TOME VT, 4S
LES CÉSARS
LES CÉSARS
vaise valetaille de la cité, amateurs de cirques et de f «.'^^ »— f J^^^^^^^^ de dettes qui se mettent à la solde de la cour ; « grand pom de mire des Césars , InTéLrdissement de leur fortune permit aux Césars d'avo.r une politique Tailleurs Néron est grand. Non-seulement , en ses jours de bénignité, il fait d royales économies et tranche au vif dans son budget , autrem^Umagmfique que nos budgets modernes , et qu'un peu plus tard on estima près de hui mmiards (1) ; non-seulement , en un moment de bonne humeur , U fait cadeau à ses sujets de 60 millions de sesterces par an ; non seulement il a pense a abolir tous les impôts indirects et à ne laisser subsister que Timpot personnel : Néron est grand surtout quand il dépense son budget , orsqu en "n jou il di tribue 400 sesterces par tête , et , pour que le crédit n'en smt pa ébra^e fa t porter publiquement au trésor une somme de 400 millions de s-terces (80 m^ lions de francs) ; lorsque pendant plusieurs jours de fêle il fait jeter au ï^ip e des milliers de billets , loterie grandiose oU tout le monde gagne, 1 un de riches étoffes, l'autre des tableaux , un cheval, un esclave , où les gros lots gagnent des perles , des pierres précieuses , des lingots, jusqu à des navires, des maisons ou des terres , et les moins heureux ont pour consolation du blé , des oiseaux rares, des plats recherchés. Aussi ces hommes redoutent-ils l absence de Néron , parce qu'alors le pain renchérit et les spectacles font relâche; ils regrettent peu les journées qu'on leur fait perdre sur les bancs du théâtre , ils ne se plaignent pas des lavGes rrumentations au moyen desquelles ils reslent les bras croisés sous les portiques ; ils vont de grand cœur , lorsque Néron est enrhumé , faire des sacrifices pour sa voix céleste , dont ils peuvent bien se moquer tout bas; ils ne gémissent pas d'être, avec toute la population de Rome, organisés, enrégimentés, disciplinés en claque théâtrale pour 1 honneur de l'impérial histrion, applaudissant en mesure, criant vwat à point nommé au signal des chefs et sous le fouet des centurions : en tout cela ils ne voient pas la plus légère atteinte à leur dignité.
Cette popularité de Néron fut durable : l'incendie de Rome , qui lui porta un rude coup, ne la détruisit pas tout à fait; elle survécut même à Néron. Fut-il donc un grand prince pour avoir plu auxlazzaroni de son temps, ou son temps fut-il bien misérable d'avoir eu des admirateurs et de la popularité pour Néron?
Parlons maintenant du sénat. - Ce qu'a été et ce qu'est aujourd hui même encore la chambre des lords dans la Grande-Bretagne, le sénat le fut dans la république : l'aristocratie constituée en pouvoir légal, le faisceau des anciennes familles fortifié chaque jour par Tétroile et cordiale association des familles nouvelles. Le sénat n'était que par l'aristocratie, et l'aristocratie était par ellemême. Aussi les plus grands démocrates de Rome , Marins et César, ne pensèrent pas à dissoudre le sénat , et j'ai lu de même, dans un écrivain radical, que , si la chambre des lords était supprimée , l'aristocratie y gagnerait en puissance plus qu'elle n'y perdrait.
