquelle la nature humaine travaille sans cesse.
Néron était parfaitement logique, de même qu'il était parfaitement homme , conséquent autant qu'il était naturel , sans qu'il fût pour cela ni meilleur, ni plus excusable, ni plus raisonnable même. La fréquente répétition de crimes pareils aux siens pendant quatre siècles, l'exemple que lui avaient donné Tibère, Caligula, et ceux qui gouvernaient sous Claude , l'imitation que firent de lui tant d'autres. Commode , Domitien, Caracalla , Héliogabale surtout , qui s'appliqua à le contrefaire et à le calquer, prouvent qu'il cédait à un entraînement de sa position non pas irrésistible , mais puissant, naturel et vrai dans une situation contre vérité et contre nature , et que ce type de frénésie sanguinaire ne fut , après tout , que le produit régulier de son siècle et l'expression vive de l'humanité à son époque.
F. DB Chaipagiit.