Au contraire . ce qu'est notre chambre des pairs , un grand et vénérable conseil, non une des forces vives de la nation, le sénat le fut à peu près sous les empereurs. Nulle part, en ce siècle, ne se trouvait une telle réunion de per-
sonnes illustres de toutes manières. Les grands noms et les grandes fortunes y étaient de droit; les vertus, les talents, les renommées, y arrivaient comme sous la république. Mais ce grand corps ne reposait plus sur rien , et n'était plus, pour parler le style d'aujourd'hui, la traduction légale d'un fait réel; c'était une assemblée d'hommes considérables , et non plus une puissance. Malgré l'antiquité de son nom et ses siècles de souvenir, il n'eut jamais qu'une action médiocre dans les grandes crises ; plus puissant aux affaires qu'aux révolutions , plus fait pour un utile service que pour une résistance hardie. Et si, quant à la valeur morale, il y a une différence infinie entre le sénat de Rome et le nôtre; si le sénat fut servile, adulateur, sanguinaire par lâcheté, tandis que, courageuse à ne pas verser le sang, la chambre des pairs est notable par un caractère de moralité , cette différence n'est que la mesure exacte de la différence qui existe entre cette époque et la nôtre. Nous méprisons le sénat romain, et notre vertu le condamne : le sénat romain était cependant honoré de son siècle; il était le symbole de ce qu'il y avait encore de moralité par le monde. Se rapprocher de lui était signe de vertu chez un empereur; le menacer, indice de despotisme. Comme celle de Sénèque et deBurrhus, sa probité lâche et imparfaite, conseillère honnête des princes aux jours de leur vertu , gémissante et peureuse adulatrice en leurs mauvais jours, fut encore à cette triste époque le triste drapeau des honnêtes gens.
Restent maintenant les provinces ou plutôt les légions , car toute puissance était dans la force matérielle : elle seule , grâce à l'absence de communauté entre les hommes, vivait, pensait , délibérait; Rome , c'étaient les prétoriens j les provinces, c'étaient les légions. Au commencement de chaque règne, il f avait un instant de faveur pour les provinces. Tant de spoliations avaient existé , que la poursuite en était , pour le nouvel empereur , un facile moyen de se rendre populaire. Les procès contre les magistrats déprédateurs remplaçaient au sénat les procès contre les ennemis de César; et Tihère , qui fonda en même temps toutes les traditions impériales, se fit du soulagement des provinces un moyen de succès , comme , des accusations contre les spoliateurs, une transition à ses terribles accusations de majesté. Mais , à mesure que le vertige impérial montait à la tête du prince, la peur et la volupté, l'argent à répandre et les têtes à faire tomber, firent d'abord négliger, puis opprimer les provinces. On sacrifiait facilement les intérêts éloignés aux passions plus voisines , la Gaule ou l'Espagne au peuple de Rome, les légions aux prétoriens. Quand on avait ajouté aux spectacles et à la paye, que le peuple au théâtre et les cohortes au camp criaient bravo, on se croyait en sûreté.
Les provinces n'étaient pas à la hauteur de la servilité romaine. Tacite nous peint un provincial , homme simple, qui arrive au spectacle à Rome pendant que chante César, reste tout étonné de cet empereur qui joue un rôle et de ce peuple qui l'applaudit , se perd au milieu de cet enthousiasme discipliné , laisse tomber ses mains de fatigue , crie quand il faudrait se taire, se tait quand il faudrait crier, trouble les chefs de claque, et reçoit les coups de canne des centurions (1).
(!) Suét., In Fespas., 16.
(l)Ttcit.,XV1,5.
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Le. légions étaient en discrédit comme les P"»^';;?; ^f "^..«'^^.^^f/j' f^' œème une tradition d'AuBusIe). Tandis que '«^ ^^ "^'."; ;,,'^' /^'"o"' ^! «nnereurs étalent choyés et eucraissés par eux, vinfit légions (1) (120,000 hom- Séta eût lôutes les forces romaines de l'empire, éloignées les unes de, Tutres e d Rome (car le centre de Pempire se maintenait presque sans so - S dsséminées sur le Rhin, le Danuhe , fEuphrale, le Nil , au p,ed de VmL enfermées dans la prison maritime de file de Bretagne ou dans la pé- Lt u,; Se , eues étaient PoLjet d'une défiante et if o-;''-;- „^'^permettait volontiers ni l'industrie aux populations, n. la guerre aux soldats Parm les gouverneurs , les uns étaient des affranchis de César, créature du palais, qui achetaient leurs charges à prix d'argent, et regagnaient le.» Lanc^ en faisant marché de la justicei c'est à ceux-là que Néron d.sa.t lor qu'il, parlaient pour leurs provinces : Tu sais de quoi j a I eso n. Les autres étaient des chefs militaires, suspects par cela même. Un gênerai romain, dans «Gaules, eut la pensée d'un canal delà Saône à la Mosele, magnifique cn- ,„unicalio; entre les deux mers; ses amis l'avertirent qu'il P«^="'^^' «' ^;cher la popularité, et ferait peur à César : crainte . dit Tacite , qui arrêtait lou. ou Werefforts. Galba, en Espagne, apr.s avoir fait longtemps une sévère police contre les maitôtiers romains , changea de système . disan qu après ton a qu ne fait rien , on ne demande pas de compte (2), Quant à la C"e-;« , ejà Tibère voyant l'empire entamé par les barbares , avait mieux a.me dissimuler ce. plai'e que de la permettre à personne (ô), tant une victoire lui semblai chos'e redorble! 11 en advint que, poussées en arriére par César , Auguste et Germanicus , qui pressentaient là les destructeurs de Rome, les races germaniques à la vue L long repos des armées romaines , se dirent que . César avait ô é à ses généraux le droit de mener à l'ennemi (4) , » revinrent peu à peu à la charge, se poussèrent les unes les autres contre le colosse , y mordiîent et, au bout de quelques siècles , furent irrésistibles. Déjà , sous Néron à travers le. bois et les marécages, les Frisons, amenant avec eux dans de lérères barques leurs enfants et leurs vieillards , envahissent des terres romaines destinées à la charrue, mais abandonnées; déjà les Germains le long du Rhin , le. Parlhes à l'orient , les Maures au midi , insultent les fi onti. res de I empire , et harcèlent ce grand corps , qui , mal gouverné , ne se défend qu avec lourdeur. Chaque jour depuis , la lâche des empereurs , en combattant les barbares devint plus sérieuse, et les derniers Césart, plus courageux en général et Plus dignes , purent rejeter leurs affronts sur les Césars de la première race.
Mais si abaissées qu'elles fussent , au jour où Néron dut périr , ce furent les provinces qui donnèrent le signal aux légions. La Gaule, riche et vigoureuse , entrée fortement dans la vie romaine , déjà ruinée sous Caligula , accablée d'impôt, par Néron, secoua la tête. Ces hommes, nos aïeux, étaient . d une
(1) C'était du moins le compte de Jccpl. ( de Belto , II , 28 ) ver. la fio du règne de Wéron. Il n'y avait dans l'intérieur de la Gaule que 1200 soldats. (S) Suél., In Galba , 10.
(3) Ne cui betium perniilleret. (Tacile.)
(4) Eieptum legalis jus Jucendi in hosltm. (Tacil., Xlll, 33.)
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âpre et difficile nature, emharrassanfe pour les Césars, quand ceux-ci manquaient de pudeur, de mesure ou de dijjnilé (l). » Le propréleur Vindex, Gaulois de naissance et descendant des anciens rois d'Aquitaine , au lieu d'une armée qu'il n'avait pas, convoqua une assemblée nationale. Ces vieilles races celtiques s'indignèrent à l'entendre parler de cet empereur qu'il avait vu chanter et déclamer sur la scène. Tout le centre de la Gaule , Arvernes , Séquanais, Viennois , prirent les armes , et Vindex eut autour de lui cent mille hommes. Riais toute nationalilé élait faible contre Rome. 11 fallait que celle révolte d'une « province désarmée (2) , » de nationale devînt militaire. Aussi Vindex fit-il un appel aux chefs de troupes romaines; il écrivit à Galba, proconsul d'Espagne, lui demandant de « se mettre à la tête du genre humain. » Galba, ancien noble (il descendait de Pasiphaé, mère du Minotaure, ce qui constituait , sans doute, une très-illustre origine), vieux soldat, qui s'était confiné dans d'obscures victoires sur les Bretons et les Africains , pour échapper à la cruauté de Caïus et au dépit amoureux d'Agrippine , envoyé dans l'Espagne larragonaise en un temps où Néron « ne craignait pas encore les hommes placés haut (3) ; » Galba n'avait pas lardé ù s'y effacer : il ménageait les traitants qu'il soupçonnait d'affinité avec Néron ; d'un autre côté , il plaignait le pauvre peuple, laissait circuler des satires contre le prince, et, dans la crainte d'une disgrâce , ne voyageait pas sans un million sest. en or. Un tel homme ne pouvait devenir empereur qu'en un péril extrême ni se révolter que par prudence. — Or il reçut à la fois la lettre de Vindex , une autre du gouverneur d'Aquitaine qui l'appelait à son secours conlre Vindex, enfin un message intercepté, par lequel Néron donnait ordre de l'assassiner. Dès lors les oracles et les prodiges ne manquèrent pas, selon l'habitude de ce siècle , pour l'encourager dans son entreprise. 11 n'avait qu'une légion, mais il comptait, comme Vindex, sur le mouvement national. Comme lui, dans une assemblée de la province, en face des images de ceux que Néron avait fait périr, il harangua le peuple, envoya des proclamations par toute 1 Espagne, leva des légions espagnoles , forma un sénat d'Espagnols , et fit mettre aux portes de sa chambre une garde de chevaliers. C'était une Rome ibérique qui se soulevait contre la vieille Rome.
L'éveil était donné , le secret de Tempire trahi ; on apprenait qu'un empereur pouvait se faire ailleurs qu'à Rome (4). Tout TOccident s'agite; des généraux qui avaient repoussé et même trahi de précédentes insinuations de Vindex, à la nouvelle du mouvement de Galba, se lèvent pour être ses auxiliaires ou ses rivaux. Olhon, en Lusitanie,se joint à Galba; homme de cour, Othon prête à Galba sa vaisselle et ses esclaves , plus dignes d'un empereur. Rome en était au point que cette pompe fût un accessoire obligé de l'usurpation.
(1) Mentes durae, retorridae, et saepo imperatoribus graves. {Làmpr'id. y Jn Alex, Sever., 59.) — Quibus insilum, levés et dégénérantes a civitate romanâ et luxuriosos principes ferre non posse. Pollio. (Gallicn, 4.)
(2) Inemiis provincia. ( Tacit., Hist., 1 , 46.)
(3) Plu:., Jn Galb.
(4) Tacit. , Hist., l , 4.
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Pendant ce temps, que fai.ait Néron? A la première nouvelle il .'est peu ém^I. élu à Na^le's! sa bonne ville; il a .rejailli -^if^/J'Jt^/- ^^^^^^^^^ .« Gaules ; il est a"* -ir de. ath é.e,. - les ^^l^ ^ITe^^ZT^^l na s'inniiiMe 038 encorc, reste nuii jours sans uuniici u» ; r- Rome est re'mplie de proclamations ^"^^^1^^^';'^^^ *..rii cette foi» au sénat qu'il ne peut venir, parce qu il a mal à la gorge, et 5 endommagerai, sa bd.e voix; que d'ailleurs Vindex -t bie" fo e a ?er . mauvais musicien , . lui qui a donné tant de soins et ^ années ^ cet art que chacun peut voir si personne chante mieux que lu. ; que 1 «bsurdaC de ce «proche dou faire mesurer la valeur des aulres. - Les "<•--"«» !°;/^P.";f inquiétantes encore : il part pour Rome; mais, sur la ^'^ ' "» J'/^j;'^ Jil rencontre, et qui représente un Gaulois traîné aux cheu-ux par un Ro la n lu "emb e un prés ge favorable ; il oublie ses craintes , saule de joie, «voie un baTser au ciel. Arrivé à Rome . il délib.Ve quelques instants avec les prSux du sénat, puis il passe le reste du iour à leur montrer un orgue hvdraulique d'invention nouvelle •. > Sous entendrons cela sur le théâ le , Su n avec la permission de Vindex. . - Mais survient la grande nouvelle : Galba s-elfrévo lé ! Cette fois Néron tombe comme mort, demeure longtemps «nÏ mouvement el sans voix. Revenu à lui , il se frappe la tête ; sa nourrice re„: en v"ain le consoler . . c'en est fait de lui. .1 '^arrive ce qui n est a^r.v. » nul autre prince ; il perd son empire avant de mourir. » Un Cesai s allendau irni^Sné.'non pas àétre détrôné. - Je ne sais ^-l'e ..ouveU^pus favorable lui est apportée. Son âme futile a secoué toute sa P*"'' ''';;'; '^'f> il chante des couplets contre Vindex el Galba ; il accompagne de ses gestes le Ion d'une musiqie folâtre. 11 se fait porter au théâtre en cache.te , et envoie dire à un acteur qu'on applaudissait : . Tu abuses de mon absence .•
L'ivresse impériale l'a repris. . Tous les généraux conspirent avec Galba .1 va les envoyer tous tuer , U va faire mourir tous les exilés , égorger oui ce ou' *y a de Gaulois dans Rome , metlre le feu â la cité , empoisonner le sénat 3an un festin , et , si le peupley trouve à redire , lâcher sur le peuple les betes du i^u dign'es auxiliaires de sa police. . Extravagances d'un PoUro" --* fables inventées par la colère du peuple ? voilà du moins quels projets on prêta lïéron. - Mais', avant tout, il faut la guerre : mol étrange pour Néron qu. n'a jamais guerroyé que de loin. Le sénat a déclaré Galba ennemi public, sauf à rendre plus tard le même édit contre Néron. César rappelle ses troupes prèle * partir pour le Caucase , forme une légion de soldats de marine , ses gardiens de MUène el les complice, de la mort d'Agrippine. Il est magnifique envers les dLui; il leur voue , s'il est vainqueur, un spectacle où .1 se fe-a entendre à elx sûr l'orgue , la flûte et la cornemuse , et terminera en dansant le ba let de Turnus Ses préparatifs se poussent à la hâle. Des chariots sont déjà faits Boûr porter ses orgues ; les courtisanes du palais coupent leurs cheveux s armant de hache» el de bouclier,, forment une légion d'amazones. Lu.-méme wès avoir en signe de guerre , arboré les faisceaux , sortant de table appuyé s; l'épauU de sf. amis", l'âme attendrie par les joies du festin , ne rêve plu, nue le drame larmoyant, au lieu du mélodrame sanglant de la veille : . Une fois arrivé dans la province, en présence de l'ennemi, il .'avancera sans arme,.
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et, sans dire une parole , il se mettra à pleurer. Tous seront touchés , on s^em* brassera, et Ton chantera un hymne de triomphe qu'il fait déjà composer ! »
Cependant Rome murmure; une levée se fait; on ne peut enrôler que des esclaves. Néron exige d'énormes impôts ; on refuse de payer. — u Qu'il aille , dit le peuple, faire rendre gorge à ses délateurs! » Le peuple souffre de la disette, pendant qu'un navire d'Alexandrie apporte, au lieu de blé , de la poudre du Nil pour les élégants lutteurs du palais. La nuit retentit de quolibets contre Néron (1) , et tout à coup ce pouvoir colossal ne se fait plus obéir dans les carrefours de Rome. Puis viennent les rêves et les présages. Néron a vu des fourmis qui le dévorent (Tibère eut une imagination pareille) ; il a vu son cheval favori, Asturcon, changé en singe , sauf la tète, qui hennit en mesure; le mausolée d'Auguste s'est ouvert, et une voix en est sortie qui appelait César par son nom ; et dans le dernier rôle qu'il a chanté , Néron est tombé en prononçant ces vers : « Père , mère , épouse, me poussent à la mort ! » Enfin il se voit en songe au théâtre de Pompée; les statues des quatorze nations de l'empire s'ébranlent de leur place , descendent vers lui et l'investissent : image vive de ce mouvement national qui portait le monde contre lui, et que pourtant il ne connaissait pas encore tout entier ; car la révolte marchait sans obstacle. Galba , dont Néron avait confisqué les biens à Rome , confisquait en Espagne ceux de Néron, et trouvait des acheteurs; Vindex, dont il avait mis la tête à prix, répondait : « Néron promet dix millions de sesterces à qui me tuera; je promets ma tête à qui m'apportera celle de Néron ! » quand tout à coup surgit un mouvement nouveau, que l'insuffisance des récits venus jusqu'à nous, et surtout la perte des écrits de Tacite, ne nous permettent pas de bien apprécier. Virginius, commandant de la Germanie supérieure, marcha contre Vindex. Mais après une entrevue ils étaient sur le point de s'entendre, quand les légions commencèrent d'elles-mêmes l'attaque. Vingt mille Gaulois périrent ; Vindex se tua. Virp.inius, en patriote romain ou en sage ambitieux, refusa l'empire de la main des soldats , et proclama souverain le choix du sénat et du peuple : jjrudent refus qui lui valut le rare bonheur d'échapper pendant trente ans aux défiances de tous les Césars , el de mourir , à quatre-vingt-trois ans , chargé d'honneurs, vénéré de Rome parce que sa vertu l'avait mis en dehors d'elle , loué solennellement par Tacite, et, comme dit Pline, ayant assisté au jugement de la postérité sur lui-même (2).
En même temps , une de ces alarmes dont rien ne peut rendre compte détruisait le^ espérances de Galba : ses soldats lui obéissaient mal , une partie de sa cavalerie fut au moment de l'abandonner. Des esclaves aposlés par un affranchi de Néron, furent surpris prêts à le poignarder. Quand il sut la mort de Vindex, il se retira dans une ville d'Espagne , écrivit à Virginius, puis songea à se donner la mort. Le mouvement soulevé contre Néron était donc étoufiFé
(1) Eliam Gallos eum cantando excitasse.... Noctibu» jurgia simulantes.... vindicem poscebant. (Suet., 45.)
(2) Suœ posterUati inlerfuit. — Sur ce mouvement et sur Virginius lui-même, voyez Dion. , 63 ; Plut. , In Galb. ; Suét. , In Ner. , 47, In GaW. , 11 i Tacit. , ibid. ; Plin. , £;).,1I,1,V1, 10, IX. 19.
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romme de lui-même, et par celle seule terreur que la puissance impériale mspirait " Mais Néron ne le sait pas : il vient d'apprendre les défections nouvelles qui ont suivi celle de Galba ; il se lève au milieu du repas, renverse la table brise deux coupes de cristal qu'il aimait ; Rome , les provinces et l'armée lui manquent à la foisj il demande du poison à Locuste , se relire dans une
villa, et pense à fuir.
L'Orient peut lui servir de refuge. Les astrologues, en lui annonçant sa chute dans Rome , lui ont promis l'empire de l'Asie. Des Juifs flatteurs ont fait de lui leur messie ; ce peuple, depuis un demi-siècle que les prophéties sont accomplies partout en quête de son Christ , appluiue à Néron , comme plus tard à Vespasien , ces oracle.* répandus , selon Tacite , dans tout l'Orient, et lui promet la royaulé de Jérusalem (1). El ne serait-il pas roi , il sera encore Prand artiste : la lyre , ornement de sa srandeur, sera la ressource de sa dispràce- il ira chauler à Alexandrie (remarquez cet attrait pour l'Egypte commun à Caligula , à Germanicus , à Vespasien); « le virtuose ne trouve pas de terre qui ne le nourrisse (2). « - Mais la làchelé de Néron enhardit chacun à lui résister. Les officiers du prétoire refusent de le suivre dans sa fuilejrun d'eux même lui dit : « Est-il donc si dur de mourir (3)? «> H ira demander aux Parthes un asile, il ira se jeter aux pieds de Galba ; il ira au Forum eu habits de deuil- du haut des rostres, il implorera la pitié du peuple , demandant comme retraite la préfecture de rÉgypte. 11 ne peut se faire à envisager la mort et il a déjà dans son portefeuille une harangue toute prêle à adresser au peuple. Mais non ; la populace , avant qu^l ne fût au Forum , l'aurail déchiré.
Que fera-t-il donc?
Tout pourtant demeure dans Tordre accoutumé ; les prétoriens veillent à sa porte Après une longue agitation, Néron s'est assoupi; au milieu de la nuit, il se réveille ; les prétoriens ne sont plus à leur poste ! Il envoie chez ses amis j nul ne répond : Tigellin l'a abandonné! Suivi de quelques affranchis, il va frapper de porte en porte ; les porles demeurent fermées. Il revient dans sa chambre ; les officiers de sa chambre ont pris la fuite. Son lit a été pillé , et on n'a pas même eu la triste pilié de lui laisser sa boite de poison. Y aura-t-il du moins un gladiateur pour le tuer? Il ne s'en trouve pas. « Je ne puis donc, s'écrie-l-il , trouver ni un ami ni un ennemi! » C'est bien le mot de Suétone :
le monde le quitte.
Il faut expliquer celle catastrophe dernière. Celui qui renverse Néron n'est ni Vindex, ni Galba; c'est un ignoble personnage, — bâtard . disait-on, d'une courlisaneet d'un gladiateur, selon lui, de Caligula : - Nymphidius, devenu préfet du prétoire pour avoir aidé à la découverte de la conspiration de Pison. Cet homme se mit en lêle de terminer une lutte dont l'issue était encore douteuse. 11 comprit que les soldats devaient se dégoûter un peu de cet empereur fugitif, et ne pas tenir beaucoup à verser leur sang pour sa royaulé égyptienne. U leur persuada que Néron était déjà parti , se fit de son chef le mandataire de
(1) Suét., Tn Ner., 40. - 1<1., ht Vesp. — Josèphe.
(2) To tÎx'''*» »««■« y<LtaL rpt^u. (Suét., il*id.)
(3) Usrpie adeo ne mori miierura e»i? Virij. )
— Taclt.,//».f/., V.
LES CÉSAUS.
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Galba, promit en son nom 50,000 sest. à chaque prétorien et 5,000 à chaque légionnaire, ce qui, au compte de dix mille prétoriens et de cent vingt mille légionnaires seulement, faisait une somme de 180,000,000 francs : promesse impossible à lenir, que Galba n'avait pas faite, et que pourtant il paya de sa vie.
Les prétoriens, seule force de l'empire , quillôrent donc leur maître. Pour ce qui me reste à dire , je citerai Suétone. Il esl bon de juger de son slyle, et de voir si l'on peut accuser de partialité ce procès-verbal écrit avec tant de minutie et d'indifférence :
« Néron voulut se jeter au Tibre; mais il s'arrêta, et comme il désirait, pour se recueillir, un lieu un peu plus retiré, Phaon , son affranchi , lui offrit sa maison hors de la ville, entre la voie Salaria et la voie Nomenlana, vers le quatrième mille. Il était nu-pieds el en tunique; il revêlit une pœnula de couleur terne, mit un mouchoir devant sa figure, et monta à cheval , accompagné seulement de quatre hommes, dont l'un était Sporus. DéjA effrayé par un Iremblement de terre et par un éclair qui se montra devant lui , il entendit, en passant auprès du camp, les cris des soldats qui le maudissaient et faisaient des vœux pour Galba. Un passant même vint à dire : « Voilà des gens qui poursuivent Néron ! » et un autre leur demanda : « Quelles nouvelles y a-t-il à Rome de Néron? »> L'odeur d'un cadavre jeté sur la route effraya son cheval; ce mouvement découvrit sa figure , et un ancien soldat du prétoire le reconnut et le salua. Arrivés au lieu où il fallait quitter la route , ils abandonnèrent leurs chevaux au milieu des buissons et des épines , et ce ft:t à grand'peine que, par un chemin semé de roseaux et en étendant ses habits sous ses pieds , il put parvenir au mur de derrière de la villa. Phaon l'exhorta à se cacher dans une sablonnière , en attendant qu'on lui préparât les moyens d'entrer secrètement dans la maison ; il répondit qu'il ne voulait pas être enterré vif , demeura là quelque temps, el but dans le creux de sa main un peu d'eau de la mare voisine. « Voilà donc, dit-il, le breuvage de Néron (1)! » Ensuite, il enleva de ssipœnuia, déchirée par les buissons, les épines qui y étaient entrées, et puis, se traînant sur les pieds et les mains , par un passage étroit qu'on venait de creuser sous terre , rampa jusque dans la cellule la plus proche, où il se coucha sur un lit garni d'un mauvais matelas et d'une vieille couverture. Tourmenté par la faim et la soif, il refusa néanmoins du pain noir qu'on lui offrit , mais but un peu d'eau tiède. Chacun le pressant ensuite de s'arracher au plus tôt à tous les outrages qui le menaçaient, il fit creuser devant lui une fosse à sa mesure, ordonna de réunir, s'il se pouvait , quelques débris de marbre, d'apporter de l'eau et du bois pour rendre les derniers soins à ses restes, pleurant à chaque parole et répétant : « Quel grand artiste le monde va. perdre ! » Cependant arriva un courrier de Phaon , dont il saisit les dépêches , et il lut que le sénat l'avait déclaré ennemi public et condamné au supplice des lois anciennes ; et comme il demanda quel était ce supplice , on lui répondit que le con-
(1) Hœc est Neronis décoda. — Décoda était une eau chauffée que l'on faisait ensuite rafraîchir dans la neige. Celle rcclicrche était de l'invention de Néron. (Plin., XXXI, 5.;
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damné, dépouillé de m habits , était obligé de placer sa tête dans une fourchai et que là on le battait de verges jusqu'à ce qu'il mourût. Effrayé , il saisit deux poignard» qu'il avait sur lui , en essaya la pointe , et les cacha ensuite , l'heure fatale, disait-il , n'étant pas encore arrivée ; puis il exhortait Sporus à pousser des lamentations funèbres et à se frapper la poitrine , il suppliait l'un de ses compagnons de l'encourager par son exemple à mourir, il se reprochait sa propre lâcheté : « Je vis pour mon déshonneur, C'est honteux, Néron, c'est honteux ! Il faut du cœur aujourd'hui. Allons , réveille-toi. »
•» Mais ûé'r^ arrivaient des cavaliers avec l'ordre de le saisir vivant. Au bruit des pas , il s'écria en tremblant : « Le galop des coursiers a frappé mon oreille (l)! « Enfin , aidé par Epajihrodile, son secrétaire , il se perça la gorge. Il respirait encore, lorsqu'arriva le centurion, qui, étanchant la plaie avec son habit , feignit d'être venu le secourir. Tout ce que dit Néron fut : « Il est trop lard ! « et : « Voilà donc celte foi jurée! » Il mourut sur celte parole , $m yeux sortant de leurs orbites et prenant un regard immobile qui fil frisson ner les assistants. Ce qu'il avait le plus instamment demandé à ses compagnons, était que personne ne s'emparât de sa léle , et qu'on le brûlât comme on pourrait, mais tout entier. On obtint celte permission d'Icélus, affranchi de Galba, à peine sorti des fers, où , à la première nouvelle des troubles d'Espagne, on
l'avait jeté. ^
Ce récit n'est-il pas plein de vie et de lumière ? Cet empereur qui la veille ne croyait pas devoir plus de compte d'une vie humaine que d'un écu de sa bourse , non pas attaqué , non pas menacé par une révolte présente, mais nuitamment et à |ielil bruit déserté par la garde de service , et perdu uniquement parce qu'il est seul ! renversé moins par la force d'aulrui que par sa peur, par l'etprit universel de trahison , par la nouvelle de la révolte au moment où la révollc l'éteint! cet homme qui, n'étant ni poursuivi, ni condamné encore, ayant k monde ouvert , renonce et à ses projets de défense et à iu projets de fuite, et voit bientôt, si lâche qu'il soit, que sa seule ressource est de mourir; qui est reçu par grâce, et en grand secret , dans la cave de son affranchi, accompagné de deux autres et d'un misérable , jouet dégradé d'une cruauté infime, son dernier pourtant et son plus fidèle serviteur ! et l'affranchi d'un vieillard absent et d'un empereur douteux encore , sans mission de personne , découvrant à l'instant cette retraite si soigneusement cachée , et dans sa miséricorde accordant le bûcher au dernier dts Césars !
Cependant le sénat , hardi de la seule inaction des prétoriens , proclama Galba. Le peuple applaudit , court \mr la ville avec le bonnet de l'affranchissement sur la tète , brûle l'encens aux temples , renverse les statues de Néron . met à mort les ministres de ses cruautés. D'un autre côté ( tant il est vrai qu'une partie du peuple l'aimait sans oser le défendre), ses funérailles s'achèvenl en paix avec une certaine pompe, et dans le monument somptueux des Domilius , du haut de la colline des Jardins , son tombeau domine le Champ de Mars, sans craindre la vengeance des Romains, si âpre envers les morts. Pendant plusieurs années même , on jettera des fleurs sur sa tombe.
(I) Homère, Iliad,, X.
LES CÉSARS
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